ACTE TROISIÈME
Depuis des semaines je n'ai pas touché une femme... Je vais même l'avouer une chose... Je ne peux pas en voir une étendue dans un lit... il me semble que je vais étreindre un cadavre... Et je n'ose pas regarder... J'ai peur d'y trouver des taches de sang.
LE DOCTEUR
Tu vois bien ! C'est l'image de cette pauvre petite qui te poursuit...
BERNARD, SB levaut brusquement, avec épouvante, les yeux dilatés par la peur et fixés sur le bas du rideau qui garnit la fenêtre de gauche.
Regarde donc le rideau de la fenêtre.
LE DOCTEUR
LE DOCTEUR
BERNARD
Le rideau?
Oui.
Eh bien?
Tu ne vois rien ?
LE DOCTEUR
Non, je ne vois rien.
BERNARD, montrant le bas du rideau.
C'est trop fort !... Tu ne vois pas qu'il bouge... Un petit mouvement, là... en bas... très peu de chose... regarde bien... Comme s'il y avait quelqu'un derrière...
LE DOCTEUR, incrédulc.
Quelqu'un derrière... Allons donc!...
BERNARD, dc plus CTi plus angoissé.
Je suis sûr que je l'ai vu bouger...
:266 LA PETIIE ROOUE
LE DOCTEUR
C'est le vent !
BERNARD
Peut-être quelqu'un caché derrière...
Qui diable veux-tu qui soit caché là ?
(// se dirige vers la fenêtre.) C'est impossible.
BERNARD. V arrêtant avec force.
Non, n'y va pas !... n'y va pas !...
LE DOCTEUR, raillant.
Tu es pire qu'une femme, ma parole !
(// ouvre le rideau et lui montre qu'il nij avait rien
derrière.) Regarde, voyons 1...
BERNARD
Oui... Pourtant, je suis sûr d'avoir vu bouger le rideau.
LE DOCTEUR
Je te dis que c'est le vent.
BERNARD, lentement, avec un reste de terreur.
Le vent !...(67i temps.) Est-ce que tu crois aux esprits, toi?
LE DOCTEUR
Non... pourquoi ?
BERNARD, très gravc.
Il faut y croire. 11 y a des choses qu'on ne peut pas expliquer... Ainsi, tiens, avant de me coucher, tous les soirs, je prépare moi-même ma potion dans ce verre... voilà déjà plusieurs jours qu'au moment où je veux la boire, je trouve la verre vide.
LE DOCTEUR
Vide ? Ta es sûr do l'avoir versée ?
BERNARD
Absolument sur... Goinme ce soir.
LE DOCTEUR
Allons i tu bois sans t'en apercevoir...
BERNARD
Non... Ce n'est pas moi...
LE DOCTEUR, ému^ essâi/ant de plaisanter. Tu es peut-être somnambule !
BERNARD, presque halluciné.
Ne ris pas. Toute la nuit je marche dans la chambre... j'allume toutes les boui^ies... je ne quitte pas le verre des yeux... Non, vois-tu, c'est quelqu'un d'autre qui la boit... Tu entends : quelqu'un d'autre.
LE DOCTEUR, effrayé de Valhire et du regard de
Bernard.
Oui... c'est bien possible... Tu ne peus pas rester comme ça... dans cet état de surexcitation... Il faut aviser... Je reviendrai te voir aussitôt après ma consultation...
(En remettant son pardessus et son chapeau.)
Tiens, je t'amènerai le D*" Raymond...
(D'une voix où Von sent percer le mensonge.)
Il déjeune justement chez moi... C'est un garçon très fort... il pourra nous donner un bon conseil... Oui, je te ramènerai... Tu veux bien ?... Allons, repose-toi... essaie de dormir... Que diable !... Un peu d'énergie... un gaillard comme toi... bâti à chaux et à sable...
(// se met à rire d'un rire forcé.)
268 LÀ PETITE ROOUE
Allons, bonne nuit...
(// lui serre la main, avec une grande émotion contenue dans la voix.)
Bonne nuit, mon vieux I
(7/ sort par la porte de droite après avoir jeté un regard inquiet sur Bernard.)
m SCÈNE V
BERNARD, seul.
Bernard, haussant les épaules avec amertume.
Le docteur Raymond !... Il va dire que je suis fou... qu'il faut me faire enfermer... {Un temps.) Quand il viendra ce sera fini !... Oui, il faut en finir. ..Je ne peux plus vivre comme ça...
{Il prend une lettre dans sa poche et relit V adresse
sous la lampe.)
« Monsieur le Procureur de la République. » Je ne veux pas qu'on condamne à ma place un innocent... Non... je ne veux pas...
(// ouvre la porte violemment et appelle.)
Nanette !... Nanette !...