CHAPITRE IV
lESCHOn BAR-IOSSEF ÉTAIT UN PARANOÏAQUE
II n'est pas de spécialité en médecine où les règles d'une bonne classification aient été plus méconnues qu'en pathologie mentale.
Une maladie est définie par sa cause et par ses lésions. Dès lors, le but que doit s'assigner le nosologiste est d'arriver à une classification étiologique avec sous-classification anatomique.
C'est l'idée que j'ai défendue et fait triompher, en 1910, lorsqu'il s'est agi de remanier la nomenclature médicale de l'armée. J'ai eu moins de chance, malgré l'appui du professeur Landouzy, au dernier Congrès de Statistique médicale, où l'on revisa la Nomenclature internationale des maladies, le secrétaire général du congrès, M. Bertillon, n'ayant pas voulu admettre le principe que je défendais.
Pour que la classification étiologico-anatomique soit parfaite, il faudrait que le nom des maladies évoquât le poison ou le germe qui la détermine, ce dernier pouvant être désigné par le nom de son inventeur :
Alcoolisme,
Saturnisme,
Morphinisme,
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Eberthose (fièvre typhoïde), Fraenkelose (pneumonie), Laveranose (paludisme).
Lôfflerose ( ^" P'^«'>"'''
(diphtérie) ^" ^';'"y°^' ,
^ ^ ' V des fosses nasales.
T., . (de l'urètre,
Neisserose \ , . ,\.
,, , . , < des articulations,
(blennorrairie) J , , . ..
^ '^ ^ ( de la conjonctive.
« , j. i de la verge,
Scnaudmnose ) , . . °
^ ^*^ "^ f du cerveau.
Cette classification est encore possible quand le germe «st inconnu, pourvu que les diverses affections qu'il provoque présentent un caractère commun, permettant de les rattacher à une même cause :
Rougeole.
Scarlatine.
!de la langue, de l'estomac, du foie.
Si l'étiologie et l'anatomie de la maladie sont, Tune •et l'autre, inconnues et insoupçonnées, c'est à la classification physiologique qu'il faut recourir ou, pour la folie, à la classification psychologique.
Malheureusement, il est peu de psychiatres qui se soient donné la peine d'étudier la psychologie. Aussi se contentent-ils de désigner les syndromes mentaux par le symptôme le plus apparent.
Est-ce l'agitation qui domine ? « Manie. » Cette agitation dure-t-elle? « Manie chronique.» Se complique-t-elle de conceptions délirantes systématisées? «c Manie chronique avec délire systématisé secondaire. »
Le malade présenle-t-il, d'une part, des stigmates très apparents de dégénérescence, d'autre part un délire chronique qui est apparu brusquement, dont la systématisation a été rapide et dont les idées composantes sont puériles et polymorphes ? C'est une « psychose systématisée chez un dégénéré ». Le tout à Ta venant.
Quoi de plus superficiel et quoi de plus vain ?
La classification des maladies mentales ne doit pas tendre uniquement à la création d'une sorte de cant, d'argot corporatif, qui permette aux aliénistes de se comprendre entre eux (si tant est qu'ils se comprennent toujours), sans être entendus ni des gens du monde, ni des autres médecins, ni même des psychologues qui sortent de nos congrès pantois et ahuris.
Elle doit tendre tout d'abord à éclairer les phénomènes psycho-pathologiques en montrant comment ils procèdent les uns les autres. Elle doit être logique, méthodique, déterministe et s'inspirer des grandes lois de l'évolution mentale.
N'ayant, pour ma part, aucun maître à ménager, aucune tradition à respecter, aucune réputation officielle à défendre, je romprai délibérément avec le chaos nosologique en cours et demanderai à la psychologie les bases de ma classification.
A l'origine de tout délire il y a une erreur primordiale. A l'origine de toute erreur primordiale il y a une passion. A l'origine de toute passion il y a un sentiment.
Nos petits-neveux connaîtront sans doute la localisation et la constitution moléculaire des neurones sentimentaux et pourront classer anatomiquement, puis étiologiquement, c'est-à-dire chimiquement, les psychoses.
En attendant, l'analyse psychologique des délires nous permet de descendre jusqu'au sentiment et, comme une classification est d'autant meilleure qu'elle va plus au
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fond des choses, c'est d'après le sentiment dominant qu'il faut classer les folies. Je distinguerai donc :
Les fol Les fol Les fol Les fol Les fol Les fol Les fol
[es du plaisir, les de la douleur, les de Thumilité, ies de Torgueil, [es de l'afTection, ies de la haine, es de la crainte.
Dans chacune de ces catégories, la folie est aiguë ou chronique, non systématisée ou systématisée. Qu'est-ce qu'une folie systématisée ?
La folie systématisée, appelée monomanie par Esquirol, manie systématique par Morel, délire partiel par Falret, Delasiauve et Molinier, verrûchtheit ou wahnsinn par Griesinger, Hertz, Ripping, Nasse ou Samt, /?aranot*a * chronica par Mendel, Krafft-Ebing, Morselli, Buccola, Riva, Tanzi ou Séglas^, delusional insanity par les auteurs anglais, est une des manifestations delà dégénérescence, a Je n'ai jamais rencontré, écrit Krafft-Ebing, de paranoïa chez les individus sans tare 3. »
C'est, selon Tanzi et Riva, une psychose fonctionnelle, greffée sur un fond dégéneratif et caractérisée par une déviation des fonctions intellectuelles.
Elle « commence dès l'âge de raison, écrit Marandon de Montyel, pour grandir et s'épanouir durant toute l'existence, n'étant pour ainsi dire que le perfectionnement des défectuosités du caractère naturel^ ».