CHAPITRE II
OBSERVATION CLINIQUE DE lESCHOU BAR-IOSSEF
leschou bar-Iossef naquit entre la Méditerranœa et le lac de Tibérias, au fond d'une province montagneuse, boisée, peu fréquentée, sauvage, dans un pays de bon vin à une époque où Talcoolisme sévissait sur la peuplade juive, dans un bourg perdu dont les naturels étaient la risée des citadins.
Fils du charpentier-menuisier de Nazareth, lequel était un paysan pieux, assidu, ainsi que sa femme, aux pèlerinages de Hiérusalem, frère d'un ascète rabougri et crasseux, qui, suggestionné par lui, devint à son tour chef de sa secte et paya son fanatisme de sa vie, cousin germain d'un chef de secte qui eut le même sort, comptant dans sa famille sept mystiques sur treize membres, leschou bar-lossef appartenait à un groupe humain en pleine dégénérescence, y
Faible de constitution, il mourut, au bout de trois heures de crucifiement, d'une syncope facilitée par l'existence d'un épanchement pleurétique, vraisemblablement de nature tuberculeuse.
Ordinairement gros mangeur, il eut, à trente ans, un accès de sitiophobie de longue durée.
A trente-trois ans, il eut une attaque d'angoisse a\ec hématidrose.
Il présenta des idées de castration, qui font soupçonner l'érotisme, des idées d'amputation de la main, qui font soupçonner la masturbation, un éloignement des femmes, et une affection passionnée pour ses apôtres, qui, rapprochés de certaines attitudes et de certains actes, font soupçonner Turanisme,
Sa'passion dominante était l'orgueil, orgueil démesuré, qui engendra la folie.
Il était triste, sombre, pessimiste, pusillanime.
Il n'aimait, en dehors de lui-même et du dieu lahvé, avec lequel il s'identifiait, que ceux qui croyaient en lui, d'autant plus attaché à ses disciples qu'ils se montraient plus dociles, plus serviables et plus aimants. Toutefois il était accessible à la pitié.
Il exécrait les incrédules, y compris ses parents, ainsi que les disciples indociles ou honteux, jalousait les autres prophètes et méprisait les non-Juifs. Extrêmement irritable, il allait jusqu'à s'en prendre, dans ses accès de colère, aux objets inanimés.
Il ignorait tout de la science aryenne. Il n'avait lu que la Bible et les Apocryphes de l'Ancien Testament. Ses connaissances se réduisaient à quelques notions de culture et d'élevage, ses idées scientifiques à quelques erreurs. De ses idées religieuses aucune n'était originale ; il concevait lahvé, les anges, les démons, le Maschiah, le jugement dernier, le paradis et l'enfer comme on les concevait avant lui et de son temps.
Il en était de même de ses règles éthiques. A l'exception de celles qui se rapportaient à lui-même ou à ses disciples, presque toutes avaient été exprimées avant lui. Il était d'ailleurs dépourvu de sens moral et n'avait aucune idée de la probité.
Soumis dès l'enfance aux suggestions religieuses de sou entourage, ayant le goût des sermons et des lectures
OBSERVATION CLINIQUE DE lESCHOU B\R-IOSSEF 3id
pieuses, il présenta, à Tâge de la puberté, sous Tinfluence de la fatigue et Texaltation d'un pèlerinage, une crise d'hébéphrénie mystique avec fugue et accès d'hypermnésie. Il se déclara, au cours de cette crise, le fils du dieu des Juifs.
Entre trente et trente-trois ans, il se déclara, non seulement le fils de lahvé, mais encore, son confident, son interprète, son agent, son oint, c'est-à-dire le Maschiah annoncé par les prophètes, le roi théocratique des Israélites et de Tunivers. Parfois il allait jusqu'à se confondre avec le dieu lui-même.
Lorsqu'il sentit son arrestation inévitable, il s'imagina être la victime expiatoire destinée à sceller la nouvelle alliance entre lahvé et son peuple, alliance prédite par les prophètes juifs. Il pensait ressusciter après sa mort, remonter au ciel et apparaître, environné de gloire, à la droite de son père.
Ce délire, greffé sur une idée mystique de domination, s'était, depuis sa première manifestation (douze ans), c'est-à-dire pendant dix-huit années, enrichi de conceptions secondaires, déduites de l'erreur primordiale ou imposées par les événements. C'était un délire fixe, stable, homogène, circonscrit, sans végétation aberrante. Bien que la transformation de sa personnalité fut complète, leschou bar-Iossef avait conscience du milieu où il vivait et savait, si ce n'est pendant ses paroxysmes, se plier aux nécessités sociales.
Aussi bien dissimulait-il devant ses adversaires, aussi soigneusement que son orgueil le lui permettait, sa filiation divine, sa messianité, ses extases, ses cures et ses résidences, cachant son identité prétendue sous un néologisme obscur, jetant sur ses projets les voiles des paraboles, répondant d'une manière ambiguë ou ne répondant pas aux questions qu'on lui posait, fuyant sans repos
devant les inquisiteurs du grand sanhédrin ou les policiers du tétrarque. Il n'en restait pas moins fidèle à son idée fixe, s'efforçant de répondre aux objections de ses adversaires et défendant ses conceptions délirantes avec opiniâtreté.
II eut, surtout pendant la première période de sa psychose, des hallucinations de nature religieuse : hallucinations visuelles (hautes et lumineuses), exo-auditives verbales, kinesthésiques verbales avec automatisme, aéroplaniqucs, les unes consolantes, les autres terrifiantes ; celles-ci se groupant à un moment donné de façon à constituer, avec une fugue et un accès de sitiophobie, le syndrome de la démonomanîe externe. Cet accès, qui survint à Tâge de trente ans, dura environ quarante jours, le malade dialoguant avec Schatan qui, à la façon de ses contradicteurs orthodoxes, lui réclamait des signes de sa divinité. 11 était dupe de ces hallucinations et les prenait pour des sensations réelles. Les plus fréquentes étaient celles de la vue. L'une d'elles s'accompagna d'une attaque d'extase avec transfiguration.
La mémoire de leschou bar-Iossef était spécialisée dans les choses de la religion. Chez lui, le souvenir était relativement exact et rapidement évoqué.
Il avait le goût de l'allégorie et du symbole. 11 pensait par analogie, avec une certaine suite, en épuisant le sujet.
La plupart de ses idées étaient des idées religieuses, la plupart de ses images des images visuelles se rattachant à la vie paysanne et ouvrière.
Chez lui, l'association des représentations se distinguait par la prédominance des rapports de subordination, la fréquence des associations verbales, les incohérences de langage et, surtout à la fin de sa vie, les incohérences de la pensée.
OBSERVATION CLINIQUK DE lESCItOU BA.R-IOSSEF 331
Son imagination constructive était faible. Elle était uniquement mise en jeu par sa passion vésanique.
Il raisonnait par enthymène, en partant de prémisses fausse.s, et n'employait que le raisonnement de justification.
Ses réparties ne manquaient pas d'à-propos. Elles étaient même parfois astucieuses et rusées.
Pendant les trois années où ses biographes l'observèrent, son intelligence demeura à peu près égale à ellemême.
Son activité était en relation étroite avec son délire. On constate en elle la même force, la même continuité, la même cohésion. leschou bar-Iossef n'eut jamais qu'un but dans la vie : se faire reconnaître comme le Fils de lahvé et le souverain de l'univers dans la capitale du monde juif.
Pour réaliser ce rêve, il abandonna son métier, sa famille, son pays et se livra à un vagabondage incessant. Quatre campagnes de propagande autour du lac de Tibérias, une tentative sur Nazareth, cinq tentatives sur Hiérusalem, trois fuites hors du rayon d'action des inquisiteurs et des policiers, voilà le résumé de sa vie.
Il eut trois impulsions ambulatoires, dont l'une à l'âge <le la puberté et les deux autres à trente ans.
Il exécuta sept actes vésaniques, dont six font partie d'un paroxysme printanier, qui eût pour théâtre le lieu où il voulait réaliser son rêve.
De ces six actes, cinq n'étaient que la mise en œuvre de son délire. Le sixième fut un acte de fétichisme homosexuel.
Le langage de leschou bar-Iossef était celui d'un aliéné. On observa chez lui le monologue dans la solitude, puis le monologue en public. Ce fut d'abord une lalomanie variée et relativement cohérente, puis, tantôt une paralogie
thématique, OÙ les pronoms ye et mot revenaient sans cesse, où il parlait de lui à la troisième personne et ne parlait que de lui; tantôt une logorrhée monotone et sans suite, semée d'embolies résumant le délire ou d'écholalies, et témoignant, dans son ensemble, d'un ég'ocentrisme absolu. II parlait sur un ton autoritaire et avec une éloquence purement émotionnelle.
On relève dans ses propos 28 explosions verbales, provoquées par les émotions, la plupart par la colère*
11 eut des insommies délirantes, surtout pendant la période hallucinatoire de sa folie, et un accès de narcolepsie hystéro!de au cours d'une tempête.
Dénoncé au grand sanhédrin comme hérétique, blasphémateur, séducteur de la foule, destructeur du culte établi, leschou bar-Iossef fut soumis à une enquête minutieuse et impartiale.
Convaincu de s'être dit le Fils de lahvé et d'avoir ainsi dédoublé le dieu unique, de s'être dit le Maschiah, bien que ne présentant aucun signe de messianité, d'avoir violé le schabbath, d'avoir annoncé l'abolition de la thora et la ruine du temple, toutes choses défendues sous peine de mort, ayant, par surcroit, provoqué dans la capitale juive un mouvement populaire susceptible d'entraîner l'intervention des troupes romaines et, consécutivement, l'insurrection et l'anéantissement de la peuplade juive, il fut, une première fois et par contumace, condamné à la peine de mort par un verdict unanime du grand sanhédrin. Arrêté par les schottérim, assistés des mercenaires asiatiques de la garnison de Hiérusalem, il comparut devant ce tribunal qui, une seconde fois et à l'unanimité, le condamna à la même peine.
Ce verdict, rendu en conformité de la loi juive, ayant été ratifié par le procurateur de Judœa, il subit le supplice de la croix.
OBSERVATION CLINIQUE DE lESCHOU BAR-IOSSEF 333
Sur l'ordre du grand sanhédrin et conformément à la procédure suivie à l'égard des blasphémateurs, son cadavre fut anéanti.
Les conceptions délirantes de leschou bar-Iossef, acceptées comme article de foi par les paysans de sa suite, se transmirent à travers une soixantaine de générations. Cinq cents millions d'hommes, répartis dans les cinq parties du monde, les regardent aujourd'hui comme des vérités qu'on ne doit pas discuter.
Un nombre incalculable de vies humaines, une quantité inappréciable de travail humain furent sacrifiés à les propager et à les défendre. Les plus grands artistes du monde, ceux qui construisirent Sainte-Sophie de Constantinople, Saint-Pierre de Rome, Saint-Marc de Venise, la cathédrale de Tolède et Notre-Dame de Paris, le Esteban Murillo des Immaculées Conceptions, le Raiïaello Santi des Madones et des Saintes Familles, le Peter Rubens de V Adoration des Mages yle Hans Holbein de L'Adoration des bergerSj le Paolo Caliari des Noces de Cana, le Josef de Ribera de La Résurrection du Christ, le Tiziano Vecellio de UAssomption, le Michel-Angelo Buonarroti du Jugement dernier, le Rembrandt van Ryn des Pèlerins d'Emmaûs consacrèrent une partie de leur existence à les exalter et à les défendre, phénomène unique dans Thistoire et qui montre que la crédulité et la pusillanimité des foules sont plus puissantes que le génie.