RUE AUBER
M. Le Bigois, le visage empourpré au-dessus de sa fraise, déposa son pot et fit signe qu'on l'emplît. Puis, ayant discrètement craché sous la table et essuyé avec sa manche ses lèvres humides, il aiguisa son couteau ; et, avisant le plat où étaient les viandes, il découpa d'une belle pièce de bœuf deux bonnes tranches qu'il fit passer dans son assiette avec un peu de sauce.
Tandis qu'il les expédiait, la servante aux joues rebondies reparut, les mains chargées de fruits, de fromages et autres friandises. M. Le Bigois l'avisa, renifla bruyamment, pointa sur elle sa fourchette et s'adressant à son confrère M. Pancatelin, qui cajolait une volaille :
— Vous souvient-il, monsieur, dit-il, de cette fille que nous ouvrîmes voilà deux ans à la Chandeleur? Tout comme ce touillon qui nous sert,
elle offrait à l'ignorant nue apparence trompeuse de santé. Or, nous lui trouvâmes la matière du poumon entièrement gâtée et une effroyable pourriture de la rate. Je ne serais pas étonné qu'à la dissection celle-ci ne fit pareille surprise aux nigauds.
M. Paucateliu pinça ses lèvres minces en signe d'assentiment. Ses paupières s'abaissèrent sur ses yeux caves au milieu de sa figure jaune et longue. Et M. Chevreau lui-même crut bien faire d'.igiter la tête d'un air entendu.
Sous le triple regard des médecins, la grosse Jacquine pâlit aiïreuseinent, comme si déjà leurs couteaux lui travaillaient les entrailles, et sou œil suppliant chercha un secours auprès de M. Saugeon. Mais, à sa coutume, M. Saugeou était fort loin de la conversation. Ayant mis de côté son assiette vide, il souriait agréablement au démon intérieur et, de la pointe de son couteau, dessinait sur la table des arabesques capricieuses ofi il enchâssait avec soin des miettes de pain.
Cependant, non sans confusion, M. Chevreau avouait qu'il n'avait point vu de dissection depuis l'an 163.'), où il faisait ses études à Paris. Or le progrès de la science est si prompt qu'en trente ans bien des choses ont changé. Quoique deux ou trois amis voulussent parfois lui mander
les dernières découvertes, il ne se dissiiniilail point la faiblesse de ses connaissances. C'est pourquoi il tenait pour une des meilleures fortunes de sa vie d'avoir pour quelques heures la compagnie de deux génies tels que ceux qu'il voyait à cette table. Et il ferma ot rouvrit précipitamment ses petits yeux ronds, comme un moineau tjui vient d'avaler une becquée trop grosse.
• Les hommes d'art, sans s'arrêter de faire du dégât parmi les plats, s'inclinèrent avec une gravité qui laissait entendre que de telles louanges n'étaient pas au-dessus de leur mérite. Véritablement, revenant d'accompagner aux eaux mesdames de Fouange et de Saint-Favre, où ils étaient domestiques, ils s'étaient fort réjouis, au prix d'un faible détour, de se rendre à l'invitation de M. Chevreau, à laquelle leur bourse et leur panse trouvaient leur compte. Et depuis trois jours ils témoignaient suffisamment, par le peu d'empressement qu'ils mettaient à tirer leurs grègues, combien leur agréait ce château où les lits étaient plus douillets que ceux des auberges et la chère mieux proportionnée à leurs appétits.
Mais il convenait à leur dignité de faire plutôt les dédaigneux que les empressés. C'est pourquoi M. Pancateiin, qui souffrit le premier de rester la bouche vide une couple de secondes, se contenta de répondre de sa voix creuse qu'ils cspé-
raient que M. le comte de Haiilt-Saligny retirerait quelque soulagement de leur visite. Au surplus, son mal étant précisément celui dont souffrait M. de Gabre, empêché depuis six mois de se mouvoir à cause de ses gouttes et d'une paralysie maligne qui lui tenait les jambes, il n'y avait pas à douter qu'il ne guérît aussi parfaitement que ce gentilhomme qui, la semaine passée, avait dansé le branle aux noces de M, deCorbin. A cette guérison il n'était qu'une seule condition, à savoir qu'il se conformât bien exactement aux prescriptions des médecins.
M. Chevreau promit d'y veiller et, ayant pris une plume et du papier, il supplia ses doctes confrères qu'ils voulussent bien lui donner encore une fois leurs commandements, afm qu'il les couchât par écrit. Sur quoi, tous deux se firent des politesses, M. Pancatelin s'excusant sur ce que les sublimes observations de M. Le Bigois sur les plaies du muscle crotaphite devaient lui assurer l'honneur de porter la parole, mais M. Le Bigois jurant qu'il n'en ferait rien devant l'homme (|iii avait si merveilleusement décrit l'inconvénient des situations dépravées de l'épiploon. Après quelques simagrées, la modestie de M. Le Bigois dut se laisser faire violence. Et non sans un coup d'oeil de regret sur les reliefs des victuailles éparses autour de lui, il toussa, cracha, releva
ses manches et enfin déclara d'une voix sentencieuse qu'à n'en pas douter une lymphe acre qui s'était jetée sur les nerfs était la cause première du mal dont souffrait le comte.
— Un sang atrabilaire, dit-il, trouble par son acrimonie toute l'économie du corps. Les humeurs se sont corrompues, étant elles-mêmes acres et brûlées. Le mouvement naturel des esprits étant empêché par cette corruption, il s'en forme d'autres qui agitent et transportent les humeurs par toutes les parties du corps et particulièrement dans cette malheureuse jambe dont le volume monstrueux et Taspect prurigineux et furfuracé dénoncent assez l'affreuse condition.
M. Chevreau ne put retenir un murmure d'admiration de voir si nettement éclaircie la cause du mal dont souffrait son maître.
Passant à la thérapeutique, M. Le Bigois expliqua qu'il s'agissait, par des remèdes appropriés, d'évacuer toutes ces humeurs malignes. Et il prescrivit une tactique si savante de saignées, purges, de lavements et de diète, que M. Chevreau, suant à grosses gouttes, avait peine à le suivre. Mais où il fut émerveillé, ce fut quand M. Pancatelin, ayant interrogé son confrère si quelque sudorifique ne lui paraîtrait pas corroborer l'heureux effet de ces remèdes et ayant
eu la bonne fortune d'être approuvé, voulut bien, mot par mot, lui dicter cette formule :
« De poudre Diambra et Diamoscliide chacune deux drachmes, licorne marine et pierre de bozoard pulvérisée chacune un drachme, sels volatils de vipère, de corne de cerf, de succinum et de nacre en perles de chacun quinze grains, de l'extrait de contrahierva et des confections préservatrices décrites dans la pharmacopée augustane de chacune un demi-drachme, et des sirops de scordium et de corax de chacun deux onces ; dissolvez ces choses dans une pinte des eaux cordialesdc scorsonère et de chardon bénit parfumées avec le musc, et donnez trois onces de ce mélange (lé huit en huit heures, observant incontinent après de bien couvrir le malade. »
Puis M. Le Bigois, qui avait repris haleine, expliqua que, le corps de M. le comte de Hault- Saligny étant ainsi, par des voies diverses, nettoyé et purifié de ses ordures, il ne demeurait plus qu'à y introduire des esprits animaux nouveaux et sains, à la place de ceux qu'il aurait évacués ; ce qui se ferait par plusieurs remèdes, mais principalement en baignant la jambe du malade dans les viscères de jeunes animaux fraîchement égorgés et encore tièdes, tels que agneaux ou chevreaux, ou même veaux mâles âgés de moins d'une semaine, dont le sang, merveil-
Iciisemcnt subtil et alerte, passant dans les veines du gentilhomme par les pores de la peau, le rafraîchirait entièrement comme ferait une eau de Jouvence surnaturelle.
— Il n'y a pas à douter, conclut triomphalement M. Le Bigois, qu'en moins de trois semaines monsieur de Haut-Saligny ne soit totalement guéri ou bien...
— Crevé, dit M. Saugeon, d'un ton affable en se levant.
Semblables à des foudres, les regards des médecins s'abattirent sur lui. M. Chevreau devint tout rose de confusion et dit d'un ton désolé :
— Vraiment, monsieur Saugeon, vous n'êtes pas raisonnable.
Les veines du front gonflées et toute la face écarlate,(M. Le Bigois frappa du poing sur la table et cria :
— Prétendez-vous, monsieur, traiter légèrement la puissance des médecins?
Son accent était si furieux que deux chiens, qui dormaient sur la paille dans un coin de la salle, se mirent à aboyer. Mais M. Saugeon protesta avec beaucoup de civilité qu'il n'avait point voulu oflenser des hôtes si honorables. Il s'excusa de ses paroles inconsidérées sur sa malheureuse distraction et sur l'espèce de vertige où la science de M. Le Bigois avait jeté son ignorance. Et à
8 LA FOLLE AVExNTURE.
sa prière, les deux guérisseurs acceptèrent de choquer leurs verres contre le sien pour terminer la querelle.
Mais comme M. Saugeon, ayant accompli cerite, se disposait à sortir, M. Chevreau l'arrêta du geste.
— Souffrez, monsieur, que je vous retienne pour un objet qui vous concerne.
M. Saugeon écarquilla ses bons yeux ronds avec autant de surprise que sa large face paisible pouvait en manifester.
— Monsieur, je me porte fort bien...
Un ricanement le fit taire. Jaune, sec et maigre, M. Pancatelin secouait en ]'air son index décharné. Et comme M. Saugeon, un peu alarmé, l'interrogeait du regard, il proféra d'un ton âpre :
— Il n'y a pas à douter que cet état d'hébétude et de distraction où nous vous voyons ne tienne à un trouble de l'économie animale. Et je flaire là-dessous quelque chose d'assez capable de réjouir vos héritiers. Mais, ajouta-t-il brusquement, il ne s'agit pas de vous.
— Non, dit M. Chevreau, c'est de votre pupille. M. Saugeon envisagea derechef son compère
avec étonnement.
— Monsieur le vicomte de Salces, dit-il, se porte le mieux du monde...
Mais M. Chevreau l'interrompit avec le hochement de tête d'oiseau qui lui était familier :
— Monsieur Saugeon, dit-il, pardonnez-moi si j'ose vous contredire. Et souffrez que je sois si hardi que de m'assurer que mon sentiment serait le vôtre si vous daigniez descendre de ce nuage où vous vous complaisez et de cet optimisme opiniâtre dans lequel mon amitié hésite à admirer une vertu héroïque ou à hlàmer un secret mépris de l'humanité.
M. Chevreau s'arrêta une seconde pour souffler.
— Bene, dit M. Le Bigois en se versant du vin. M. Pancatelin se contenta d'un petit grogne
ment, ayant la bouche garnie d'une poire savoureuse. Quant à M. Saugeon, il s'était rassis, non sans un regard de regret vers la fenêtre dorée de soleil. Mais son visage offrait l'expression de bienveillance qui lui était ordinaire. M. Chevreau reprit avec la même énergie :
— Pour moi, monsieur Saugeon, ni l'affection ni le respect que je porte à cette maison ne peuvent me détourner de remarquer qu'il y a en notre jeune maître un je ne sais quoi quin'estnide son âge, ni de sa condition, et qui ne saurait s'attribuer qu'à un principe funeste et redoutable. Vous entendez bien que ses mérites extraordinaires me remplissent de joie. Je n'ignore point qu'à dix lieues à la ronde on ne trouverait point
un homme de qualité qui fût si versé dans la connaissance de la philosophie et des langues anciennes et même dans celle de l'histoire et de l'orthographe. La beauté de son visage, le charme de sa personne et la grâce de ses manières disent assez haut la noblesse de son origine et la perfection de sa nourriture. Mais laissez-moi m'étonner qu'un seigneur qui n'a point encore accompli sa vingt-quatrième année, qui, par conséquent, est dans l'âge oi^i le sang pétille et oii s'exaltent les passions, témoigne une indifférence si étrange pour tout ce qui préoccupe d'ordinaire la jeunesse... Véritablement, messieurs, poursuivit .M. Chevreau, s'adressant de préférence aux deux médecins, parce que M. Saugeon semblait envolé dans des brouillards lointains, — véritablement n'y a-t-il point quelque chose de quasi monstrueux à ce qu'un gentilhomme, dans la Heur de ses ans, ne montre que mépris et aversion pour tous les divertissements de sa condition, dédaignant également les plaisirs de la table et de la chasse, fuyant la compagnie, ne se plaisant que dans la méditation et la solitude, et professant particulièrement à l'endroit de l'amour une indifférence ou pour mieux dire une haine qui passe les sentiments des chrétiens et des païens les plus ennemis du sexe? Joignez à cela la pâleur du visage, une maigreur du corps, un défaut d'appé-
tit et une humeur mélancolique qui ne souffre point de relâche : vous ne vous étonnerez point si, connaissant le rapport du physique et du moral, j'augure peu favorablement de circonstances si particulières et si dignes de remarque.
Et M. Chevreau secoua la tête avec une moue où il y avait à la fois la satisfaction de sa propre clairvoyance, la tristesse où le plongeait un cas si fâcheux, le mécontentement qu'il gardait de la distraction de M. Saugeon et le respect dans lequel il attendait la décision de ses illustres confrères.
Cependant M. Saugeon, pris à partie par M. Pancatelinet interrogé si, comme- menin du vicomte, ihn'avait rien à ajouter à ces propositions, parut descendre de la lune et se contenta de murmurer à demi-voix, d'un air humble, que l'humeur de M. de Salées lui paraissait devoir être attribuée plutôt à une disposition naturelle de son caractère qu'à la maladie ; mais il confessait, au surplus, n'avoir aucune connaissance de l'art médical.
— Cela paraît assez, dit M. Pancatelin, d'un ton sec, tandis que M. Le Bigois reniflait si bruyamment que les sarcasmes les plus véhéments n'eussent rien eu de plus fort.
Cependant, après qu'ils se furent derechef fait quelques politesses, M. Pancatelin se rendit
à la prière de M. Chevreau. Et, résumant ses observations et celles de son confrère, il conclut que M. de Salces était évidemment malade et que de son mal il était cinq preuves assurées, à savoir : sa pâleur, son aspect étique, sa disposition au silence, son éloignement pour le vin et, enfin, cette haine pour le sexe si contraire aux inclinations naturelles de son âge.
— Ajoutez, dit M. Le Bigois, une humeur lunatique qui, malgré le goût qu'il professe pour les choses de l'esprit, le rend incapable à certains moments de goûter celles-là mêmes qui devraient de préférence le retenir.
M. Le Bigois parlait ainsi parce que, la veille, M. de Salces s'était levé en bâillant et avait quitté la salle au moment qu'il voulait bien donner quelques détails sur l'excellence de la méthode hippocratique.
M. Pancatelin rendit hommage àla clairvoyance de son bon ami, et ayant ainsi établi les signes de la maladie, il en expliqua l'origine.
— Elle ne se peut attribuer, dit-il, qu'à un refroidissement des esprits qui, s'étant échauffés et épaissis chez le père, se résolvent en indigence et appauvrissement chez le lils. La nature se plaît à ces contrastes alternés dont le feu roi Louis treizième et l'illustre monarque qui règne sur la France fournissent l'exemple le plus au-
guste. C'est l'affaire du médecin de maintenir l'équilibre entre ces tendances opposées qui, sans le secours de la science, peuvent être également fatales.
Il se tut et promena autour de lui un regard assuré qui défiait la contradiction. Mais il n'en trouva point. M. Le Bigois qui, pour passer le temps, avait saisi un os de jambon et le nettoyait avec grand soin, secoua le menton d'un air d'approbation farouche. Courbé sur son papier, M. Chevreau dodelinait de la tête avec béatitude. Et tiré de ses méditations par de si grands éclats de voix, M. Saugeon versa du vin très courtoisement à l'orateur. Seul un mâtin se mit à hurler, mais il est douteux si ce fut par protestation ou parce qu'il guignait le fémur que travaillait M. Le Bigois.
Donc, M. Pancatelin, ayant bu un coup, reprit sa démonstration et dévoila par quels moyens il entendait expulser les mauvais esprits.
— Quelque marchand d'orviétan, dit-il avec mépris, épuiserait toute la forfanterie des charlatans arabesques. Quant à moi, je me contenterai, par des saignées abondantes et répétées, d'expulser ce sang faible et médiocre, et ces humeurs peccantes et froides seront évacuées par le moyen de purgations habilement choisies et de lavements pris aux jours pairs du calendrier.
M. Saugeon ne put retenir un geste qu'il fut prié d'expliquer. Il s'en excusa modestement sur l'admiration que lui inspirait ce traitement.
— Car, dit-il, il faut connaître furieusement le fort et le faible du corps humain pour guérir par des remèdes identiques les maladies directement contraires de deux tempéraments si opposés.-
M. Pancatelin eut un regard torve et M. Chevreau leva le nez d'un air alarmé, cependant que M. Le Bigois, les sourcils froncés, empoignait son os de jambon comme une massue. Mais il y avait tant de candeur sur le visage de M. Saugeon qu'il était impossible d'y surprendre une mauvaise pensée. Il fallut donc que M. Pancatelin poursuivît et donnât la formuh' d'une potion cordiale dont il avait maintes fois mesuré les bons effets.
— Prenez, dit-il, confections d'hyacinthe et d'alkermès, de chacune demi-once, et magistère de perles et de grenats de chacun un drachme; dissolvez le tout dans un demi-setier de l'eau cordiale d'Hercule Saxon, pareille quantité de celle d'Angelus Salo et chopinc de celle de toutes les parties du citron, pour en faire six doses qui seront prises à une heure près l'une de l'autre.
Il n'y avait pas à djouter que, par ce remède si simple et plusieurs fois répété, M. de Salces ne recouvrât aisément une partie de ses forces. De quelle manière il conviendrait ensuite d'assurer le bon fonctionnement de ce corps ainsi régénéré, c'est ce que M. Pancatelin s'excusait de ne pouvoir en ce moment déterminer.
— Peut-être, dit-il modestement, un génie supérieur au mien s'y hasarderait... Mais je me défie des téméraires et des impatients. Seule une nouvelle observation du malade pourrait, au terme de ce premier stade, suggérer au médecin par quels moyens il devra parachever son œuvre. A défaut de quelque autre praticien, je m'oblige, ainsi que mon ami monsieur LeBigois, qui ne me démentira pas, à ne point m'y refuser, quelque surcroît de peine que doive en retirer une vie tout entière vouée au soulagement de l'hu manité.
— A la bonne heure, dit M. Saugeon. Voilà une modestie bien placée.
Puis il demeura coi, les yeux soudain fixés sur la porte qui venait de s'ouvrir sans que les autres s'en fussent aperçus. Mais M. Le Bigois, rendu peut-être plus sensible par l'elfet des coups de vin dont il avait fallu assaisonner le jambon qui était fort salé, se leva, le visage
empourpré et dit à haute voix, avec un accent de menace :
— Venant d'ouïr un praticien aussi éprouvé que monsieur Pancatelin, Hippocrate lui-même se tairait. Car il n'est médecin à la cour ou à la ville qui osât ajouter quelque chose à des paroles si sublimes. Si donc, après lui, je me hasarde à ouvrir la bouche, ce ne sera que pour féliciter monsieur Chevreau d'avoir eu la prudence de recourir à ses lumières et d'avoir ainsi sauvé les jours d'un jeune gentilhomme qui, privé d'un tel secours, était infailliblement voué à une fin prématurée et affreuse. Oui, monsieur, continua-t-il d'une voix plus stridente, en tendant vers M. Saugeon, d'un geste prophétique, l'os de jambon qu'il avait dépouillé, il faut vous avouer que le tempérament atrabilaire de votre infortuné pupille le prédisposait à une de ces maladies astrales qui, d'une manière fatale, dégénèrent en épilepsies chroniques. En sorte que s'il n'eût eu la bonne fortune de consulter un maître auprès duquel je n'oserais me nommer, il était infailliblement voué à tomber dans une hypocondrie idiopathique et, de là, dans l'idiotisme, dont à vrai dire un observateur clairvoyant apercevrait déjà chez lui quelques signes précurseurs dans cette indifférence pour la science, cette paresse de raisonnement et ce mutisme qui sont
les avant-coureurs bien connus de Fimbécillité.
Mais soudain M. Le Bigois tressaillit et demeura court :
— Monsieur Saugeon, disait une voix, avant que je devienne tout à fait imbécile, puisque ces messieurs veulent bien souffrir que je sois seulement à la moitié du chemin, vous plairait-il de m'accompagner dans ma promenade?
M. Le Bigois, la bouche bée et les yeux exorbités, demeurait sans voix comme pétrifié à l'aspect d'un fort beau jeune homme, de complexion plutôt frôle que robuste, mais bien pris dans sa taille, et dont le visage pâle aux traits fins et nobles, sous une chevelure brune et frisée, avait une expression qui semblait tenir beaucoup plus du mépris et de la colère que de l'idiotie. Epouvanté de sa balourdise, Phomme de l'art fit un pas en arrière, serrant dans sa main l'os de cochon pour s'en servir comme d'une arme dans le cas oii le jeune seigneur voudrait châtier son insolence. D'un œil inquiet, M. Pancatelin mesurait la distance qui le séparait de la fenêtre par où il serait aisé de s'enfuir dans le jardin.
Mais, sans paraître se soucier d'eux, M. le vicomte de Salces s'adressa à M. Chevreau, qui tremblait sur ses papiers, et il lui dit d'un ton froid :
— Monsieur, ne manquez pas de coucher par
le menu de si belles réflexions. Vous voudrez bien ensuite m'en tirer une copie que je placerai dans ma bibliothèque : car vous savez que je prends plaisir à faire la collection des hâbleries et des extravagances de l'esprit humain.
Puis, ayant soulevé son chapeau de feutre d'un geste insouciant, il tourna sur ses talons, suivi des deux chiens qui sautaient aux basques de son habit, et de M. Saugeon qui, avant de sortir, salua poliment la compagnie.
M. de Salces et M. Saugeon, ayant quitté la salle, tournèrent à main gauche, passèrent l'étable à bœufs et gagnèrent l'écurie où étaient les chevaux. Là le jeune vicomte héla deux garçons et leur commanda d'avoir à seller son genct tarbais ainsi que le paisible bidet auquel M. Saugeon voulait bien confier ses os, et de les amener, quand ils seraient prêts, sur la terrasse. Puis ils se mirent en devoir de traverser la cour pour aller tout droit au jardin. Cependant que M. Saugeon concentrait tout son effort à éviter les mares de purin et les tas de fumier qui alternativement en jonchaient le sol, son jeune maître l'interpella avec un petit rire sec :
— Monsieur, dit-il, me pardonnerez-vous de vous avoir arraché à cette magnifique assemblée?
— Il faut confesser, dit M. Saugeon, que les discours de ces messieurs m'ont un peu surpris. Mais peut-être un bon esprit y trouverait quelque chose d'assez réconfortant.
— Parbleu, fit le jeune homme en s'échauffant, n'allez-vous point lier partie avec des bélîtres qui ont été si insolents que d'oser me traiter d'idiot et d'imbécile?
— Pardonnez-moi, dit M. Saugeon avec douceur. A coup sîir, leur sagesse est médiocre et tous deux sont de pauvres et misérables charlatans. Mais à côté de leurs jongleries, je trouve quelque chose d'admirable dans cette foi qu'ils ont pour une science si décevante. C'est grâce au besoin de connaître qui est en elle que l'humanité a cessé de vivre dans des cavernes. A force d'erreurs, elle a découvert des parcelles de vérité. En sorte qu'en écoutant les balourdises de messieurs Pancatelin et Le Bigois, j'étais
\juj^, moins tenté de m'en gausser que d'admirer chez o^" eux une des qualités qui font la grandeur de l'homme.
— Monsieur Saugeon, dit le jeune seigneur avec un peu d'impatience, c'est dommage que vous n'ayez point connu Gain, car il est assuré que vous eussiez découvert qu'il n'avait point l'âme mauvaise et que même par certains côtés c'était un assez bon homme
LA FOLLE AVEMURE. 21
M. Saugeon dit avec sincérité :
— J'ai toujours pensé qu'il y avait eu dans son cas une mauvaise fortune singulière. Si nous voulons bien nous figurer...
Mais il s'arrêta court. Effrayé par l'aboi des chiens, un pourceau* qui fourrageait dans les monceaux d'ordures venait à l'improviste de prendre le galop et de se précipiter tout d'un coup dans les jambes du bonhomme. Il vacilla horriblement sur ses jarrets et faillit choir. Heureusement le vicomte, qui était à son côté, le rattrapa au bon moment d'une main solide et il en fut quitte pour avoir un pied et la moitié du mollet baignés d'une fange noirâtre et malodorante, M. de Salces ne put s'empêcher de railler :
— Vous voilà joli garçon...
Bien qu'il fût aussi peu façonnier qu'homme au monde, à tel point que souvent il était fait comme un Cravate, et que parfois un morceau de ficelle lui tenait lieu de rubans, M. Saugeon goûtait la blancheur du linge et la propreté d'une manière extraordinaire. Aussi demeurait-il immobile à considérer d'un œil attristé son soulier et son bas crottés. Enfin il murmura d'un ton conciliant :
— L'autre est net.
Le jeune homme éclata de rire avec une gaieté
qui était faite pour démentir les fâcheux pronostics de M. Le Bigois. Et tous deux, ayant traversé les communs, débouchèrent dans le jardin et après quelques pas atteignirent la terrasse oii, s'accoudant sur le balustre de marbre, ils restèrent une minute à contempler le riant paysage qui s'offrait à leurs yeux.
En pentes adoucies et molles, une série de prairies herbeuses, semées d'arbres fruitiers dont les plus nombreux étaient des pommiers couverts de leurs pommes rouges, descendaient jusqu'au cours sinueux et calme de la rivière. De l'autre côté de la vallée s'étageaicnt des champs cultivés séparés de temps en temps par des bouquets d'arbres dont les feuillages jaunissaient. On apercevait des bestiaux qui paissaient et des groupes de paysans occupés aux besognes champêtres. Çà et là montait la fumée d'une métairie. Les chants des travailleurs, quelques meuglements de vaches, les sonnailles des troupeaux arrivaient sur les ailes de la brise. Et l'air était embaumé de toutes les senteurs adorables de l'automne.
Embrassant l'horizon du geste, JNI. de Salces ditd'un ton mélancolique:
— N'est-ce point une chose horrible de penser que tout cela est gâté par l'homme?
M. Saugeon, qui était sensible à la fraîcheur,
LA FOJ.i.i: AVKiN r i ni;.
moucha son nez rougi et répondit de l'air de sérénité qui lui était ordinaire :
— Oserai-je vous dire, monsieur, que ces choses horribles que vous dites ne me frappent point et que cette matinée n'éveille en moi qu'une gratitude infinie pour ce grand Dieu qui a été si bon que de créer la beauté?
Mais le jeune homme riposta avec une moue de mépris :
— Vous êtes bien patient aujourd'hui, monsieur, et je vous croyais moins enclin à vous contenter de la surface des choses. Quoi? l'harmonie apparente de ce spectacle suffit-elle pour vous faire oublier combien de laideurs et de souffrances sont la condition nécessaire de tout ce que vous admirez bonnement? Oubliez-vous que pour bàlir ce château, il fallut la peine obs- (iuée de milliers de rustres et la mort de plusieurs centaines? Ignorez-vous que c'est au prix du labeur épuisant de dix générations que furent
"•^défrichés ces champs dont la fertilité fait tirer la langue aux nigauds? Ces toits au-dessus desquels montent des rubans de fumée vous attendrissent : mais chacun recouvre un foyer où couvent l'égoïsmc brutal et la haine. Vous louez le geste noble des faucheurs : ils sentent la crasse et la sueur. Ces hommes dont les haillons bigarrés amusent l'œil se disputent et s'insultent on ra-
massant les fruits. Les enfants qui les environnent ont déjà l'instinct pillard qui fera d'eux des voleurs de grand chemin ou des soldats. La mélodie des chants rustiques qui monte jusqu'à nous vous charme. Mais ce sont des refrains que les lèvres répètent machinalement, cependant que dans les cœurs grondent l'envie, la brutalité et les passions les plus méprisables. En sorte que cet ensemble qui vous enivre de béatitude est tissu à mes yeux de tant de malédictions, d'horreurs et de dégoûts que j'en ai le cœur soulevé et qu'il me faut un effort pour chasser des pensées que la religion désapprouve.
M. Saugeon répondit très doucement :
— Monsieur, je ne disconviens pas de l'exactitude de vos observations. Mais souffrez que j'en tire une conclusion directement opposée. Que la somme de tant de laideurs engendre une telle beauté m'est une raison de plus d'adorer les desseins mystérieux de la Providence et de bénir la clémence avec laquelle, par les voies les plus inattendues, elle sait faire de l'harmonie avec du désordre, de la paix avec des discordes et de la perfection à force d'imperfections et de misères.
M. de Salces haussa légèrement les épaules, fit résonner sa botte d'un coup de houssine et s'apprêtait sans doute à répondre assez vive-
ment. Mais un bruit de pas et de jupes le força de détourner la tête. Et il lui fallut apercevoir une personne dont, tout d'abord, Taspect pouvait paraître étrange et qui s'avançait vers lui avec un souris de bienvenue.
C'était une femme grande et maigre, qui avait bien passé la quarantaine et en qui subsistaient peu de restes d'une beauté qui avait dû offrir quelque chose d'assez touchant. Une taille bien prise, un port majestueux, des pieds et des mains passables étaient ce qu'il y avait de mieux, outre des yeux d'une grande douceur dont les prunelles indécises avaient une expression égarée. Mais le visage disparaissait sous une telle couche de blanc et de rouge qu'il semblait quasi d'un momon. Et l'extravagance du costume étonnait encore davantage en ce lieu champêtre et matinal.
Cette bizarre créature, en elTet, était vôtue d'une jupe de tabis Isabelle, couverte de parements d'or et d'argent, avec une robe de satin azur en broderie, la gorge fort ouverte, les cheveux poudrés descendant jusqu'à la ceinture — sauf deux moutaches bouclées qui encadraient les joues — et enserrés d'un appretador émaillé auquel pendaient plusieurs médailles d'agate. Un petit volume relié sortait à demi de son corsage. Elle tenait d'une main une haute canne ornée
(le nœuds cramoisis, et de l'autre, une laisse dont le bout était attaché au collier doré d'un mouton très blanc, frisé et parfumé, et qui, paré de rubans et de pompons, se démanchait le col pour happer une touiïe d'herbes.
Tandis que M. Saugeon se découvrait avec respect, M. de Salces faisait quelques pas audevant de sa mère et s'inclinait pour baiser la main chargée de bagues quelle lui tendait. Cependant, d'une voix assez singulièrement modulée, tour à tour traînante et zézayante, où h's CH susurraient comme des S et les / comme des Z, madame de Hault-Saligny disait à son fils :
— Mon enfant, c'est avec délices que je vous surprends dans une de ces rêveries qui sont la grâce de votre âge et où un cœur maternel sait discerner ce qui échapperait à des philosophes plus subtils. Et si j'eusse pu résister à la tendresse qui m'attirait vers vous, j'aurais pris garde d'être si indiscrète que de vous en distraire.
— Madame, dit le jeune homme avec quelque brusquerie, souffrez que je vous révèle l'origine véritable de cette disposition que votre bonté envisage avec trop d'indulgence. Elle n'a pu échapper à des hommes si sagaces que vos hôtes, messieurs Pancatelin et Le Bigois. Sachez qu'il y a h\ tous les signes d'une maladie astrale qui est fort proche de l'hypocondrie idiopathique, la-
LA FOLLE AVENTUIÎK. 27
quelle, dégénérant en épilepsic chronique, conduira bientôt votre fils, si ces messieurs n'y niellent ordre, à Fimbécillité totale, en sorte qu'il ne sera bon qu'à enfermer avec les fous et les déments.
11 sembla que ces paroles plongeassent la bonne dame dans une sorte d'extase. Elle joignit les mains d'un air de ravissement inexprimable.
— Les déments et les fous, oui, mon Hector, c'est bien parmi eux toujours que les esprits grossiers ont rangé les créatures exceptionnelles que leur sensibilité réserve aux suaves martyres et aux délices crucifiantes de la plus divine et la plus redoutable des passions! Mais, mon fils, ne confondez point celle qui vous a donné le jour avec d'aussi misérables espèces. Et ne pensez pas que sa clairvoyance puisse ignorer ce que la pudeur jalouse de votre cœur adolescent souhaiterait peut-être lui dérober.
A ce discours, M. de Salces écarquilla les yeux de surprise. M. Saugeon, accroupi sur le gazon, cueillait des herbes et les offrait au mouton. Le jeune homme dit, avec un peu d'impatience :
— En vérité, madame, je ne puis soupçonner... Mais la dame leva d'un air d'autorité sa longue
main aux doigts blancs :
— Paix, paix, mon fils, murmura-t-elle, qui vous demande votre secret?
Et tirant de son sein le petit livre qu'elle y avait enfermé, elle en tourna quelques pages et lut d'une voix pâmée :
« Une mélancolie étrange éloignait Aglatidas des jeunes gens de son âge et le poussait à rechercher de préférence aux meilleures compagnies et aux lieux de plaisirs les endroits isolés et sauvages où il pouvait librement s'abandonner aux sentiments qui troublaient son cœur. Touchées de sa beauté et soucieuses d'adoucir sa peine, les nymphes dryades elles-mêmes s'écartaient à son approche de leurs asiles ombreux. Et il demeurait de longues heures dans les bosquets, les yeux fixes, poussant de profonds soupirs, et sans qu'il essayât de retenir les larmes qui coulaient sur ses joues. Quelquefois, surpris de sa propre faiblesse, il s'interrogeait en secret : « Quel est ce tourment que je me sens et d'où me peut venir l'inquiétude oùjemetrouve? » Mais nulle réponse ne s'offrait à son esprit à cause de l'ignorance où la tendresse maternelle d'Anatise avait souhaité qu'il vécût de toutes les passions, qui sont le propre de l'homme. »
Madame de Hault-Saligny ferma le livre et, les yeux mi-clos, secoua plusieurs fois la tête d'un air de satisfaction ; puis, avant que le jeimehomme eût placé un mot, elle reprit :
— Encore une fois, mon fils, je ne vous de-
mande pas votre secret. Peut-être ne le savez-voiis pas vous-même. Mais quelques personnes de goût avec qui je suis en commerce de lettres veulent bien accorder à Dorinice (c'est le nom dont elles me parent) une faible connaissance du cœur humain. Mon fils, étant issu de votre père et de moi, vous ne sauriez être insensible à ta passion. Et vous êtes dans l'âge où elle cherche l'objet qui la retiendra. De là cette rêverie où s'exerce le pathos des cuistres et qui n'est que l'inquiétude d'une tendresse qui veut se partager. Si vos yeux ont déjà envisagé cet objet adorable qui les a enflammés, c'est ce que j'ignore et veux ignorer. Mais l'assurance bienfaisante qu'il faut vous donner est que, si même jusqu'à présent vous ne le connaissez point, cet objet existe. Oui, dans ce moment, il est quelque part^ dans un palais ou une chaumière, une jeune créature pétrie par les grâces et formée pour l'amour, dont le trouble est pareil au vôtre. Une mélancolie voile ses yeux, son sein palpite, ses lèvres murmurent des syllabes confuses où l'oreille de Dorinice reconnaît votre nom. Hector, cette belle et charmante personne est à vous. Sachez au prix de mille soins et de mille souffrances la conquérir. Le parfait bonheur veut être acheté par quelques tourments. Votre illustre père, ce véritable Artamône, dont la pudeur jalouse cache mal la délica-
tesso SOUS l'écorce rude du guerrier, ne m'a point obtenue sans de dures épreuves dont le souvenir met encore une larme à mes paupières. Mais vous saurezque de telles peines passenten jouissances les plaisirs les plus fameux du monde et qu'il est des pleurs dont l'amertume est plus douce que le miel des bestioles du mont Hy mette.
Elle s'arrêta, les bras tendus dans une sorte d'extase. Et deux ou trois larmes traçaient des sillons dans le plâtre qui couvrait ses joues. Son fils la contemplait avec un mélange assez particulier d'affection, de colère et de tristesse. Il murmura :
— En vérité, madame, je voudrais..
Mais elle l'arrêta d'un geste d'autorité :
— Point de confidence, mon enfant. Je sais trop que la discrétion la plus jalouse est le premier devoir du parfait amant. A votre naissance, votre incomparable père souhaita vous donner le nom d'un de ces guerriers dont l'histoire a magnifié les exploits. A mon humble prière, il voulut bien rejeter ceuxqui ne s'illustrèrent que par une brutalité homicide et farouche, et vous fûtes appelé Hector comme ce généreux héros qui, à la vertu militaire, joignit les qualités d'un parfait époux. Mais ma tendresse obtint une autre faveur qui fut à ce nom d'ajouter celui de l'amant d'Astrée*, encore que notre vénérable curé fût un peu surpris
LA FOLLE AVENTURK. 31
d'avoir à l'inscrire sur les registres paroissiaux, lui sorte que si mon fils est Hector, il est aussi CtHadon. Mars et Gypris sont les divinités entre qui se partage son cœur. Aucun des devoirs du guerrier n'est trop sévère pour lui. Aucun des soins de l'amant le plus soumis n'est capable de le rebuter. Car soufTrir pour l'objet aimé rivalise de douceur avec d'être heureux par lui. Mon fils, mon Céladon, gardez inviolé le secret de vos feux, où Dorinice souhaite seulement poser le sceau de ses lèvres.
S'inclinant sur le front du jeune homme, madame de Hault-Saligny y déposa un baiser qui laissa une marque légère de poudre et de carmin. Puis elle reprit en ramassant ses jupes :
— Allez, Hector. Déjà j'entends vos coursiers qui rongent leur frein. Je ne veux point retarder votre impatience de rejoindre cet Artamène, qui depuis l'aube promène par les forêts une ardeur que ni Tàge ni la maladie n'ont pu affaiblir. Allez et à ses côtés déployez votre jeune vigueur et la souplesse de votre âge. De cette terrasse ma pensée bondira en croupe sur vos palefrois et vous suivra dans votre course vagabonde.
Et avec un dernier sourire et un geste d'adieu, madame de Hault-Saligny reprit sa marche. Derrière elle, son mouton s'embarrassait dans les plis de sa robe, trébuchait et se débattait à demi
étranglé. Mais sans paraître se soucier de ses gambades, elle le tirait d'une poigne vigoureuse et s'éloignait lentement, tournant une à une les pasres de son livre.
M. de Salées la suivit des yeux un moment avec un soupir. Et puis, avisant M. Saugeon, il lui dit :
— Eh bien, monsieur, que vous en semble? M. Saugeon, qui avait achevé, avec quelques
poignées d'herbe, de nettoyer si bien que mal son bas et son soulier crottés, hocha la tête d'un air capable.
— Madame la comtesse nous a énoncé tant de choses délicates et profondes que j'en demeure émerveillé. Cependant, j'ai goûté surtout sa doctrine sur la souffrance oii il y a beaucoup à creuser. Mais, ajouta-t-il, voici nos chevaux.
Effectivement, deux valets s'approchaient et tenaient parla bride un assez beau tarbais alezan qui appartenait à M. de Salces et un roussin osseux et pacifique dont M. Saugeon s'accommodait. Autour d'eux plusieurs chiens aboyaient.
D'un bond, le jeune homme se mit en selle. M. Saugeon fut un peu plus long. Ainsi qu'il faisait de deux fois l'une, il chaussa d'abord du pied droit l'étrier de gauche, en sorte que s'il eût persévéré, il se fût trouvé assis sur sa monture face à la queue. Mais, sur l'observation qui lui en
LA FOLLE AVBNTUHE. 33
fut faite, il reconnut de bonne grûce son errcurot s'empressa de la réparer. Après quoi, ayant démôle les rênes et assujetti bravement son chapeau, il déclara qu'il était tout prêt. M. de Salces rendit la bride au genêt qui piatTait et se défendait. A côté de lui, le roussin s'ébranla. Les chiens s'égaillaient alentour. Au débouché de l'allée, les cavaliers levèrent la tète. Debout, sur la terrasse, madame de Hault-Saligny leur faisait des signes d'adieu en agitant sa canne et son mouchoir. Elle disparut au tournant.
— Au nom de Dieu, monsieur Saugeon, que faites-vous? s'écria le jeune homme.
Un tronc d'arbre abattu par l'orage gisait en travers de la percée ombreuse où chevauchaien l les cavaliers. Ayant franchi cet obstacle, M. de Saiccs voulut poser à son compagnon une question sur les effets surprenants de la foudre. C'est alors qu'il s'aperçut que M. Saugeon avait cessé de trottiner à son côté; et, se retournant, il le vitassis à terre parmi les feuilles sèches d'un air un peu hébété, cependant qu'à côté de lui son cheval broutait l'herbe nonchalamment.
A la voix de son maître, M. Saugeon parut sortir d'un songe. 11 se leva, fit mouvoir l'un après l'autre ses quatre membres et dit enfin d'un ton extrêmement joyeux :
— J'ai été châtié de ma témérité. L'effet naturel des lois de la pesanteur est causé que j'ai
LA FOLLE AVKNTL'RK. 3;;
vide les étricrs au passage de cet obstacle. .Mais une bonne fortune incroyable a permis qnejene me sois pas rompu le col et même que mes bras et mes jambes soient demeurés intacts.
— Monsieur Saugeon, dit le vicomle, quand vousdéferez-vous de cette haridelle qui n'est pins bonne qu'à en tirer de la colle?
Mais le bonhomme, qui avait rejoint son coursier, et le llatlait du plat delà main dun air entendu, secoua la tète.
— 11 y a, dit-il, entre cette bote et moi une de ces conventions qui, pour n'être pas écrites, n'en sont pas moins consacrées par une longue habitude. Elle s'est engagée, moyennant que je n'exige point d'elle d'elTorts extraordinaires, à ne pas me jeter par terre. J'ai, le premier, manqué au pacle en l'excitant à un saut effroyable et vertigineux, Il est juste que j'en sois puni.
Cependant, M. Saugeon rassemblait les rônes, chaussait l'étrier, et prenait si habilement son élan qu'il se retrouvait en selle du premier coup. Tout glorieux d'un tel exploit, il eut bienli>t rejoint son compagnon et ne put se retenir de lui marquer la satisfaction qu'il avait de ses progrès dans l'art de l'équitation.
— Convenez, dit-il, d'un air un peu glorieux, que pour un homme de mon âge et de mon poids, qui jusqu'à quarante ans passés ne connut de
l'hippique que les observations qu'en ont laissées Xénophon et quelques autres anciens, il y a quelque chose d'assez flatteur à chevaucher comme je fais.
Le vicomte toisa M. Saugeon de la tête aux pieds. Véritablement, le cou rentré dans les épaules et le dos rond, une main crochée au pommeau de la selle comme celle d'un naufragé à quelque épave, tout le corps secoué au trot menu de sa bête, à telle enseigne que ses joues tremblaient des deux côtés de son visage et que son chapeau donnait sur l'oreille, il n'avait rien delà figure accoutumée des centaures. Et M. de Salces ne put retenir un franc éclat de rire. Le bonhomme n'en parut point off"ensé, mais dit d'un ton de bonne humeur :
— Dommage que monsieur Le Bigois.et son jaune confrère ne soient point de notre suite. Peut-être cette humeur railleuse eût relâché leurs inquiétudes.
Puis ils se turent afin de mieux goûter l'harmonie de leur course sylvestre.
Sous la haute futaie, la douceur humide de l'air était enchanteresse. Les tons roux et verts des feuillages se mélangeaient en mille nuances. Çà et là flamboyaient des pourpris de soleil.
Mais, peu à peu, la forêt s'animait. Une rumeur confuse où se mélangeaient des appels
LA FOLLl;: AVENTURE. 37
humains, la détonation assourdie des arquebuses et des abois de chiens, se rapprochait. Et, en même temps, les fourrés se peuplaient d'une vie inquiète etfugitive. A chaque instant, des formes menues détalaient dans le gazon et l'on apercevait les derrières blanchâtres des lapins. Le vol lourd d'un faisan secouait les feuilles. Deux biches émergèrent des buissons et puis s'enfuirent en quelques bonds précipités.
M. de Salces dit d'un ton rêveur :
— Est-il possible que l'homme trouve son plaisir dans la destruction de tant de formes nobles et charmantes! Ne saurait-il vivre et laisser vivre en paix? Et faut-il que son orgueil lui ferme à ce point l'entendement et l'empêche de reconnaître, dans ces créatures, des frères que son devoir bien compris lui commanderait de chérir et de protéger?
— Pour ma part, dit M. Saugeon, j'ai toujours condamné la doctrine de ceux qui, au prix de raisonnements artificieux, pensent établir que les animaux ne sentent point et sont seulement des machines. Il me paraît que ceux-là ne sont pas tout à fait hommes qui professent que les bêtes sont tout à fait bêtes. Mais il faut bien avouer qu'en égorgeant ces humbles frères que vous dites, l'homme ne fait qu'obéir à l'une des lois essentielles de la nature qui a voulu que la
38 LA FOLLE AVKNTURE.
vie naquît partout de la mort et ne subsistât et ne se propageât qu'au prix de la destruction. 11 y a là un de ces mystères où nous mesurons la faiblesse du génie humain et qui nous obligent à nous incliner sans comprendre devant les arrêts du grand modérateur de toutes choses...
Cependant le tumulte croissait. Plus proches, les huées arrivaient distinctement aux oreilles. Avec fracas, une harde de cerfs bondit dans le hallier et disparut. On entendit le hurlement d'une louve. Et, tout à coup, une laie, entourée de ses marcassins, se précipita en grognant dans l'allée. Le genêt de M. de Salces se cabra et se jeta de côté. Si rompu qu'il fût à toute aventure, le roussin lui-même marqua un écart qui faillit mettre bas son cavalier. Cependant M. Saugeon, se raccrochant aux crins de sa bête avec une agilité que ses formes un peu replètes ne laissaient pas prévoir, parvint, contre toute apparence, à éviter une deuxième chute. Et il avait entièrement recouvré son équilibre au moment où débouchèrent les rabatteurs.
Vêtus de mauvais haillons qui laissaient voir leur peau crasseuse, le teint recuit, la tignasse emmêlée, une expression de cruauté bestiale ou d'indifférence farouche était la seule qui parût sur leurs visages. Us s'avançaient en poussant de grands cris et battaient les buissons avec des gau-
les, aidés par les chiens qui donnaient de la voix à pleins poumons. A l'aspect du vicomte et de son compagnon, ils s'arrêtèrent et les saluèrent d'un air à la fois servile et sournois. M. de Salces interrogea l'un d'eux.
— Monsieur le comte est en chasse?
Dans un jargon quasi inintelligible, l'interpellé, un pauvre hère à mine de rat, expliqua que monsieur le comte était à l'affût, dans sa chaise, au carrefour des Trois-Ormeaux. Et puis, comme effrayé d'en avoir tant dit, il disparut dans les fourrés avec ses compagnons.
M. de Salces le suivit des yeux, et se tournant vers M. Saugeon :
— Vous souvient-il, monsieur, de ces philosophes qui se sont plu à construire des républiques dont tous les citoyens seraient égaux et gouvernés seulement par la raison et par la vertu? J'ai toujours admiré comment, vivant sur la terre, ils ont à ce point pu ignorer l'homme. Sans doute ils n'ont jamais vu la figure d'un paysan.
— Non plus que le dedans d'un grand seigneur ou d'un linancier, dit M. Saugeon, qui aussitôt s'excusa de sa hardiesse.
Mais comme le sourire de M. de Salces témoignait clairement qu'elle n'avait rien qui le contrariât, il poursuivit en s 'affermissant sur sa selle :
— En considérant tout à l'heure cette humanité hurlante et laide qui se pressait à la suite de tant de créatures si parfaites et gracieuses, je n'ai pu m'empêcher de bénir encore une fois la Providence de sa grande miséricorde à mon égard.
Comme M. de Salces l'envisageait derechef avec surprise, le bonhomme compléta sa pensée :
— Ayant le choix entre toutes les betes qui peuplent la terre pour élire celle qui recevrait de sa bonté une âme immortelle, un reflet de l'intelligence divine, et, en somme, la souveraineté de ce globe, j'ai toujours admiré que le grand artisan ait étendu sa faveur sur l'une de celles qui sont le plus misérablement pourvues du côté de la force, comme du côté de la beauté. Assurément, s'il eût souhaité habiller de la forme la plus parfaite sa créature d'élection, nous n'eussions pas vu tout à l'heure ces rustres affreux et sordides refouler devant eux tant de nobles animaux. Mais, dans ce moment sans doute, des cerfs altiers et magnifiques, ou des chevaux impétueux, ou des loups hardis et impitoyables se donneraient le plaisir de courre sans merci des hordes de vilains bipèdes sans plumes oii, étant peu doué du côté des jambes, je serais une des premières victimes. C'est pourquoi je ne saurais sans une extrême reconnaissance me souvenir de cette fantaisie de la Providence qui a fait que je ne fusse point gibier.
LA FOL M': AYENTUnL. 41
M. de Salces eut une moue méprisante.
— N'oubliez pas, monsieur, qu'afin de corriger ce que la miséricorde divine avait eu vraiment d'un peu partial et extraordinaire pour leur espèce, les hommes ont pris soin de forger à leur usage, de leurs propres mains, une foule de maux qui ne rentraient point dans le plan de la Providence. La manière dont ils se haïssent et s'entre-déchirent, leurs passions cruelles et insatiables, les guerres dont l'histoire est pleine, ne sont-elles pas cent fois plus effroyables que toutes les tueries des forêts?
M. Saugeon eut une petite toux.
— Je ne disconviens pas qu'ils n'aient été ingénieux à se faire souffrir. Veuillez toutefois vous représenter...
Mais le reste de ses paroles se perdit. Un affreux vacarme emplissait l'air. Des cris humains, des jurons, des appels, des rires, le clabaudis des chiens, des plaintes et des râles d'agonie, le fracas des bois et des feuillages sous la poussée des bêtes affolées, se mêlaient en une clameur que dominait soudain le fracas de la mousqueterie.
Débouchant en une clairière oii aboutissaient une demi-douzaine d'allées, M. de Salces et son compagnon se trouvèrent devant un spectacle assez capable de retenir l'attention.
Epouvantés par la poursuite des chiens et des rabatteurs, clievreuils, lapins, lièvres et faisans bondissaient pêle-mêle hors des fourrés protecteurs et aussitôt étaient accueillis par la fusillade de quatre ou cinq chasseurs qui les attendaient à l'affût. Parmi ces Nemrods, la plupart avaient l'ordinaire aspect des gentilshommes de province. Mais l'un d'eux, au moins, eût étonné l'observateur le plus indifférent.
A l'abri d'un chêne vénérable était posée sur ses quatre pieds une chaise découverte d'apparence singulière. On eût dit une sorte de fauteuil dont le siège était fort allongé. Des deux côtés, des barres de bois dépassaient le dossier et les appuie-bras, assez longues et assez fortes pour que quatre robustes gaillards pussent les saisir et charger le tout sur leurs épaules.
Parmi les coussins était vautré un gros homme qui pouvait bien approcher de la soixantaine. Barrée d'une forte moustache grisonnante et rehaussée d'un nez en forme de bec d'aigle et en couleur de piment, la face tannée et cramoisie semblait attester une santé luxuriante et môme quelque pléthore. Mais les jambes demeuraient étendues sur le siège et l'une d'elles était emmaillotée de linges et de coton, comme un nouveau-né. En revanche, l'œil était bon et les bras infatigables. C'est de quoi témoignait suffisam-
ment le zèle de deux valets qui suaient à charger et à recharger sans cesse une paire de mousquetons qu'ensuite ils passaient à leur maître, lequel, au fur et à mesure que le gibier se montrait, ajustait et tirait, sans relâche, d'une façon si prompte et si exacte que les pièces tombaient l'une sur l'autre, et que les plus obstinées à vivre se traînaient à peine jusqu'aux fouiTés, oii les attendait le coup de grâce des rabatteurs. Le gazon humide était couvert de morts et de mourants, de sang et de plumes. Et parmi la fumée de la poudre, le vacarme des chiens, la pétarade et tout le hourvari, le gros homme, son mousquet il l'épaule, ne cessait de hurler à pleins poumons, invectivant contre les valets ou les rabatteurs, jurant, sacrant, insultant ses victimes, raillant les mauvais coups de ses compagnons ou célébrant sa propre adresse.
— Mort de ma vie, Thomas, j'ai cru que ces drôles n'en finiraient point. Que je sois damné s'ils n'étaient point saouls et ne restaient pas à cuver leur vin dans les fossés. Par tous les diables, je veux tout à l'heure qu'on leur travaille le cul à coups de houssine pour leur dégourdir les jambes... A vous, monsieur de La Nougarède... A moi! Morbleu ! mon mousquet, maroufle! Dors-tu, fils de Hollandais?... Hé quoi, penses-tu m'échap-^ per ? Celui-ci m'appartient... Que nul n'y touche!
Un daim magnifique surgissait, hésitait une seconde et, d'un bond prodigieux, franchissait la ligne des rabatteurs. Mais déjà un trait de feu jaillissait de l'arme du gentilhomme et lui cassait les reins. Le vainqueur triompha.
— Coquin, je goûterai de ta viande. Je prétends que, dès ce soir, on m'en serve un morceau. Eh bien, monsieur Tubeuf, vîtes-vous plus glorieux spectacle ? Mais que veut cette vermine? Ah ! carogne, tu mourras de ma main...
Un sanglier d'assez bonne taille débouchait, le poil hérissé, l'œil brillant de colère. Après avoir cligné de droite et de gauche et gratté la terre, comme s'il faisait son choix entre tant d'adversaires, il se décida soudain et fonça sur les chasseurs. M. Tubeuf et M. de La Nougarède tirèrent. Mais la brute poursuivit sa course. Valets et porteurs, effarés, tiraient leurs couteaux et guignaient déjà les basses branches des arbres, quand, à quatre pas, elle chancela, s'agenouilla, enfonça rageusement ses défenses dans le sol. Atteinte au défaut de l'épaule par la balle de M. de Hault-Saligny, elle agonisait. Et le vainqueur se glorifiait sans modestie.
— Ah! voleur, tu pensais t'empiffrer longtemps de mes châtaignes et de mes faînes ! En tiens-tu, voleur, en tiens-tu? Marauds, que nul n'y touche ! Qu'on le laisse crever, qu'il sente la
mort, le bandit. Ah ! tu croyais me faire peur, pauvre bête; ou te sauver, grand lâche. Mais je ne suis pas un Tubeuf, moi, je ne suis pas un La Nougarède. Et toi, tu n'es qu'un cochon, fils de cochon et de cochonne, bougre d'entripaillé !
Les deux cavaliers ayant arrêté leurs chevaux, contemplaient cette scène.
M. de Salces se pencha vers l'oreille de son compagnon et murmura :
— Artamène !
Cramoisi, l'œil en feu, la bouche baveuse, la voix éraillée, ce valétudinaire qui jurait et tuait parmi le tumulte, la poudre et la fumée, avait quelque chose de grotesque et de terrible à la fois. Mais M. Saugeon dit avec un calme parfait :
— Le goût du meurtre est un de ceux dont l'homme se défait le plus malaisément. Ayant durant vingt années versé du sang pour le service du Roi, dans les Pyrénées, sur le Rhin ou en Hollande, monsieur de Hault-Saligny s'est trouvé prématurément réduit à l'inaction dans ce château. Peut être un tempérament moins robuste fût tombé dans l'apathie ou le désespoir. Mais se souvenant que, selon le dicton, vénation est simulacre de bataille, notre seigneur a su, en ce coin de province, ressusciter les émotions violentes et âpres sans lesquelles il ne saurait subsister. Nonobstant que ma faiblesse me
rende peu agréable la vue et l'odeur du sang, je ne puis méconnaître ce qu'a d'héroïque une telle ardeur de vivre et de tuer chez un homme que la maladie torture et que peut-être déjà (Dieu nous en préserve!) la mort effleure de sa grifl'e. M. de Salces allait répondre. Mais, dans ce moment, M. de La Nougarède l'aperçut et le salua. Et se penchant vers le chasseur impotent, il l'avertit sans doute de la présence de son fils. Car, sans tourner la tête vers le jeune homme et sans cesser, le mousqueton à l'épaule, de garder l'affût, le comte se mit à crier :
— Hé quoi, Hector, mon précieux ami, est-il possible que, sans frémir, tu endures ce spectacle barbare? As-tu bien pu, de si grand matin, quitter la douceur de ton lit, tes paperasses et tes grimoires, et toute la diablerie des philosophes et des alchimistes? Ne dois-je point croire que monsieur de La Nougarède est saoul de tout le vin qu'il a bu et qu'il prend la silhouette effarée de quelque Sylvain pour le profil mélancolique de mon fils?... Je te ferai rompre les membres, hurla le gros homme en jetant à la tête d'un des valets son mousqueton dont l'amorce venait de rater.
Dans ce mouvement, il aperçut les deux cavaliers et poursuivit, de nouveau l'œil aux aguets :
— Mais non, c'est bien mon fils, car il n'est
LA FOLLE AVENTURK. 47
point de sylvain si maigre ni de si triste figure et il n'en est point qui porte l'habit noir de monsieur Saugeon. Eh bien, donc, contemplez cette chasse et gardez-en le souvenir. Avant que ces chiens de médecins me fassent crever, je veux avoir exterminé tout ce qui respire dans cette forêt... Monsieur ïubeuf, vous tirez comme un rat de sacristie. Parions que je le touche à l'épaule... Pan!... L'avais-je dit ? — Guillaume, apporte-le ici, afin que nul n'en ignore.
Le comte déposa son mousquet. Il suait à grosses gouttes. Les veines de son front étaient tendues à se rompre. Durant qu'il épongeait sa face, le valet alla ramasser le chevreuil manqué par M. Tubeuf et mis' bas par la balle infaillible de M. de Hault-Saligny. Il avait l'épaule brisée et le poumon traversé. Les yeux, très doux, imploraient. Los membres frissonnaient d'angoisse. Jeté dans l'herbe à côté de son meurtrier, il fit un suprême effort pour se relever.
— Canaille ! cria le gentilhomme.
Et, d'un coup de crosse, il lui écrasa le crâne. Le sang et la cervelle jaillirent sur M. Tubeuf, qui fit une grimace. L'impotent pensa en suffoquer de rire. Mais avisant le jeune homme, il l'apostropha derechef :
— Corbleu! Si tu étais de ta race, je te dirais : prends un fusil et viens tirer h mon côté. Mais
tu manquerais une vache à six pas, et qui sait si l'odeur de la poudre ne te ferait pas de mal au cœur? Nougarède, n'était le respect que je dois à sa mère, j'aurais des idées fâcheuses sur la naissance de ce béjaune. Qui n'aime ni la chasse, ni le vin, ni les femmes, est-il gentilhomme ?
M. de La Nougarède répondit quelque chose que M. de Salces n'entendit pas. Mais le seigneur de Hault-Saligny partit d'un gros éclat de rire.
— Hector, dit-il, tu demanderas raison de ce propos à notre ami. Car voici ta vertu compromise. Ose-t-il point m'obliger de croire que c'est pour aller au-devant de ta belle cousine de La Vcrchère, que tu t'es levé si matin avec ton écuyer? Faut-il, monsieur, que vous donniez dans le grossier et dans le prosaïque!... Mais que faites- vous, brigands ? Ah ! fils de blaireaux ! Arrêtez-les, traîtres, arrêtez-les...
Echappant aux mains du garde qui les tenait en laisse, deux braques s'élançaient tout à coup en aboyant et semaient le désordre parmi la meute des rabatteurs. Ramené à faux, le gibier s'éparpillait de droite et de gauche. De tous côtés, valets et piqueurs couraient et criaient. Cloué sur sa chaise, oii il se démenait comme un diable, pourpre de rage, l'écume aux lèvres. M. de Hault-Saligny brandissait son fouet, sacrait el vociférait à pleins poumons.
Profilant de' ce désordre, M. de Salces donna de l'éperon à sa bête, suivie nez sur queue de celle de M. Saugeon. Après quelques pas, les deux cavaliers furent hors de vue. Déjà s'atténuait la rumeur de la chasse. Au bout d'un moment de silence, le jeune homme dit d'un ton âpre :
— Vous paraît-il pas, monsieur, que ce matin nous apparurent dans tout leur lustre quelques-unes des passions qui "occupent le plus fortement le cœur de l'homme?
Gomme M. Saugeon ne répondait pas, tout occupé du soin de rechausser son étrier, il poursuivit :
— Messieurs Le Bigois et Pancatelin nous firent mesurer tout le sublime de la science. Madame de Hault-Saligny elle-même nous témoigna combien le goût des arts et de la poésie forme le jugement. Et voici que la vertu héroïque vient de se montrer à nos yeux sous son aspect le plus avantageux. Avouez que celui-là serait pauvre de cœur et d'esprit qui, ayant devaat soi de telles satisfactions, ressentirait quelque mélancolie à devoir vivre toute une vie d'homme !
M. Saugeon, qui avait retrouvé son étrier, branla la tête avec gravité :
— Monsieur, il y aurait fort à répondre à ce discours. Mais quel est ce bruit ?
JiO LA FOLLE AVENTURE.
Tout en devisant et se taisant tour à tour, ils avaient quitté le bois et atteint la route domaniale qui conduisait au château. Et voici que, prêtant l'oreille, ils entendaient distinctement un tintamarre de roues et de sonnailles qui grossissait, M. Saugeon reprit :
— Ou je me trompe — ce qui n'aurait rien de prodigieux, mon ouïe n'ayant point la perfection que nos pères jésuites ont remarquée chez les Hurons et les Algonquins — ou nous verrons tout à l'heure apparaître mademoiselle de La Verchère dont monsieur de La Nougarède vous annonça l'arrivée, et dont la renommée vous a rapporté tant de choses flatteuses.
M. de Salces haussâtes épaules d'un air d'indilTérence. Mais M. Saugeon dit d'un ton de reproche :
~ Monsieur, ayant déjà mésestimé ce matin la science, la poésie et la vertu guerrière, vous ne prétendez point, j'espère, envelopper dans votre mépris la beauté et l'amour.
— Monsieur Saugeon, s'écria le jeune homme en se redressant, sachez que l'amour n'est qu'un des pièges les plus vulgaires par lesquels la nature entend nous asservir à ses desseins. Et quant à la beauté...
Mais il ne put terminer. Un nuage de poussière s'approchait en tourbillonnant, en tête duquel caracolait un courrier qui se mit à agiter
LA FOLLE AVENTURE. ol
son chapeau et à crier : « Place ! place ! » quand il aperçut les cavaliers.
Ils se rangèrent sur le bas-côté de la route. Et à la suite du courrier déboucha lourdement une berline de voyage tirée par quatre chevaux robustes. Un cocher et deux valets étaient sur le siège. Une sorte d'écuyer trottait à la portière. Et l'allure des chevaux n'était pas si prompte qu'il ne fût aisé, au passage, d'apercevoir à l'intérieur deux dames dont l'une avait la mine d'une duègne et dont l'autre montrait un visage gracieux où les yeux se fussent arrêtés avec plaisir... Mais déjà la voiture s'éloignait et disparaissait derrière un rideau de feuillage.
— Il m'a semblé, dit M. Saugeon en époussetant la poudre dont il était couvert, que, sans que sa figure soit exactement conforme aux règles de la beauté antique, la plus jeune de ces personnes, qui est assurément votre cousine, offrait quelque chose d'assez agréable.
— Penh ! fit le jeune homme, d'un ton dédaigneux, toute femme est femme.
— Observation très juste, dit M. Saugeon, et qui même souffre peu de contradiction.
Puis ayant mis leurs chevaux au pas, ils reprirent doucement le chemin du château dont ils étaient éloignés de trois bonnes lieues.
Mademoiselle de La V^erclière devant faire quelque figure en cette histoire, il est nécessaire qu'usant d'une licence familière aux conteurs, nous suspendions un instant notre récit pour retracer brièvement certaines particularités relatives à son origine et à sa nourriture.
Pierre Baudry, marquis de La Verchère, mourut au mois de juin de l'an 1655, d'une malheureuse et fatale chute de cheval. Il fut suivi dans la tombe, peu de semaines après, par mademoiselle Angélique de Preslier, son épouse : soit que, comme le dirent les uns, elle ait succombé au chagrin d'une telle perte, soit par l'effet d'une sécheresse de poumon qui l'avait rendue étique et finit par l'emporter. Ils laissaient une fille unique, Marise-Aldegonde, ègée de huit ans. Selon le vœu de sa mère expirante, qui corroborait les dernières volontés du feu marquis,
le soin de l'élever fut confié à mademoiselle Gilonne Cuisselot de Cinqualbres, veuve du baron d'Outrelaise.
Madame d'Outrelaise reporta sur cette enfant toute la tendresse d'une âme ardente et généreuse que la vie avait pu rebuter, mais non abattre. Mariée, à treize ans, à M. d'Outrelaise, elle était restée veuve, à dix-huit, par le décès de ce gentilhomme qui, après avoir bravement servi dans les armées du grand Cardinal, s'était jeté tout à fait dans le vin et la goinfrerie, et trouva une mort prématurée au cabaret, noyé dans un tonneau oh il se laissa choir.
Madame d'Outrelaise ne lui donna point de successeur, soit par respect pour le souvenir de ses vertus assez épaisses, soit parce que le seul prétendant que son cœur eût été capable d'agréer ne se mit point sur les rangs : M. le comte de Hault-Saligny, son parent éloigné, étant depuis plusieurs années l'époux de Marie-Chrétienne de Laubespine. Peut-être encore fut-elle aidée à persister dans son veuvage par ce fait qu'aucun des hommes de son siècle ne lui parut comparable aux héros parmi lesquels l'entraînait sa chimère.
Imbue de la lecture des anciens, des récits de chevalerie du moyen âge, des tragédies de M. Corneille et de quelques autres, et des ro-
^;4 LA FOLLE AVKNTLRE.
mans sublimes de M. d'Urfé et de M. de Scudéry, madame d'Outrelaise, en efTet, avait pour ordinaires compagnons Léonidas, Roland, Amadis, Rodrigue, le touchant et parfait Arunce. Quelle créature de chair et d'os eût pu se flatter d'égaler ces illustres modèles d'une vertu qui passait de si loin le commun de l'humanité?
Un moment, le cœur de madame d'Outrelaise battit d'espoir. La réalité allait-elle copier la légende ? Se souvenant de son ancien orgueil, la noblesse de France parut relever la tête, s'indigna d'obéir à un prêtre italien et, conduite par messieurs les Princes, s'arma pour chasser du royaume le cardinal Mazarin. M.deHault-Saligny fut un des chefs de la Fronderie dans le pays. On vit à ses côtés madame d'Outrelaise porter la cuirasse et l'épée et faire le coup de feu dans des escarmouches. Son or soudoya des mercenaires. Si, dans cette aventure, l'induisit outre l'enthousiasme le penchant tenace de son cœur, c'est un secret que connut seul son confesseur, s'il le connut.
Mais la Fronderie échoua piteusement. Le cardinal rentra victorieux dans Paris. De cette belle campagne, M. de Hault-Saligny tira la perte de son grade, madame d'Outrelaise, celle de vingt mille écus et, peut-être, de quelque illusion. C'est dans le moment qu'enfermée au
LA FOLLE A\•E^TURE. "io
fond (le son château, elle pansait les plaies de son àme endolorie, qu'elle reçut la charge d'élever mademoiselle de La Verchère. 11 lui sembla que cette enfant, fort jeune encore, mais pleine d'inclinations généreuses, lui était envoyée par le ciel. Du premier jour, elle la chérit d'une tendresse passionnée et résolut de faire d'elle ce que le malheur des temps ne lui avait pas permis d'être elle-même : l'exacte image des vertus sublimes de toutes les femmes les plus éminentes, dont les exploits sont rapportés dans les récits des annalistes ou des conteurs.
Pour assurer ce résultat admirable, madame d'Outrelaise n'épargna point sa peine. Sans doute lui fallut-il s'adjoindre quelques coadjuteurs. M. le curé d'Outrelaise fut chargé d'enseigner à la jeune fille la religion, car il en faut. Madame Octavie Lecoulteux, veuve assez mûre d'un officier de justice, dut lui servir de compagne et la faire profiter de l'expérience qu'elle avait des sociétés de la capitale. Un écuyer dont les origines étaient obscures, mais dont les attaches dans la maison remontaient bien au delà des troubles, M. de Saint-Félix, d'ailleurs homme prudent et vaillant, sous des apparences fantasques, eut mission d'instruire mademoiselle de La Verchère de l'art du cheval et des armes, et, en général, de tout ce qu'il faut à une amazone dési-
reuse de s'élever au-dessus de la faiblesse ordinaire de son sexe.
Mais, par une singularité assez rare pour être notée, madame d'Outrelaise voulut elle-même graver dans cette jeune intelligence les enseignements qui conviennent à une fille de qualité. Non seulement mademoiselle de La Verchère apprit la danse, la musique, la broderie au tambour et l'art de se conduire dans un salon, mais elle reçut quelque connaissance de la grammaire, de l'histoire et des belles-lettres. Et surtout madame d'Outrelaise s'appliqua à mettre sous ses yeux tous les modèles qui étaient capables de fortifier son âme et la former à la grandeur.
Avant qu'elle eût révolu ses quinze ans, mademoiselle de La Verchère avait lu l'histoire grecque et l'histoire romaine, et tous les récits, authentiques ou forgés, qui font voir à quelle hauteur peut atteindre une femme. Afin que ces exemples ne restassent point, pour elle, de stériles jeux de l'imagination, madame d'Outrelaise triompha de certains préjugés dont elle-même eut de la peine à s'affranchir. Et sa pupille fut élevée dans une liberté inouïe, selon les idées de son siècle. Escortée du seul Saint-Félix, mademoiselle de La Verchère courait le cerf ou le sanglier, des journées entières. Elle passait des nuits à l'affût. On la voyait rendre seule des visites dans les manoirs du voisi-
nage. Et ses relations avec les deux sexes étaient celles d'une créature qui n'entend devoir compte de ses actes qu'à elle-même.
De quelle manière les enseignements de madame d'Outrelaise germèrent et s'épanouirent en une terre qui n'était ni pauvre ni ingrate : c'est ce qui apparaîtra suffisamment par la suite. Bornonsnous, dans ce moment, à reproduire le portrait que sa marraine traçait de cette jeune personne, peu de jours avant celui où commence ce récit.
« Héro offre toutes les proportions et toutes les grâces que la nature sait mettre dans un ouvrage quand elle prend bien du plaisir aie faire. Grande, mince et pourtant robuste, bien faite et du meilleur air, elle a le visage du plus beau teint du monde. Une chevelure dorée et crespelée en laisse ressortir la blancheur. Los yeux sont bleus, vifs, pleins de feu et regardent en face. Le nez est parfaitement régulier et un peu fort, la bouche petite et du plus beau carminé. Peut-être la lèvre inférieure un peu avancée lui donne quelque chose d'assez superbe. Son souris, qui est franc, découvre des dents de perle. Ses mains et ses pieds sont beaux, sans être de la dernière petitesse. Je ne sais si Héro est une beauté parfaite. Mais peut-être est-ce une des plus aimables créatures qui se puissent voir. Et son seul regard donne l'idée de quelque chose de noble. »
o8 LA rOLLE A V EN TU RE.
Le jour où elle fit ses dix-huit ans, madame d'Outrelaise manda sa pupille à son lever et lui tint à peu près ce langage :
— Mon enfant, voici que vous atteignez un âge où il convient de songer à votre avenir. J'ai mis à vous nourrir tout le soin dont je suis capable. J'avouerai que vous avez dépassé mes espérances et que je n'attends de vous rien de médiocre. Bien que la li Inerte dont vous jouissez n'en fasse point une prison, il ne convient pas que votre existence s'écoule dans ce château où seule une affection égoïste souhaiterait vous retenir. Vous avez de l'âge, du cœur, de la beauté, de la connaissance et assez de bien dont Saint-Félix vous rendra compte. A moins que vous n'y ayez quelque répugnance, le moment me paraît venu de vous établir.
Sous le ton brusque de l'ancienne frondeuse se dissimulait peu une tendresse émue. La jeune fille s'agenouilla près de sa bienfaitrice, lui baisa la main et dit avec dévotion :
— Madame, je serais dénaturée si mon premier mot, dans cet entretien, n'était pour vous faire mon humble remerciement. Car vous avez été pour moi plus qu'une mère, puisque, devant à celle-ci seulement la lumière, je vous suis redevable de tout le reste. J'espère que je saurai me montrer digne de vos leçons, et je pense m'y conformer à présent en vous répondant avec fran-
chisc. A quelque point que votre sollicitude me rende cher le séjour de cette demeure, je mentirais à vous protester que je répugne à l'idée de mon établissement. Car je pense qu'il y aurait lâcheté à me dérober à la destinée naturelle d'une femme. Mais permettez-moi d'ajouter — ce n'est point vous qui me contredirez — que le mariage ne m'apparaît que comme un commerce bas et vulgaire, s'il no prend son i'ondement dans le seul sentiment capable de l'ennoblir, qui est l'amour. Je n'entends donc épouser qu'un homme dont les rares qualités me forceront de l'aimer et qui m'aura lui-même donné des gages assurés d'une passion assez forte et assez sublime pour mériter le sacrifice de ma liberté.
Madame d'Outrelaise ne put ouïr sans attendrissement une déclaration si conforme à ses principes et elle baisa tendrement la jeune fille sur le front.
— Il m'est doux, chère Marise, devons entendre parler de la sorte et vous savez que votre délicatesse en cette matière m'aura toujours pour complice. Mais dois-je croire que parmi les hommes bien nés de ce pays, il n'en est aucun jusqu'ici que vous ayez envisagé d'un œil plus favorable que le reste?
Mademoiselle de La Verchère eut une moue dédaigneuse, secoua négativement sa jolie tête, d'un
geste mutin et résolu. Madame d'Outrelaise insista.
— Vous n'ignorez point que votre naissance, votre bien et le mien qui vous reviendra, sans parler de vos rares mérites, vous mettent de pair avec les plus beaux partis. Savez-vous que monsieur de BorqueroUes, qui sera duc, a des terres immenses et une belle prestance?
— Certes, dit la jeune fille, mais il ne l'oublie point. En ma présence, celui qui veut être mon mari ne doit penser qu'à moi.
— Monsieur de Valbelle, dont les parents sont bien à Versailles, est furieusement féru de votre visage.
— Point ne le suis, hélas ! du sien, qui est fait en manière de courge. Je n'en souffrirai qu'en mon potager.
— Le baron de Vilcerf est brave et loyal. Il vous aime.
— Il a passé quarante ans. J'ai l'idée de le vénérer, non de l'épouser.
— Monsieur de Montanègre?
— Il a le poil plus noir que le nom et ses yeux ne sont pas d'accord entre eux, non plus d'ailleurs qu'avec les miens.
— Monsieur d'Ormon?
— Son mariage en ce pays ferait trop de malheureuses. Gomment oserais-je m'approprier un bien communal?
— Mauvaise! dit la vieille dame. Que direzvous de monsieur de Velisy?
— Qu'il parle fourrage comme pas un el serait mon rêve si j'étais vache.
Madame d'Outrelaise leva ses deux bras et les laissa retomber d'un air découragé.
— En vérité, ma belle, que vous faut-il ? Mademoiselle de La Verchère inclina derechef
ses lèvres sur la main ridée.
— Pardonnez-moi, ma mère. Et ne vous en prenez qu'à vous-même si je vois d'autres traits à l'homme qui doit être le roi de ce cœur.
— Cependant, dit madame d'Outrelaise après un moment de réflexion, notre province est riche en gentilshommes bien faits et de bon esprit. Véritablement pouvez-vous croire...
La jeune fille l'arrêta :
— Madame, dit-elle, soyez assurée que l'homme dont je prendrai le nom n'habite point dans l'un des châteaux de notre voisinage. Et laissezmoi ajouter que vous-même le concevez et avez en tête une autre proposition.
— Ma fille, dit la vieille dame en souriant, si vous jouez si serré avec votre mari, il vous donnera malaisément le change. Eh bien donc, puisqu'il faut vous l'avouer, ayant cru reconnaître quelque chose de cette indifférence, j'ai voulu chercher ailleurs de quoi vous contenter. Et l'idée
m'est venue d'écrire à ma sœur la marquise de Porchcfontaine, dont l'époux est lieutenant du Roi à Angoulême. Elle m'a répondu de la manière la plus flatteuse et serait heureuse de vous faire connaître toute la noblesse de sa province. Vous verriez chez elle la meilleure société et trouveriez sans doute chaussure à votre pied. Si donc le voyage, comme je le suppose, ne vous eiîraye poinl, — vous savez que mes infirmités me défendent, hélas ! de vous accompagner, — peut-être auriez-vous pour agréable d'aller passer auprès d'elle une couple de mois.
La jeune fille répondit avec émotion :
— Cette marque nouvelle de votre tendresse,, madame, n'est point pour me surprendre. J'y répondrais mal si, quoi qu'il m'en coûte de quitter ces lieux, je ne me déclarais point prête à suivre votre volonté.
— Voilà donc qui est entendu, dit madame d'Outrelaise. Et j'écrirai à ma sœur par le prochain ordinaire. Mais, dit-elle tout à coup en se frappant le front comme au passage d'une pensée subite, peut-être trouverez-vous, moyennant un faible détour, votre bonheur en chemin. Vous m'avez souvent ouï dire en quelle estime je tiens votre parent le comte de Hault-Saligny. Or il y a quatre jours, il m'envoya une longue lettre où,, parmi d'autres détails, il me marquait le désir qu'il
a de marier son fils. On dit un grand bien de ce jeune homme dont la mère est fort savante. Et il me semble que son visage n'est pas fait pour déplaire, comme vous-môme pouvez en juger.
Mademoiselle de La Verchère reçut des mains de sa marraine une miniature qu'elle lui tendait. Elle ne put se dissimuler que, si le portrait était exact, Hector, vicomte de Salces, n'avait rien qui dût choquer au premier abord. Elle rendit donc le médaillon à la vieille dame en disant d'un ton soumis :
— Madame, ayant résolu de me conformer entièrement à vos ordres, je serai heureuse de visiter monsieur de Hault-Saligny et sa famille, et de l'assurer de votre souvenir.
Telles furent les circonstances en suite desquelles, quinze jours plus tard, mademoiselle de La Verchère, non sans verser quelques larmes, prit congé de sa bienfaitrice. Accompagnée de madame Lecoulteux, promue à la fonction de dame de compagnie, et de Saint-Félix, chargé de commander ses gens, elle monta dans la vieille berline de voyage du feu baron, bien repeinte et remise à neuf, et après trois jours de voyage dépourvu d'incidents, se trouvait rouler sur le chemin détourné qui, de la petite ville de Sorges, conduit au château de Hault-Saligny.
Le passage de la berline n'avait pas été si
prompt que les voyageuses n'eussent remarqué les deux cavaliers. Et ma.dame Lecoulteux dit à la jeune fille :
— La mine de ces gentilshommes me parait assez bonne. Gageons que le plus jeune n'est autre que monsieur le vicomte de Salces, qui n'a pu se tenir de venir au-devant de vous.
Mademoiselle de La Verchère rougit légèrement :
— Bien que je n'aie pas eu le loisir de distinguer suffisaniment ses traits, il me semble qu'ils ne diffèrent guère d'un portrait que monsieur le comte de Hault-Saligny envoya à ma marraine. Cependant, ajouta-t-elle après une pause, je suis étonnée, si c'était lui, que mon cousin ne se soit pas fait connaître.
Madame Lecoulteux eut un sourire où se mariaient le respect et la condescendance. Ayant coudoyé, à Paris, quelques personnes du monde et su se faufiler dans deux ou trois bonnes maisons, elle jouait volontiers de la précieuse. Pinçant donc ses lèvres qu'ombrait un soupçon de moustache, elle plissa ses petits yeux bridés de façon qu'ils disparussent et gonfla ses joues fardées jusqu'à ce qu'elles eussent l'aspect du derrière potelé d'un marmot. Ayant ainsi, comme elle pensait, imprimé à son visage un air de finesse extraordinaire, elle voulut bien reprendre la parole :
— Sachez, mademoiselle, qu'il n'est détour ingénieux et subtil dont n'use un amant digne de ce nom pour apprendre à connaître sa maîtresse. Voudriez-vous point que monsieur de Salces se fût tout bonnement présenté à vous, comme à sa promise le fils d'un apothicaire ? Rien n'est plus conforme au bon goût que cette ruse de guetter au passage le carrosse d'une belle et de chercher dans le hasard d'une rencontre fugitive l'étincelle d'où jaillira un brasier capable d'enflammer deux cœurs.
Mademoiselle de La Verchère eut, sur son accoutrement, un coup d'oeil involontaire :
— Je suis à faire peur, dit-elle.
Mais l'air de sa figure démentait ses paroles. A vrai dire, le chapeau à plumes légèrement incliné sur l'oreille, vêtue d'un justaucorps et d'une robe de drap, elle pouvait en ce simple appareil soutenir la comparaison avec les beautés les plus recherchées. Aussi madame Lecoulteux lui répondit, avec cette délicatesse qui rendait son commerce si plaisant :
— Je serais surprise si dans cette berline monsieur de Salces avait aperçu quelque chose qui dût l'effrayer. Mais je craindrais plutôt qu'au travers de cette portière, Cupidon, l'archer subtil, l'ait en plein cœur frappé d'un de ses traits.
Gomme mademoiselle de La Verchère se taisait,
la dame poursuivit avec celte humilité affectée, mêlée de fiel et d'indiscrétion, dont usent les suivantes qui s'estiment davantage que leur maîtresse :
— La confiance que madame d'Outrelaise veut me marquer n'a pu me laisser ignorer combien elle souhaitait que ce jeune homme vous fût agréable. Et j'augure favorablement de cet empressement pour l'heureux succès de ses vœux.
De nouveau, des couleurs montaient aux joues délicates de la jeune fille. Peut-être sa fierté s'irritait qu'une personne de son domestique osât porter un jugement en une matière qui n'était pas de son ressort ; peut-être aussi elle ressentait quelque satisfaction que ce jugement ne fût pas très différent de l'impression qu'elle-même avait reçue, tout d'abord, du portrait de M. de Salces et que l'aspect de ce jeune homme n'avait pas rendue plus fâcheuse. Mais elle reprit, avec quelque hauteur :
— J'ignore quels sont les sentiments de monsieur de Salces pour ma personne et je veux croire, à son honneur, qu'il n'en sait pas davantage puisqu'il ne me connaît point. Mais, quant à moi, je suis résolue à ne regarder d'un œil favorable qu'un homme qui me donnera de son mérite et de sa passion des témoignages éclatants et extraordinaires.
Madame Lecoiilteux agita le menton d'un air de sagacité. Il lui convenait que mademoiselle de La Verchère s'établît, afin qu'elle-même jouît sans conteste de l'autorité que madame d'Outrelaise, affaiblie par la maladie, lui abandonnait. Mais elle ne voulait point que ce mariage se précipitât. Car étant femme et, de plus, précieuse sur le retour, rien ne pouvait mieux lui agréer que ce brouillamini d'intrigues, de quiproquos, d'inquiétudes et d'espoirs dont s'accompagne tout manège amoureux, et où les histoires et les comédies nous apprennent que les confidents qui savent leur métier ont quelque chose à attraper.
Elle reprit donc avec componction :
— En vérité, mademoiselle, je connais trop la hauteur de votre âme pour n'être pas assurée que vous ne donnerez votre cœur qu'à bon escient et après avoir soumis votre amant à toutes les épreuves qui permettent de mesurer à la fois la délicatesse, la fougue et la profondeur du sentiment. Il n'y a pas à douter que, dans ce moment déjà, monsieur de Salces ne soit violemment épris devons. Mais la vanité de l'homme est ainsi faite qu'il n'apprécie que les conquêtes qui lui sont disputées. Si, peut-être, Astrée fut inhumaine et maltraita Céladon au delà de ce qu'il faut, il y a néanmoins beaucoup de grâce et d'habileté à ne rien précipiter. J'avoue, quant à moi, m'obliger
de croire que dans le pays du Tendre il n'est point de ces grandes routes droites et bêtes qui mènent d'un trait du hameau de Première rencontre au palais de Parfait contentement. Bien au contraire, le chemin qu'il faut suivre est sinueux, serpentant et semé d'embûches. Quelques détours, voire deux ou trois précipices et autres pièges ne sont point pour me faire peur.
» Ce sont, pour la passion, les meilleures pierres de touche : car il faut mépriser les hommes qui, pareils à des chevaux vicieux, rechignent au premier obstacle. Vous contai-je les manigances de monsieur le chevalier de Vertus, qui était un des familiers de l'hôtel de Rambouillet, et de mademoiselle de Branges, qui lui donna sa main il y a bientôt dix ans? Bien que leurs familles fussent d'accord pour le mariage et qu'ils eussent ensemble quelque inclination, ils convinrent de réserver la liberté de leurs cœurs jusqu'au moment où, d'eux-mêmes, ils se donneraient leurs fers, et pendant près de deux années, avec une merveilleuse patience, ils multiplièrent de l'un à l'autre les épreuves, les jeux, les feintes, les espiègleries, toutes ces tortures ingénieuses et charmantes qui sont la petite oie de l'amour et font, à bon droit, d'un sentiment en soi grossier et assez laid, les délices de la meilleure compagnie. Vous dirai-je par quel stratagème mademoi-
selle de Branges, irritée que monsieur de Vertus proclamât que la jalousie ne s'accorde pas avec une inclination épurée et sublime, voulut le forcer de renoncer à une doctrine qu'elle estimait froide et presque rebutante? Elle imagina...
Mais mademoiselle de La Verchère ne connut pas, du moins en ce jour, quelle fut l'imagination de mademoiselle de Branges ; car, tout à coup, deux ou trois violentes secousses firent craquer la voiture qui ensuite pencha fortement sur le côté et demeura immobile, parmi les jurements des valets et le trépignementdes chevaux. Madame Lecoulteux, qui était poltronne, poussades plaintes affreuses et se cramponna de toutes ses forces au bras de sa compagne en criant :
— Jésus-Marie ! je suis morte.
Mais déjà la portière s'ouvrait et laissait voir, au bout d'un long corps dégingandé, un visage extravagant et difforme dont la pâleur extrême était rendue plus remarquable par un nez violet, des sourcils noirs pareils à des moustaches et un menton semblable à celui de Polichinelle. Et l'homme disait d'un ton nasillard :
— Parbleu, les morts ont meilleure voix que je ne pensais.
11 ajoutait aussitôt avec quelque brusquerie:
— Madame Lecoulteux, acceptez mon aide pour descendre, afin que notre maîtresse puisse
respirer. Car, étreinte avec la vigueur que vous mettez, et de plus, submergée sous les avantages dont la nature a si richement pourvu votre personne, mademoiselle de La Verchère me semble en notable péril.
Madame Lecoulleux eut un regard de colère vers l'impertinent et allait riposter de bonne façon. Mais la jeune fille riait de tout son cœur et la poussait en criant :
— Fais vite, Saint-Félix, si tu veux que je vive. J'étouffe.
Happée sans beaucoup de douceur par le bras de l'écuyer, madame Lecoulteux se retrouva, assez décoiffée, debout sur le chemin. Saint-Félix interrogea sa maîtresse d'un ton oii l'affection se mélangeait au respect :
— Vous n'avez point de mal, mademoiselle ? Mademoiselle de La Verchère haussa les épaules
d'un air insouciant.
— Mais qu'est-il donc arrivé?
Pris de peur au lever de trois ou quatre faisans, les chevaux s'étaient jetés de côté et avaient entraîné la berline dans le fossé. Rassuré sur le sort de sa jeune maîtresse — et sur celui de la suivante, dont il semblait au surplus peu préoccupé — Saint-Félix alla visiter le dégât.
Cependant madame Lecoulteux rajustait ses atours assezmal en pointetgrommelaitàdemi-voix:
LA FOLLE AVLMUUE. 71
— Il y u une grande satisfaction, dans la mauvaise fortune, à pouvoir se rendre cette justice qu'on n'a rien épargné pour la prévenir. Or j'ai maintes fois averti madame d'Outrelaise que si monsieur de Saint-Félix était peut-être très propre pour mimer une tabarinade à la foire ou conduire au pillage une bande de soudards, il n'avait rien de ce qu'il faut pour servir d'escorte à deux demoiselles.
An grand mécontentement de la duègne, mademoiselle de La Verchère se prit à rire de plus belle. Les sentiments que nourrissaient l'un contre l'autre l'écuyer et la dame d'honneur n'étaient un secret pour personne. Et madame d'Outrelaise et sa pupille s'en étaient tour à tour irritées ou diverties maintes fois,
A la bataille de Lens, le chevalier de Gordes, qui était le frère de madame d'Outrelaise, avait dû son salut à un cavalier qui, d'un coup d'estramaçon, fendit la tête d'un lansquenet, lequel l'ajustait à bout portant. Ayant conçu du goût pour ce garçon, il le prit à son service et, quand il mourut, recommanda à sa sœur d'en avoir soin. Madame d'Outrelaise, qui aimait son frère, reçut pieusement ce legs ; et Saint-Félix, lui ayant donné mille preuves de son dévouement, comme de risquer dix fois sa vie pour elle dans les troubles de la Fronde, devint son homme
à telle enseigne qu'elle lui confia, pour une part, l'éducation de ce qu'elle avait de plus précieux, qui était mademoiselle de La Verchère. La faveur dont jouissait Saint-Félix était un point qui chatouillait furieusement madame Lecoulteux, entrée après lui dans la maison. Et elle ne manquait guère l'occasion de rappeler qu'il était un enfant de l'amour et avait exercé vingt métiers dont, peut-être, le plus honnête était celui de comédien. Toutefois, redoutant l'écuyer qui avait de la langue, elle l'attaquait de préférence quand il était loin. Mais il trouvait le plus vigilant des défenseurs dans la personne de mademoiselle de La Verchère. Aussi, coupant court aux gronderies de la suivante, elle dit gaiement :
— Comment mon pauvre Saint-Félix serait-il responsable de cet accident qui ne se peut attribuer qu'au cocher ou à un cheval?
— Mademoiselle, répartit aigrement la bonne pièce, sa naissance le ferait digne d'être l'un et son humeur digne d'être l'autre.
Mais elle se tut, car déjà Saint-Félix, ayant donné ses ordres, revenait vers les deux dames qui s'étaient assises au bord de la route.
— Hâtez-vous, mon ami, cria la jeune fille; voici que madame Lecoulteux profite de votre absence pour vous noircir.
Avec une perfection qui lu avait valu de
LA F0LL1-: AVENTURK. 73
grands applaudissements quand il jouait le personnage de Scaramouche, Saint-Félix roula ses yeux de manière à n'en laisser paraître que le blanc, et il proféra d'un accent pathétique :
— Les sévérités de madame Lecoulteux ne sauraient m'émouvoir, car il y a longtemps que j'ai dû en connaître la cause. Du premier jour où elle a franchi le seuil du château d'Outrelaise, elle a conçu pour ma personne une passion à laquelle un vœu que j'ai fait m'empêche de répondre, et c'est en vain qu'elle tente de la dissimuler par des sarcasmes que dément la douceur des œillades dont, malgré elle, elle m'assassine.
Cette pitoyable pantalonnade, dont mademoiselle de La Verchère eut la faiblesse de sourire, arracha à madame Lecoulteux un regard si chargé de mépris que si ses yeux eussent été des pistolets l'écuyer fût resté mort sur la place. Mais il supporta très aisément cette arquebusade et riposta par un ricanement véritablement diabolique, qui, tout d'un coup, lui fendit la joue jusqu'à l'oreille, en découvrant une mâchoire assez ébréchée d'une façon si effroyable que madame Lecoulteux ne put réprimer un mouvement de recul. Mais, feignant de ne prêter aucune attention à un personnage indigne de la retenir, elle reprit en s'adressant à sa maîtresse :
— Cet accident va retarder le moment de notre
arrivée. Et je crains qu'il n'y ait quelque inquiétude au château de Hault-Saligny, où sans doute monsieur de Salces sera rendu avant nous.
— Penh ! dit Saint-Félix d'un air dédaigneux, il me semble que ce jeune homme n'a rien de très précipité. S'il était si prompt, il aurait sais tout à l'heure l'occasion de faire un baise-main à sa cousine, au lieu de demeurer entre deux peupliers, planté sur le bord de la route avec un compagnon qui est bien le plus piteux cavalier que j'aie rencontré.
Pressentant quelque chose de l'établissement dont il était question pour mademoiselle de La Verchère, Saint-Félix professait d'avance pour le ravisseur de son élève cette jalousie qui est naturelle chez un vieux serviteur. Pour lui faire pièce, madame Lecoulteux s'empressa de prendre le contrepied.
— Hé quoi, dit-elle d'un ton méprisant, prétendriez-vous que monsieur de Salces vînt se jeter aux genoux des dames en pleine grand'route comme des voleurs qui leur mettraient le pistolet sur la gorge?
— Madame, dit l'autre sans s'émouvoir, n'était ce malheureux vœu que j'ai prononcé, veuillez croire que ce ne serait point une grand'route qui vous protégerait contre la violence de ma flamme. Et souffrez que j'écarte cette idée effroyable de
voleurs qui pourraient menacer d'un pistolet des appas dont l'imagination seule est susceptible de porter aux derniers excès un honnête homme. J'ajouterai, au surplus...
— Assez de folies, dit mademoiselle de La Verchère. Ne poussez point à bout la patience de madame Lecoulteux. Mais dites-nous plutôt si nos valets suffiront à remettre la voiture en l'état, ou s'il ne conviendrait pas que l'un d'eux prît un cheval et allât demander du secours au château de Hault-Saligny, qui ne doit pas être très éloigné.
— Mademoiselle, répartit l'écuyer, n'ayez de crainte. L'essieu a tenu bon. Il suffira de détacher les chevaux et de soulever la voiture. Je veux que dans un quart d'heure nous galopions à tombeau ouvert.
Il s éloigna pour presser les gens. Cependant madame Lecoulteux tira de sa poche un petit sac où il y avait une boîte de poudre, un miroir, et plusieursflacons d'odeurs ctde pâtes. Et elle se mit avec beaucoup d'activité à réparer le désordre de sapersonne. Après quoi, considérant mademoiselle de La Verchère qui s'était étendue dans l'herbe et bâillait nonchalamment en la regardant faire :
— En vérité, mademoiselle, dit-elle, bien que votre be aulé puisse se passer de tout ornement ne souffrirez vous point que je remette un peu,
de discipline dans votre chevelure et votre ajustement? Si cette halte se prolonge, comme la maladresse de ce pauvre Saint-Félix me le fait appréhender, monsieur de Salces nous aura peut-être bientôt rejointes. Voudriez-vous pas qu'il vous trouvât faite comme une bohémienne au bord du chemin ?
— Bah ! dit mademoiselle de La Verchère. Je n'en ai cure. Ce n'estpoint parlabraverie, les grimaces et la coiffure que je veux essayer de prendre un cœur.
Pourtant elle arrangea sa jupe et sa robe et souffrit que madame Lecoulteux la peignât comme si elle avait dit exactement le contraire. Car telle est l'ordinaire | coquetterie des jfemmes. Ainsi parée, grâce au zèle obligeant de sa suivante, elle fut en état de comparoir avec avantage devant les yeux les plus difficiles. Et la bonne dame, contemplant avec admiration sa jeune maîtresse mollement assise au pied d'un chêne, dit d'un ton de contentement :
— En vérité, il s'en fautguèreque je ne souhaite que monsieur de Salces noussurprenneainsi. Et si cela était, je crois que je bénirais la sottise de ce grand benêt de Saint-Félix. Car il n'est homme qui ne fût étonné d'une telle apparition en ce lieu champêtre et farouche, et ne crût avoir surpris, je ne dis pas quelque nymphe obscure ou hama-
dryade, mais véritablement Diane elle-même, la déesse vierge.
— Par ma foi, madame, cria Saint-Félix, vous m'obligez une fois de vous donner raison.
Et s'inclinant jusqu'à terre, en tirant son chapeau, dont les plumes balayèrent le sol, il déclama avec emphase :
Sous ces ombrages verts, la Nymphe que j'adore. Ce miracle d'amour, ce chef-d'œuvre des dieux, Avecque tant d'éclat vient d'éblouir nos yeux Que Zéphyre amoureux l'aurait prise pour Flore.
Son teint était plus beau que le teint- de l'Aurore; Sas yeux étaient plus vifs que le flambeau des cieux; Et sous ses nobles pas on voyait en tous lieux Les roses, lesjasmins et les œillets éclore. ..
— Saint-Félix, dit la jeune fille, tu ferais fureur dans les ruelles. Mais dis-moi quand nous pourrons partir.
— Mademoiselle, répondit l'écuyer, les chevaux n'attendent que d'être chargés du fardeau de votre grâce et celui — plus sensible — de la vôtre, madame, ajouta- t-il en se tournant vers la duègne avec l'aisance affectée du matamore.
Toutes deux se relevèrent et gagnèrent la voiture. Au moment d'y monter, mademoiselle de La Verchère jeta un coup d'ccil en arrière sur la route blanche et dit avec un enjouement un peu forcé :
— Madame Lecoulteux, vous avez été médiocre
voyante. Il nous faut renoncer à la compagnie de monsieur de Salccs.
Saint-Félix ne dit mot, mais il contracta sa bouche de telle manière que ses lèvres présentèrent l'exacte figure d'un groin monstrueux. Toutefois, madame Lecoulteux reprit d'un ton assuré :
— J'oubliais que sans doute votre cousin a voulu, le premier, vous saluer au château et qu 'à coup sûr il nous a devancées par quelque raccourci.
Comment la bonne dame eût-elle deviné que, dans ce moment même, le jeune homme disait en bâillant à M. Saugeon, dont le roussin sentant le chemin de l'écurie, hennissait et allongeait l'allure :
— Que diable, monsieur, tenez donc votre bête. Ne gâtons pas, en l'abrégeant, le charme de cette promenade. Serons-nous pas toujours assez tôt à la maison ?
— Ah! les marauds, ils veulent me rompre les os. Doucement, brigands, doucement. Pensez-vous avoir sur les épaules une gerbe de foin ou un cent de fagots? Traîtres, vous ne mourrez que de ma main... Juste, tu diras que demain je veux pour mon dîner la hure de ce fameux sanglier que j'abattis... Ils n'auront de paix que quand ils m'auront tué... Qu'on m'appelle monsieur Chevreau!... Doucement donc, palsambleu ! Ah ! Seigneur ayez pitié d'un pécheur! Gautier, encore un faux pas, et je veux t'arracher le foie !
C'est ainsi que M. de Hault-Saligny entremêlait les jurements, les ordres et les plaintes, cependant que, suant et soufflant, les quatre valets qui portaient sa litière gravissaient les degrés du perron, franchissaient le seuil de la grande salle et enfin, hors d'haleine, déposaient leur maître sur le carreau.
Soutenu par les deux plus robustes, il se souleva en geignant et, clopin-clopant, atteignit son fauteuil où il se laissa choir pesamment comme épuisé par ce dernier effort. Il demeura quelques minutes inerte et pantelant, pareil à un énorme animal abattu oii expire le dernier souffle dévie. Mais il ressuscita avec la dernière énergie quand le malheureux Gautier, en l'arrangeant, toucha assez rudement le pied malade. Eclatant en hurlements et en imprécations avec une vigueur renouvelée, il promit au misérable les étrivières et la corde en attendant les tortures de l'enfer. Mais il s'aperçut tout à coup que le bol d'hypocras qu'il prenait d'habitude avec quelque morceau au retour de ses chasses n'était point sur la table. Alors il fut saisi d'une rage si atroce qu'il devint tout violet, à telle enseigne que les valets se regardaient entre eux avec inquiétude et se demandaient s'il ne fallait point appeler au secours, de crainte qu'il ne crevât sur place.
Heureusement M. Chevreau se présenta dans ce moment, suivi de la bavolette qui portait la collation. Une longue habitude fit qu'elle endura sans mourir de peur les menaces et injures effroyables que son seigneur lui prodigua et oîj le s nom s de carogne et de coquine sont les seuls qu'il nous soit possible de reproduire sans offenser
grièvement les bonnes mœurs. Pourtant la faim et la soif l'emportèrent. QuandM.deHault-Sali^ny eut la bouche pleine, fille et laquais s'esquivèrent sans lanterner.
Durant que son maître expédiait lestement une longe de veau et la moitié d'une épaule de mouton, et s'arrêtait un peu davantage à un faisan par la nécessité de ne point s'étrangler avec les os, M. Chevreau, ainsi qu'il en avait coutume, l'entretint de ses affaires dont il avait la charge, tout en lui versant de pleins verres d'hypocras que l'autre avalait d'un trait.
Non sans qu'il fut interrompu par des bordées de jurons et de grognements, l'intendant rendit compte au châtelain de la rentrée des fermages, des procès qu'il avait avec deux de ses voisins et des travaux du fauconnier. Les fermiers en relard furent amplement maudits ainsi que les chats fourrés qui, au lieu de débouter MM. du Mesnil et Lescalopier de leurs prétentions, ordonnaient un supplément d'information. M. de Hault- Saligny souhaita peu chrétiennement que le diable leur fendit la langue en quatre. Toutefois son humeur s'éclaircit un brin quand il sut que le fauconnier était tout prêt et qu'il y avait réponse d'un gentilhomme du Perche qui promettait pour la fin du mois un couple de jeunes faucons à demi dressés. Ce fut ce moment que
M. Chevreau choisit pour dire son mot des médecins.
— Par ma foi, grommela M. de Hault-Saligny qui, sa première faim étant apaisée, s'amusait à croquer des noix, je serais curieux de connaître leurs découvertes.
D'une voix distincte, M.Ghevreausemità lire la notice qu'il avait écrite. M. de Hault-Saligny, dont les sourcils se fronçaient à mesure que se poursuivait cette lecture où ses esprits et ses humeurs étaient si disgracieusement qualifiés, parvint pourtant à se contenir pendant un temps. Mais quand il fut question de purges et de clyslères, il entra dans une grande colère et déclara que tous les médecins n'étaient que des imposteurs et des charlatans. Et au mot de diète son indignation fut telle qu'il jeta l'assiette de noix à la figure de son domestique, protestant qu'on ne le connaissait pas et qu'il ne souffrirait pas qu'on l'assassinât. Cette action le soulagea quelque peu et lui permit d'écouter sans éclat le sudorifique. Par un brusque revirement de son esprit, la partie qui traitait des veaux et des agneaux fraîchement écorchés oii il devait baigner son pied eut le privilège dé le charmer.
— Monsieur Chevreau, dit-il, je n'ai jusqu'ici trouvé dans ces médecins que de la routine et du batelage. Mais à cette heure je vois qu'ils sont
capables de réflexion et de nouveauté. Qu'on abatte sur-le-champ un veau et qu'on me l'apporte.
M. Chevreau s'éloigna pour s'assurer que la chose serait faite convenablement. Mais au moment de sortir, il s'effaça pour laisser entrer madame de Hault-Saligny qui, ayant appris que son mari était de retour, venait lui souhaiter le bonjour.
Le goutteux gentilhomme nourrissait pour son épouse des sentiments assez mélangés. Les chimères et les romans dont elle se repaissait lui semblaient de grandes pauvretés. Et tant qu'il l'avait pu il avait été le plus mauvais mari du monde. Pourtant, comme elle était de bonne famille et lui avait apporté du bien, il avait pour elle de la considération. Et, tout en raillant ses manies et ses colifichets, il ressentait quelque fierté d'avoir épousé une créature qui sortait si fort de l'ordinaire et avait commerce de lettres avec les plus beaux esprits dont les noms étaient dans les gazettes.
Quant à madame de Hault-Saligny, son seigneur et maître ne lui apparaissait qu'à travers le nuage où planait perpétuellement son esprit et elle ne l'apercevait que comme l'exacte reproduction des héros les plus choisis du roman rehaussés d'une aimable originalité. Cramoisi,
impotent, barbouillé d'hypocras et repu de viandes un peu au delà de ce qu'il eût fallu, M. de Hault-Saligny ne cessait pas de figurera ses yeux l'incomparable Artamène. Aussi, quand il eut assez maussadement posé ses lèvres humides sur la main qu'elle lui tendait, elle dit d'un ton enjoué :
— Toujours galant, monsieur. Quelque autre s'en étonnerait. Mais sais-je pas que Baucis demeura la même aux yeux énamourés de Philémon?
Dans ce moment, les yeux injectés de Philémon attestaient plutôt la réplétion que la passion. Mais la précieuse poursuivait :
— Je devrais peut-être vous quereller de prendre tant de peine pour renouveler les mets de notre table, sachantque j'aime le gibier. Hélas! il faut bien vous confesser que cette preuve d'amour me touche si doucement que je n'ai pas le cœur de vous en demander le sacrifice.
Le gentilhomme marmonna dans sa barbe quelque chose où les mots de damné phébus, vieille pécore et grand diable de l'enfer se mélangeaient assez indistinctement. La bonne dame n'eut garde de s'y arrêter et reprit avec la même sensibilité :
— Il m'est venu le désir de vous remercier selon les moyens que la nature m'a départis, et
voici un portrait que je veux vous lire, oii peutêtre vous reconnaîtrez quelques traits :
« En vain la fortune épuisait ses traits sur Mégabyse et s'efforçait de se venger de ce que toujours son âme avait été au-dessus de ses atteintes. La maladie par laquelle sa malice se proposait de l'accabler ne fut pour lui que le moyen de rendre plus éclatante cette fierté quasi surhumaine qu'il tenait des dieux. Les épreuves qui terrassent les faibles font plus sensible la vertu des forts. Et Mégabyse apparut grandi de ce qui eût amoindri tout autre. Car ses ennemis, euxmêmes, frappés d'admiration, durent avouer qu'il avait du cœur autant qu'on en peut avoir : j'entends de ce cœur qui rend le lion digne d'être nommé le roi des animaux. »
A ce point la bonne dame ayant entendu quelque bruit, leva les yeux. Et elle s'arrêta court en apercevant à son côté un veau ouvert et tout sanglant qu'apportaient deux valets escortés de M. Chevreau.
M. de Hault-Saligny dit d'un ton bourru :
— Votre galimatias est fort mignon, madame. Mais peut-être que ceci vaudra mieux pour mes gouttes.
Tout en défaisant les bandages qui enveloppaient le pied de son maître, M. Chevreau dit modestement :
— Puisque j'ai été si malheureux que d'interrompre une si belle lecture, madame la comtesse *me permettra'de l'aviser que mademoiselle de La Verchère arrivera ici dans quelques minutes. Quelques-uns de nos gens viennent d'apercevoir son carrosse à la fontaine de la Croix-Verte.
Madame de Hault-Saligny, qui semblait sur le point de défaillir depuis l'entrée du veau, fut heureuse de saisir cette occasion ec, jetant avec deux doigts un baiser à son époux, elle traversa la salle d'un pas plus rapide qu'elle n'avait accoutumé.
— J'irai, dit-elle, au-devant de notre parente jusqu'en bas de la terrasse.
Cependant, non sans que le goutteux maudît sa maladresse par de fréquents blasphèmes, M. Chevreau, aidé des valets, achevait de disposer le veau sur un escabeau couvert de coussins et introduisait avec précaution dans les viscères sanglants le pied de son maître. Il fallut un moment pour que le malade, suant, soufflant et geignant, fût chaussé comme il convenait. Mais aussitôt, soit par reff"et de son imagination, soit à cause de la tiédeur de la bête encore pantelante, M. de Hault-Saligny déclara qu'il se trouvait fort soulagé.
Ce fut le moment que choisit M. Chevreau pour lui dire qu'ayant remarqué la pâleur du
jeune vicomte et sa mélancolie, il avait cru bien faire de prier les médecins de l'examiner. Mais il en eut à peine touché un motqueM.de Hault-Saligny se mit à jurer à faire trembler les vitres.
— Ventre de biche ! monsieur Chevreau, voulez-vous me ruiner et me prenez-vous pour une vache à lait dont vous tirerez les dernières pistoles pour emplir l'escarcelle de vos charlatans?
La colère du bonhomme était si forte qu'un moment la parole lui manqua. M. Chevreau en profita pour l'assurer qu'il ne lui en coûterait pas un sou, ces messieurs ayant bien voulu traiter le vicomte par-dessus le marché... Et non sans complaisance il s'apprêta à répéter leurs observations. Mais M. de Hault-Saligny tortillait sa jambe dans son veau et continuait de hausser les épaules et de bougonner. Ayant forcé son avarice pour appeler des médecins, il lui semblait qu'ils lui faisaient du tort et même le volaient en ne réservant pas toute leur science pour lui seul. C'est pourquoi il finit par d éclarer avec mépris :
— Monsieur Chevreau, vous êtes mal nommé, n'étant qu'un âne. Et pareillement vos cuistres ne sont que des ânes. Qu'ils s'en aillent au diable avec leurs maladies astrales, leur épilepsie et leurs humeurs peccantes ! Je ne suis pas méde-
cin, mais je connais mon fils. Il est mélancolique, étant né sous une mauvaise constellation, dont, par la sottise de la sage-femme qui le mit au monde, l'influence ne fut pas corrigée. Mais, Dieu merci, le voilà en âge de prendre le remède qu'il faut et qui n'est ni purge ni potion cordiale, mais un bon mariage. Dans ce moment, ou je me trompe fort, sa guérison entre en carrosse dans ce château. Et il n'en coûtera pas un sou de mon bien qui n'est pas fait pour le nez des apothicaires.
M. de Hault-Saligny ne poursuivit pas plus loin son discours, car la porte s'ouvrit, et la comtesse apparut, qui conduisait par la main une jeune personne vêtue d'un costume de voyage. L'ayant amenée devant le seigneur du lieu, elle chevrota de sa voix zézayante :
— Belle Marise, vous avez devant vous ce héros dont tous les échos de la Renommée ont redit la gloire. Vous voyez que, plus redoutable que Mars et Bellone, la maladie a su triompher de son corps. Mais elle ne saurait rien entreprendre contre une âme en qui revivent, pour l'admiration de notre siècle, les vertus des Arunce et des Artamène.
Mademoiselle de La Verchère, qu'avaient déjà surprise le costume et les façons delà châtelaine, ne considérait pas sans étonnement ce gros homme
apoplectique en qui elle reconnaissait peu le guerrier galant et magnifique dont madame d'Outrelaise lui avait tracé le portrait. Et, apercevant tout à coup le veau entr'ouvert dans lequel la jambe nue de cet étrange Arunce plongeait jusqu'au genou, elle en fut si interdite qu'elle demeura une seconde sans voix. Mais déjà, avec des clameurs retentissantes, le maître de céans lui souhaitait la bienvenue :
— Par toutes les cornes de Satan, ma belle, puisque ma méchante jambe me chicane à ce point que je ne puis me prosterner à vos genoux, il vous faut approcher pour que je vous embrasse et me dire des nouvelles de ma commère madame d'Outrelaise qui, contre la coutume d'un sexe faible et minaudier, fut une amazone guerrière et intrépide.
Mademoiselle de la Verchère subit de bonne grâce l'accolade du vieux frondeur et, s'étant assise à son côté, répondit gaiement à toutes sortes de questions qu'il voulut bien lui faire. Ill'écoutait d'un air ravi et ne cessait, durant qu'elle parlait, de la dévisager de la tête aux pieds . Puis, tout à coup, il frappa la table du poing et cria d'une voix de stentor :
— Crèvent les difficiles et les dédaigneux! J'ai vu dans ma vie de jolis morceaux. Et quand il me restait des dents, j'en ai croqué quelques-
uns. Mais je veux que Belzébuth et tous ses acolytes me rôtissent les tripes dans le ventre si oncques plus gente donzelle a caressé mes yeux! Qu'en dis-tu, paillard, vieux Chevreau qui rêves d'être bouc? y eut-il jamais felouque ou goélette mieux gréée? et n'est-ce pas pitié pour de vieux pirates comme nous de rester à la guigner de la côte sans dire deux mots à la cargaison?
Et l'impotent se renversa dans son fauteuil avec ce claquement de la langue qu'ont les connaisseurs Iqui viennent de goûter un bon vin ou les maquignons qui évaluent une bête de prix.
Si la manière dont le seigneur de Hault-Saligny confessait son admiration n'était peut-être pas exactement celle qui lui eût agréé de préférence à toute autre, mademoiselle de La Verchère ne put cependant méconnaître ce qu'avait de flatteur cet accueil, et elle sut si bien en témoigner sa reconnaissance que, véritablement, à l'ouïr, le bonhomme en bavait de joie et que les yeux lui sortaient de la tête.
— L'entendez-vous, la mâtine? Il n'y a pas le rôti seulement, mais assez de sauce pour s'en lécher les doigts. Je veux être pendu si cette bouche cajoleuse] n'est pas faite pour des mots d'amour, en attendant mieux I
Mais soudain, passant du ravissement à la fureur avec cette brusquerie qui était son fait,
le vieux comte se mit à hurler si violemment que mademoiselle de La Verchère en sursauta et craignit qu'il ne se rompît un vaisseau dans la gorge :
— Par Belzébuth,dans quel trou de taupe ou de souris est aile se cacher mon benêt de fils et fautil qu'il soit le dernier à pousser sa pointe auprès d'une cousine si appétissante?
— Ne vous irritez pas, monsieur, dit M. Chevreau qui regardait à la fenêtre. Voici précisément que j'aperçois monsieur le vicomte qui revient avec monsieur Saugeon.
— Qu'on le saisisse, qu'on l'empoigne et qu'on me l'amène mort ou vif. Il faut que de gré ou de force il confesse sa faute aux genoux de cette belle et obtienne son pardon.
Mademoiselle de La Verchère dit en souriant : — Je m'oblige d'espérer qu'il ne sera pas besoin
de tant de violence pour que mon cousin vienne
me souhaiter le bonjour.
Le châtelain hocha la tête avec mépris.
— Vous le verrez, ma belle. C'est un nuageux qui se repaît de billevesées et s'étudie à vivre à la stoïque. De mon temps, un gaillard bâti comme il est aurait pris ailleurs son plaisir. Mais il ne sied pas à un père de décrier son fils. Sachez seulement que si j'avais trente ans de moins, dix rivaux de son espèce ne seraient pas pour me faire peur.
Et comme le jeune homme entrait, il se mit à crier :
— Tayaul, tayaut, mauvais limier qui perds la piste et laisses le gibier prendre champ ! Ah ! le beau chevalier qui baye aux corneilles pendant que les belles l'attendent au logis ! Yeux-tu te hâter, malheureux, et usant du privilège de la parenté, démontrer à ta cousine par une bonne accolade que le plus tard venu n'est pas toujours celui qui boude le plus à la besogne.
Un peu rougissante, mademoiselle de La Verchère s'était levée, Mais M. de Salces s'abstint de prendre à la lettre l'exhortation paternelle et, s'inclinant devant la jeune fille, il se contenta de baiser respectueusement la main qu'elle lui tendait.
— Veuillez me pardonner, mademoiselle, dit-il, et être assurée que mon zèle et ma dévotion n'épargneront rien à vous faire oublier la faute où vient de m'induire ma mauvaise fortune.
Et feignant de ne point voir les gestes, mines et œillades par lesquels le vieux gentilhomme l'engageait à pousser les choses lestement, à peu près comme fait un piqueur qui veut forcer un dogue à bouler une chatte, il demanda très poliment à la voyageuse, mais sans rien de trop empressé, si elle avait pris du plaisir en chemin. A quoi mademoiselle de La Verchère répondit
LA FOLLE AVEiNTURE. 93
sur le même ton. Peut-être cette discrétion dont il venait de lui donner une deuxième preuve l'eût étonnée d'un autre. Mais le langage et les manières de M. de Salces étaient à coup sûr de la meilleure compagnie et chaque fois qu'elle levait les yeux sur lui, la jeune fille était obligée de s'avouer que son air et sa figure passaient de loin la miniature qu'elle avait reçue de madame d'Outrelaise et tout ce qu'elle avait vu de mieux parmi la noblesse du voisinage.
Et il était si visible qu'elle n'éprouvait aucun déplaisir à la compagnie de son cousin, que, durant qu'on débouchait un flacon pour porter les santés, et que madame de Ilault-Saligny, contemplant les jeunes gens d'un œil attendri, se répétait à demi-voix des lambeaux de VAstrée et du Grand Cynis, le seigneur du lieu se penchait à l'oreille de M. Chevreau et grommelai d'un ton de triomphe en clignant de l'œil :
— Elle en tient, la garce ! elle en tient!
Pour faire honneur à la visiteuse ainsi qu'à madame d'Outrelaise, M. le comte de Hault-Saligny avait voulu prier ses voisins à un dîner de cérémonie. En vue de quoi non seulement une chère extraordinaire fut préparée, mais la salle elle-même avait été nettoyée et arrangée avec une propreté inouïe.
Les dalles étaient lavées et frottées, deux carreaux brisés aux fenêtres ingénieusement raccommodés avec du papier. Le lit était recouvert d'une courtine presque neuve, les coffres et les chaises cirés et renforcés de bons clous. Dans la cheminée, chenets et landiers brillaient d'un éclat inaccoutumé. La paille oii couchaient les chiens avait été enlevée. Les armes et trophées de chasse qui ornaient les murs s'étalaient dans un ordre parfait. Madame de Hault-Saligny avait présidé à ces raffinements auxquels, par une
bizarrerie de son esprit, elle attachait plus de prix qu'à la chère elle-même. Et l'on reconnaissait encore son goût dans deux nouveautés qui paraissaient singulières en une gentilhommière de province. Elle avait voulu qu'à l'instar de ce qui se faisait dans les meilleures maisons de Paris, les serviettes des convives fussent pliées en forme de bêtes, à quoi elle-même s'était appliquée. Et en second lieu, malgré les observations de M. Chevreau, qui trouvait peu convenable de mettre sur une nappe ce que d'habitude on foule aux pieds, elle avait disposé dans des vases et corbeilles des bouquets de fleurs et de feuillage qui, si l'on pouvait l'en croire, rehaussaient par la variété des formes et des couleurs la grâce du festin.
Autour de la table ainsi parée et surchargée de mets, deux douzaines de convives tenaient à l'aise. Le maître de la maison avait, à sa main droite, mademoiselle de La Verchère, qui était délicieuse à voir, coiff"ée à l'espagnole et vêtue d'une robe de brocart d'argent. A sa main gauche était placée madame de Sourches, grande hallebreda au profil de cheval. En face, madame de Hault-Saligny, habillée en fée, était assise entre M. de La Nougarède et M. Tubeuf. Les autres convives s'alignaient, selon leur âge et leur dignité, parmi lesquels on reconnaissait,
outre plusieurs hobereaux du voisinage, MM. Pancatelin et Le Bigois, et aussi madame Lecoulteux, M. de Saint-Félix, M. Saugeon et M. Chevreau, et enfin trois ou quatre domestiques de moindre importance qui siégeaient aux bouts de la table et dont le seul souci était de s'emplir le ventre.
Pendant un bon quart d'heure, il n'y eut d'autre bruit que le claquement des mâchoires, le tapage des couteaux et des fourchettes dans les assiettes et les manèges des valets et des servantes qui apportaient les plats et donnaient à boire. Et, véritablement, c'était merveille de voir avec quelle promptitude furent engloutis les deux potages et quelques entrées de viandes.
Mais quand la première faim fut apaisée et qu'un petit vin assez piquant de Beaujolais eut aiguisé les esprits, les langues se délièrent et, le premier, M. de La Nougarède, qui avait de l'usage, félicita le maître du lieu comment chez lui jouait la marmite. Et il loua particulièrement une sauce de chevreuil et d'ail dont son assiette était pleine.
— Le gibier, dit-il, est un mets propre entre tous pour entretenir la fierté et le courage. Mais il le faut relever d'ail, car l'ail, de tout temps, a été et sera la plus commune nourriture du vaillant gentilhomme.
LA FOLLE AVENÏUUE. 91
M. de Hault-Saligny, qui torchait avec de la mie de pain son menLon trempé de sauce, approuva cette opinion :
— A condition, néanmoins, ajouta-t-il, que l'on n'épargne pas quelques bons coups de vin. Car toute viande, et surtout le gibier, tire à soi furieusement l'humidité du corps comme une éponge, et le corps étant desséché tombe en soif. N'est-il pas vrai, messieurs? interrogea-t-il en se tournant vers les médecins,
M. Le Bigois, qui ne demeurait guère la bouche vide, dut se contenter de deux ou trois grognements. Mais M. Pancatelin s'empressa de rendre hommage à la sagesse du gentilhomme.
— 11 n'est point nécessaire, dit-il, de tant boire au premier repas, qui n'est que pour curer l'estomac au moyen de quelque petit morceau, tels que ragoût de porc ou autre viande légère. Mais boire au dîner est le devoir de quiconque veut se sauver d'échauffements abominables et funestes.
Et joignant l'exemple à la parole, il leva son verre et le vida. Mais, fronçant le sourcil, le maître de la maison l'interpella vivement :
— Maître Pancatelin, dit-il, sans que je sois médecin, je vous dirai de quelle mort vous mourrez : ce sera sûrement d'hydropisie, car je veux être damné si vous n'avez mis de l'eau dans mon vin.
M. Pancatelin s'excusa sur ce que la faiblesse de sa tête l'y engageait.
— De bons auteurs, enseigna- t-il, nous assurent qu'il y a quelque chose de féroce dans le vin comme chez les tigres et les lions.
Mais M. de Hault-Saligny, tendant son verre au valet, lui commanda de l'emplir jusqu'au bord et s'écria :
<! — Au matin, le vin tout pur; le soir, sans eau : telle est la maxime de nos pères. Je n'en connais point de meilleure.
Et, levant le coude, il pria la société de boire avec lui, ce que chacun fit de la meilleure grâce du monde, et dont il adressa ses remerciements à la compagnie :
— Car, dit- il, bien boire n'est pas une médiocre perfection. Et celui-là est un pauvre diable qui se laisse mettre sur le côté à coups de verre.
Cependant M. de Gostard, un petit rousseau qui n'avait encore rien dit, prit la parole pour raconter l'histoire d'une de ces pecques qui pensent se donner des airs du grand monde à force de grimaces ; laquelle prétendait ne pouvoir manger d'ail, parce que l'odeur l'en incommodait ; et même elle avait cette audace de vouloir que son mari n'en mangeât point. De quoi ses amis l'ayant plaisanté, il résolut de la corri-
ger. Donc, un matin, on lui servit, sur son ordre, un plat d'agneau galamment farci d'ail. Et, comme, à son ordinaire, elle faisait la renchérie, il la pria d'en manger pour l'amour de lui. Elle s'en excusa, répétant que l'odeur Fine ommodait Il feignit de flairer la viande et déclara qu'il ne sentait rien, sinon de quoi délecter tout bon chrétien. Et il la supplia d'en tàter. Mais comme elle refusa encore et même ajouta quelque chose de piquant contre ceux qui avaient le goiit gâté,- il saisit un bâton qu'il avait préparé et lui en donna, quelques bons coups. Après quoi, il commanda qu'on lui présentât de nouveau le ragoût et qu'elle en mangeât devant lui. Ce qu'elle fit aussitôt sans dire un mot. Et depuis, jamais il n'y eut un plat à l'ail qu'elle n'en mangeât docilement. Et quand il traitait des amis qui connaissaient l'histoire, il ne manquait pas de l'interroger, en clignant de l'oeil, si elle aimait cela et si cela sentait bon. Et elle s'inclinait et disait que oui, pour le divertissement de tous, qui, à chaque fois, s'étouffaient de rire.
Tout le monde en fit autant et un autre convive, nommé M. d'Ormoise, rappela fort à propos le proverbe :
— Qui bat sa femme, il la fait braire. Qui la rebat, il la fait taire.
Sur quoi, la gaieté repartit de plus belle à la grande joie du bon seigneur, qui entonna le vieux refrain :
— Riez votre saoul, je sais comme Le rire est le propre de l'homme.
Ce qui fut répété par tous à la ronde.
Il y eut encore deux ou trois histoires où l'on maltraitait de la bonne manière la pruderie ou la malice des femmes. Comme madame de Hault- Saligny ne cessait de sourire de la meilleure grâce, M. de La Nougarède, qui savait vivre, déclara que, tout comme la langue dont parle le fabuliste, la femme est à la fois ce qu'il y a de plus exquis et de pire au monde. A l'appui de son dire, il cita le cas d'une coquine qui, par magie ou autrement, fit périr trois maris, jusqu'au moment où le quatrième l'expédia en la forçant de boire un philtre qu'elle lui avait préparé. Et, par contraste, il célébra la vertu d'épouses accomplies telle qu'était l'hôtesse qui voulait bien orner ce festin de sa présence. Rappelée à la réalité, madame de Hault-Saligny remercia le flatteur. Mais aussitôt elle rentra dans son rêve et repartit pour Ecbatane et la cour da Grand Cyrus où elle vivait depuis qu'on était à table, parmi les seigneurs mèdes et les grandes dames de la Perse, et d'où elle ne sortait quelques instants
que pour jeter un regard de complaisance sur le couple assez gracieux que formaient devant elle la belle Marise et Hector-Céladon, vicomte de Salces.
De son côté, tout occupé qu'il fût de goinfrer et de faire honneur à ses hôtes, le seigneur du logis ne laissait pas de cajoler sa voisine autant que le souffrait sa brousserie ordinaire. Depuis deux jours qu'elle était au château, mademoiselle de La Verchère avait conquis son cœur. Cette jolie fille le bottait, qui voulait bien écouter ses histoires de chasse et de bataille, lire avec lui son livre de raison, et témoigner du plaisir à la curée d'un cerf. Il la louait de ne point faire la sucrée et avait achevé de la trouver à son goût depuis que, par un entretien de M. Chevreau et de madame Lecoulteux, il savait qu'elle était plus accommodée de terre qu'il ne le croyait. Aussi, ne pouvant en faire sa femme (ce qui, à en croire certains regards qu'il jetait vers sa Dorinice, n'était pas peut-être sans lui donner quelques regrets), il avait bien résolu qu'elle serait sa bru. Et il ne lui épargnait point, dans cette pensée, quelques traits qu'elle recevait sans mauvaise grâce.
C'est pourquoi, saisissant l'occasion que lui donnait M. de La Nougarède, il se tourna vers elle et dit d'un ton gracieux :
— Par les cornes de Lucifer, si cette dame
dont on vient de nous narrer l'histoire était moitié si pourvue de charmes que notre belle Marisc, je ne veux point plaindre le sort de ses maris. Car devant leur trépas, ils prirent assez de plaisir pour qu'ils doivent faire plus d'envie que de compassion.
Cette galanterie eût peut-être paru un peu rude à quelque dame du bel air. Et M. de Salces, muet comme à son ordinaire, eut devers son père un regard qui semblait marquer qu'il la trouvait peu à son goût. Mais mademoiselle de La Verchère n'était pas encore gâtée par le monde ; et, connaissant l'intention flatteuse du vieux gentilhomme, elle le remercia si modestement que toute l'assemblée en fût ravie.
Sur quoi M. Tubeuf, qui ne voulait pas demeurer en reste, frappa la table de son couteau et, s'étant levé, il déclara que la joie de cette fête s'éteindrait d'un seul coup pour toute la compagnie si, dans ce moment, ils étaient obligés de penser que bientôt leurs yeux seraient privés d'un si charmant objet. Adonc, si mademoiselle de La Verchère ne voulait pas courir le risque de quelque attaque, enlèvement ou séquestre, il fallait qu'elle promît à tous de leur conserver le bonheur de l'admirer, puisque, hélas un seul connaîtrait d'elle de telles délices que la bienséance interdisait aux autres de seulement les envisager.
Une semblable délicatesse était si rare que des applaudissements unanimes félicitèrent l'orateur, et que madame de Hault-Saligny, qui avait mal entendu, pria M. Tubeuf de vouloir redire ses paroles, à quoi il consentit — ce qui la plongea dans une telle extase qu'elle répéta à demi-voix à plusieurs reprises : « Un Cléarque, un véritable Cléarque. »
Seul, M. Le Bigois, qui avait bu quatre ou cinq bouteilles, atïecta de ricaner. Mais M. de La Nougarède l'invita à se défaire de cette vaine piaffe et dit assez haut :
— Que les sots qui sont incapables de goûter les bonnes choses imitent au moins les oies qui passent sur le mont Taurus où les aigles ont leurs aires : c'est-à-dire qu'ils portent une pierre au bec, qui les oblige au silence.
Personne ne voulut demeurer en reste et chacun y alla de son compliment, prétendant se concilier l'amitié de celle qui peut-être serait la maîtresse de Hault-Saligny. M. de Gostard la compara à la célèbre Glélie et M. de Sourches déclara en jurant qu'il était prêt à soutenir, les armes à la main, qu'à dix lieues à la ronde il n'était demoiselle qui fût digne de délier ses brodequins : ce qui lui valut de son épouse un regard peu amical.
M. Pancatelin, piqué de se montrer sous un
104 LA FOLLE AVENÏURp:.
jour plus favorable que son confrère, enseigna que le teint de la jeune fille dénonçait un sang merveilleusement pur et un pancréas de la dernière netteté. M. d'Ormoise célébra ses cheveux pareils aux blés mûrs et se vanta que pour en porter un bracelet à son poignet, il était tout prêt à se faire couper l'autre main ; ce qui fournit à M. Tubeuf l'occasion de rappeler le temps oii les braves mettaient à leur chapeau le bas de leurs belles : d'où l'on échangea quelques bonnes plaisanteries. Mais M. de Chouasne, qui s'était tu jusque-là, fit plaisir à tout le monde en louant leur hôtesse de la façon qu'elle mangeait, si proprement que non seulement il ne tombait sur sa robe aucune goutte de sauce ou de vin, mais encore qu'elle évitait absolument de toucher les viandes de ses doigts, se servant de son couteau et de sa fourchette avec une adresse qui tenait du prodige.
Malgré la confusion où la jetaient tant de compliments, mademoiselle de La Verchère sut faire si bonne contenance et y répondit avec tant d'agrément que chaque mot qu'elle prononçait était prétexte à accroître la satisfaction générale. Aussi M. Chevreau, qui était le voisin de Saint- Félix, lui dit à demi-voix en lui versant à boire :
— Vous pourrez rendre compte à madame la
LA FOLLE AVENTURE. lOo
baronne d'Outrelaise que sa pupille fut ici l'objet d'une véritable adoration.
— Ainsi ferai-je, dit Saint-Félix avec un rire sec. Mais, sans altérer la vérité, devrai-je nommer parmi les prêtres de ce nouveau culte le jeune maître de céans?
D'un clin d'oeil ironique, il désignait M. de Salces, qui, les yeux baissés, le visage impassible, demeurait muet devant son assiette, comme s'il eût été étranger à tout ce qui se passait. C'est dans ce moment que monsieur son père, qui durant le repas l'avait plusieurs fois visé avec des froncements de sourcils et d'autres signes, l'interpella avec quelque vivacité :
— Çà, mon fils, il me semble que comme étant après moi, le maître et héritier de ce château, il vous appartient de remercier nos hôtes d'une courtoisie qui n'est pas pour vous déplaire et de joindre votre voix à. la leur pour rendre hommage à une visiteuse qui nous tient de si près.
11 y eut une seconde de silence pendant laquelle même les fourchettes et les couteaux firent trêve. Mais l'accent railleur de Saint-Félix s'éleva le premier :
— Veuillez souffrir, monsieur le comte, que sans exiger de monsieur le vicomte de Salces une épreuve qui donne à souffrir à sa discrétion, je témoigne à cette compagnie combien madame la
106 LA rOLLE AVENTURE.
baronne d'Outrelaise sera aise d'apprendre de quelle manière son héritière a été fêtée en ce pays.
Un flot de sang monta aux joues pâles de M. de Salées. Et il jeta à Saint-Félix un regard assez menaçant que l'autre endura sans sourciller. Mais, se contenant, le jeune homme dit avec un calme dédaigneux, en s'adressant à son père :
— Monsieur, je suis certain que nos hôtes connaissent assez les traditions d'une famille bien née pour être assurés que je suis derrière vous dans les remercieinents que vous leur avez adressés comme étant ici le seul maître et seigneur. Et quant à mademoiselle de La Verchère, je veux la prier de me pardonner si ma faible voix ne s'est point élevée parmi celles qui l'ont louée : c'est que les paroles que je pourrais prononcer demeureraient tellement au-dessous de son mérite qu'il me semble que mon silence dit encore mieux mon respect que tous les discours.
Un murmure d'approbation salua ce compliment. Seul Saint-Félix, à demi renversé dans sa chaise, parut n'y faire aucune attention. Mais mademoiselle de La Verchère récompensa le jeune homme par un sourire tout à fait gracieux, et, changeant l'entretien, se tourna vers le comte pour le féliciter d'un plat de truites qu'on venait d'apporter. Sa voix parut rasséréner le vieux guerrier qui, depuis que Saint-Félix avait parlé.
était demeuré pourpre et le sourcil froncé. S'étant torché les moustaches, il baisa le poignet de sa voisine et dit d'une voix qui commençait à s'éraillcr :
— Que chacun tâte de ce poisson et en retàte. Ces truites viennent de notre rivière. Mais sachez qu'il ne s'en peut attraper de si grosses qu'au moyen dun appât dont j'ai le secret. En signe d'estime particulière, je veux aujourd'hui le révéler à mes hôtes. Il faut prendre de musc quatre grains, civette quatre grains, ambre gris quatre grains, et les bien incorporer ensemble avec de la moelle de héron mâle. Après il faut prendre un quart d'once de la graisse dudit héron, tué en pleine lune, plus un quart d'once de chat, un quart d'once de momie du Levant et un quart d'once dégraisse humaine. Il faut incorporer le tout et y mêler une bonne pincée de sel bien menu et garder cette pâte ou mixtion dans une boîte fermée. Ainsi pourrait-on la conserver Crois ans sans qu'elle se gâte. Et, ayant laissé se purger dans un sachet des vers médiocres, enfermez-les en une petite boite frottée delà composition susdite. Mettez-en un à l'hameçon et péchez selon l'art. De cette manière, vous prendrez les plus belles pièces du monde.
M. de Hault-Saligny fut fortement remercié d'avoir dévoilé un secret si importapt, et M. Tubeuf déclara qu'il en tirerait copie. Gomme on
était au dessert, on se mit à porter les santés avec* plus d'ardeur, tout en croquant les tartes de frangipane, les rissoles au sucre, poupelins, croqueminettes, tiges de laitues confites et autres friandises, si bien que les humeurs montèrent un peu plus haut. M. Chevreau, qui d'habitude était très doux, et M. Pancatelin disputèrent de ce qui l'emportait de l'art de bien boire ou celui de bien manger. Et ils s'échauffèrent à ce point qu'il fallut les séparer pour qu'ils n'en vinssent pas aux mains. M. de Chouasne, au contraire, était tombé dans la mélancolie et se nettoyait les dents avec un mouchoir sale, ce qui ne se fait point dans la meilleure compagnie. Mais le pire fut que M. d'Ormoise, gentilhomme maigre et assez pauvre, envisageant soudain mndameLecoulteux d'un autre œil qu'il n'avait fait auparavant, s'oublia jusqu'à lui avouer, entre deux hoquets, qu'il l'aimait et déposa sur sa joue un baiser sonore avec une marque de sauce. Peu habituée à pareille aubaine, madame Lecoulteux ne put retenir un petit cri qui fit dresser Saint-Félix, lequel mettant la main sur son épée, déclara qu'il ferait respecter l'honneur des gens d'Outrelaise. M. d'Ormoise voulut se lever également, mais, en dégainant, il se bricola les jambes avec les éperons et le fourreau et tomba de tout son long sur la table parmi les plats et les bouteilles, au milieu des
rires des hommes et des cris des femmes, qui montèrent à tel point que madame de Hault-Saligny elle-même descendit de son Olympe et s'informa s'il était arrivé quelque chose.
Ce fut l'instant que choisit M. de Salces pour prier madame sa mère de se retirer avec les autres dames. Lui-même, prenant la main de mademoiselle de La Verchère, la conduisit plus loin que la porte ; et il la supplia de vouloir oublier cette scène plus conforme aux mœurs des manants qu'à celles de la bonne compagnie. Mais elle protesta qu'elle savait à quels excès le vin peut porter les meilleures têtes, et lui demanda assez doucemont qu'il prît garde d'attraper un mauvais coup.
Etant rentré dans la salle, il y trouva un affreux désordre. M. de La Nougarède etM. Tubeuf retenaient à bras-le-corps M. de Hault- Saligny, lequel, jurant horriblement et oubliant sa jambe malade, prétendait châtier de sa main M. d'Ormoise. Car, disait-il, l'affront était pour lui, qui tenait ici l'emploi de maître de maison. Et, comme M. d'Ormoise, d'un air de mépris, déclarait qu'il ne saurait aller sur le pré avec un infirme, le vieux seigneur pensa crever de fureur et protesta qu'il souffletterait le drôle et lui cracherait dans la bouche. En attendant, il saisit une bouteille pour la lui jeler à la tête. Heureusement, M. Tubeuf lui retint le bras, cepen-
dant que M. Chevreau et M. de Chouasne démontraient à M. d'Ormoise ce qu'il y avait de peu courtois dans son procédé.
Apercevant son fils qui rentrait, M. de Hault- Saligny l'adjura, s'il n'était pas le dernier des hommes, d'aller mettre son épée dans le ventre de l'offenseur. Pour mélancolique qu'il fût, M. de Salces n'avait rien du poltron, et il se préparait à jouer le Rodrigue et à tirer de l'injure que sa maison avait reçue une vengeance éclatante, quand, par un de ces revirements dont sont coutumiers les ivrognes, M. d'Ormoise éclata soudain en sanglots, déclara qu'il était le dernier des misérables, et, tirant son poignard, essaya de s'en frapper. Il fallut se jeter sur lui pour l'arrêter. M. de La Nougarède, qui y réussit, s'occupa ensuite de moyenner son accommodement avec Saint-Félix, qui l'embrassa d'assez mauvaise grâce et sortit en haussant les épaules.
Puis, M. d'Ormoise voulut à toutes forces aller s'agenouiller devant M. de Hault-Saligny. Il fallut presque lui faire violence pour qu'il quittât cette posture et acceptât de boire une santé en signe de réconciliation. Enfin, l'harmonie fut rétablie et tout le monde se mit à dauber sur les gens de justice et les bonnes farces qu'il fallait leur jouer. Ce fut, après, le tour des histoires de chasse et des propos gaillards. Tout
à fait réconciliés, M. d'Ormoise et M. de Hault- Saligny s'étaient assis côte à côte et, par manière de défi plaisant, se divertissaient à qui cracherait le plus loin, cependant qu'attentifs, M. de LaNougarède et les autres faisaient le cercle et mesuraient les coups. Quelques chiens se disputaient, en grondant, les os que les convives avaient jetés sous la table. Une acre odeur de sueur et de ripaille infectait l'air.
— Monsieur Saugeon, ditM.deSalces,enlui posant une main sur l'épaule, n'est-ce pas une belle espèce que l'humanité dont ici vous voyez la fleur et l'élite?
M. Saugeon hocha la tête sans véhémence :
— Rendons grâce au progrès des mœurs qui a permis que tout à l'heure cette querelle ait été accommodée. Il n'en eût point été ainsi autrefois...
Mais il dut s'arrêter. Depuis un moment, M. Le Bigois, couché sur la table, se plaignait qu'il eût l'estomac chargé. Et tout à coup il se mit, avec des sons si inhumains, à donner de son mal des témoignages si éclatants que M. Saugeon, se levant en toute hâte, suivit son jeune maître; et tousdeux gagnèrent la porte pour aller respirer l'air pur etjouir de la beauté d'un ciel d'azur où le soleil descendait parmi toute la splendeur attendrie de l'automne.
Lorsque les dames furent sorties de la salle du festin, madame de Hault-Saligny les invita à l'accompagner dans le jardin, ce qu'elles acceptèrent avec plaisir, désireuses de prendre le frais et aussi d'admirer des travaux dont on faisait grand bruit dans le pays. Si, en effet, l'incomparable Dorinice avait dû renoncer à remuer tout le parc à sa fantaisie, elle avait voulu, du moins, en arranger un morceau de la bonne manière. Et c'était merveille comme, sur quelques arpents, elleavait su accumuler tous les raffinements du plus haut goût.
Des bocages et des berceaux habilement disposés avaient chacun leur physionomie, jusqu'à un dédale qui était bien grand comme un mouchoir de poche. Deux parterres chargés de fleurs représentaient les plus savants dessins de broderie. Une allée d'ifs tailles en forme de monstres con-
d ni sait à une grotte si bien contrefaite que l'œil trompait le jugement. Ornée de figures grotesques et de termes marins, elle était couverte d'une voûte incrustée de coquilles et de rocailles. Il y avait aussi une bonne douzaine de statues de dieux et de déesses, un bassin avec un jet d'eau, deux paires de grands vases avec des centaures et des nymphes, et même un petit obélisque à la manière égyptienne.
Durant que les dames ne se lassaient pas de parcourir en tout sens les magnificences réunies dans ce coin de province, madame de Hault-Saligny, assise sur un banc à côté de mademoiselle de La V^erchère, la considérait sans dire mot avec un souris si particulier et si plein de mystère, que celle-ci en éprouvait quelque embarras et attendait vainementdes paroles que s'obslinaient à retenir les lèvres passées au carmin de Dorinice.
Enfin, désignant un Apollon de marbre qui était devant elles, la bonne dame dit à demi-voix :
— J'ai toujours pensé qu'il y avait de la ressemblance entre mon fils et cette statue. Que vous en semble?
Le vêtement du dieu était si immodeste que quoiqu'elle ne fût point prude, mademoiselle de La Verchère eut un peu de honte de rapprocher de cette image le jeune homme qui tout à l'heure était assis à son côté. Et les roses de ses joues
•114 LA FOLLE AYENLTHE.
s'avivèrent durant qu'elle murmurait qu'effectivement il y avait peut-être quelque chose.
Cette rougeur n'échappa point à la précieuse qui posasa main sur le bras delà jeune fille et lui dit:
— Belle Marise, n'ayez point de crainte que j'essaye de vous contraindre à un aveu prématuré. Sachez que Dorinice connaît trop la pudeur d'un cœur vierge pour ne pas haïr toute entreprise de cette sorte, fût-elle inspirée par le sentiment le plus sincère. La carte de ce divin pays du Tendre veut être déchiffrée à loisir, et c'est grossièrement agir que de prétendre en brûler les étapes. Il est si doux, sur les rives verdoyantes du fleuve Inclination, de s'arrêter dans ces hameaux parfumés qui ont nom Complaisance, Soumission, Billet galant et Petits soins. Honnis soient les fâcheux qui méprisent ceshavres gracieux de la galanterie. Mais il me semble que je manquerais au devoir de celle qui donna le jour à ce véritable Céladon que vous avez vu, si je ne déclarais tout bas, non à vous, belle Marise, mais à ce dieu des amants qui nous menace (elle désignait du doigt un amour potelé et joufflu qui semblait les ajuster) toute la joie qui emplirait mon âme si, au terme du précieux voyage, ce château était votre port de refuge, et si dans ce lieu agreste vous faisiez naître l'allégresse éclatante et poétique de Cythère.
Il y avait, dans ces paroles, un mélange assez comique de tendresse et d'extravagance. A tout prendre, néanmoins, mademoiselle de La Verchère en fut plutôt touchée qu'irritée. Et, remerciant d'une révérence, elle répondit avec un sourire où peut-être il y avait quelque malice :
— Je me tiens assurée, madame, que toute bergère sera au-dessous du mérite de votre Céladon. Car, égalant sur mille points le célèbre amant d'Astrée, il l'emporte à coup sûr par la discrétion qui, chez lui, est si remarquable que d'aucuns s'en étonneraient.
Mais l'autre secoua la tête d'un air d'intelligence :
— Marise, Marise, sachez quedetoutes les vertus d'un amant, la discrétion et la soumission sont les plus rares. Il y a dans l'homme quelque chose de rude et de féroce qui lui rend malaisé de contenir les élans de son âme. Si, ce qu'aux dieux ne plaise, j'avais quelque chose à reprendre dans ce sublime Artamène que j'appelle mon époux, ce serait que, parfois, il ait laissé éclater ses sentiments avec une ardeur qui est tolérable chez les héros, mais que le parfait amant doit réprimer soigneusement jusqu'à ce que l'objet aimé luimême lui permette de s'y abandonner. Croyez-en une créature qui a un peu de connaissance des détours de la passion. N'attribuez qu'aune extrême
sensibilité cetle froideur apparente, qui n'est que pudeur et modestie, et qu'une seule étincelle jaillissant d'un de ces beaux yeux est toute prête à transformer en un de ces brasiers oîi les cœurs se fondent et se transforment ainsi que font les métaux les plus durs sous l'action magique du fluide promctbéique...
D'affreux hurlements arrêtèrent court la bonne dame. Trois ou quatre chiens faméliques, attirés par l'odeur de la cuisine, et qui n'avaient pu s'introduire dans la salle, venaient d'aviser dans un coin du jardin le mouton parfumé et enrubanné. Et leur instinct les ayant avertis que, sous ses atours, il était constitué comme tout autre en gigots et côtelettes, ils s'étaient bonnement jetés sur lui. L'animal infortuné avait pris la fuite au hasard et, par aventure, il venait de se précipiter dans les jupes de madame Lecoulteux. Mais il semblait n'avoir échappé à un péril que pour succomber dans un autre. Car cette dame, ayant perdu son équilibre, s'était affaissée sur lui et le couvrait tout entier. Et c'était une chose pénible de la voir faire effort pour se relever, aidée de deux ou trois dames, cependant qu'autour d'elle les chiens jappaient et hurlaient, bien résolus à tàter de la duègne si le mouton leur échappait, dont les bêlements allaient ens'affaiblissant comme s'il était proche d'expirer sous la masse qui l'opprimait.
Devant ce spectacle révoltant, madame de Hault-Saligny poussa un gémissement d'horreur, et elle se mit à courir pour y porter remède. Mais peut-être fût-elle arrivée trop tard si, par fortune, Saint-Félix qui dans ce moment sortait du festin, comme nous l'avons dit plus haut, n'eût été attiré par le bruit et n'avait mis les chiens en déroute au moyen de quelques bons coups de canne. Puis, empoignant madame Lecoulteux d'un bras vigoureux, il la reposa sur ses pieds et lui dit en goguenardant selon sa coutume :
— Je rends grâces aux dieux que mon amour vigilant, quoique sans espoir, m'ait amené en ces lieux au moment qu'il fallait pour protéger contre d'avides déprédateurs des charmes dont je suis si jaloux.
Madame Lecoulteux lui jeta un regard irrité, et il fallut bien qu'elle le remerciât, d'assez mauvaise grâce.
Il ne parut point s'offusquer de sa froideur, mais reprit d'un ton pathétique :
— De telles paroles sortant d'une telle bouche suffisent à ma félicité. Et je n'aurai pas l'indiscrétion de retenir ce larcin, qu'à coup sûr payerait de son sang un amant moins scrupuleux.
Et, se baissant, il ramassa dans l'herbe et tendit galamment à madame Lecoulteux deux ou trois belles boucles de cheveux qui, dans la bagarre,
étaient tombées de sa perruque. Puis, sans paraître se soucier de sa fureur, il se dirigea vers sa jeune maîtresse qui, de son banc, avait tout vu et ne pouvait s'empêcher de rire de bon cœur. Et il dit d'un air de mécontentement en contractant ses joues blêmes :
— Par Jupiter, mademoiselle, je vous félicite de rire en ce logis que le gouvernement d'un ivrogne et d'une folle me paraît avoir réduit à l'état le plus pitoyable.
Mademoiselle de La Verchère le pria de se promener avec elle dans le parc et de lui raconter ses peines. Elle faisait grand cas de cet homme qui, n'étant pas né et pourvu d'un physique difforme jusqu'à l'extraordinaire, avait une âme héroïque et sensible, et dontle langage, souvent caustique ou trivial, laissait assez percer un esprit alerte, aiguisé et prompt à saisir le fort et le faible des hommes et des événements.
Grondant et bougonnant, mais ravi d'une telle aubaine, Saint-Félix suivit sa jeune maîtresse et ne se retint pas d'exhaler sa bile. Le médiocre aspect du château, la négligence du domestique, la chère et le logement trouvèrent en lui un censeur mi-dédaigneux, mi-bouffon. Passant des choses aux gens, et se souvenant de son ancienne profession, il se mit ensuite à contrefaire d'une manière si plaisante les hôtes de céans que made-
moiselle de La Verchère avait peine à garder son sérieux. Tour à tour, la gravité bouffie de xM. Le Bigois, le parler et les mines recherchées de M. Pancatelin, les grâces pataudes de M. de La Nougarède et l'importance de M. Tubeuf furent si bien retracés qu'on croyait les entendre et presque les voir, tant leurs gestes étaient mimés dans la perfection. Et soudain, gonflant ses joues de manière à en être tout changé et tirant de son ventre une sonorité extraordinaire, le pitre lança dans l'air un : « Belle Marise, je veux par les cornes du diable...» si bien imité, que la jeune fille tressaillit et se retourna pour voir si par hasard le seigneur de Hault-Saligny n'était pas derrière elle. Mais, au même instant, une voix mourante et zézayante reprit : « Sachez que le cœur de Dorinice est pareil à celui d'un agneau nouveau-né et qu'à toute occasion il bêle, bêle, bêle... » Et Saint-Félix, allongeant ses longs bras vers les nuages, se mit à bêler de telle façon que la jeune fille ne put contenir un nouvel éclat de rire. Quand elle se fut calmée, elle lui dit :
— Continue, mon ami, et fais-moi maintenant le portrait de monsieur de Salces.
Mais l'écuyer ôta son chapeau et s'inclina jusqu'à terre avec un respect affecté :
— Je sais trop ce que je dois au futur maître de ma maîtresse pour ne pas adorer à genoux et en
silence, comme il convient, l'esprit de sa tacilurnité, l'éclat de sa pâleur, l'activité de sa nonchalance et enfin l'étonnante discrétion d'un génie qui sans doute, s'il se montrait, éclipserait de trop loin le reste des mortels.
Mademoiselle de LaVerchère dit avec douceur : — Saint-Félix, parlons sérieusement, ne fût-ce que quelques minutes. Je n'ignore point que ma marraine et même le comte de Hault-Saligny souhaiterait que j'épouse ce jeune homme qui d'ailleurs, est assez pourvu du côté de la naissance, et du bien, pour qu'il puisse sans témérité aspirer à ma main. Mais je ne veux consulter que mon cœur et ma fierté. Si donc il ne leur agréait point, rien ne pourrait me forcer à devenir sa femme. Or, j'avoue que je trouve chez lui quelque chose de mieux que chez beaucoup d'autres seigneurs que j'ai vus. Son visage et sa mine n'ont rien qui déplaise. Sa mélancolie me contrarie moins que la brousserie ou l'outrecuidance. 11 parle peu, mais son esprit est orné et son langage très châtié. Il a de l'orgueil : cela est préférable à la bassesse et à l'avidité. Enfin il me semble qu'il est de ces hommes en qui il n'y a rien de vulgaire et qui peut-être sont capables d'assez grandes choses. Mais je ne méconnais point que j'ai peu d'expérience ; et je voudrais, Saint-Félix, que tu me donnes ton avis.
Du moment OÙ l'écuyer avait llairé en M. de Salées un mari pour sa maîtresse, il l'avait enveloppé dans cette aversion mélangée de jalousie où il comprenait tous les prétendants de mademoiselle de La Verchère et qui l'avait déjà conduit à jouer quelques tours à deux ou trois qu'il avait bernés de la bonne façon. Toutefois Saint-Félix avait l'àme trop droite et il était trop sensible à la confiance que lui témoignait la jeune fille pour ne pas faire effort sur lui-même. Il s'obligea donc de confesser que M. de Salces ne lui semblait pas trop dépourvu de qualités et que, si elle l'aimait, elle aurait raison de l'épouser ; pourvu néanmoins qu'il lui demandât sa main.
— Ce qui, ajouta-t-il avec quelque malice, est après tout une chose possible, encore que jusqu'ici il ne semble pas avoir été fortement touché d'une beauté auquel le dernier des rustres qui ont fait carrousse en ce manoir a voulu rendre hommage selon les ressources de son esprit.
Mademoiselle de La Verchère répondit d'un ton fier où se mêlait un peu d'émoi :
— Saint-Félix, je te rends grâces et te répondrai avec une franchise qui n'est pas la coutume de mon sexe. Une fille telle que moi ne saurait donner son cœur à qui n'aurait suffisamment témoigné le cas qu'il fait d'un pareil présent. Bien que monsieur de Salces me paraisse hors de l'ordinaire, je
n'aurais pour lui que de l'indifférence si je croyais que la réalité répond à l'apparence qu'il se donne. Mais outre le jugement d'une personne qui le connaît bien, puisqu'elle lui a donné le jour, j'ai fait des observations qui m'ont appris tout ce que dissimule cette froideur dont son orgueil prétend s'envelopper. Hier soir, après le souper, nous restâmes seuls un moment et, bien que les paroles qu'il prononça n'eussent rien d'extraordinaire, la mélancolie où il se trouvait décelait assez l'état de son cœur. Je suis donc résolue à ne pas lui défendre de me révéler la cause de son trouble, et, bien qu'en ce moment je n'aie arrêté aucune décision, il est possible que s'il me donne de sa passion des preuves assez fortes, je ne m'oblige pas à le désespérer.
Saint-Félix s'inclina derechef et, du ton goguenard dont il déguisait souvent ses sentiments, il dit en montrant deux promeneurs qui s'approchaient :
— Voici précisément notre Céladon qui, à n'en pas douter, n'osant s'adresser à sa maîtresse, dévoile sa flamme à son confident.
A trente toises, mademoiselle de La Verchère aperçut M. de Salces qui marchait lentement à côté de M. Saugeon. Tous deux semblaient causer avec animation, à tel point qu'ils ne la virent point, mais allèrent s'asseoir sur un banc
rustique près de l'étang. Subitement résolue, mademoiselle de La Verchère désigna du doigt un épais buisson de lauriers auquel ce banc était presque adossé, et elle dit, en baissant la voix :
— Je veux que nous gagnions cet abri et, de là, écoutions leurs paroles. C'est une ruse que rend licite toute intrigue oii est môle le nom de l'amour.
Suivie de Saint-Félix, elle se glissa avec tant de précaution dans les fourrés que même un chasseur exercé eût difficilement reconnu le bruit de ses pas, à plus forte raison deux personnes engagées dans une conversation assez importante, comme il apparaîtra au prochain chapitre.
Ayant pris place devant le bassin, M. de Salce ramassa à terre une poignée de petits cailloux et se mit à les jeter dans l'eau un à un machinalement. Au fur et à mesure des cercles se formaient, moirant Fonde calme nacrée par les rayons du soleil déjà descendu dans le ciel. Et de temps en temps se dessinaient les formes massives de grosses carpes qui s'approchaient, croyant que c'était du pain, et qui s'étonnaient de ne pouvoir le saisir. Lors M. de Salces dit en poursuivant une conversation commencée :
— La nature se joue de nous aussi insoucieusement que je fais de ces poissons stupides. Et sans doute ce que notre sagesse croit découvrir de l'univers, est à peu près autant que savent de la vaste terre et des océans ces bêtes prisonnières dans une mare.
— Voilà, dit M. Saugeon, une comparaison
assez philosophique. Aussi oserai-je vous proposer l'exemple de ces carpes qui, ayant — du moins je me le figure — renoncé à des chimères peu raisonnables, vivent dans cette pièce d'eau à l'abri des tempêtes et enferment confortablement leur idéal dans cette onde un peu bourbeuse, mais paisible, jusqu'au jour où elles seront appelées à comparoir sur votre table. Si nous pouvions sans hérésie soupçonner qu'elles croient à l'immortalité de l'àme, je pense que cette leçon serait tout à fait admirable.
— Monsieur, dit brusquement le vicomte, vous avez raison. A peupler son âme de rêves impossibles, l'homme ne gagne qu'à souffrir et à se heurter plus durement aux bornes où il est resserré. Il est né pour vivre avec bassesse. C'est pourquoi vous serez bien aise d'apprendre qu'abjurant mes erreurs, j'ai résolu de céder au vœu de mes parents et de me marier.
Il y eut dans le buisson voisin un froissement de feuillage qui fit retourner les causeurs.
— Quelque merle, dit M. Saugeon.
Puis il reprit :
— Monsieur, l'homme agit conformément à la nature et à la loi divine en fondant une famille. Et se conduisant ainsi il est souvent malheureux, ce qui démontre qu'il n'est point né pour le bonheur. Madame Saugeon, qui n'était pas méchante,
me harcela vingt années de son humeur acariâtre. Et depuis qu'elle est morte, je suis contrarié le soir de rester seul avec mes pensées. En vous mariant, vous aurez la satisfaction d'être dans Tordre, et qui sait si d'autres joies ne vous sont point réservées, surtout si vous savez borner vos ambitions.
M. de Salces tourna vers M. Saugeon un visage oii quelque chose de plus amer se mêlait à sa mélancolie ordinaire.
— Ai-je l'air, monsieur, d'un lunatique ou d'un amoureux? Ce que je prétends acheter au prix de cette union n'est que la tranquillité de ma vie. Vous n'ignorez pas cette folie qu'a mon père de me vouloir établir et comme il me persécute de ce projet? Hier matin, il me manda auprès de lui, et avec force jurements et coups de poing sur la table, prétendit me faire connaître sa tendresse. Vous savez que ces fous de médecins ont découvert que j'étais malade, et rêvent de m'assassiner de saignées, purges et autres inventions. M. de Hault-Saligny a cette bonté de ne point m'obliger à me livrer à eux, mais il prend prétexte de leur extravagance pour vouloir me guérir, lui aussi, et son remède est le mariage. Il vous est connu combien de fois déjà il m'entreprit sur cette matière. En vain lui ai-je opposé jusqu'ici les plus fortes objections, ou bien le silence ou
les faux-fuyants; en vain l'ai-je adjuré de me permettre d'aller, selon mon désir, vivre dans une métairie avec quelques livres. Il revient sur ce sujet avec une obstination qui me fatigue et une violence qui me fait craindre pour sa santé. Je n'aurais raison de lui qu'en quittant ces lieux. Mais j'appréhende le chagrin de ma mère, dont vous savez la tendresse, et j'avoue que ma mollesse répugne à la lutte et à l'aventure. C'est pourquoi je préfère céder. Et en place de médecine, je me marierai. Peut-être gagnerai-je ainsi un peu de liberté et de repos.
— Peut-être, dit M. Saugeon d'un air rêveur. Ainsi fit ce philosophe, qui de peur d'être mouillé par la pluie, se jeta dans la rivière. Au surplus, l'histoire nous a conservé les noms de plusieurs femmes dont leurs époux eurent à se louer. Je ne les ai point en ce moment présents dans ma mémoire, mais peut-être en trouverczvous une de cette espèce.
— Vous pensez bien, dit le jeune homme, en ramassant une autre poignée de graviers, qu'il s'agit en ce moment de cette voyageuse qui nous arriva en carrosse passé trois jours.
— Ah ? dit M. Saugeon avec intérêt. Mais, à ce qu'il m'a semblé, elles sont deux?
M. de Salces ne put s'empêcher de rire de la simplicité du bonhomme :
— Obligez-moi de croire que je ne guigne pas la suivante : vous ne m'aurez pas pour rival s'il vous plaît d'en faire une deuxième madame Saugeon. Mais la maîtresse est une fille saine, dont le visage et la personne n'ont rien de dégoûtant. Elle a un peu d'extravagance dans l'esprit, mais pas beaucoup au delà de ce qui est l'ordinaire des femmes. Elle paraît capable, s'il le faut, de me donner de beaux enfants. Il est donc possible que bientôt mademoiselle de La Verchère s'appelle la vicomtesse de Salces.
— Lors, dit M. Saugeon, je dois entendre que vous vous tenez assuré, ce qui n'a rien d'extraordinaire, que vous avez fait une impression favorable sur son cœur ?
M. de Salces précipita dans le bassin d'un seul coup le reste des petits cailloux qu'il avait dans sa main. L'eau en fut troublée et les poissons s'enfuirent. Il répondit gaiement :
— Sachez, monsieur Saugeon, qu'il n'est pas besoin de grande philosophie pour connaître les filles ni de beaucoup de simagrées pour les prendre. Ces oiseaux benêts et nigauds, nourris entre les quatre murs d'une gentilhommière sous l'aile d'une duègne assistée de quelque mômier, sont toutes prêtes à recevoir docilement des mains de leurs parents l'époux qu'ils leur ont choisi. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner l'intri-
gue ourdie entre mon père et madame d'Outrelaise. Mademoiselle de La Verchèrc est dans cet âge oii toutes filles ne rêvent que de s'établir. Montrez-leur un mari : elles sautent dessus comme une grenouille sur un morceau de drap rouge. Malgré les airs de bravoure qu'elle se donne, elle est taillée sur le môme modèle que les autres. Il m'a suffi hier soir de deux ou trois mots langoureux et d'une œillade pour m'assurer qu'elle était prête à me tomber dans les bras. Ce que je dis, vous pouvez m'en croire, sans aucune vanité. Mademoiselle de La Verchère ne demande qu'à m'adorer, si je veux bien lui donner cette permission. Mais, ajouta-il en bâillant, c'est une chose où je lui apprendrai la modération.
— Adonc, dit M. Saugeon, il faut croire que le petit dieu qui prend pour cible les cœurs n'a point effleuré le vôtre de ses traits?
M. de Salces haussa les épaules et répliqua d'une manière assez crue :
— MonsieurSaugeon, les médecins me voulaient bourrer de casse et de séné. Mon père prétendait me marier. Purge pour purge, j'aime mieux la fille. Telle est mon idée de ce mariage. Voyez donc à laisser tranquille le petit dieu.
Il se leva avec un soupir. Le soleil affleurant l'horizon l'embrasait d'une splendeur de pourpre. Les oiseaux pépiaient dans les feuillages, atten-
dant le sommeil. Il y avait dans l'air quelque chose d'inexprimablement tendre... Mais tout à coup, des accords criards trouèrent la paix du soir. Pour être galant jusqu'au bout, M. de Hault-Saligny avait prétendu donner les violons aux dames. Et les ménétriers du village attestaient la vigueur de leur archet à défaut de leur science musicale...
Le jeune homme haussa les épaules d'un air de lassitude.
— Allons, dit-il, faire notre cour auprès de cette beauté rudànière.
Et il s'éloigna lentement d'un pas traînant.
Quand ils eurent disparu à un tournant, mademoiselle de La Verchère et Saint-Félix sortirent du buisson où ils étaient cachés et d'oij aucune syllabe de cet entretien n'avait été perdue pour eux.
Les yeux étincelants, les joues en feu, les lèvres contractées et frémissantes, le visage de la jeune fille était bouleversé de honte et de colère. Quand Saint-Félix, qui, le sourcil froncé, avait suivi de l'œil les promeneurs jusqu'à ce qu'ils fussent hors de vue, se retourna vers elle, il fut si saisi de l'altération de ses traits, qu'il oublia de se réjouir d'une aventure qui renversait un projet si peu propre à lui plaire. Et ressentant seulement l'affront fait à sa maîtresse, il murmura en frappant de la main le pommeau de son épée :
— Mademoiselle, ne dites pas un mot, mais que votre silence me permette d'aller châtier ce drôle de son impudence, comme il le mérite.
Elle répondit d'une voix étouffée :
— Saint-Félix, je meurs de honte qu'un homme ait entendu des paroles si outrageantes pour moi. Pour que je te pardonne, il faut que tu me jures que personne au monde ne soupçonnera que nous avons été témoins de cet entretien. Car sans cela je ne te reverrai de ma vie.
D'un air de regret, Saint-Félix laissa retomber son bras à son côté.
— Mademoiselle, il faut vous obéir. Et peutêtre le mépris est le seul châtiment qui convienne à une fatuité si pitoyable.
Mais mademoiselle de La Verchère dit avec passion :
— Non, Saint-Félix, il y faut le mépris. Toutefois le mépris ne suffit pas. Car monsieur de Salées m'a outragée non seulement par ses paroles inconsidérées et grossières, mais en tendant hier soir à mon innocence un piège qu'elle n'avait pas soupçonné. Je n'aurai de cesse que je ne me sois vengée de lui. Mais c'est à moi qu'il appartient de décider des moyens. Celui qui a cru pouvoir me dédaigner et me berner doit être à son tour berné et dédaigné de telle façon qu'aux yeux de tous et principalement aux siens il apparaisse comme le
plus risible des hommes. Saint-Félix, c'est à quoi tu vas l'employer. Si tu exécutes exactement ce que je te prescrirai, tous les soins que tu m'as déjà rendus seront effacés par celui-ci, et je sortirai lavée de cet escorne de telle manière que monsieur de Salces saura ce que lui coûtent sa fausseté et sa présomption.
Et prenant le bras de l'écuyer, elle lui confia h demi-voix le projet qui venait de germer dans son esprit, cependant que tous deux marchaient lentement vers le château dans l'ombre qui descendait.
— Vous m'avez mandé auprès de vous, mon père ?
M. le vicomte de Salces s'inclinait respectueusement devant le seigneur de Hault-Saligny.
Assis dans un fauteuil, sa jambe étendue devant lui, bien emmitouflée, à son côté M. Chevreau près d'une table couverte d'écritures, le vieux gentilhomme qui semblait absorbé dans ses pensées leva la tète. Et sa mine était si différente de la bonne humeur joviale qui était son ordinaire, que M. de Salces en fut étonné. Jetant un coup d'oeil sur toutes les paperasses oîi M. Chevreau avait le nez, il demanda à son père d'un ton d'intérêt si au moins ses affaires ne lui donnaient point de souci.
Le comte haussa les épaules avec un soupir assez semblable au ronflement d'un cheval poussif.
13i LA FOLLE AVENTURE.
— Jusqu'à mon dernier souffle, dit-il, je disputerai les miettes de mon patrimoine à la mauvaise foi des chicaneurs et des chats-fourrés, et je contraindrai la paresse de mes rustres à les faire valoir. Il en sera après moi ce qu'il pourra, et on le verra bientôt.
Cette mélancolie allait contre la forfanterie du gentilhomme qui aimait à se vanter, tout malade qu'il fût, d'être plus solide que ceux qui s'estimaient bien portants. Aussi M. de Salces, ne doutant pas qu'il n'y eût quelque raison particulière de tout ce changement, l'interrogea encore une fois :
— Dois-je craindre que les maux dont vous souff'rez n'aient pas trouvé de soulagement dans les soins de ces médecins ?
Quelque chose de son ardeur habituelle reparut dans l'énergie de la réponse du goutteux. Avec des blasphèmes que notre modestie nous défend de répéter, il voua à l'exécration des siècles tous les médecins et tous les charlatans. Et, à chaque épithète malsonnante, il donnait un coup de poing sur la table où était assis M. Chevreau avec une telle violence et un regard si féroce que le pauvre homme semblait se recroqueviller sur sa chaise et tendre son dos à la bastonnade, sachant qu'il avait sa part dans ces malédictions.
C'était, en effet, sans grand profit que M. de Hault-Saligny avait baigné quotidiennement sa jambe, dans le sang des veaux, des chevreaux, des agneaux, voire même dans celui d'un ânon mort-né et d'un cochon de lait. Et, soit par l'effet du hasard, soit que la chaleur de ces bêtes eût irrité son mal, soit, ce qui est plus probable, à cause de l'excès de boire et de manger où il s'était laissé aller la veille, il avait passé la dernière nuit à hurler de douleur sans fermer l'œil. Et il grinçait des dents d'une manière si furieuse qu'en lui-même le jeune homme pensa que les médecins avaient agi prudemment en quittant le château à la pointe du jour ; car peut-être la colère du gentilhomme leur eût fait passer un mauvais quart d'heure.
Mais, quand il eut exhalé sa bile, M. de Hault- Saligny reprit d'un accent radouci où il demeurait plutôt de la tristesse que de la colère :
— D'ailleurs, ce n'est pas de mes douleurs que j'ai voulu t'entretenir. Plût aux dieux que je n'eusse point d'autres sujets de mortification !
Le pathétique de cette interjection alla au cœur du jeune homme. Malgré que leurs natures fussent dissemblables et parfois opposées, il avait de l'affection pour son père. Et le voyant ainsi chagrin et préoccupé, il se reprocha d'être sans doute pour quelque chose dans sa peine et résolut de
l'alléger sur-le-chamj» autant 'qu'il dépendrait de lui. C'est pourquoi il reprit :
— Monsieur, peut-être m'est-il permis de penser que je ne suis pas étranger à vos soucis ?
Comme un geste du comte corrobora cette supposition, il poursuivit d'un ton plus assuré :
— Laissez-moi donc, sans attendre vos exhortations, vous ouvrir mon cœur. Après que, hier, vous m'eûtes remontré les avantages de l'établissement auquel vous avez songé pour moi, et que je vous eus fait connaître mes objections, je tournai et retournai dans ma tête vos raisons ainsi que vous me l'aviez ordonné. Et voici le résultat de ces méditations.
Le jeune homme se recueillit et reprit sous l'œil attentif du comte qui demeurait la -bouche entrouverte :
— Je ne dois pas vous celer qu'en dépit de ce qu'elle a de flatteur pour moi, si je n'eusse consulté que le vœu de mon âme, j'eusse préféré à l'union que vous avez envisagée la vie d'étude et de recueillement oii m'incline cette humeur mélancolique dont je m'accuse, mais qu'il n'est pas en mon pouvoir de changer. Toutefois j'ai reconnu qu'à m'obstiner dans un égoïsme inhumain je répondrais mal à vos bons soins et à ceux de ma mère. C'est pourquoi, m'étant représenté mes obligations de fils, et peut-être ce que je dois
à la lignée dont je suis issu et qui ne saurait s'éteindre par ma faute, j'ai résolu de vous obéir.
M. de Salces, qui, durant qu'il parlait, avait les yeux baissés, les releva pour jouir de la satisfaction qu'il pensait lire sur le visage paternel. Il fut étonné de n'y voir qu'une expression assez douteuse qui lui parut tenir plutôt du désappointement que de la joie. Pensant qu'il s'était mal expliqué, il reprit d'une voix claire :
— Je veux dire que je suis prêt, selon votre vœu, à prendre pour femme mademoiselle de La Verchére.
Ayant ainsi publié sa décision, le jeune homme éprouva une sorte de soulagement, sans doute à cause du contentement qu'il donnait à son père, et peut-être aussi à cause d'un je ne sais quel sentiment qui faisait qu'en dépit de ce qu'il avait dit à M. Saugeon la veille, le sacrifice lui apparaissait moins dur du moment qu'il s'agissait de sa cousine, et non d'une autre. Aussi demeura-t-il muet de surprise quand avec un hochement de tête M. de Hault-Saligny lui dit d'un ton déconfit :
— Je te sais gré, mon garçon, de ta docilité. Mais pour ce mariage, il n'y faut plus songer.
Et le châtelain tendit à son fils un papier dont M. Chevreau venait de lui donner connaissance. M. de Salces le prit et lut le billet suivant tracé
d'une bonne écriture et dont l'orthographe assez châtiée ne put échapper à son œil exercé.
« Monsieur,
» Veuillez me pardonner, si, ayant craint de vous importuner hier au soir, je confie à ces lignes le soin de vous informer que j'ai résolu de poursuivre aujourd'hui mon voyage et sollicite l'honneur avant mon départ de vous baiser la main et de vous remercier de vos bontés. Les ordres de ma marraine me défendent de rester encore quelques jours auprès de vous, comme vous m'avez fait la grâce de m'en prier, elles raisons qui m'appellent à Angoulême sont si fortes que je ne saurais y manquer.
» Mais votre grande courtoisie m'enhardit à une requête oii peut-être vous trouverez quelque indiscrétion. Mon écuyer à qui j'ai commandé de préparer ma berline a fait grand bruit de certains pillards et picoreurs qui, dit-il, infestent le pays et sont capables de mettre en péril ma bourse et mon honneur. 11 veut donc absolument que je vous demande une escorte, ou du moins qu'il puisse se mettre sous l'autorité de quelque personne qui réponde de ma sécurité. Je m'assure que ces craintes sont fort exagérées, mais j'ai dû lui promettre que je m'ouvrirais à vous. Si les pensées sublimes dont il se nourrit et l'éloigné-
ment qu'il a pour les aventures n'étaient pour mon beau cousin des excuses trop légitimes, peut-être eussé-je humblement sollicité l'honneur de sa protection. Mais j'aurais scrupule à l'exposer à des fatigues auxquelles sans doute il est peu préparé et peut-être à des dangers dont la prudence et la philosophie engagent pareillement le sage à se détourner. C'est pourquoi deux ou trois de vos piqueurs suffiront parfaitement à la sûreté de celle qui se dira éternellement votre très humble et très obéissante servante,
» marise-aldegonde de la verchère. »
Ayant achevé cette lecture, M. de Salces rendit la lettre à son père.
— Eh bien, dit le gentilhomme, qu'en pensestu?
Malgré le soulagement qu'à coup sûr M. de Salces dut ressentir de voir écarter la perspective d'un mariage si peu conforme à ses goûts, il jugea préférable de ne pas laisser éclater son allégresse : et peut-être fut-il plus aisément maintenu dans cette discrétion par l'étonnement où le jetait la résolution si inattendue de la jeune fille.
Mais M. de Hault-Saligny, qui avait peu accoutumé à se contraindre, ne mit aucun frein à son ressentiment. Et il dit en jurant et en roulant des yeux furieux :
— Mon garçon, je veux te donner mille fois raison et déclarer ici que ton père n'est qu'un pauvre fou. Mieux vaut la solitude la plus misérable que la compagnie de la meilleure des femmes. La plus accomplie n'est que mensonge et traîtrise. Morbleu ! je tenais madame d'Outrelaise pour une bonne amie, et j'ai traité sa filleule le plus tendrement du monde. Or, toutes deux m'ont joué et bafoué de telle sorte que j'en suis marri. J'avais moyenne ton mariage avec une personne qui me semblait assez bien faite, sage, et qui a du bien raisonnablement. Et voici qu'au moment de conclure, ces coquines me laissent comprendre qu'elles se sont amusées et que sans doute elles ont pris déjà leurs assurances du côté d'Angoulême. Chevreau, mon compère, enregistre ce serment : Que mon fils s'en aille au diable ou en chartreuse s'il lui plaît, je m'en moque et ne veux plus bouger ni pied ni patte pour l'accoler à une de ces créatures généralement appelées femmes, mais dont le nom véritable est feintise et fausseté.
Si éloigné qu'il fût de partager tous les sentiments de monsieur son père, M. de Salces l'assura qu'en cette circonstance il ressentait comme lui l'affront qui leur était fait. Et véritablement il était mortifié de s'être si grossièrement trompé sur le compte de mademoiselle de
La Verchère ; et tout philosophe qu'il fût, il avait de la jeunesse et de l'orgueil ; son amour-propre s'irritait de voir avec quelle indifférence et même avec quelle ironie il semblait qu'elle traitât sa personne. C'est ce qui sans doute lui suggéra sa réponse quand M. de Hault-Saiigny reprit après avoir soufflé :
— Pasques-Dieu, je n'ai plus d'autre désir que de voir cette pécore au delà de mes murs. Voyons, Chevreau, qui lui donnerons-nous pour escorte?
— Monsieur, dit avec vivacité le jeune homme, souffrez que je revendique pour moi cet honneur. Evitons que mademoiselle de La Verchère puisse soupçonner que son départ nous contrarie en quelque chose. Il n'est meilleure manière de lui prouver combien ce mariage nous est indifférent que de la conduire tout bonnement jusqu'aux lieux oiî sans doute elle doit en contracter un autre. Ainsi pcrdra-t-elle tout moyen de faire croire qu'elle s'est jouée de nous. Et j'avoue que pour ma part j'ai quelque désir de lui démontrer que la philosophie ne me rend point incapable de remplir les devoirs d'un homme de ma condition et de lui servir d'escorte jusqu'au moment où je la remettrai entre les mains de madame de Porchefontaine.
Le gentilhomme regarda son fils avec attendrissement et lui ouvrit les bras :
— Viens ça que je t'embrasse. Par les cornes de Satan, ces damnées singesses ont trouvé à qui parler. Dommage que tu n'aies pas fait ton métier de cajoler les femmes. Tu les aurais proprement roulées dans le sucre et la farine avant de les frire. Chevreau, mon ami, il te faut aiguiser ta meilleure plume et me faire une belle lettre que je signerai pour ma commère d'Outrelaise. Tonnerre du ciel, si je suis un vieux loup, j'ai pour fils un renard. Foin du chagrin : Stercus diaboli, comme disent les cuistres. Ce n'est pas encore aujourd'hui que le cotillon nous chantera pouille.
Par un de ces virements subits qui lui étaient familiers, le vieux guerrier recouvra toute sa bonne humeur, et comme on lui annonçait que mademoiselle de La Verchère était là qui sollicitait l'honneur de le saluer, il commanda d'une voix tonnante qu'on la fît entrer. Lorsqu'elle apparut au côté de madame de Hault-Saligny vêtue en bergère, il cria d'un ton oii il n'y avait nul ressentiment, mais seulement une gronderie amicale et quasi paternelle :
— Venez ça, mademoiselle, qu'on vous dise vos vérités. Pasques-Dieu, ceux-là ont raison qui prétendent qu'une femme est plus instable que le nuage qui voltige sur l'aile de la brise. Voilà quatre jours à peine que vous avez touché barre en cette
demeure, et déjà le temps vous presse et vous voulez nous dire adieu ! Croyez bien que si je n'écoutais que mon inclination, je vous ferais enfermer dans ma tour avec de bons verrous, et nous saurions vous garder prisonnière. Mais je neveux point entrer en guerre avec mon amie madame d'Outrelaise, ni avec ces galants d'Angoulème qui viendraient bientôt m'assiéger. Profitez donc de ma faiblesse et prenez votre vol à tire d'aile avant que mon humeur change.
MademoiselledeLa Verchèrequi, ayant éprouvé la brusquerie du vieux gentilhomme, s'attendait à un autre accueil, le remercia très civilement et l'assura derechef qu'elle n'oublierait jamais ses bontés. Puis elle ajouta d'un air d'indifférence :
— Pour ce qui est de cette escorte, dont mon bon Saint-Félix m'a obligée de vous toucher un mot, veuillez croire que je n'y attache nulle importance...
Mais M. de Salces l'interrompit d'un ton décidé :
— Ma cousine, dit-il, je serais tenté de vous quereller, d'avoir pu penser que les livres et l'étude me feraient oublier ce que l'honneur et la parenté commandent à un gentilhomme. Mais je n'entends vous punir de cet affront qu'en vous infligeant l'ennui de ma compagnie jusqu'au moment oii, étant auprès de madame de Porche-
fontaine, vous vous trouverez à l'abri non seulement des dangers qu'à coup sûr s'exagère la timidité de votre écuyer, mais de certains risques et inconvénients auxquels est exposée une belle qui court seule les routes de France à la merci des fantaisies de son inexpérience et de la fortune.
Il y avait dans ce langage un mélange assez marqué de dignité, de bonne grâce et d'impertinence, qui plongea M. de Hault-Saligny dans une telle jubilation qu'il avala sa salive de travers et faillit s'étouffer de toux.
Quels que fussent ses sentiments secrets, mademoiselle de La Verchère n'en laissa rien paraître. Elle tendit la main à son cousin et lui dit avec un visage riant :
— Pardonnez-moi, monsieur, si mon orgueil n'allait pas jusqu'à me poser en rivale à la philosophie. Veuillez croire que j'apprécie à sa valeur le sacrifice que vous faites en m'accompagnant et que je n'épargnerai rien pour que vous retiriez de ce voyage quelque chose de plus que l'ennui que vous en attendez.
C'est ici que madame de Hault-Saligny, qui depuis qu'elle était entrée semblait suivre l'entretien avec quelque surprise, se mit à dodeliner de la tête et à cligner de l'œil d'une manière si extraordinaire que son époux en fut irrité et s'écria :
— De grâce, madame, laissez vos grimaces, et
voyez à vous acquitter de vos devoirs en vous assurant que mademoiselle de La Verchère a tout ce qu'il faut pour reprendre son voyage.
Madame de Hault-Saligny ne se formalisa point de ce que cette apostrophe avait peut-être d'un peu rude. Mais tandis que son seigneur se rembûchait parmi les grimoires de M. Chevreau, et que son fils allait commander son équipage, elle sortit de la salle avec la jeune fille. Et quand elle eut franchi la porte, devant qu'elle montât l'escalier qui menait aux chambres, elle la saisit par le bras, l'embrassa deux ou trois fois, et lui dit d'une voix mourante :
— Marise, Marise, souffrez que l'excès de mon ravissement s'enhardisse à ces attouchements qui Qe sont que de faibles marques de ma tendresse. Plaignez la stupidité de Dorinice qui, hébétée dans ce coin de province, a pu tout d'abord s'étonner et ne pas deviner toute la finesse de votre stratagème. J'ad^iire combien si jeune vous connaissez le cœur de l'homme et ses détours. Oui, tout amant, fût-il Céladon, n'est digne du suprême bonheur que quand sa flamme a connu le creuset de l'épreuve. Dût-il lui en coûter des pleurs à elle-même, Astrée ne croira pas payer trop cher de quelques souff'rances la certitude qu'elle est aimée comme elle en est digne. Allez, belle Marise, allez ! Que les auberges oiî vous
fi«i LA FOLLE AVENTURE.
prendrez gîte marquent pour vous les étapes du voyage délicieux dont votre délicatesse veut encore déguiser le terme. Le prix est assez glorieux, le trésor promis au vainqueur assez incomparable, pour que ma tendresse de mère vous pardonne les larmes qui peut-être seront la rançon d'une si belle conquête. Marise, mes pas ne vous accompagneront point sur ces routes qui pour vous seront celles de Cythère. Mais soyez assurée que, pareil à une horloge remontée par la main même de l'Amour, le cœur de Dorinice battra les secondes de votre passion et en suivra les phases une à une.
En vain mademoiselle de La Verchère avait tenté à plusieurs reprises d'arrêter ce flux d'extravagances. La douce folie de la pauvre dame ne se laissait détourner par aucune interruption. La jeune fille prit donc le parti de la laisser dire, et se contenta de répondre quand elle eut terminé :
— Rien ne peut échapjier à la pénétration de votre jugement. Il est exact que j'entends soumettre votre précieux fils à certaines épreuves dont je m'assure qu'il retirera un profit durable et salutaire. Mais souffrez néanmoins que j'aille ranger mes bardes.
La berline roulait sur la grand'route. Rencognée dans un angle, mademoiselle de La Vcrchère regardait, sous la pluie fine et drue, les friches, les landes et les taillis se succéder des deux côtés de la route monotone, et, visiblement absorbée dans d'autres pensées, elle écoutait distraitement les doléances de madame Lecoulteux.
Assez sensible au confortable et aux douceurs de la bonne chère, cette dame avait accueilli sans déplaisir l'espoir de demeurer quelques jours au château de Hault-Saligny. Même ayant remarqué que M. Chevreau était célibataire et aussi qu'il ne semblait pas — du moins à ce qu'elle croyait — entièrement indifférent à ses charmes, elle n'avait pu méconnaître que peut-être entre M. de Hault-Saligny, goutteux et infirme, et madame son épouse, lunatique et folle, il y aurait une place à prendre pour une gouvernante
qui, ayant soin de leurs intérêts, n'oublierait pas les siens.
Aussi avait-elle été saisie d'un vif mécontentement quand elle avait reçu de mademoiselle de La Verchère l'ordre de refermer les coffres ; et elle ne s'était point contenue au point de ne le manifester avec quelque aigreur. Mais sa jeune maitresse, qui, à l'ordinaire, était très accommodante, l'avait fort mal reçue et secouée de telle manière qu'elle avait dû sur-le-champ fermer le bec.
Toutefois sa rancœur ne s'était pas dissipée aussi vite, et depuis quarante-huit heures qu'on était sur les chemins, elle ne négligeait aucune occasion de la faire paraître, se contentant de gémissements, soupirs et plaintes étouffées, quand il lui semblait que la patience de mademoiselle de La Verchère n'en souffrirait pas davantage, mais se laissant aller à des imprécations plus distinctes et même aux grandes lamentations dès que les circonstances le permettaient.
Il faut d'ailleurs confesser que les cahots de la route, la poussière, le soleil, la pluie, la mauvaise chère, la saleté des auberges et la dureté des lits lui donnaient d'assez bons prétextes. C'était sur ces derniers points principalement qu'elle ne ménageait pas ses censures. Car, en y insistant, non seulement elle épanchait sa bile,
mais elle avait la satisfaction de jeter du blâme sur son rival, M. de Saint-Félix.
En effet, Saint-Félix, accompagné d'un valet, avait reçu mission de devancer la berline d'une étape dans le voyage, à la fois pour s'assurer que les routes étaient sûres et pour préparer les gîtes. Au milieu de son mécontentement, madame Lecoulteux avait éprouvé quelque allégement de cette circonstance. Déchu du rôle de chevalier servant à celui de fourrier, Saint-Félix avait laissé éclater bruyamment son désappointement et ce n'était que sur l'ordre impérieux de sa maîtresse qu'il s'était résigné à lui obéir.
Toutefois madame Lecoulteux ne tenait pas cette humiliation pour suffisante, et elle n'épargnait aucune occasion de dauber sur l'absent. Précisément l'hôtellerie où l'on avait passé la dernière nuit, dans une chambre dont les carreaux étaient cassés et qui puait le moisi, fournissait à son acrimonie un thème inépuisable. Mais comme mademoiselle de La Verchère semblait fort peu émue de ses jérémiades, la duègne poursuivit avec une aigreur croissante :
— Il faut cependant nous estimer heureuses auprès de ce qui advint à MM. de Salces et Saugeon. Je ne puis concevoir comment en ce pouiller il ne s'est trouvé pour eux d'autre logis qu'une étable à pourceaux où ils ont dormi à
côté du fumier et d'où ce matin ils se sont levés tout courbatus et les habits couverts de paille.
Tirée de sa songerie, mademoiselle de La Verchère ne parut point disposée à s'attendrir. Au contraire elle dit gaiement :
— Hé quoi, madame Lecoulteux, étaient-ils vraiment tels que vous dites ?
Mécontente de cette insouciance, madame Lecoulteux riposta d'un ton encore plus acide :
— Veuillez les interroger si vous ne m'en croyez. Mais jugez vous-même s'il n'est pas pitoyable de voir ainsi cheminer sur les routes de France le fils d'une des meilleures maisons de ce pays, accompagné d'un homme qui à coup sûr n'est pas né et n'a pas un grand usage du monde, mais dont l'âge a passé la jeunesse et dont on dit que le savoir a quelque chose d'extraordinaire.
Mademoiselle de La Verchère se pencha à la portière du carrosse et sous le ciel couleur de poix et la pluie qui, le vent s'étant levé, tombait mainteçant par rafales, elle aperçut deux silhouettes qui étaient bien capables d'exciter la compassion.
Enveloppé dans une grande cape de drap noir, son feutre trempé battant de Taile et la plume défrisée pendante, M. de Salces, maigre, pâle et crotté, semblait de la plus mauvaise humeur du monde. De temps en temps, il se
retournait, regardait l'horizon, secouait la tête, et l'on devinait qu'il murmurait à mi-voix des imprécations, cependant qu'il corrigeait impatiemment de l'éperon son genêt qui venait de marquer un écart au lever d'un corbeau ou au passage d'une mare.
Mais, immobile, muet et figé sur le dos de sa bête, M. Saugeon figurait exactement une statue de la résignation ; son bidet, trottinant tête basse et oreilles couchées, était à l'unisson. Et l'un sur l'autre, ruisselants comme un fleuve, formaient quelque chose de très triste.
Toutefois ce spectacle, qui touchait si fort la sensibilité de madame Lecoulteux, ne parut pas engendrer la même impression dans l'esprit de mademoiselle de La Verchôre. Car, l'ayant considéré un moment à travers la glace baissée sans qu'aucune commisération se marquât sur son visage, elle se rejeta soudain dans le fond de la voiture et, à la grande confusion de sa suivante, fut prise d'un rire inextinguible comme si cette apparition désolante eût éveillé en elle les idées les plus agréables.
Cependant, une côte assez forte obligea les chevaux de la berline à ralentir. Ceux des cavaliers firent de même. La pluie s'atténuait. Délivré pour quelques instants du souci rongeur de garder son équilibre, à quoi toutes les facultés de son être se
tendaient dès que l'allure allait au delà de l'amble, M. Saugeon poussa un soupir de soulagement, ôta son chapeau qu'il égoutta et se redressa pour étirer son échine rompue. Car, ramassé en boule sur lui-même, il n'appliquait pas avec une entière rigueur les conseils que les Grecs et les Romains nous ont laissés sur l'équitation ; et moins que d'un bas-relief de Phidias, il donnait l'idée d'un singe juché sur le dos d'un chien ou d'un de ces mannequins que les villageois s'amusent, aux jours de fête, à ficeler sur un cochon. Ayant toisé son précepteur de la tête aux pieds, M. de Salces fut touché de son aspect, et le voyant se soulever sur ses étriers avec une légère grimace, il conçut que peut-être ce qui s'en apercevait n'était pas ce qu'il y avait en lui de plus douloureux. C'est pourquoi il l'entreprit d'un ton amical :
— Monsieur Saugeon, de grâce, dites-moi quelque injure.
Et comme M. Saugeon le regardait d'un air un peu étonné d'être requis d'une action si peu conforme à son caractère, il reprit en fouaillant sa bête qui encensait :
— Je ne saurais me représenter sans un remords effroyable que c'est par faiblesse pour mon caprice que vous avez accepté de m'accompagner, et endurez l'inclémence des cieux et des aubergistes,
au lieu de goûter douillettement dans votre cabinet le commerce de quelques bons poètes latins ou de ceux de nos écrivains qui sont le moins indignes de leur être comparés.
Mais I\l. Saugeon opposa à son jeune maître un front limpide et riant et lui répondit avec une chaleur inaccoutumée :
— Monsieur, soyez assuré que je bénis à chaque moment...
Il fut interrompu par un coup de vent qui sou leva son manteau et le lui rabattit brusquement par-dessus le visage, en sorte qu'il cessa d'y voir clair. Du coup, il lâcha les rênes, et son bidet ayant fait un mouvement, il s'en fallut de peu qu'il n'allât s'allonger dans la boue qui couvrait toute la chaussée. Heureusement la bête pacifique, ne se sentant plus dirigée, eut la bonne idée de s'arrêter. Non sans effort, M. Saugeon parvint à se débarrasser de l'étoffe qui l'encapuchonnait et à retrouver ses rênes et ses étriers, qu'il sut rechausser, en s'y essayant à trois ou quatre fois. Reprenant alors son développement, sans paraître s'apercevoir qu'il eût été interrompu, il poursuivit :
— Je bénis à chaque instant la bonté que vous avez eue de m'offrir d'être votre compagnon. Car puisque le terme de notre voyage est Angoulême, j'aurai la grande joie d'y saluer mon bon ami
monsieur Pilodeau, que je n'ai point revu depuis le temps que nous étudiions ensemble en Sorbonne. Il possède un manuscrit inestimable d'Apulée, où nous avons une contestation ; et je serai très curieux également d'examiner une véritable momie qu'un pèlerin lui a rapportée d'Egypte. Par ailleurs, vous n'ignorez point qu'il est salutaire à l'homme d'étude de s'accorder de temps en temps un peu de relâche et de se rapprocher de cette vie animale dont nous nous sommes si singulièrement éloignés. Je confesse, dut-on me taxer d'orgueil, que j'éprouve de la satisfaction à m'apercevoir que je suis capable encore de tirer quelque exercice de mon corps, et que j'ai gardé des traces de ces qualités qui furent le propre des races héroïques d'autrefois et particulièrement des Gaulois, nos ancêtres. Peutêtre des hommes plus jeunes et mieux exercés n'eussent pas su réduire comme j'ai su faire ce coursier qui est plus rétif qu'il ne semble et sur lequel on m'a vu garder mes positions.
Et M. Saugeon qui, s'il était en quelque chose accessible à l'ordinaire vanité de l'homme, la concentrait sur son talent de cavalier, eut un regard assez satisfait sur sa haridelle et ses bottes crottées.
Quoi qu'il fût de médiocre humeur, M. de Salces ne put réprimer un sourire, et il s'écria d'un ton de bonne humeur :
— Monsieur Saugeon, il est dommage que quelques opinions un peu hérétiques que vous avez détournent peut-être notre sainte mère l'Église de vous ranger parmi les bienheureux. Assurément votre aménité et votre indulgence vous rendraient, selon les vues humaines, bien digne d'y figurer. Mais, à quelque point que rexercice de ces vertus soit louable, laissez-moi espérer que notre prochain gîte les mettra à moins dure épreuve que les précédents. Car on dirait qu'une fatalité malfaisante nous fait précisément descendre dans les auberges où le voyageur a moins de chance de manger un morceau passable que d'être lui-même dévoré par la vermine.
— Je dois confesser, dit M. Saugeon, que je ne vis oncques punaises si grosses ni si fortes que celles qui m'assaillirent l'autre nuit. Elles eussent certainement fourni à un physicien des observations profitables. Ayant dû, par suite du combat que je leur livrai, renoncer à dormir, je voulus par vengeance et pour m'exercer les maudire en une épigramme latine, que peut-être vous ne jugerez pas trop mauvaise. En voici le début..-
Mais au moment où M. Saugeon allait dévoiler les trésors de sa muse, la berline, qui avait atteint le haut de la côte, reprit le trot. Sans avoir besoin d'y être excités, le genêt et le bidet suivirent. M. Saugeon remit à un autre mo-
ment sa latinité et de poète dut se refaire centaure. Mais en même temps le ciel commença de noircir affreusement et d'un nuage couleur de poix jaillit soudain un torrent de grêlons gros comme des noisettes que le vent jetait si violemment à la figure des cavaliers qu'ils purent se faire une idée assez exacte du supplice de la lapidation.
Cependant, à la tombée de la nuit, quelques mauvaises masures apparurent de droite et de gauche et annoncèrent le voisinage du hameau de Saint-Julien oïi était l'étape. Bientôt elles se resserrèrent et la berline s'arrêta devant une hôtellerie d'assez bonne apparence où se balançait un coq en fer blanc et qui s'intitulait : « Au Chapon fin. »
Sur le pas de la porte, l'hôtesse, une maritorne amplement pourvue de barbe, et deux salissons de quinze ans s'avancèrent à la rencontre des voyageurs et se confondirent en révérences. Et M. de Salces qui, étant descendu de cheval, donnait la main à mademoiselle de La Verchère, fut introduit avec elle — madame Lecoulteux et M. Saugeon venant à leur suite — dans une salle assez vaste qui sentait le vin, le fromage, l'ail et les vêtements mouillés, et où cinq ou six hommes qui avaient l'air de paysans et de rouliers se chauffaient devant la cheminée.
L'aspect de ce lieu était assez peu engageant. Toutefois M. de Salces ayant demandé s'ils trouveraient de quoi manger et dormir, il lui fut répondu qu'ils n'avaient qu'à commander et qu'à dix lieues à la ronde il n'eût pu mieux s'adresser, ce qui le rasséréna. Mais il dut comprendre qu'il s'était trop pressé quand l'hôtesse, ayant été requise de leur donner un gîte, lui avoua que dans ce moment elle n'avait qu'une chambre avec un cabinet qui conviendrait parfaitement aux deux dames. Peut-être, ajouta-t-elle, que le noble jeune homme et le seigneur qui lui servait d'écuyer (ainsi qualifia-t-elle M. Saugeon qui rougit de plaisir) ne se trouveraient pas trop mal dans cette salle où quelquefois une vingtaine de personnes avaient dormi à leur aise et où ce soir, par bonne fortune, il n'y en aurait que douze ou quatorze au plus.
Quant au manger, s'ils étaient arrivés le matin, on leur aurait servi la plus belle volaille et la mieux engraissée. Par malheur, une compagnie avait tout mangé au dîner, jusqu'aux os. A peine s'il y aurait un petit poulet pour mademoiselle. Mais il restait un peu de soupe et un plat de choux et de topinambours, où le fenouil, le lard et l'oignon n'étaient pas épargnés. Dieu merci. Car on savait ici traiter le monde.
Quand il ouït ce discours, M. de Salces envi-
sagea l'hôtesse d'un œil si féroce qu'elle eut peur et fit un pas en arrière. Et malgré le mépris où il tenait les plaisirs de la table et du lit, peutêtre qu'il l'aurait arrangée de la bonne manière, si mademoiselle de La Verchère n'eût dit la première d'un air satisfait :
— Voilà précisément ce qu'il nous faut. Vous m'excuserez, mon cousin, si un peu de fatigue m'engage à gagner ma chambre et si je ne partage point votre souper. La compagnie de ces braves gens vous divertira et je suis sûre que leur entretien vous donnera matière à quelques réflexions dont vous me régalerez demain. Aussi, quoique j'aie un peu de honte de vous avoir accepté pour cavalier, je veux me consoler en pensant que ce voyage enrichira votre philosophie d'une foule d'observations qui ne manqueront pas d'être profitables à l'humanité.
Il y avait dans ce discours et dans la manière dont il était prononcé quelque chose qui fit croire à M. de Salces que, peut-être, la demoiselle se moquait de lui. Et dans la disposition où il était, il éprouva quelque envie de la quereller. Mais sa timidité d'un côté, et son orgueil de l'autre le retinrent. Bien que philosophe, M. de Salces était jeune, et tout indifférente que lui fût sa cousine, il ne voulait pour rien au monde lui donner à rire. Or, il démêlait fort bien
que mademoiselle de La Verchôre le tenait en quelque dédain, parce qu'il était plus délicat que les hobereaux de campagne qu'elle avait vus, et que sans doute, elle ne serait pas fâchée de trouver en lui quelque chose d'efféminé; ce qu'il était bien résolu de ne pas permettre. Aussi dit-il d'un ton de bonne humeur, où il y avait un peu de moquerie :
— Soyez assurée, mademoiselle, que monsieur Saugeon et moi-même saurons rendre grâce à monsieur de Saint-Félix du bonheur avec lequel il s'est acquitté de sa tâche.
Mademoiselle de La Verchère eut un clin d'œil rapide et reprit de meilleure grâce :
— Ne gardez pas rigueur à mon bon Saint-Félix. Pour me servir, il a fait un sacrifice plus grand peut-être qu'il ne vous paraît, en renonçant à galoper à ma portière. Car il nourrit à mon endroit une tendresse déraisonnable, et j'avoue que pour me priver de sa présence et lui donner ce chagrin, il a fallu toute la confiance que vous m'inspirez et dont je m'assure que vous êtes digne.
Il y avait tant de douceur dans la manière dont mademoiselle de La Verchère prononça ces paroles, elle toisait M. de Salces d'un air si particulier, son visage rose et sa taille d'amazone se dégageaient si galamment dans ce cadre misérable que le jeune homme, tout transi et affamé
qu'il fût, se sentit un peu rasséréné, et comprit qu'il serait de la dernière médiocrité de persister dans sa mauvaise humeur. Il répondit donc gaiement en s'inclinant :
— Ma cousine, soyez assurée que je veux mériter tout l'honneur que vous me faites de m'accorder votre confiance et que la reconnaissance que j'ai à monsieur de Saint-Félix de m'avoir abandonné son poste ne sera pas abolie par la mauvaise fortune singulière qui le poursuit pour le choix de notre coucher.
Mademoiselle de La Verchère témoigna sa satisfaction à son cousin en lui donnant sa main à baiser, et elle se retira, suivie de madame Lecoulteux. M. de Salces, ayant pris congé d'elle, alla s'assurer si bêtes et gens avaient ce qu'il fallait et ensuite, étant rentré, s'approcha du feu avec M. Saugeon et demanda poliment qu'on leur fît place afin qu'ils pussent se sécher.
Deux ou trois de ceux qui étaient assis vouluent bien s'écarter en maugréant, mais une espèce de grand dégingandé qui avait la mine d'un spadassin ou d'un matamore, et dont la moitié de la figure disparaissait sous un emplâtre, se mit à retrousser sa moustache d'un air avantageux en disant :
— Par ma foi, monsieur, j'ai toujours vu que dans une auberge, les plus tôt arrivés étaient les
mieux servis et logés. Aux tard venus les os et les mauvaises places.
Quelque, autre que M. de Salces eût sur-lechamp fait rentrer ces paroles dans la gorge au maraud, d'autant qu'elles étaient prononcées d'un accent qui en marquait l'insolence. Mais le jeune philosophe se piquait d'en user plus modérément avec les gens à mesure qu'ils étaient moins bien traités de la fortune. Aussi, bien qu'il sentît la colère lui monter aux joues, il répondit d'un ton assez calme :
— Monsieur, je ne puis croire que vous ayez l'intention de refuser à deux voyageurs le moyen de sécher leurs vêtements. Et je persiste à requérir de votre courtoisie ce que ma naissance et mon bon droit m'obligeraient, si vous vous obstiniez, à exiger de votre brutalité.
Gomme si l'extrême patience du vicomte n'avait d'autre effet que d'irriter sa brousserie, l'homme à l'emplâtre se mit à ricaner. Et contrefaisant la voix de M. de Salces qui était plus aiguë que la sienne, d'une manière à la fois si exacte et si comique qu'un fou rire en courut parmi l'assistance, il lui déclara tout de go :
— Ma foi, monsieur, quand je n'aurai plus envie de me chauffer, je saurai bien m'en aller. Mais jusque-là, j'entends que cette honorable société et moi-même n'éprouvions nulle incommo-
dite par le fait de votre arrivée. Au surplus, si vous avez froid, que n'allez-vous retrouver vos donzelles?
Et il caressa d'un geste goguenard le pommeau de sa longue rapière aux applaudissements des rustres qui prenaient un plaisir extrême à voir molester un gentilhomme. Quelque aversion qu'eût M. de Salces pour les querelles, et quoiqu'une salle d'auberge lui parût un piètre champ d'honneur, il était impossible de se dérober à un défi si outrageux. Défaisant en hâte son manteau, il s'élança donc sur le bravache en criant :
— Maroufle, je t'apprendrai à vivre !
Et il voulut le saisir par l'épaule pour le secouer. Mais l'autre, bien que surpris, ne se laissa pas faire, et lui passant lestement la jambe, l'envoya rouler sur un des manants dont le siège se rompit et qui tomba par terre en hurlant au meurtre. M. Saugeon, qui essaya de venir au secours de son maître, reçut sur le nez un maître coup de poing qui lui fit voir les astres. Et le matamore, prenant une pose de défi, se mit à déclamer avec une emphase comique :
Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans,
Et tout ce que ce bouge a nourri de croquants...!
Mais déjà M. de Salces s'était relevé, dégai-
nait et fondait sur lui, ivre de colère. Comme s'il narguait, l'autre, au lieu de l'imiter, empoignait une chaise et se mettait à reculer tout autour de la table en s'en servant comme d'un bouclier, tout en excitant son adversaire par cent brocards :
— Palsambleu, monsieur, ne froncez pas ainsi votre museau... Il faut savoir être beau joueur... Là, là, ne vous fatiguez point. Hé ! morguienne, est-ce une épée que vous avez à la main ou bien un cierge?... Allez... Mais allez donc! N'ayez pas peur... Vous ne me ferez pas de mal. Ferme! poussez un peu... Ou si c'est que vous craignez de suer?
Exaspéré par ces sarcasmes, M. de Salces redoublait d'efforts et parvint à serrer d'assez près son adversaire. Mais tout à coup celui-ci lui lança aux jambes la chaise dont il usait pour parer les estocades, ce qui lit trébucher le jeune homme. Au moment qu'il se relevait prêt à en finir, il fut soudain aveuglé par son propre manteau dont l'autre venait de l'encapuchonner, comme font les Espagnols au taureau, dans leurs jeux de cirque. Et avant qu'il eût pu s'en débarrasser, il se sentit saisi par deux grands bras, enlevé de terre et entraîné tout autour de la table dans une espèce de danse folle et vertigineuse dont le dénouement fut une chute assez rude dans un coin, sur le carreau.
Embarrassé parmi les plis de l'étoffe, il lui fallut une minute pour recouvrer l'usage de ses yeux et de ses membres. Quand il fut délivré, avec l'aide de M. Saugeon, il promena autour de lui un regard altéré de vengeance : le bravache avait disparu. Une fenêtre ouverte disait assez sa hâte à se dérober à un juste châtiment par une fuite ignominieuse.
Quelques secondes, le jeune homme, hors ]de lui, resta immobile, roulant des yeux furieux et hésitant s'il allait le poursuivre ou s'en prendre à un autre. Mais déjà le plus âgé des spectateurs du combat, qui avait la mine d'un petit courtaud, se levait très poliment et l'invitait à s'approcher du feu en lui disant :
— Monsieur, cet aigrefin a suffisamment démontré sa couardise. La pluie et la tempête seront pour lui un châtiment plus convenable que l'épée d'un gentilhomme.
Ce dénouement pacifique convenait peu au vicomte, qui, oublieux de sa froideur ordinaire, avait soif de laver dans le sang l'injure qu'il avait reçue. Toutefois il dut se représenter qu'il perdrait son temps à poursuivre au hasard dans la nuit un coquin qui avait de longues jambes et quelques minutes d'avance. Au surplus, son honneur était sauf, puisque, en définitive, il restait maître du terrain. M. de Salces se décida donc
à suivre l'exemple de M. Saugeon qui, essuyant avec son mouchoir son nez assez abîmé, se chauffait les jambes devant la cheminée, et il alla s'asseoir à son côté sans mot dire.
Cependant, autour de lui, les manants lui faisaient leurs compliments rustiques ; car, ayant montré qu'il savait tirer l'épée, il retrouvait chez eux l'honnêteté dont ils avaient pensé pouvoir se défaire impunément tant qu'il n'avait usé que de douceur et de politesse.
Mais leur voisinage était si peu flatteur, l'odeur qui s'exhalait de leurs haillons était si dégoûtante, leurs crachats encadraient si horriblement le foyer et son appétit était si grand que le voyageur n'attendit pas d'être sec à moitié pour se mettre h table.
Malheureusement, il dut renoncer à goûter le potage qu'apporta la fille : car ce n'était qu'une eau troublée toute froide, oii nageaient quelques épluchures et deux ou trois morceaux de beurre rance. Le lard, au contraire, le réchauffa, par la vigueur qu'il fallut déployer pour le découper et mâcher, au point qu'il crut y laisser quelque chose de ses molaires. Les choux eussent été parfaits s'ils n'eussent senti la vidange et craqué sous la dent. Mais il fut aisé d'en corriger le goût en y ajoutant une pointe de ce que l'hôtesse qua-
lifiait de vin et qui était véritablement un vinaigre capable de tirer des larmes de l'œil le plus desséché. Au surplus, il y avait du pain qui n'était rassis que de huit jours et un fromage assez ancien pour que les souris n'en voulussent plus. M. de Salces fut moins difficile qu'elles et joua du couteau et de la fourchette jusqu'à ce qu'il eut l'estomac plein, d'ailleurs distrait par les propos de M. de Saugeon qui accommodait chaque plat de citations d'Horace et de Juvénal fort propres à remplacer la sauce.
Ayant ainsi soupe, le vicomte éprouva le besoin de dormir. Il fut quelque temps à hésiter comment il s'y livrerait. Les rustres s'étaient allongés sur le carreau devant le feu et y ronflaient à poings fermés. Toutefois le sol était si couvert d'ordures que le jeune homme ne se sentit pas le courage de les imiter. Après avoir bien cherché, il avisa un banc assez étroit et s'y coucha enveloppé dans son manteau. Mais il y était à peine qu'il dut se relever en jurant malgré sa philosophie. Car le vent et la pluie lui fouettaient aux oreilles à travers un carreau cassé.
De guerre lasse, M. Saugeon et lui finirent par disposer un peu de paille fraîche dans un coin et y étendirent leurs membres rompus. Et telle était leur lassitude que malgré la musique des dormeurs, les hurlements de la tempête et la
dureté de la couche, ils ne furent pas longs à oublier leurs maux.
Cependant, mademoiselle de La Verchère avait gagné une chambre qui, sans être du dernier raffinement, offrait pourtant un contraste singulier avec la salle où se morfondait son chevalier ; et tandis que madame Lecoulteux disposait ce qu'il fallait pour le coucher, elle prenait un cahier de papier blanc et une écritoire et s'asseyait devant une table éclairée de deux chandelles. Peut-être n'est-il pas inutile pour l'intelligence des pages qui suivront qu'usant d'un privilège permis aux conteurs, nous reproduisions ici la substance de ce qu'elle écrivit.
« Il faut que je rende justice ici à mon bon Saint-Félix. On ne saurait mieux comprendre mes ordres et mieux me servir. Assurément le vent et la pluie l'ont assisté, et aussi la rusticité et la grossièreté de ce pays. Mais il faut confesser qu'il a sa bonne part dans l'agrément que M. de Salces retirera de ce voyage. J'ai pensé mourir de plaisir tout à l'heure en visant sa mine déconfite devant le gîte et le souper qui lui étaient réservés. Pour ce bel efféminé, la compagnie de ces ivrognes dans cette salle puante était une invention merveilleuse. Jusqu'ici, son orgueil se
défend et le force à faire bonne contenance et à déguiser sa colère et son dégoût. Je veux que bientôt il soit obligé de confesser lui-même son manque de cœur. Saint-Félix, tu n'en es encore qu'à ton début. Il est heureux. Mais je n'entends pas te tenir quitte à si bon compte. Il y a autre chose à ménager que le manger et le dormir. Notre Amadis doit connaître, n'est-il pas vrai, des émotions plus fortes. Je me fie à ton génie pour mettre son courage à de plus rudes épreuves... »
C'est ici que mademoiselle de La Verchère fut interrompue par le bruit de la rixe qui avait éclaté dans la salle basse. Madame Lecoulteux épouvantée se lamentait et invoquait tous les saints. Mais la jeune fille appela l'hôtesse et, tandis que la suivante se cachait la tête dans l'oreiller et se bouchait les oreilles, elle se fit rendre par elle un compte exact des événements et l'en récompensa en lui donnant un écu d'argent que l'autre reçut avec une belle révérence. Puis, se rasseyant à sa table à écrire, elle poursuivit :
« Se peut-il quej'aie été privée de la joie de voir mon paladin aux prises avec cet admirable Saint- Félix devant une assemblée de rouliers et de paysans ! Il ne faut rien moins que la perspec-
LA FOLLE AVEMURE. 169
tive de nos prochaines aventures pour me consoler d'avoir manqué un tel spectacle.
» Mais je ne veux pas oublier que, tandis que Sainl-Félix tient son rôle, j'ai aussi à jouer le mien. J'avoue que j'ai quelque peine à me prêter à une feinte qui contredit à ma franchise et que j'éprouve de la répugnance à ménager un homme pour qui je ne puis concevoir que du mépris et de l'aversion. Mais mon triomphe ne sera complet que si j'ai à mes pieds M. de Salces berné, moqué, éreinté et amoureux. Un tel objet doit me donner la force de vaincre mes sentiments et faire de ce voyage l'une des choses les plus divertissantes qui soient au monde. »
Les chandelles s'éteignaient. Tout était silencieux dans la maison, sauf les bâillements de madame Lecoulteux. Ayant rangé son cahier, mademoiselle de La Yerchère se remit aux mains de sa suivante et fut bientôt au lit où, après avoir quelque temps tourné et retourné ses projets, elle aussi connut la douceur du sommeil.
iO
La perspicacité de nos lecteurs leur a sans doute fait déjà démêler suffisamment de quelle manière mademoiselle de La Verchère entendait se venger de l'affront qu'elle avait souffert de la part de M. de Salces, et dont elle était d'autant plus touchée que tout d'abord elle avait été portée pour lui à quelque bienveillance et qu'elle pensait qu'il était coupable envers elle d'une espèce de trahison.
D'un côté, elle avait chargé Saint-Félix d'imaginer les péripéties les plus propres à rebuter le jeune homme et à le mettre en posture fâcheuse ou ridicule : elle pouvait se fier sur ce point à l'ancien comédien dont l'esprit inventif n'épargnerait rien pour molester le téméraire qui avait suscité sa haine jalouse.
Mais en second lieu, parce que M. de Salces avait affecté de la dédaigner — et ce souvenir
lui était encore plus cuisant de ce qu'elle n'était pas seule à avoir ouï ses paroles outrageantes — elle entendait le dédaigner à son tour. En d'autres termes, confiante dans ses charmes, dans sa coquetterie, dans la familiarité qu'un voyage met entre des compagnons de route, elle voulait que M. de Salces devînt amoureux d'elle afin qu'elle eût la satisfaction de le rebuter et de lui rendre mépris pour mépris.
Il n'est pas hors de propos de se rappeler d'autre part que M. de Salces pensait avoir pareillement à se plaindre de sa cousine : ignorant qu'elle avait surpris son entretien avec M. Saugeon, il croyait que c'était par un caprice de fille despotique qu'elle avait rejeté une union à laquelle lui-même s'était peut-être résigné avec moins de peine qu'il n'en avait manifesté à son précepteur. En sorte que, résolu à lui faire bon visage afin qu'elle ne pût soupçonner que ce refus lui causait du chagrin, il nourrissait pour elle des sentiments secrets qui ne différaient pas extrêmement de ceux qu'elle-même lui avait voués.
C'est ainsi que ce voyage, qui se déroulait à travers les campagnes de France parmi des péripéties tantôt naturelles et tantôt relevées par la fourberie de Saint-Félix, mettait véritablement aux prises deux orgueils dont chacun se préten-
dait offensé et voulait tirer vengeance de l'autre; obliges tous deux à se dissimuler, pour atteindre leur but, derrière des dehors de politesse ou d'affection qui peut-être correspondaient à un instinct naturel, et au surplus à la fois si naïfs et si aveugles que ni le jeune homme ni la jeune fille n'avaient soupçon du péril où cette savante tactique risquait de précipiter des cœurs bien faits qui étaient dans l'âge d'aimer.
Ayant le scrupule de fatiguer nos lecteurs à leur narrer par le menu les épisodes d'un voyage que la longueur du chemin, la difficulté des routes et la mauvaise volonté des chevaux ou des gens rendaient assez laborieux, nous croyons mieux faire de les mettre en état de connaître par eux-mêmes de quelle manière mademoiselle de La Verchère en vint à ses fins. C'est ce qu'ils apprendront aisément en voulant bien lever avec nous quelques extraits du journal oii elle consigna chaque soir les principaux événements de la journée avec cette abondance qui est le propre des femmes quand elles se mêlent d'écrire.
Le 28" de septembre 16C5.
De l'auberge des Trois-Kpis, à Beaumont.
« Bien que les émotions de cette journée m'aient sensiblement fatiguée, il faut, pour la
LA FOLLE AVENTURK. 173
règle que je me suis imposée, que j'en couche ici par écrit les péripéties dès ce soir afin que mon récit ait toute la sincérité du souvenir immédiat. Je considère ce point comme étant de stricte justice, attendu que, ayant décidé de châtier sans merci la présomption et la mollesse de M. de Salces, je me dois à moi-même de reconnaître sans faux-fuyant les circonstances où je l'ai trouvé moins faible que je n'attendais.
» La pluie ayant décessé depuis deux jours, et l'hospitalité d'un bourgeois de Vaizel où, par faute d'hôtellerie, nous dûmes coucher l'autre nuit, ayant été par malheur beaucoup plus confortable qu'il n'eût fallu, la mine de mon chevalier se releva à un point extraordinaire; comme si ayant pris son parti de cette promenade, il était devenu capable de goûter le plaisir de chevaucher à l'aventure, ainsi que ferait un gar(,'on de vingtcinq ans qui ne saurait ni la métaphysique ni le grec. Il n'était pas jusqu'à son barbon de menin qui ne se donnât un air avantageux sur le dos de ce bidet étique qui par un miracle quotidien se retrouve chaque matin capable de trotter cinq lieues dans le jour sans crever sur la route.
» Ne pouvant souffrir cela, je mandai hier soir à Saint-Félix, par le valet qui nous sert de truchement, que je ne le reconnaissais pas et qu'il fallait sans faute qu'il nous préparât tout de suite
174 LA FOLLP] AVENTURE.
quelque bon tour qui fît baisser pavillon à M. de Salées. Il me fit répondre par la même voie que, puisque je le voulais, je prisse garde à ma personne; car elle courrait grand risque aujourd'hui dans une terrible attaque de voleurs que toute mon escorte aurait bien de la peine à repousser.
» Cet avis me jeta dans une telle allégresse que j'eus peine le soir à m'endormir. Et je me réveillai le matin si joyeuse que madame Lecoulteux, dont l'humeur ne paraît pas dans ce moment tournée vers la gaieté, me dit aigrement qu'assurément j'avais dû faire de bien beaux rêves pour montrer pareil visage après une nuit passée dans une auberge si épouvantable. M. de Salces luimême parut me considérer, si je ne me trompe, d'un œil moins froid qu'il ne fait d'habitude et il me dit avec assez de grâce, au moment où je montai en voiture :
» — Belle cousine, si j'étais un peintre, je voudrais prendre ma toile et mes pinceaux et fixer votre visage sortant radieux de cette hôtellerie puante et perdue dans l'ombre. Ce serait une ressemblance assez exacte de l'Aurore dont le lever éblouit tous les yeux, cependant que s'enténèbrent derrière elle les limbes qui n'ont pas su la retenir.
» Je lui répondis en riant :
» — Mon cousin, prenez garde, vous voilà dans
le chemin de me dire des douceurs. Et j'appréhende de recevoir bientôt de vous un madrigal si M. Saugeon n'y met bon ordre en vous incitant à des pensées moins frivoles et plus dignes d'un philosophe.
» Il me parut qu'il m'écoutait avec un peu d'impatience, mais sans déplaisir, et qu'il voulait encore riposter. Mais je connais assez les hommes pour savoir que c'est en se dérobant qu'une femme irrite davantage la curiosité qu'ils ont de s'approcher d'elle, et je crus plus utile, pour arriver au but que je me suis proposé, d'adresser à mon chevalier un signe d'adieu et un souris et de commander au cocher de fouetter ses chevaux.
» J'avoue que durant la matinée qui était superbe je prêtai peu d'attention à la conversation de madame Lecoulteux qui, au surplus, n'était pas fort divertissante, traitant surtout de généalogies princières, sujet qui, j'en bats ma coulpe, n'a pas pour moi tout l'intérêt que peut-être il faudrait pour une fille bien née. Véritablement ma curiosité était tendue sans répit vers la portière : ne faisant que guetter le moment où ces fameux voleurs allaient nous assaillir et jeter en si grand péril nos vies ainsi que la renommée guerrière de mon pâle chevalier.
» A deux ou trois reprises, je crois que le cœur me battit. Il y eut un certain défilé où la route
serpentait entre des rochers et où des voleurs authentiques nous eussent arrêtés le plus facilement du monde. Un peu plus loin un petit bois qu'il nous fallut traverser après la rivière eût fourni une embuscade assez commode. Mais ces deux passages furent franchis sans difficulté; j'en eus du désappointement, me demandant si Saint- Félix n'oubliait point sa promesse. Heureusement je dus bientôt reconnaître que j'avais eu tort de douter de son exactitude.
» Un des harnais s'étant rompu, qu'il fallut un peu de temps pour réparer, nous nous trouvâmes, au commencement de l'après-midi, encore assez éloignés du lieu où nous pensions nous arrêter pour le dîner. La chaleur étant forte, les chevaux ressentaient de la fatigue et dans le moment qu'ils soufflaient au haut d'une côte assez raide qu'ils venaient de gravir, M. de Salces s'approcha de la portière et me dit d'un ton miplaisant, mi-persuasif :
» — Mademoiselle, au lieu de continuer de braver la chaleur et de mâcher la poussière pour aller ensuite nous enfermer dans quelque salle d'auberge puante et crasseuse, ne voulez-vous pas que nous fassions collation sur l'herbe avec les provisions qui sont dans le coffre? Madame ma mère vous dirait avec plus de bienséance que je ne saurais les délices d'une halte bucolique au-
près d'un Lignon en miniature. Mais, malgré son absence, ne vous laisserez-vous point toucher par l'azur de ce ciel qui est sur nos têtes, par l'onde gazouillante de ce ruisseau, par la majesté de ces feuillages sylvestres et le velouté de ce tapis de verdure que n'ont point crotté les pieds des voyageurs?
» J'hésitai une seconde, craignant que cette halte ne dérangeât les plans de Saint-Félix, et puis je cédai de bonne grâce. En vérité, la chaleur et la poussière étaient insupportables et le décor que me montrait M. de Salces avait quelque chose qui séduisait. Je descendis donc de la berline et donnai la main à mon chevalier tandis que M. Saugeon nous suivait avec madame Lecoulteux. Quelques pas nous suffirent pour gagner un bouquet d'arbres d'où la route était invisible et qui ombrageait une herbe rendue merveilleusement drue et verte par le voisinage du ruisselet qui coulait tout près. Les valets nous apportèrent un panier assez bien garni de provisions que j'avais mises de côté en prévision de la pauvreté des auberges; et je dois confesser que par une dérogation aux principes que j'avais arrêtés, j'en fis part à M. de Salces et à son compagnon. La manière dont ils jouèrent de la dent me fut un témoignage satisfaisant à quel ordinaire les condamnait d'habitude la malice ingénieuse
de Saint-Félix. Puisque j'avais consenti pour un jour à me relâcher de ma sévérité, j'envoyai quérir une bouteille de cotignac qui ne fut pas mal accueillie. Au reste, ayant résolu d'être absolument sincère, je ne ferai pas scrupule de reconnaître que je goûtai de cette collation improvisée plus de plaisir que je n'eusse attendu en pareille compagnie. Bien que je ne sois pas folle de bergeries et que la grossièreté de la nature me rebute là où elle n'a pas été corrigée et embellie par le goût de l'homme, je fus surprise par l'éclat du firmament et la poésie de cette clairière qui donnait une idée assez exacte de ces retraites paisibles et agrestes où vivaient nos ancêtres à l'époque bienheureuse de l'âge d'or. Et mollement alanguie par ce spectacle, je ne pus m'empêcher de dire à M. de Salces avec plus d'abandon que je n'avais coutume :
» — Mon cousin, vous avez été merveilleusement inspiré de me proposer de nous arrêter en ce lieu champêtre, dont la douceur est enchanteresse.
» Il murmura, non sans une pointe d'émotion :
» — C'est avec une joie véritable, mademoiselle, que je vous vois goûter comme moi le charme indicible et puissant de la nature, noti'e mère.
Le souvenir des heures que nous avons passées ici demeurera sans doute pour moi un des plus précieux de ce voyage.
» Ravie de le voir sur cette pente -et remarquant que son regard demeurait attaché avec insistance sur mon hras dont la manche était un peu relevée, j'allais lui répondre sans férocité, quand une demi-douzaine de coups de feu retentirent à l'improviste avec des cris féroces de : « Tue ! Tue! »
» En un instant les oiseaux s'étaient envolés et l'on n'entendait plus qu'un affreux vacarme où se reconnaissaient les piaffements et hennissements de nos chevaux, les clameurs des valets épouvantés et de féroces imprécations de meurtre. Je fus si saisie de cette surprise à laquelle dans ce moment je ne songeais plus que je n'eus aucun effort à faire pour simuler quelque émoi, cependant que madame Lecoulteux, selon son usage, commençait à geindre piteusement et à demander grâce. Mais tandis que M. Saugeon, un os de gigot à la main, demeurait immobile dans une attitude d'étonnement paisible, à peu près comme il eût pu faire devant quelque céleste vision, M. de Salces sauta sur son épée sans perdre un moment, et m'ayant commandé à demi-voix d'un ton impérieux : « Ne craignez rien, et demeurez ici cachées sous la garde de M. Saugeon », il
i80 LA FOLLE AVENTURE.
se mit à courir à toutes jambes vers le carrosse en criant à tue-tête : « Tiens bon î tiens bon ! à la rescousse ! » Et même, avec une présence d'esprit que je dus admirer, il appelait d'une voix de stentor : « Holà! Pierre, Jérôme, Lafeuillade, Champagne, qu'on se hùte, mes garçons! » pour faire croire qu'ils étaient plusieurs.
» L'épaisseur des buissons nous dérobant la route et la voiture, je me levai, malgré les objurgations de madame Lecoulteux, pour aller guetter les péripéties de la bataille, dont je me promettais un grand divertissement. Mais je ne pus retenir un cri de terreur bien sincère quand, soudain, ayant entendu du bruit dans un fourré sur notre gauche, je me détournai et vis en sortir deux hommes de l'aspect le plus effroyable, armés jusqu'aux dents et vêtus de haillons, le visage disparaissant sous des barbes démesurées et des chapeaux à visière, et qui fondirent sur nous avec des hurlements de cannibale.
» Tandis que le plus petit bousculait M. Saugeon, qui, ayant renoncé à tirer du fourreau sonépée, sans doute rouillée depuis bien des lustres, se défendait comme il pouvait avec son os de mouton, l'autre, qui semblait un géant, m'empoigna d'une main sans brutalité, saisitde l'autre madame Lecoulteux, avec moins d'égards, à ce qu'il me sembla, et nous entraîna toutes deux
vers la forêt, en proférant des blasphèmes épouvantables, qu'il n'interrompit que pour me dire à demi-voix :
» — Etes-vous satisfaite, mademoiselle, ou devrai-jc ajouter à cet enlèvement quelques sévices sur la personne de votre suivante?
» Ce fut seulement alors que je reconnus Saint- Félix, tant il était merveilleusement grimé et masqué, et j'avoue que j'en fus sensiblement soulagée, ayant tout à coup appréhendé, tant son jeu était parfait, que nous eussions été attaqués par une bande de véritables voleurs. Cependant la pauvre madame Lecoulteux, accrochée aux basques de l'habit de son ravisseur, le suppliait de lui prendre sa bourse et s'il le voulait son honneur, pourvu qu'il lui laissai la vie. J'eus peine à retenir un éclat de rire, mais, voulant aussi jouer mon rôle dans cette comédie, je me mis à me lamenter de ma voix la plus aiguë :
» — Au secours, mon cousin, au secours, on nous assassine !
» Je n'eus pas beaucoup à attendre pour voir surgir des buissons M. de Salces et je dois dire que, courant ou plutôt bondissant vers nous l'épée haute, tête nue, les vêtements en désordre, les yeux étincelants, la bouche menaçante, il était si éloigné de la mollesse et de la froideur qui lui sont ordinaires que je ne pus retenir un fré-
missement qui ne lui était point défavorable. Et je dis tout bas à Saint-Félix :
» — Au nom de Dieu, mon ami, sauvez-vous !
» L'adversaire de M. Saugeon, qui était un valet à moi nommé Lafleur, n'avait pas attendu mon conseil pour détaler de la belle manière. Mais Saint-Félix, soit pour éprouver si le courage de M. de Salées tiendrait jusqu'au bout, soit que, peut-être, mû par cette aversion qu'il a pour lui et dont je devrai me méfier, il eût une tentation de croiser réellement le fer avec lui, sembla disposé à l'attendre de pied ferme, si bien que je vis le moment où tous deux allaient s'entr'égorger devant mes yeux. Ce que je voulus prévenir en m'arrachant à l'étreinte de mon drôle et en me jetant dans les bras de M. de Salces, cependant que je criais de toutes mes forces :
» — Au nom du ciel, Hector, ne me quittez pas!
» Mais déjà les laquais accouraient avec des piques et des bâtons, et M. Saugeon avait, par un effort incroyable, dégagé son épée qu'il faisait tournoyer d'un air incertain. D'une poussée vigoureuse dont plus tard je le tançai, Saint-Félixfitrouler jusqu'à ses pieds madame Lecoulteux échevelée et sanglotante. Puis, se drapant dans ses haillons d'un air hautain, il lança avec l'effronterie d'un spadassin : « Au revoir, nous nous retrouverons ! » et disparut aussitôt dans le bois.
LA FOLLE AVENTURP:. 183
» Je demeurai accrochée à l'épaule de M. de Salces tout le temps qu'il fallut pour que mon brave écuyer pût prendre du champ. Et ayant fait vœu de rédiger ce journal avec la sincérité la plus absolue, j'ai le devoir de marquer que j'éprouvai dans cette position un trouble assez particulier. Il était fait sans doute pour une part de l'inquiétude que j'avais que l'aventure ne se terminât pas sans quelque chose de fâcheux pour Saint-Félix. Il s'y mêlait aussi une certaine douceur, une satisfaction à laquelle je ne m'étais pas attendue que M. de Salces eût montré dans une circonstance qui, en somme, avait toute l'apparence du danger, un cœur beaucoup plus ferme qu'il ne m'eût paru possible. Sans doute, quand j'y attache ma pensée, ce sentiment doit s'attribuer à ce fait que, ayant un peu du sang qui coule dans les veines de mon cousin, j'eusse été humiliée d'avoir quelque parenté avec un lâche et fus soulagée d'être tirée de ce soupçon.
» Peut-être aussi ne fus-je pas mécontente de remarquer que, à ce qu'il me semblait, l'étreinte de mon chevalier était plus serrée et plus prolongée qu'il n'était nécessaire pour le soin de ma sûreté; et qu'ainsi je me trouvais plus rapprochée du but que je me suis proposé et que je ne saurais perdre de vue, qui est de le rendre amoureux de moi. Au reste il y a peu d'intérêt à approfondir
un sentiment que je n'ai noté qu'à cause du scrupule d'exactitude auquel j'ai résolu de m'astreindre.
» Quoi qu'il en soit, je ne lâchai M. de Salces que quand je fus assurée que Saint-Félix était à l'abri de toute poursuite. Et je m'empressai de le remercier de son courage et de l'assurer de toute ma reconnaissance. Je dois convenir qu'il reçut mes louanges avec beaucoup de modestie et affecta de tourner la chose en plaisanterie. II dit même avec un sourire un peu moqueur :
» — Hé quoi! ma cousine, vous que j'ai toujours rencontrée si férue des hauts faits de chevalerie et si dédaigneuse pour toute vertu qui n'atteignait pas le sublime, se peut-il que vous ayez tant d'émoi d'une aventure si commune, où la lâcheté de nos ennemis a enlevé tout mérite?
» Je vis bien qu'en lui-môme il ressentait quelque dédain de ma faiblesse et avait envie de m'en railler, mais il eut le bon goût de n'en rien laisser paraître, dont je lui sus gré.
» Ayant remis de l'ordre dans la voiture, nous reprîmes notre route et arrivâmes à Malestroit sans autre encontre. »
Madame Lccoulteux, étant encore toute meurtrie de sa chute et tremblante du péril où elle pensait qu'avait manqué de succomber sa vertu, dut se mettre au lit aussitôt que la chambre fut prête. C'est ce qui permit à Saint-Félix qui, par prudence, s'était déguisé en porteur de balle, d'avoir avec mademoiselle de La Verchère un entretien de quelques minutes. Elle le gronda fort d'avoir si peu ménagé la pauvre dame, tout en ne pouvant se tenir de rire au souvenir de l'aventure. Et par une malice où l'on reconnaîtra la ruse de la femme, elle obligea l'écuyerde reconnaître que l'attitude de M. de Salces n'avait rien eu de faible ; ce qu'il dut confesser d'assez mauvaise grâce. — « Au surplus, ajouta-t-il, qu'il prenne patience. Car je lui réserve d'ici peu de de temps un plat de ma façon, qui lui fera faire la grimace quand il le goûtera. » Mais made-
moiselle de La Vcrchère lui défendit, d'un ton fort sérieux, qu'il entreprît rien de nouveau avant qu'ils fussent arrivés chez monsieur le baron de Montil, oîi ils seraient dans deux jours.
— Car, dit-elle, c'est à moi maintenant de tirer parti des circonstances pour avancer le dessein que j'ai de me rendre maîtresse du cœur de mon chevalier. Sache que, par un effet naturel de l'orgueil viril, le péril d'où monsieur de Salces pense m'avoir tirée^ l'engage à me regarder d'un œil plus favorable. 11 ne saurait, en effet, m'envisagcr sans se souvenir de sa propre bravoure et d'une action qui l'a grandi à ses propres, yeux. J'ai donc, contre son orgueil qui m'a outragée, une portion de ce même orgueil pour allié C'est de quoi j'entends me servir pour le contraindre à la capitulation suprême où éclatera mon triomphe.
Saint-Félix admira quelle connaissance sa maîtresse, toute jeune qu'elle fût, possédait des replis les plus tortueux du cœur humain, et bien qu'à regret il promit de lui obéir.
C'est pourquoi la journée du lendemain se passa le plus tranquillement du monde, et mademoiselle de La Verchôre ne lui consacra dans ses mémoires quotidiens qu'une relation fort courte où nous relèverons seulement ce passage :
« Il faut que je note ici une circonstance qui,
LA FOLLE AVENTIIRE. 187
bien qu'assez futile, fait ressortir le mélange qu'il y a chez M. de Salées de sentiments si surprenants qu'ils forceraient presque de douter s'il est gentilhomme et d'une certaine magnanimité qu'il serait déloyal de lui contester.
» Ayant fait halte dans je ne sais plus quelle bourgade dont le nom m'échappe pour laisser boire et manger l'avoine aux chevaux, je dis à M. de Salces que j'avais soif, et nous allâmes nous asseoir sous les arbres, devant une sorte de guinguette. On nous apporta une table sur laquelle il fut servi de l'hypocras que je me gardai de toucher et de l'eau si fraîche qu'elle semblait mélangée de glace. Gomme je m'extasiais après y avoir goûté, M. Saugeon qui, bien que si distrait qu'il en paraît ridicule au delà du possible et quasi innocent, n'en est pas moins un homme plein d'érudition, nous dit qu'il s'assurait avec joie que cette source n'avait pas démérité depuis le temps où M. d'Abaquesne en avait vanté le mérite. Et ayant été interrogé qui était M. d'Abaquesne, il me répondit que c'était, au siècle dernier, un gentilhomme qui, ayant éprouvé certaines déception, à la Cour et dans l'armée, s'était retiré en ce lieu et y avait vécu, sans nulle autre compagnie que ses chats, ses livres et certains instruments que lui-même avait perfectionnés et par le moyen desquels il
188 LA FOLLE AVENTUUE.
contemplait les astres. On releva clans ses papiers une foule d'observations surprenantes sur les planètes et les comètes, et même l'événement justifia certaines prédictions qu'il avait faites relativement à des éclipses et autres phénomènes. D'ailleurs le tout fut brûlé par l'ordre du Saint- Office, qui, non sans raisons peut- être, tient pour suspect tout ce qui se rapporte à l'astrologie.
» Comme je manifestais mon étonnement qu'un homme bien né n'eût point trouvé de sa valeur un emploi plus relevé que de se réfugier parmi ses papiers et au milieu des étoiles, dans un temps où les guerres de religion et les ennemis du dehors réclamaient tous les courages, M. de Salces dit de ce ton dédaigneux qu'il affecte volontiers et que je ne saurais supporter:
» — Eh bien donc, ma cousine, mettez-moi de compte à demi avec ce fou d'Abaquesne, car sachez bien que de tous les hochets qu'a inventés l'homme, il n'en est point que j'estime plus haut que la science.
» Je fus irritée de ce procédé et répondis assez vertementque je plaindrais fort qui tiendrait l'honneur pour un hochet. M. de Salces me répondit avec plus de douceur:
» — Belle Marise — étant cousins nous nous appelons quelquefois par nos prénoms — je ne disconviens pas que le sentiment de l'honneur
ait fait faire de grandes choses. Mais sachez que, sous ce nom, les hommes ont abrité parfois les plus tristes préjugés, tandis que la vérité, dont la découverte est le seul but que se propose la science, demeure une et la même par delà les superstitions et impostures des individus. C'est pourquoi, entre le culte de l'honneur qui peut dégénérer en lamentables erreurs, et celui de la vérité, toujours égale à elle-même et bienfaisante, souffrez que je préfère le dernier.
» N'étant pas sûre d'entendre parfaitement ce langage qui, au surplus, ne laissait pas que de froisser en moi quelque chose d'instinctif, je ne voulus pas poursuivre cette discussion. Aussi bien, une diversion me fut fournie par une espèce de marchand ambulant qui, descendant d'un chariot tiré par une paire de mules, vint frapper à la porte de l'auberge ei offrir de vendre des rubans, étoffes, boutons et autres objets de mercerie. Quand il nous aperçut, il s'avança vers nous d'un air assez hardi et, ayant salué M. de Salces, il lui demanda s'il ne voulait pas acheter pour sa dame un présent de gants ou de parfumerie., M. de Salces, qui sans doute avait à cœur de me faire oublier ce qui tout à l'heure m'avait mécontentée dans ses paroles, me pria de choisir ce qui pouvait me plaire dans cette voiture. Mais, outre
que cette pacotille était fort médiocre, il ne m'agréait pas de recevoir aucune galanterie d'un homme dont j'ai fait le serment de me venger. C'est pourquoi je lui répondis sèchement que je ne voyais aucun objet qui me convînt; et comme le gaillard insistait et faisait le charlatan, déployant deux ou trois ballots de soieries assez propres et quelques dentelles, je finis par dire d'un ton d'impatience :
» — Monsieur, donnez quelque chose à ce garçon pour qu'il nous laisse en repos : c'est le seul bienfait auquel j'aspire.
» Sur quoi M. de Salces lui ayant jeté une pistole, nous pensions en être délivrés quand, à ma grande surprise, je vis cet individu ramasser la pièce d'or et s'avancer vers mon chevalier en la lui tendant et en disant :
» — Monsieur, voici quelque chose dont je n'ai que faire; car vous ne m'avez rien acheté et je ne pense pas que vous ayez voulu m'insulter en me traitant comme un mendiant.
» La contenance de cet homme était si assurée, son geste et sa parole avaient quelque chose de si fier, que je ne pus m'empècher d'en être irritée. Mais M. de Salces, au lieu de bâtonner le drôle, ainsi qu'eût fait tout autre gentilhomme, ou au moins de lui ordonner de se retirer comme un insolent qu'il était, lui dit avec beaucoup de courtoisie :
» — Monsieur, je serais fort marri que vous eussiez sujet de penser que j'ai voulu vous offenser en quelque chose. Mais j'ai Cru qu'ayant perdu votre temps à déployer vos marchandises sans que nous eussions fait aucune acquisition, il était juste que vous en fussiez récompensé. C'est pourquoi j'espère que vous accepterez cette bagatelle, non comme une aumône, mais comme une indemnité qui vous est due.
)) L'autre, toutefois, d'un ton à la vérité assez radouci, persista dans son refus, ce qui obligea M. de Salces à reprendre son argent. Et quand notre orgueilleux se retira en nous saluant avec plus de bonne grâce que n'en ont d'habitude les gens de cette espèce, mon chevalier se leva et lui rendit son salut comme il eût fait pour quelqu'un de sa condition.
» Lorsque le chariot fut hors de vue, il se tourna vers moi et me dit avec un souris sous lequel, à ce que je pus voir, il dissimulait un peu d'embarras :
» — Ma cousine, il me semble que voici un exemple des différences qu'il peut y avoir entre honnêtes gens sur la façon dont il convient d'en tendre l'honneur. Car peut-être que vous m'eussiez loué d'avoir passé mon épée dans le ventre de ce pauvre homme qui vous a paru un téméraire: tandis que j'ai cru me conduire plus noblement
192 LA FOLLE AVENÏUIU:.
en agissant comme j'ai fait, au risque d'encourir votre mépris.
» Je répondis à M. de Salces assez froidement qu'il ne devait compte de ses actes qu'à luimême et non à moi. Et j'eus la satisfaction de m'assurer qu'il attache à mesparoles beaucoup plusde poids qu'il ne voudrait en convenir ; car, sans en avoir l'air, je surpris plusieurs fois dans la journée son regard qui cherchait le mien et je sentis qu'il était contristé de ce que, volontairement, je lui fisse la mire. Dans le vrai je dois reconnaître que son action, qui d'abord me scandalisa, m'a paru, depuis que j'y rélléchis davantage, plus singulière que basse. C'est pourquoi tout à l'heure, quand il me souhaita le bonsoir avec un peu de contrainte, je voulus bien lui dire, en badinant, qii'apros tout, ayant sommeil, j'étais fort aise qu'il n'eût pas tué ce marchand, afin que son fantôme ne vînt pas troubler mes rêves. Et il me remercia avec tant d'elfusion que, si je ne me trompe, il y a déjà en lui quelque chose de ce que j'ai voulu y mettre. »
Le voyageurs arrivèrent le lendemain au château de Montil, et ils y demeurèrent une couple de jours, les chevaux étant fatigués, la voiture ayant besoin de plusieurs réparations à cause d'un essieu qui s'était rompu, et M. de Montil
déclarant au surplus qu'en sa qualité d'ancien compagnon d'armes de madame d'Outrelaise et de M. de Hault-Saligny, il avait sur leur parenté des droits particuliers qu'il ferait valoir au besoin par la violence si l'on voulait absolument l'ofYenser par un départ prématuré.
M. de Montil était un bel homme, qui approchait de la soixantaine, mais dont la taille, encore qu'il eût le poil tout blanc, gardait quelque chose de la grâce et de l'élégance qui d'habitude sont l'apanage de la jeunesse. Après avoir servi avec éclat dans les armées du Roi, il s'était distingué au temps des troubles par l'extravagance de sa bravoure. On l'avait vu, durant les batteries de la Fronde, au premier rang de ceux qui prétendaient affranchir le royaume de la domination avilissante d'un Italien. Ses exploits frisaient la légende : au mois de septembre de l'an 1652, ce n'était que par un fatal concours de circonstances qu'il avait manqué d'enlever le cardinal lui-même, ce qui aurait tout remis en question.
Le triomphe du Mazarin l'avait réduit à se retirer dans ses terres, puisque l'espoir de reprendre du service était fermé à tous ceux qui avaient mérité la rancune du cauteleux prélat. Il y vivait renfermé, ainsi que faisait, dans les siennes, M. de Hault-Saligny, et plus d'une fois ma-
dame d'Outrelaise avait déploré devant sa pupille la fatale destinée de ce preux qui, dans toute la vigueur de son génie et de son âge, au moment où ses camarades étaient maréchaux de de France, se voyait réduit à ronger son frein au fond d'une gentilhommière de province.
Aussi, mademoiselle de La Verchère, qui s'attendait à remarquer quelque chose d'amer et de contraint chez ce vaincu de la fortune, fut assez surprise de ne découvrir en M. de Montil qu'un air de tranquillité et de satisfaction paisible. Durant ces trois jours qu'il fut leur hôte, il se montra affable, gai et plein de prévenances, sans que rien trahît chez lui un effort ou un regret. Son grand souci semblait être l'arrangement de sa maison et de son parc, qui véritablement avaient bonne apparence, sans qu'ils offrissent néanmoins les raffinements de haut goût que l'on rencontrait dans certaines maisons. En plus, il était assez vain de la manière dont il avait appris à ses paysans à mieux élever leur bétail et à tirer meilleur parti de leurs terres : et les voyageurs lui firent plaisir en avouant qu'ils n'avaient jamais vu rustres mieux nourris, ni bestiaux ou cultures plus prospères. M. de Montil ajoutait d'ailleurs volontiers qu'en son entreprise il avait été fort aidé par sa femme, bonne personne, sans beauté et médiocrement née, qui lui avait donné quatre
fils et trois filles, robustes et vifs comme de jeunes poulains.
Le soir qui précéda leur départ, M. de Montil remercia agréablement ses hôtes de l'honneur qu'ils lui avaient fait d'accepter qu'il les hébergeât, et, regardant alternativement M. de Salces et mademoiselle de La Verchcre avec quelque complaisance, comme si de voir ce beau garçon et cette jolie fille courir ensemble les grands chemins lui suggérait une pensée qui n'avait rien de très extraordinaire, il leva son verre et leur dit gaiement :
— Permettez, mes jeunes amis, que je boive ce vin à votre santé et que je souhaite que plutôt au printemps qu'à l'automne, vous vous assuriez en ce monde tout le bonheur paisible et excellent que j'ai découvert sur le tard.
Et avant de boire, il jeta à madame de Montil, qui était en face de lui, un regard plein d'expression qui fit monter des larmes aux yeux de la bonne femme, tandis qu'elle-même le contemplait avec une tendresse qui ne songeait pas à se dissimuler.
Mademoiselle de La Verchère, qui était à la droite du châtelain, le remercia de sa courtoisie et lui demanda s'il ne la prendrait point pour une indiscrète, au cas où elle lui ferait une question. Comme il la supplia de parler, elle lui dit avec un peu d'embarras :
— Monsieur, il serait assurément étrange qu'ayant à votre côté une épouse si accomplie que madame de Montil et qui vous a donné tant d'enfants bien conditionnés, et faisant d'ailleurs de votre fortune un emploi si judicieux et si excellent, votre félicité ne fût pas celle que vous méritez. Et cependant, je me demande si jamais vous n'éprouvez un regret en vous reportant à ces temps où, par d'héroïques actions, vous vous acquîtes tant de gloire et où les espérances les plus magnifiques vous étaient ouvertes légitimement.
M. de Montil eut un sourire bien veillant et répondit à la jeune fille avec une douceur paternelle encore qu'un peu narquoise :
— On ne saurait plus poliment faire entendre combien le bonheur que je vous ai souhaité, et dont je me contente, vous paraît médiocre et peu digne d'un cœur bien placé. Ne vous défendez point : ce sentiment est naturel à votre âge, et peut-être qu'il serait fâcheux que vous ne l'eussiez pas. Mais laissez-moi pourtant vous assurer que, selon mon expérience, il n'est point pour l'homme de sort plus beau que de vivre dans un seul amour, en faisant autour de lui un peu de bien.
M. de Montil prononça ces paroles d'un ton si calme et si naturel que le meilleur disputeur y eût difficilement trouvé matière à raillerie. Et,
quelque éloignée que fût mademoiselle de La Verchère d'une doctrine si peu relevée, elle fut gênée pour y répondre. Par un hasard singulier^ ses yeux rencontrèrent dans ce moment ceux de M. de Salces qui étaient fixés sur elle, et sans qu'elle sût pourquoi, elle se mita rougir.
Cependant, le lendemain, ayant pris congé de M. de Montil qui les escorta pendant deux lieues, nos voyageurs poursuivirent leur route et arrivèrent pour se coucher en un village nommé Riaillé.
Pendant qu'ils soupaient assez pauvrement à la lueur d'une chandelle, mademoiselle de La Verchère dit soudain à son compagnon :
— Je serais heureuse, mon cousin, de connaître votre pensée sur ces sentences que nous a dites monsieur de Montil quant au bonheur que peut espérer l'homme et où je ne vous cacherai pas que j'ai trouvé quelque chose d'un peu méprisable.
Et elle releva la tèle d'un air de défi, comme si elle se fût attendue à une contradiction. Il est, du reste, à noter qu'encore que, depuis l'alTaire des voleurs, il y eût forcément entre les cousins un peu plus d'abandon, il était rare que les conversations qu'ils avaient ne prissent pas l'aspect d'une joute assez vive : tant à cause des différences qu'il y avait dans la manière dont ils pensaient, qu'à cause de ce sentiment qui les pous-
sait l'un et l'autre à se tenir sans cesse sur la défensive et prêts à escarmoucher.
Aussi mademoiselle de La Verclière fut-elle fort surprise quand M. de Salces, qui cependant avait été tout le jour d'assez méchante humeur, lui répondit d'un ton assuré :
— Mademoiselle, je vous loue infiniment de dédaigner la félicité monotone et vulgaire dont se contente monsieur de Montil, et si le respect ne m'eût retenu, vous m'eussiez eu hier soir pour allié dans la petite querelle que vous lui avez cherchée.
— Hé quoi, s'écria, la jeune fille, dois-je en croire mes oreilles et se peut-il que le disciple de monsieur Saugeon ait la même aversion que moi pour une manière de vivre qui est si conforme à la sagesse ordinaire des hommes?
Un certain air d'enjouement corrigeait ce que cette raillerie avait de piquant. M. de Salces reprit avec calme :
— Mademoiselle, je persiste à vous assurer que mon mépris pour cette doctrine égale celui que vous pouvez concevoir. Mais peut-être, ajoutat-il en souriant, que mes raisons ne sont pas les mêmes que les vôtres.
Comme mademoiselle de La Verchère le suppliait de vouloir lui dire ces raisons, il continua :
— Je crains que, les ayant apprises, vous ne
me teniez en aussi piètre estime que vous tenez ce pauvre monsieur de Montil. Car si je le blâme, ce n'est point de ce qu'il préfère le mode de vie qu'il mène maintenant dans son château à celui qu'il a mené autrefois. Mais je considère que la condition de l'homme est si misérable qu'il faut la dernière bassesse d'àme pour s'y résigner en quelque état que ce soit. Ainsi je méprise quiconque a l'infamie de se déclarer heureux.
— Cependant, dit la jeune fille, malgré sa médiocrité que je reconnais et que je hais, l'homme ne peut-il proposer à son activité des buts si sublimes qu'il est capable de s'en ennoblir?
— J'ai peur, dit M. de Salces, que ces buts sublimes ne soient, en général, que des illusions et des erreurs dont nous leurrent la malice du destin et notre propre faiblesse.
— Est-il possible que vous n'admiriez point les grandes actions dont l'histoire nous a laissé le témoignage?
— Je pense que la meilleure part en doit être attribuée à une folie passagère, ou à l'orgueil, ou à un égoïsme monstrueux.
— L'an dernier, dit la jeune fille d'une voix un peu tremblante, une bande de pillards assaillit un convoi de religieuses qu'escortaient deux gentilshommes. Ils firent si bien qu'au prix de leurs vies, ils sauvèrent celles qui leur étaient confiées.
Je passai sur le champ de bataille au moment oii l'on relevait les morts. Sur le visage des assaillants, il y avait l'empreinte de leurs passions bestiales et sauvages. Mais une sérénité divine éclairait la figure des deux champions. J'ai souhailé mourir, un sourire pareil sur les lèvres Que pensez-vous de leur acte?
— Je ne nie pas, mademoiselle, qu'ils n'aient montré du courage. Mais je crois qu'ils ont été soutenus moins par une abnégation désintéressée que par la crainte d'être déshonorés s'ils fuyaient, par l'espoir qu'il leur viendrait du secours, et par celui, dans tous les cas, qu'ils seraient remboursés dans une autre vie, s'il leur arrivait malheur : or ce dernier sentiment tient plutôt du raisonnement d'un usurier que de quelque chose de très relevé.
Le ton de M. de Salces avait quelque chose d'âpre, comme si, de se sentir blâmé, irritait sa volonté de contredire.
— Alors, dit mademoiselle de La Verchère, dont les narines se gonflaient, vous ne croyez pas aux passions héroïques qui élèvent l'homme audessus de lui-même?
— Elles ne m'apparaissent, en général, que comme des déformations de son égoïsme.
— Vous ne croyez pas à la vertu?
— Ce qu'on désigne sous ce nom n'est, pour une bonne part, que férocité.
— Au sacrifice?
— Il est fait de calcul ou de vanité.
— A l'amour?
— Cette fièvre, vantée des rhéteurs, tient son origine de la brute.
Mademoiselle de La Verchère se leva et, d'un ton de mépris, elle dit :
— Je vous plains, mon cousin.
Et le regard dont elle le toisa était si accablant que de M. Salces sentit qu'il était allé trop loin, exaspéré par cet instinct de lutte qui s'élevait en lui dès qu'elle semblait le défier. Il voulut sourire, chercha quelques paroles pour l'apaiser. Mais déjà elle était sortie de la chambre, pareille à une reine offensée.
Le jeune homme demeura un instant silencieux, le sourcil froncé. Puis il leva les épaules et dit à M. Saugeon avec un enjouement affecté :
— Eh bien ! monsieur, que vous semble de notre amazone?
— Monsieur, dit le bonhomme, je vous avouerai que je n'ai point prêté une attention très exacte à ses paroles. Car, quand on a la bonne fortune d'être auprès d'une jolie femme, il y a généralement plus de profita regarder qu'à écouter. Aussi, sans vouloir jeter une défaveur sur les opinions de mademoiselle de La Verchère, dont j'admire le caractère, j'ai pris un plaisir extrême à suivre
sur son visage le jeu de diverses passions parmi lesquelles j'ai remarqué la surprise, le dépit, la colère, la douleur et deux ou trois autres sur le sens desquelles j'ai quelque indécision, mais que peut-être la suite de ce voyage m'apprendra à démêler.
Étant montée dans sa chambre, mademoiselle de La Verchère, avant de se coucher, prit le cahier qui contenait son journal et elle écrivit :
«Il faut que je confesse l'erreur où m'a entraînée l'excès d'un sentiment généreux. Je ne veux pas redire les raisons qui font qu'au lieu d'éviter la présence de M. de Salées, comme m'y eût engagée mon instinct, je me suis appliquée depuis le commencement de ce voyage à le rechercher et à lui faire bon visage. Etant résolue au moyen de cette ruse à préparer ma vengeance, je ne l'étais pas moins à lui rendre une justice d'autant plus équitable que j'avais en face de moi un ennemi. Et je me suis appliquée à noter avec une bonne foi scrupuleuse les occasions où il montrerait quelque chose de mieux que cette faiblesse orgueilleuse qui du premier coup m'a déplu en lui.
» Or, je dois m'avoucr que, m'ctant exagéré ce souci chevaleresque dont au surplus je ne saurais me tenir rigueur, j'en étais arrivée à trop bien traiter et à regarder sous des couleurs trop favorables une des personnes les moins pourvues de ce qu'il faut de vertu à un gentilhomme, je dirai même tout simplement à un homme.
» Je serais, en effet, sotte et coupable de m'arrêter à quelques mots heureux ou à quelques gestes qui ont échappé à M. de Salces, parce que, étant né d'honnêtes gens, il n'a pu faire que toute trace du sang dont il est issu soit abolie en lui d'un seul coup. Dans celte soirée, il a laissé voir la fange où peu à peu s'est enlisée son âme. Qui traite comme il a fait ce qu'il y a de plus haut dans l'homme n'a plus rien en soi que de bas et d'ignoble. Pour qui blasphème l'honneur, la vertu, le sacrifice et l'amour, il n'est point de salut. Et tel est le dégoût qui m'emplit que je me demande si j'aurai le courage de soutenir jusqu'au bout le personnage que j'ai choisi et de continuer de faire bonne mine à un si pauvre sujet.
» M. de Salces, il faut à ma honte que je l'écrive ici en toutes lettres, est une des créatures les plus méprisables qui se puisse concevoir ; et je frémis de penser à quel péril j'ai été exposée. Car, à supposer que cette vilaine âme ne
se fût point dévoilée et que j'eusse cédé aux instances de ma marraine et de M. de Hault-Saligny, et à ce quelque chose d'assez plaisant qu'ont d'abord les manières de ce malheureux, quelle serait ma destinée, étant mariée à un homme que je ne saurais aimer ou estimer en aucune manière!... Il faut confesser que la fortune m'a servie d'une manière extraordinaire et j'ai peine à contenir l'allégresse qui m'envahit à cette pensée. »
A envisager mademoiselle de La Verchère, quelque observateur superficiel eût cru peut-être que cette allégresse dont elle se vantait était moins fougueuse qu'elle ne voulait dire. Car, ayant écrit ces lignes, elle se rejeta en arrière dans son fauteuil avec une expression de mélancolie si marquée qu'elle semblait proche de fondre en larmes : et sans doute ne pouvait-on l'expliquer que par le chagrin qu'elle ressentait d'être obligée de juger avec une telle sévérité un homme qui était du même sang qu'elle. Au reste, elle s'enfonça dans une rêverie si profonde que certainement elle s'endormit; attendu que bientôt, ses pensées s'étant confondues, il lui parut qu'elle descendait peu à peu dans un abîme effroyable où surgissaient de tous côtés des figures de diables féroces et railleuses. Ils s'avançaient
vers elle, étendant leurs mains crochues. En vain essayait-elle de les repousser. Ils revenaient à l'assaut, écarquillaient leurs griffes, la serraient de plus près et enfin s'enhardissaient jusqu'à ce point que l'un d'eux, bondissant sur elle, se juchait à califourchon sur ses épaules et l'étranglait. Elle se sentit étouffer, voulut crier et se débattit si bien qu'il lui fallut se réveiller. Mais elle crut rêver encore en se trouvant prise à la gorge par une fumée si acre qu'elle en fut quasi suffoquée.
D'une voix entrecoupée, elle appela madame Lecoulteux, qui avait son quartier dans la chambre voisine. Mais elle ne reçut aucune réponse. Aussi bien ne deraeura-t-elle guère à l'attendre. Car voici qu'éclataient dans la maison des cris et des lamentations qui lui glacèrent le sang dans les veines et dont elle ne fut pas longue à comprendre la signification. S'élancant vers la porte, elle l'ouvrit pour s'enfuir s'il en était encore temps. Mais elle dut se rejeter brusquement en arrière, car déjà tout l'escalier était en feu et les flammes arrivaient jusqu'à elle avec des ronflements horribles et une chaleur si affreuse qu'elle pensa s'évanouir. Elle referma la porte en toute hâte, courut à la fenêtre qu'elle ouvrit, non sans s'y écorcher les mains, et appela au secours de toutes ses forces.
A son aspect, il y eut dans la cour, qui était pleine de monde, des exclamations de terreur et de pitié, et comme on y voyait aussi bien qu'au milieu du jour, elle aperçut parmi les autres M. de Salces, qui semblait en proie à une grande agitation et commandait qu'on apportât tout de suite une échelle. Et cependant que les gens se hâtaient de la quérir, il s'approcha du mur, et sans se soucier des pierres et des morceaux de bois enflammés qui tombaient, il lui fit signe de n'avoir point de peur et d'être certaine qu'il la sauverait.
Mais déjà la chaleur devenait presque intolérable. De tous côtés, des craquements sinistres et de nouveaux tourbillons de fumée dénonçaient les progrès de l'incendie. Blottie contre la fenêtre, pour tâcher de respirer, mademoiselle de La Verchère s'attendait à chaque minute que le plafond l'ensevelit sous ses débris, ou que le plancher manquât sous ses pieds, ou encore que les flammes arrivant jusqu'à elle achevassent de la calciner. Et c'était dans une espèce de cauchemar d'enfer qu'elle continuait à gémir d'une voix haletante :
— Hàtez-vous, de grâce; sinon il sera trop tard.
Heureusement on apportait l'échelle qui, aussitôt, était dressée contre le mur. Mais une cla-
meur de désespoir s'échappa de toutes les poitrines quand on vit qu'il s'en fallait de six bons pieds qu'elle atteignît le bord de la fenêtre. Et il n'y en avait pas de plus longue par tout le village.
Alors mademoiselle de La Verchère, qui déjà pensait tenir son salut, comprit qu'il fallait mourir, et, se penchant pour qu'on l'entendît mieux, elle cria à M. de Salces qu'elle le remerciait de ses efforts et qu'il dit adieu pour elle à sa marraine... Mais, au moment oii elle prononçait ces mots, elle dut se représenter avec tant de force ce qu'avait de cruel et de révoltant un trépas si prématuré que soudain son courage l'abandonna et qu'elle s'écroula hors d'elle-même devant la fenêtre, suppliant avec des sanglots qu'on vînt à son aide et qu'on ne la laissât pas périr si misérablement à la ileur de l'âge. Mais la fumée qui déjà emplissait la pièce devint plus épaisse, et elle s'évanouit.
Elle reprit ses sens en percevant qu'une main robuste la soulevait. Une voix connue murmura à son oreille : « Au nom du ciel, ma cousine, dites-moi que vous vivez encore! » Elle ouvrit les yeux et vit devant elle, à sa stupeur inexprimable, M. de Salces qui la tenait dans ses bras.
Elle sut plus tard qu'il avait eu l'idée de se hisser dans un arbre qui poussait dans la cour
assez près de la maison, et que de là, prenant son élan, au risque de se rompre les os, il avait bondi comme un chat, jusque sur la fenêtre. Il s'en fallut depeuqu'ilnemanquâtsonbutet n'allât s'écraser sur le pavé. Mais il eut la chance de se retenir à la barre d'appui et d'arriver ainsi jusqu'à sa cousine, qui gisait inerte, comme asphyxiée.
Bien que sa voix l'eût réveillée, elle demeurait dans une sorte d'imbécillité et se laissa machinalement nouer une corde sous les aisselles, sans qu'elle comprît l'intention de son sauveur. Quand elle fut solidement attachée, il la pria de n'avoir point peur et d'enjamber la fenêtre, lui expliquant qu'il la laisserait aller jusque dans les bras d'un valet qui était monté au haut de l'échelle pour la recevoir. C'est ce qui fut fait en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, non sans qu'elle fût heurtée assez rudement contre le mur.
Ranimée par le grand air et par la fraîcheur de la nuit, elle se retrouva sur le sol après quelques secondes et put suivre avec angoisse le dernier sauvetage, qui n'était pas le plus commode. S'il avait été malaisé pour M. de Salces d'entrer dans la chambre, il l'était presque autant pour un homme seul d'en redescendre. Et l'on crut qu'il n'aurait pas cette peine. Car il y eut tout à coup un fracas si effroyable qu'il sembla que toute la maison s'écroulait, et les gens qui
étaient dans la cour durent s'enfuir précipitamment sous une avalanche d'étincelles et de débris de toute sorte.
Désespérée de voir son sauveur dans ce péril, mademoiselle de La Verchère s'était jetée à genoux et suppliait le ciel avec ferveur qu'il daignât l'épargner. Et ses prières furent exaucées, car au moment oii l'on pensait que M. de Salces avait succombé, on le vit apparaître au milieu de la fumée, se laisser glisser comme un lézard jusqu'au premier échelon, où il se maintint par un miracle d'équilibre, et, de là, dégringoler sur le sol qu'il atteignit sans autre mal qu'une forte écorchure et que d'avoir le poil un peu roussi. Il y avait à peine pris pied, qu'il courait à sa cousine, et lui demandait avec empressement si elle n'était pas blessée. Mais la jeune fille n'eut pas la force de lui répondre. Après tant d'émotions, son énergie était épuisée, et elle perdit connaissance pour de bon.
Madame Lecoulteux, qui avait eu la prudence de se sauver à la première alerte en oubliant de réveiller sa maîtresse, protesta que personne ne l'arracherait de son chevet, et alla s'installer avec elle dans une chaumière passable où l'on eut la charité de les recueillir.
M. de Salces passa le reste de la nuit à aider les villageois à éteindre l'incendie qui me-
naçait de gagner un hangar et, de là, les écuries. On y parvint, peut-être grâce au conseil de M- Saugeon qui rappela fort à propos le procédé par lequel les Carthaginois ensevelissaient les flammes sous la boue et le fumier quand l'eau n'y suffisait pas ; peut-être grâce à la miséricorde céleste, qui permit qu'une pluie quasi diluvienne les abattît. Toujours est-il que vers le matin, mirôti et totalement trempé, notre jeune philosophe put quitter la place et aller goûter un repos qu'il avait bien gagné.
Lorsque, après quelques heures d'un lourd sommeil, mademoiselle de La Verchère se réveilla dans la maison de paysans où on l'avait portée, elle fut plusieurs minutes à reprendre ses esprits, ne sachant point, au premier instant, où elle se trouvait, ni comment il se faisait qu'elle eût tout le corps moulu et les membres rompus comme par le bourreau. Mais la douleur assez précise que lui causa une brûlure qu'elle avait au bras gauche dissipa tout d'un coup la brume qui l'enveloppait, et l'aspect de madame Lecoulteux qui, entrant sur la pointe du pied, ébranlait tout le plancher de son poids, suffit pour achever de lui remettre en mémoire l'affreuse suite de circonstances qui avait failli la conduire au tombeau.
Se soulevant sur son coude, elle dit d'une voix affaiblie :
— Gomment va mon cousin? N'est-il point grièvement blessé?
Madame Lecoulteux, qui, dans son émoi d'être ainsi interpellée quand elle pensait que sa maîtresse dormait encore, avait manqué de laisser tomber la lasse et le pot qu'elle apportait sur un plateau, répondit que M. de Salces se reposait, mais, qu'au surplus, il n'avait qu'une ou deux écorchures, si légères que c'était un vrai miracle. Et il n'y avait pas à douter qu'elles ne fussent bientôt guéries, à cause de la manière dont il avait été pansé et qui était une merveille dont elle avait le secret.
— Qu'on ne manque pas, dit mademoiselle de La Verchère, de lui mander quand il sera réveillé combien j'ai hâte de le voir, afin de lui faire mes humbles remerciements.
Madame Lecoulteux promit d'y veiller et pria la jeune fille de boire quelques gorgées d'une tisane lénifiante qu'elle avait préparée et qui agirait comme un baume sur les esprits. Durant que sa maîtresse lui obéissait, elle se laissa aller à une série de réflexions assez incohérentes sur les événements de la veille : tantôt vantant le courage de M. de Salces, et tantôt s'arrètant aux diverses péripéties de l'incendie; mais, de l'ensemble, il résultait surtout ceci : à savoir, que, contre certaines apparences, c'était principa-
2i4 LA FOLLE AVENTURE.
lement à la présence d'esprit de sa suivante que mademoiselle de La Verclière devait son salut. Car c'étaient les cris qu'elle avait poussés en s'enfuyant qui avaient donné l'alarme assez tôt pour qu'il fût encore possible de la secourir. Et la bonne dame conclut d'un ton modeste :
— Je tiendrai toujours pour la plus grande grâce que le ciel m'ait accordée d'avoir pu être assez heureuse pour aider à sauver une personne si précieuse du péril où elle se trouvait, par suite de la légèreté incroyable avec laquelle ce malheureux Saint-Félix avait choisi un gîte aussi dépourvu de sécurité.
Mais mademoiselle de La Verchère pria assez sèchement sa suivante de se taire, alléguant qu'elle voulait encore se reposer. La vérité est qu'elle souhaitait se livrer, sans être distraite, à une foule de réflexions qui venaient l'assaillir et parmi lesquelles il lui tardait de mettre un peu d'ordre et de lumière.
Et, tout d'abord, faisant la récollection de ces funestes événements, elle ne put se retenir de frissonner à se figurer combien il s'en était fallu de peu que cette nuit ne fût la dernière de sa vie etqu'elle ne revît jamais le soleil qui, dans ce moment, baignait la chambre de ses rayons. Cette pensée l'obligea à faire d'humbles et salutaires réflexions. Car, regardant en elle-même, elle
s'aperçut combien elle eût été mal préparée à comparoir devant son souverain juge, et elle le remercia dévotement d'avoir eu pitié d'elle et de lui avoir donné le temps de s'amender ; et sa contrition était si sincère qu'elle répandit des larmes abondantes qui la soulagèrent.
Cette marque de faiblesse, si naturelle chez une personne de son sexe, mais qui pourtant était contraire aux principes que son orgueil s'était tracés, l'amena à faire un autre retour sur elle-même. Elle dut reconnaître qu'elle s'était montrée, devant le péril de la mort, plus lâche qu'il ne lui eût convenu. D'autres eussent été moins sévères et, au contraire, se fussent félicitées de ne s'être abandonnée à aucune des folies dégradantes où la peur induit les hommes. Mais mademoiselle de La Verchère avait trop de loyauté pour ne pas se juger elle-même en toute rigueur. Elle fût fâchée de n'avoir pas découvert en elle davantage de cette vertu héroïque dont elle professait le culte. Ce qui l'engagea à se traiter durement et à prendre pour l'avenir de fortes résolutions de mieux commander à son cœur.
Puis, par une suite naturelle, sa pensée alla à celui qui, tout au contraire, s'était révélé dans ce péril tellement supérieur à ce qu'il semblait possible d'attendre de lui. Elle dut reconnaître l'ex-
trême différence qu'il y avait entre les paroles de M. de Salées et la manière dont il avait agi.
« Quoi, se disait-elle — et sa main touchait les feuilles de son journal qu'elle avait ramassées et cachées dans son sein par un geste instinctif — se peut-il que le même homme dont, non sans quelque raison à ce qu'il me semble, j'ai dénoncé et haï la mollesse, soit celui qui, pour me sauver, a risqué ses jours d'un cœur si intrépide ? »
Et s'attachant au recensement des paroles et des actes de M. de Salces depuis le jour où elle l'avait vu pour la première fois — ce fut merveille avec quelle exactitude elle retrouva ses moindres mots et jusqu'à certaines mines de son visage — elle se demanda si, contre ce qu'elle croyait la veille, elle ne l'avait pas jugé trop sévèrement et si ce n'était pas à une fierté dont la source n'avait rien de médiocre, à une timidité qui attestait plutôt la délicatesse que la faiblesse de son cœur, et à une aversion abominable contre la manière de penser du vulgaire, que devaient s'attribuer quelques-uns des propos qui l'avaient froissée et cette froideur mélancolique et hautaine dans laquelle il s'enveloppait.
Repassant pour la première fois sans colère cette conversation avec M. Saugeon qu'elle avait surprise et oii était l'origine de la haine
qu'elle avait conçue pour lui, elle se hasardait à un soupçon étrange, mais qui la remplissait d'un émoi étonnant : que peut-être, ce jour-là, il avait parlé moins selon son âme que par une bravade de son orgueil froissé. « Qui sait, se disait-elle, si la manière véritablement cruelle et offensante dont il a envisagé l'idée de m'épouser ne venait pas principalement de la façon dont ce mariage lui était présenté et d'une espèce de révolte de sa fierté, irritée de céder à une union qui était contraire à ses principes, mais où l'entraînait secrètement un sentiment qu'il voulait réprimer, et contre lequel il se trouvait sans forces ? »
Plus elle y songeait, en effet, plus il semblait à mademoiselle de La Verchère difficile de croire que son cousin nourrît véritablement pour elle le mépris et l'aversion qu'il avait marqués en ce jour. Connaissant sa nonchalance, sa philosophie dédaigneuse et le mépris qu'il affectait des préjugés, comment croire, s'il la haïssait, qu'il eût sollicité l'honneur de l'accompagner, et si délibérément exposé sa vie pour elle, soit dans la feinte attaque des voleurs, soit dans le péril réel et affreux de l'incendie? Peut-être fallait-il penser que si beaucoup de choses étaient gâtées dans la tête de M. de Salces, le cœur restait bon et qu'ainsi, raisonnant mal, il demeurait capable de grandes actions ? Mais un contraste si étrange
entre sa conduite et les principes qu'il soutenait avec tant de force à chaque occasion se justifiaitil suffisamment par cette explication ? Et ne devait-on pas chercher de ces inégalités une autre cause encore, plus profonde et plus délicate, que peut-être lui-même n'osait pas encore s'avouer?
Et, là-dessus, mademoiselle de La Verchère tomba en une étrange confusion de pensées qui pourtant n'était pas sans douceur. Elle se rappela avec quelle vivacité M. de Salces l'avait serrée contre son sein au moment de l'attaque des voleurs. Hier encore, les bras du jeune homme l'avaient étreinte et ses yeux étincelaient à l'égal des flammes. Elle se souvint de certaines paroles qu'il avait prononcées et que peut-être, tout d'abord, elle n'avait pas entendues comme il fallait... A se les redire, à mieux en saisir le sens, elle était alanguie. D'ailleurs, un point demeurait établi. 11 ne lui était plus permis de haïr M. de Salces. Après les obligations qu'elle lui avait, persister en ce sentiment serait odieux. Elle eut un grand soulagement d'être délivrée de cette haine. Et une sorte d'allégresse légère se leva en elle... Et puis ses pensées voguèrent à l'aventure et se fondirent, au milieu d'une demi-torpeur, dans les rêveries les plus absurdes.
Par exemple, il lui parut que M. de Salces était debout devant elle et la considérait sans
parler. Sur son visage mélancolique comme de coutume, il y avait pourtant une lueur singulière. Elle lui faisait son remerciement. Mais il secouait la tête d'un air impatient, comme s'il pensait à autre chose. Et, soudain, il s'inclinait vers elle et murmurait : « J'ai un secret. Ne voulezvous pas m'aider à l'avouer ? » Elle essayait de rire, rougissait, elle ne savait pourquoi. Il insistait : « Ne voulez-vous pas ? » Et comme elle se taisait toujours, il se rapprochait encore. Le regard du jeune homme l'enveloppait d'une flamme si pénétrante qu'elle sentait son cœur frémir dans sa poitrine. Et soudain, il s'agenouillait devant elle et disait...
Mais mademoiselle de La Verchère n'entendit point ses paroles, car telle était son émotion qu'elle se réveilla ; et, à sa grande surprise, elle aperçut, assis à son chevet, M. de Salces, qui la contemplait d'un air grave. Le rapport qu'il y avait entre son rêve et cette apparition était si bizarre qu'elle en demeura quelques secondes interdite. Mais déjà il avait remarqué ses yeux ouverts et disait d'un ton enjoué :
— Eh bien ! ma cousine, comment vous trouvezvous?
Ce n'étaient point peut-être les paroles exactes qu'attendait tout à l'heure la jeune fille palpitante au sein de sa vision. Mais il était possible d'y
discerner quelque chose de plus affectueux que dans une simple formule de politesse. La convalescente tendit la main à son visiteur :
— Mon cousin, dit-elle, je vous dois la vie et je veux que vous sachiez que je prierai Dieu tous les soirs pour qu'il me donne l'occasion de vous témoigner ma reconnaissance.
11 passa dans les yeux de M. de Salces une expression particulière. Du moins^ la jeune fille crut l'y voir. Mais peut-être qu'elle se trompait, car il répondit avec calme :
— Priez-le plutôt qu'il me dispense de jamais retomber en même péril, car vous confesserez avec moi que le métier de salamandre est assez incommode.
D'ailleurs, il ne fit que rire de ses égratignures et, passant à un autre sujet, il apprit à la jeune lille qu'heureusement les chevaux et la voiture avaient été sauvés, ainsi que l'argent et les hardes. Ils n'auraient donc à souffrir aucun surcroît d'incommodité par le fait de cet incendie et pourraient poursuivre leur route dès qu'ils voudraient. Mais mademoiselle de La Verchère demanda à son cousin si elle ne pourrait pas se reposer une couple de jours, étant un peu courbatue de cette aventure.
— A moins, ajouta-t-elle, qu'il ne vous hâte d'être délivré de ce rôle de chevalier errant qui a
LA FOLLE AVENTURE. 22i
quelque chose de plus pénible que je ne l'espérais.
M. de Salces assura avec quelque vivacité qu'il ne lui tardait nullement de retourner à Hault-Saligny et qu'elle pourrait prendre le temps qu'elle voudrait pour se refaire. Ilfutdonc résolu que le départ serait remis au surlendemain et, afin que mademoiselle de La Verchère n'eût pas la fatigue de se lever, la table du dîner fut dressée à côté de son lit, et M. Saugeon et madame Lecoulteux furent invités à y prendre place.
Comme tout le monde venait de s'asseoir et que M. Saugeon, le visage serein à son ordinaire, faisait son compliment à mademoiselle de La Verchère du péril auquel elle avait échappé, elle le remercia et lui demanda quelles réflexions salutaires lui inspirait le spectacle terrible de cette nuit. Il hocha la tête et répondit en acceptant du potage :
— Il m'a fourni une occasion nouvelle d'adorer la sagesse infinie de la Providence. Combien de fois, ravi de la précoce intelligence de mon élève qui est ici présent, ai-je souhaité le pousser plus vivement du côté de l'étude, afin de lui communiquer plus tôt ce peu de science que le commerce assidu des meilleurs esprits de tous les temps a gravé en ma rusticité naturelle. Il n'a rien moins
fallu que les ordres précis de monsieur de Hault- Salignypour que les exercices du corps n'aient pas été totalement négligés dans son éducation. Or, si le destin eût couronné le vœu secret de mon cœur, nous ne serions pas assis aujourd'hui autour de cette table et d'un dîner qui est médiocre, à la vérité, mais que rend savoureux le besoin de nous réjouir qui pétille en nos veines. Car, à supposerque monsieur de Salces eût de la philosophie alexandrine une connaissance plus approfondie, mais moins d'agilité dans les jarrets et de sûreté dans le coup d'œil, ni Philon ni Zosime ne l'eussent préservé de se rompre les os dans ce saut horrible dont je frémis encore. Et, dans ce moment, au lieu de nettoyer ce poulet étique, mais assez tendre, j'aurais le devoir douloureux de mander à monsieur de Hault-Saligny et à madame d'Outrelaise le double malheur que je n'aurais pas assez d'yeux pour pleurer.
— Fort bien, dit M. de Salces, après un instant de silence où chacun se remémora le danger passé, mais veuillez remarquer que la Providence eût pu épargner cette gymnastique à mes muscles en nous laissant dormir cette nuit au lieu de susciter ce fâcheux incendie dont je voudrais bien connaître le bienfait.
M. Saugeon regarda fixement son jeune maître. Le visage de M. de Salces était plus gai qu'à
l'ordinaire. Sous le soleil étincelant, la beauté en apparaissait comme renouvelée, affermie et plus martiale. Et puis M. Saugeon 'regarda également mademoiselle de La Verchère. A demi étendue dans son lit, encore un peu pâle, ses beaux cheveux débordant d'un coqueluchon de dentelle, elle était infiniment jolie ; et sa grâce avait quelque chose de plus alangui et de plus doux que de coutume. M. Saugeon, ayant promené plusieurs fois ses yeux de l'un à l'autre, finit par répondre avec un grand sérieux :
— Le bienfait de cet incendie, monsieur, ne m'apparaît pas encore aujourd'hui avec la dernière netteté. Mais je veux déclarer solennellement que je serais surpris si de tous les ravages qu'il a faits ne sortait pas quelque chose d'heureux et de considérable.
On se récria sur ce langage sibyllin. Mais M. Saugeon fut dispensé de s'expliquer davantage, car la servante apportait un plat de fruits admirables, qui détourna avantageusement l'attention.
Le dîner s'acheva dans des propos aussi agréables, et les deux jours qui suivirent se passèrent sans qu'aucun événement notable vînt les troubler. L'incendie semblait avoir dissipé cette espèce de contrainte et de défiance qui gênait d'ordinaire les conversations des deux jeunes
gens et y mettait aisément une sorte d'aigreur. Mademoiselle de LaVerchère ne put méconnaître que derrière sa froideur et sa mélancolie, M. de Salces cachait plus de douceur qu'elle n'eût cru possible. Et M. de Salces dut s'apercevoir que sa cousine, en quelque sorte mûrie et assagie par l'épreuve, avait l'esprit plus sérieux que bien des personnes de son sexe. Pour s'exercer, M. Saugeon s'efforça d'ordonnancer en vers latins le récit de la catastrophe, cependant que madame Lecoulteux en envoyait à madame d'Outrelaise une relation d'où il résultait que c'était principalement à son sang-froid qu'on en devait l'heureuse issue.
Au troisième matin, bêtes et gens étant bien reposés, il fallut se remettre en route. Avant de tourner le coin de la place, mademoiselle de La Verchère mit sa tête à la portière et, jetant un dernier coup d'œil aux murs calcinés de l'auberge, elle dit avec un sourire gracieux à son cousin qui trottait près de la voiture :
— Il faut, Hector, que vous souffriez que je ne garde point de haine à ces lieux où j'ai appris à mieux vous connaître.
M. de Salces et son précepteur chevauchaient paisiblement à quelques pas de la berline qui montait lentement une côte. Au lieu de prêter attention aux beautés du paysage ou de faire quelque observation sur les voyageurs qu'on rencontrait ou de commenter à propos un bon morceau de Cicéron ou de Virgile, M. Saugeon semblait plongé dans de grandes réflexions et gardait le silence. C'est pourquoi le jeune homme lui dit brusquement :
— Monsieur Saugeon, à quoi pensez-vous?
M. Saugeon, rappelé du pays des songes, lui répondit civilement :
— Je pensais, monsieur, au mariage.
— Palsambleu, monsieur, je ne m'étonne plus de l'air de gravité qui était sur votre visage. Et peut-on connaître quelle est votre doctrine sur ce sujet?
— Monsieur, dit le bonhomme, ainsi qu'en toute matière de conséquence, j'ai quelque peine à en établir une qui me satisfasse entièrement et de laquelle je ne veuille démordre. C'est pourquoi veuillez m'excuser si mes paroles, par hasard, n'étaient pas absolument conformes à des discours antérieurs que j'aurais pu tenir. Aussi bien, qui donc est le même deux fois dans son existence? Dans ce moment, je me reportais à ce qu'ont écrit sur cette institution plusieurs hommes sages et principalement à la manière dont l'a flétrie assez récemment un pieux jésuite. Dans le mariage, a-t-il affirmé, les vertus les plus constantes et les plus généreuses tombent dans des faiblesses ridicules; les plus sages perdent le jugement, les plus spirituels deviennent terrestres, la grâce se rend esclave de la nature. Par une honteuse déférence, on se rend moins sujet aux volontés de Dieu qu'à celles d'une femme. Et opposant à cet état ingiorieux l'état admirable de chasteté, cet excellent homme nous en propose un exemple si magnifique qu'il doit, à mon avis, être retenu : « Le soleil et la lune, écrit-il, s'entr'aiment depuis plus de cinquante siècles sans qu'ils se soient jamais donné que des regards très chastes et très purs. » Il me semble qu'il se peut difficilement imaginer quelque chose de plus relevé, de plus exact et de plus fin.
— Alors, dit M. de Salces, je dois entendre que vous blâmez le mariage ?
— Monsieur, dit l'autre, je serais fort catégorique s'il ne s'agissait que des corps célestes. Mais, descendant de l'empyrée, je suis plus hésitant quand j'envisage la faiblesse de la créature. Il me revient à l'esprit ce propos d'une fille qui avait envie de prendre époux. Comme son père, qui voulait l'en dissuader, lui rappelait un texte de saint Paul, aux termes duquel, si se marier est bien, il est mieux de rester fille, elle lui répondit avec une révérence : « Faisons bien, mon père, fera mieux qui pourra. » Cette parole me paraît forte et je veux bien exhorter mon voisin à se marier, pourvu que tout comme les cloches qui appellent le peuple à la messe, je fasse entrer les autres à l'église et n'y entre point. Au surplus, ayant je ne sais pourquoi épousé jadis madame Saugeon, je puis raisonner là-dessus très librement, puisque mon écot est payé. La vérité est qu'il y a quelque chose de risible à prétendre décrier une institution qui est aussi ancienne que la créature et ne disparaîtra qu'avec elle, correspondant à coup sûr non seulement à une volonté divine, mais à un instinct impérieux qui oblige l'homme à se choisir une compagne et lui dissimule les périls effroyables d'une union conforme au vœu de la nature.
— En somme, dit M. de Salces, je ne vois pas que vous soyez un admirateur très enthousiaste de cette institution. Mais peut-on vous demander par quel enchaînement vos réflexions vous ont amené à l'envisager d'une manière si approfondie ?
M. Saugeon répondit avec simplicité :
— C'est que je pensais à vous, monsieur, et aussi à votre compagne, mademoiselle de La Verchère.
M. de Salces se redressa si brusquement que son cheval, qui avait la bouche délicate, se mit à caracoler. 11 réprima cette vivacité d'une manière plus brutale qu'il n'avait coutume, ce qui prolongea le différend et permit de lui attribuer une rougeur sensible qui se répandit sur les joues du jeune homme. Cependant, ayant ramené son coursier dans le chemin du devoir, il interrogea d'une manière assez sèche •
— Dois-je entendre que vous vous figurez que je pourrais épouser mademoiselle de La Verchère ?
— Monsieur, dit le bonhomme, si cette conjecture est téméraire, je m'en excuse humblement; mais on a vu l'événement en justifier de plus extraordinaires.
— Je confesse, répartit le vicomte avec animation, que j'ai dû autrefois envisager la perspective d'une telle union. Mais puisque, par une grâce
inespérée, la Providence a éloigné de moi ce calice, dites-moi, je vous prie, sur quels arguments vous fondez cette belle supposition que je serais assez fou pour y revenir.
— Il en est, reprit posément M. Saugeon, de deux sortes. Les uns se tirent de certaines considérations générales dont la force ne vous échappera pas. Et les autres sont dérivés d'observations particulières que j'ai faites et que je crois exactes.
— A merveille, dit M. de Salces. Voyons donc, d'abord, quelles sont ces considérations générales d'où vous concluez que je dois épouser mademoiselle de La Verchère.
— Il est dans l'ordre naturel des choses, répondit le bonhomme, que l'amour naisse entre une jeune fille faite comme est notre aimable compagne et un jeune homme tel que vous, lorsque, mis en présence continuelle par les circonstances, ils sont entraînés à s'accoutumer l'un à l'autre et doivent, par une pente fatale, se considérer peu à peu d'un œil plus favorable. J'ajoute que ce résultat est encore plus inévitable, quand d'avance, il y a entre eux de tels motifs de rapprochement que vos proches et vous-même n'avez pu en méconnaître la force.
— Fort bien, dit M. de Salces. Ainsi raisonnent les marchands de chevaux quand ils lâchent
au pré dans la bonne saison une pouliche et un étalon. Il ne se saurait rien imaginer de plus flatteur pour mademoiselle de La Verchère et pour moi que cette similitude. Mais je serais curieux de connaître par quelles observations particulières vous prétendez corroborer une si belle sentence...
— Monsieur, dit M. Saugeonje ne suis pas grand clerc en matière de Tendre. Veuillez donc me dispenser de vous donner tout le détail des remarques qui m'ont amené à hasarder une hypothèse qui semble vous contrarier et vers laquelle l'instinct peut-être m'a incliné plus encore qu'une collection défaits précis. Et cependant, s'il me fallait me justifier, je vous demanderais si cette circonstance que vous avez abandonné votre repos et vos études pour accompagner cette fille, si les soins que vous lui rendez, le zèle avec lequel vous la défendîtes contre les voleurs, et cette furie avec laquelle vous exposâtes votre vie pour la tirer d'un péril affreux, ne démontrent pas le prix que vous attachez ù sa conservation.
— Eh bien, donc, dit M. de Salces avec une vivacité qui tenait de l'emportement, permettez-moi de vous apprendre à mieux connaître un cœur dont la fierté devrait moins vous étonner. Sachez que votre élève n'est point de ces rustauds à qui il suffit de demeurer quelques jours auprès
d'une fille pour en avoir envie, et faites-moi l'honneur de penser que je pourrais accompagner mademoiselle de La Verchère jusque chez les Mores ou les Patagons sans être pour cela forcé de l'aimer. Je vous supplie, en outre, de croire qu'en lui servant d'escorte et en me faisant son champion dans les deux circonstances que vous m'avez dites, je n'ai nullement obéi au sentiment extravagant que vous supposez, mais ai seulement voulu remplir les devoirs que m'imposait ma naissance.
) Et quant aux soins que, dites-vous, je lui rendrais, tenez pour établi qu'ils n'existent que dans votre imagination et que je me suis conduit comme doit le faire tout gentilhomme avec une demoiselle, fût-elle âgée de cinquanteans, borgne et bancale.
— Monsieur, dit M. Saugeon, il est parfaitement exact que j'entends peu de chose à la galanterie ; ayant confessé mon ignorance tout le premier, je suis prêt à la reconnaître de plus belle maintenant que vous voulez bien m'en assurer. Toutefois, je vous engagerai à prendre garde que mademoiselle de La Verchère ne tombe dans la môme erreur que moi, d'où il pourrait sortir des méprises fâcheuses.
Il est incroyable jusqu'où, dans certaine disposition d'esprit, une phrase mal entendue peut
égarer le plus noble caractère. Peut-ôlre si l'entretien du jeune vicomte et de INI. Saugeon eût pris une autre tournure, le dénouement en eût été bien différent et le terme de cette histoire sensiblement avancé, pour la satisfaction de nos lecteurs. Mais, d'autant plus irrité de la manière dont M. Saugeon prétendait lire en son cœur qu'il n'était pas évident qu'elle fût si absurde, M. de Salces fut soudain jeté hors de lui-même à la pensée que mademoiselle de La Verchère pourrait partager la même erreur, ce qu'il interprétait de la manière suivante : elle s'imaginerait, peut-être, qu'il l'avait suivie pour tenter de la fléchir et ne s'était exposé à la mort que dans l'espoir que, par reconnaissance, elle l'épouserait. A cette supposition qu'une fille qui — à ce qu'il croyait — l'avait déjà dédaigné, se flatterait de l'avoir réduit en un tel esclavage, il lui sembla qu'il était déshonoré. Et il faut connaître toute la démence d'un espritjuvénile emporté par l'orgueil et la passion, pour concevoir l'égarement où il tomba et qui fut l'origine de tant de péripéties et complications nouvelles.
Pour le moment, il se contenta de changer de couleurs à plusieurs reprises et de murmurer d'une voix dont il arrivait mal à maîtriser le tremblement :
— Monsieur Saugeon, je vous remercie de votre
avis. Bien qu'il me semble difficile que ma cousine se leurre à ce point, il suffit que la chose soit possible pour que j'y prenne garde et que je n'épargne rien afin de la tirer d'une opinion qui serait fâcheuse pour mon honneur.
ConnaissantcequemademoiselledeLaVerchère pensait avoir découvert du caractère de son cousin et le plaisir qu'elle avait pris à dépouiller toute contrainte dans les relations qu'ils avaient, nos lecteurs pourront se figurer quel fut son étonnement de la mine qu'elle vit à M. de Salces quand ils se retrouvèrent à dîner.
Au lieu qu'il l'entretînt, comme il faisait les jours précédents, de sujets variés et agréables où il déployait le charme particulier de son esprit, et au lieu qu'il s'empressât à lui rendre toutes sortes de soins auxquels elle n'était pas indifférente, il affecta tout le long du repas un maintien raide et gourmé, n'ouvrant les lèvres que pour manger et, encore, du bout des dents. Ce contraste était si singulier que la jeune fille ne put manquer d'en être affectée et, au dessert, elle ne se retint pas de demander à M. de Salces s'il se sentait malade ou si quelque chose lui avait déplu. Il répondit qu'il était parfaitement bien, d'un ton si sec qu'elle demeura court, ne trouvant aucun mot à ajouter.
On se remit en route, mais durant toute la
deuxième étape, qui lui parut longue, mademoiselle deLaVerchère, insoucieuse des détails pourtant assez pittoresques du chemin, ne décessa point de faire la revue de ses moindres actions et paroles, ne pouvant écarter l'appréhension qu'elle avait dû de quelque manière le contrister. Mais elle eut beau tourner et retourner sa conscience, comme elle eût fait au confessionnal, il lui fallut bien reconnaître qu'elle était innocente et s'accorder la pleine absolution. Alors elle voulut se persuader qu'elle s'était trompée, que c'était son imagination qui l'avait égarée et qu'il n'y avait rien eu dans les manières de M. de Salces de ce qu'elle avait cru y voir. Et elle attendit l'heure du souper avec impatience, se réjouissant de voir dissiper un malaise qui l'oppressait plus qu'elle n'aurait cru possible. Mais ^I. de Salces apporta à table un visage si morne, le peu de paroles qu'il laissa échapper était si glacial et si rebutant, qu'elle dut renoncer à l'entreprendre ; et elle éprouva une espèce de soulagement quand il se retira, sitôt les assiettes vides, sous le prétexte qu'il était fatigué et qu'avant de dormir il fallait qu'il vit si les chevaux avaient leur provende.
Etant montée dans sa chambre, elle avisa le cahier où elle couchait par écrit les événements de chaque jour et s'efforça, la plume à la main,
de fixer ses rétiexions. Mais, malgré elle, sa pensée n'arrivait pas à se concentrer et à chaque instant elle se prenait à rêver, la plume errant au hasard sur le papier. Voyant qu'elle ne ferait rien de hon, elle voulut dormir et se mit au lit. Mais il lui fut impossible de gagner le sommeil. Toute la nuit, elle s'agita sur sa couche sans que ses yeux se fermassent, et ses méditations se rembûchaient toujours sur ce point : pourquoi l'humeur de M. de Salces était si bouleversée. En vain, de temps en temps, elle s'indignait contre ellemême de ce qu'elle donnait de l'importance à ce qui n'était qu'un caprice de ce jeune homme. Il fallait bien qu'elle y revînt et renonçât à s'attacher à un autre objet. A la lin, elle fut si ébranlée et si épuisée de cette lutte intérieure que, par une faiblesse qui lui était peu ordinaire, elle répandit quelques pleurs. Les larmes la soulagèrent, et elle put dormir un instant au moment où l'aube commençait de blanchir à l'horizon.
Quand, au matin, elle se leva, madame Lecoulteux qui l'aidait à sa toilette envisagea d'un air mécontent ses yeux battus et ses traits tirés par l'insomnie, et elle dit en grommelant :
— En vérité, mademoiselle, si nous avions ici ces fous de médecins que nous vîmes à Hault- Saligny, la vue de votre figure les remplirait d'allégresse ; car elle leur donnerait à bon droit
l'espoir d'exercer bientôt leur art sur votre personne.
— Bah, dit la jeune fille, avec une insouciance affectée, je me porte fort bien. Et quant à ma figure, faut-il pas que je sois à l'image de mon beau cousin, dont je pense que vous avez remarqué la mauvaise mine?
Madame Lecoulteux, gonflant les joues et pinçant les lèvres, secoua la lête de manière à donner à entendre que s'il lui plaisait elle pourrait en dire long, mais que la discrétion lui commandait de se taire. Aussi mademoiselle de La Verchère ne résista pas à l'interroger avec plus d'émoi qu'elle ne voulait en laisser paraître :
— Hé quoi, madame, connaissez-vous l'origine de cette humeur atrabilaire? J'avoue que je souhaiterais en être éclairée, car il ne vous échappe pas qu'elle semble s'exercer principalement contre ma personne. Or, je serais fort marrie, étant données les obligations que j'ai à monsieur de Salces, si je lui avais fait tort en quelque chose.
Madame Lecoulteux cligna des paupières et eut un sourire qui, à ce qu'elle pensait, laissait deviner la connaissance approfondie qu'elle avait du cœur humain, mais qui véritablement lui donnait plutôt l'air d'un magot que d'autre chose. Et elle susurra, d'une voix llûtée :
— 11 n'y a pas à douter, mademoiselle, qu'ef-
fectivement vous ne soyez grandement coupable devers Monsieur de Salées, lui ayant ôté le repos du cœur.
— Que voulez-vous dire ?
— Mademoiselle, répondit l'autre, je vous dirai, puisque vous m'y forcez, que je pense que monsieur de Salées est amoureux de vous.
Les joues de mademoiselle de La Verchère se couvrirent d'un vif incarnat dont on eût malaisément distingué d'abord s'il tenait à la surprise, à la colère, à la joie ou à quelque autre impression. Mais elle haussa les épaules et dit d'une voix qui n'était pas parfaitement affermie :
— En vérité, madame Lecoulteux, vous êtes folle. Depuis quand est-ce que les amants ne manifestent leur flamme que par une froideur et une dureté qui avoisinent le mépris ?
Madame Lecoulteux hocha le menton d'un air d'infinie sagacité :
— Sachez, mademoiselle, qu'il y a bien des sortes d'amants et que la passion a plus d'une manière de s'exprimer. Ou je me trompe fort, ou monsieur de Salces est de l'espèce de ce farouche Hippolyte dont il est parlé dans l'histoire grecque et qui mettait son orgueil à défendre son cœur contre l'amour d'une femme. Et, dans ce moment, c'est à cause de la lutte cruelle qu'il soutient contre lui-même et où il se sent
proche d'être vaincu, qu'il laisse paraître ces sentiments lugubres et féroces qui surprennent d'abord le vulgaire, mais dont la signification est trop claire pour quiconque ne se tient pas à l'apparence.
On se rappelle que mademoiselle de La Verchère avait mis dans ses projets de vengeance que M. de Salces devînt amoureux d'elle. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris si^ tout en affectant de railler et de contredire madame Lecoulteux, elle se montra dans cette journée moins abattue qu'elle n'avait été la veille. En revanche, peut-être sera-t-on plus étonné d'apprendre que ce qui parut en elle fût moins la satisfaction d'en être arrivée à ses fins qu'une sorte d'inquiétude étrange qui la faisait tantôt pâlir et tantôt rougir, et passer de réflexions profondes à des accès de gaieté quasi fébrile et immodérée. Au lieu que, poursuivant son manège, elle achevât de préparer sa victoire en enlaçant M. de Salces par d'adroites flatteries, de manière à faire davantage pénétrer dans ses veines le poison dont elle prétendait le consumer, elle semblait vouloir éviter son regard et n'oser le considérer qu'à la dérobée ; et au lieu qu'elle le provoquât par des propos capables de le piquer, elle restait aussi muette que lui, si bien qu'il fallut toute la bonne grâce de M. Saugeon et la fa-
conde de madame Lecoulleux pour rendre tolérable le moment des repas.
Après le souper, madame Lecoulteux étant sortie pour préparer le coucher, et M. Saugeon ayant fait de même afin d'écrire une lettre, M. de Salces et mademoiselle de La Verchère demeurèrent seuls en présence durant quelques minutes.
Le soleil venait de s'engloutir. Il demeurait à l'horizon quelques bandes d'un écarlate violent. Mais déjà s'allumaient les étoiles. Du seuil de l'auberge, on apercevait de grands arbres au feuillage jauni. Les derniers chants des oiseaux s'étaient éteints. Il y avait dans l'air une majesté mélancolique et pénétrante, et peut-être la lourdeur d'un orage prochain. Assis sur un banc de bois, M. de Salces semblait poursuivre dans le firmament assombri des pensées inaccessibles. Mademoiselle de La Verchère, à demi étendue dans un fauteuil, le contemplait. Ses doigts tordaient et brisaient convulsivement des brins de jonc. De temps en temps, sa poitrine se soulevait. Deux ou trois fois, ses lèvres s'entr'ouvrirent et puis elles se refermèrent, comme si les paroles qu'elle voulait dire expiraient avant de les franchir. Cependant, la nuit tombait...
Tout à coup, il sembla que la jeune fille eût pris une résolution. Elle parvint à murmurer :
— Mon cousin...
M. de Salces tourna la tête vers elle. Son visage avait la dureté du marbre.
— Ma cousine, dit-il, j'attends vos ordres... Elle le regarda, parut tenter encore un effort et
puis, comme si son énergie eût défailli, elle balbutia d'un air incertain :
— Cette soirée est superbe, mon cousin ; ne le trouvez-vous pas ?
— Superbe, dit M. de Salces, et je vais sommer monsieur Saugeon de venir en goûter le charme avec nous.
Il se leva. Mademoiselle de La Verchère eut un geste indécis. Peut-être, si elle l'eût réitéré, il se fût rassis. Mais elle hésita... Il avait déjà quitté la tonnelle. Alors, la jeune fille cacha son visage dans ses mains et elle demeura immobile, sans parler.
Soudain, elle tressaillit et leva la tête. Un valet était devant elle qui lui disait à demi-voix :
— Mademoiselle, monsieur de Saint-Félix est là qui implore vos ordres.
Elle se leva fiévreusement :
— Saint-Félix ! C'est le ciel qui l'envoie !
Et elle gagna rapidement la chambre où son écuyer l'attendait.
On n'a pas oublié que, d'habitude, Saint-Félix devançait la berline d'une étape à la fois pour préparer les gîtes et pour manigancer certaines
aventures destinées à éprouver la vertu de M. de Salées. Un valet, qu'il avait mis dans le secret, lui servait de truchement avec sa maîtresse. Pourtant, deux ou trois fois, il n'avait pu résister au plaisir de venir la rejoindre, comptant sur son habileté ou sur ses déguisements pour n'être point reconnu.
Quand mademoiselle de La Verchère entra, l'écuyer s'avança à sa rencontre avec une chaleur inaccoutumée.
11 ne l'avait point revue depuis le funeste incendie où elle avait failli laisser la vie. L'émotion qu'il avait eue de cet événement était telle qu'il se contint avec peine en se retrouvant en face d'elle. Baisant la main de la jeune fille, il lui dit avec expression toute son angoisse et la jalousie que lui inspirait M. de Salées d'avoir eu le bonheur de la sauver.
— Au surplus, ajouta-t-il, vous me rendrez cette justice, qu'ayant été averti de sa conduite, je ne me suis pas refusé à nourrir pour lui des sentiments meilleurs que je ne faisais jusqu'ici ; à telle enseigne que bien qu'il n'ait accompli auprès de vous que son devoir de gentilhomme, j'ai voulu attendre, pour reprendre mes tentatives contre son repos, que vous m'en ayez donné la permission.
— Saint-Félix, dit la jeune fille, je reconnais
la noblesse de ton cœur et, certes, je t'eusse méprisé si tu avais agi autrement. Il ne saurait convenir à ma dignité de me jouer de celui qui a préservé mes jours au péril des siens. Cependant, ajouta-t-elle après un instant de réflexion, il faut que ton imagination me vienne encore en aide pour me tirer de l'embarras où je suis.
Et non sans s'y reprendre à plusieurs fois, elle raconta combien l'humeur de M. de Salces était altérée et quelle raison madame Lecoulteux voulait bien donner de ce changement. Ces nouvelles semblèrent inonder d'allégresse l'âme de l'écuyer.
— Voilà sans doute la première fois, dit-il, que je prends du plaisir à une parole qui vienne de cette femme. Je conçois, reprit-il, qu'ayant tiré une telle vengeance de celui qui vous a offensée, votre générosité en dédaigne toute autre.
Mademoiselle de La Verchère envisagea son domestique d'un air ambigu et reprit avec un sourire forcé :
— Mais comprends, mon ami, qu'il n'y a ici qu'une supposition de madame Lecoulteux. Son jugement, tu le sais, n'est pas très sûr, et il est fort possible qu'elle se trompe.
Saint-Félix claqua de la langue et hocha la tête à plusieurs reprises.
— 11 faut, dit-il, que je prenne la défense de
votre suivante. Un pressentiment tenace m'assure qu'aujourd'hui elle a trouvé la pic au nid.
— N'importe, dit mademoiselle de La Verch^re avec une vivacité soudaine, je ne saurai croire à cette passion que lorsque j'en aurai reçu des preuves assez fortes pour que le doute devienne impossible. -Je ne te cacherai pas, mon bon Saint- Félix, que ma tranquillité est à ce prix, et ce n'est que quand je serai fixée sur ce point que mon àme retrouvera son équilibre.
Ce ne fut qu'à ce moment que Saint-Félix remarqua l'éclat des yeux de la jeune fille et combien les traits de son visage étaient contractés. 11 en fut surpris, mais pensa trouver la raison de cette émotion dans le récent péril qu'elle avait couru et dans le souci qui la travaillait d'être assurée que son honneur était satisfait.
Elle reprit avec une ardeur extrême :
— Il faut, mon fidèle ami, que tu inventes un stratagème qui me fasse connaître sans feinte quelles pensées de monsieur Salces dissimule derrière cette froideur qu'il porte comme un masque. Ne perds point de temps, puisque d'ici à quatre ou cinq jours au plus nous toucherons au terme de ce voyage et que, je te le répète, il est nécessaire pour le repos de mon cœur que tout cela soit débrouillé avant le moment oii nous nous séparerons.
244 LA FOLLE AVEiNTUUE.
La manière dont avait parlé mademoiselle de La Verchère fit comprendre à Saint-Félix qu'il y avait là plus qu'un caprice de jeune fille. Tel était le dévouement dont il entourait sa maîtresse que, sans songer à s'étonner de la passion singulière avec laquelle elle exigeait cet éclaircissement, il se préoccupa seulement de la contenter. Et ayant envisagé successivement deux ou trois artifices qu'il fallut aussitôt rejeter, il se frappa soudain le front d'un air de satisfaction et s'écria :
— En vérité, si je ne suis pas le dernier des sots, vous aurez demain les assurances que vous souhaitez.
Se rapprochant de sa maîtresse et lui parlant à demi-voix pour s'assurer davantage que nul ne l'entendait, il lui expliqua de quelle manière il comptait en arriver à ses fins ; et quand elle eut fait quelques objections qu'il n'eut pas de peine à réfuter, elle dut confesser que le moyen qu'il avait choisi semblait assez heureux. C'est pourquoi, ayant arrêté avec lui le détail de leur entreprise, elle le renvoya et alla se coucher. Mais peut-être qu'elle ne dormit pas encore beaucoup cette nuit-là.
La journée qui suivit fut d'assez près semblable aux précédentes ; non seulement en ce que le voyage se continua de la même manière, mais parce qu'il n'y eut point grand changement dans l'humeur de nos pèlerins.
Préoccupé de revoir bientôt son ami M. Pilodeau, M. Saugeon se délecta à repasser plusieurs questions de grammaire et de prosodie sur lesquelles il prétendait l'entreprendre. Madame Lecoulteux, selon sa coutume, partagea sa conversation entre des sujets divers où ce qui touchait à la braverie et à la galanterie, et aussi au manger et au boire, tenait la meilleure place. A part soi, elle se réjouissait de voir approcher la fin d'une expédition qui avait cessé d'offrir de l'agrément. Connaissant la vaillante renommée des habitants del'Angoumois, elle ne désespérait pas de découvrir dans leur capitale un gentil-
homme de goût qui l'aidât à dépouiller la qualité de veuve dont elle était peu férue. Ce ne lui était pas une médiocre raison de plus pour souhaiter d'avoir derrière elle les étapes qui restaient à parcourir.
Quant à M. de Salces et à sa cousine, peutêtre un observateur attentif eût-il remarqué quelques nuances nouvelles dans leur façon de se comporter. Quoiqu'une agitation visible la tourmentât, mademoiselle de La Vcrchère demeurait plus concentrée que les jours précédents ; on eût dit qu'ayant pris son parti de la conduite de M. de Salces, elle avait renoncé à le distraire de sa bouderie, et, cessant de l'interroger, s'absorbait dans d'autres pensées. Par un contraste singulier, le vicomte, qui eût dû s'estimer satisfait d'avoir obtenu par sa froideur le résultat qu'il souhaitait, semblait plutôt en éprouver une sorte d'impatience : à moins qu'il ne faille attribuer à une autre raison l'humeur véritablement acariâtre qu'il montra tout le jour, ne sortant du silence morose où il se renfermait que pour se livrer à des satires amères de l'humanité ou quereller ses gens. Même il se départit à ce pointde son caractère qu'abjurant sa patience ordinaire, il s'oublia jusqu'à lever sa canne sur un de ses valets qui lui avait répondu, d'ailleurs, sur un ton assez insolent.
Cependant on arriva pour l'heure du dîner en
un assez gros bourg nommé la Châtaigneraie. Bien que l'étape fût courte, il fallut se résigner à ne pas pousser plus avant ce jour-là, d'autant que les chevaux étaient déferrés et qu'il serait impossible de gagner un autre gîte avant une heure avancée de la nuit. Au reste, l'hôtellerie, vaste et entourée d'un jardin, avait meilleure apparence que les précédentes. Non seulement mademoiselle de La Verchère et sa dame eurent pour elles une belle chambre avec un grand cabinet, mais M. de Salces et M. Saugeon furent assez bien logés dans un autre corps de bâtiment. Et le dîner, dont l'odeur était appétissante, fut proprement servi dans une salle privée par deux fillettes dûment peignées et savonnées, et habillées à la mode du pays.
Quand on eut apporté un plat d'ortolans farcis et rôtis à point, madame Lecoulteux, qui pensait devoir à la faiblesse de sa constitution de ne pas s'endormir à table, daigna remarquer, après avoir rempli son assiette, que la chère n'était vraiment pas trop mauvaise ici ; et elle pressa M. Saugeon de tâter d'une sauce de haricots et de tomates dont elle venait de se servir.
— Car, dit-elle, il vous faut prendre soin de raffermir vos forces au terme d'un voyage dont les fatigues furent plus grandes que celles qui s'attachent en général à vos doctes travaux.
Cela fournit à mademoiselle de La Verchère l'occasion de faire ses excuses à son cousin :
— En vérité, dit-elle, si l'on ne m'avait persuadé qu'il était impossible ce soir d'atteindre un nouveau relais, j'aurais un grand remords que nous ayons sitôt aujourd'hui arrêté notre course. Car voici retardé d'autant le moment où nous rendrons monsieur de Salces à sa liberté et à ses études.
M. de Salces répondit du ton cérémonieux et guindé qui était le sien depuis plusieurs jours, qu'il était le serviteur de sa cousine et trop honoré de se tenir à ses ordres. Et il ajouta avec un accent d'ironie assez marqué :
— Ce serait bien plutôt à moi de m'excuser de n'avoir pas été un chevalier plus empressé et plus galant, tel que peut à bon droit en souhaiter une dame si accomplie.
Mademoiselle de La Verchère posa la main sur le bras du jeune homme d'un geste plein de douceur :
— Hector, puisqu'aussi bien nous sommes proches sans doute de nous séparer, voulez-vous bien qu'aujourd'hui nous ne fassions pas assaut de pointes ni de courtoisies? Je pense que vous avez bien voulu me pardonner ce qui en moi a pu vous déplaire ; quant à moi, il n'est pas nécessaire, je veux le croire, de protester que lesobli-
gâtions que je vous ai sont telles que le cœur le plus vil en serait plein de confusion et que je garderai éternellement le souvenir de votre conduite.
M. de Salces répondit en quelques mots qu'elle s'exagérait fort la reconnaissance qu'elle lui devait, mais, de ce moment, il se relâcha un peu de sa sévérité, et le dîner se continua plus gaiement qu'il n'avait commencé.
Cependant, comme on arrivait au dessert, madame Lecoulteux, qui aimait à faire paraître qu'elle savait vivre, querella aigrement une des petites servantes sur ce qu'elle n'avait point changé les assiettes. Gomme elle la traitait de gaupe et de malapprise et que la pauvre fille, devenue toute rouge, semblait prête à fondre en larmes, mademoiselle de La Verchère, qui avait bon cœur, obligea assez fortement madame Lecoulteux à se taire, et s'adressant à sa victime, lui demanda qui étaient certains hommes basanés de visage et bizarrement vêtus qu'elle avait remarqués dans la rue au moment où la berline s'était arrêtée devant l'auberge.
La bavolelte répondit, avec une révérence, que
c'était une compagnie de bohémiens qui étaient
arrivés depuis deux jours. Bien qu'ils n'eussent ni
bonne apparence ni bonne renommée, et qu'on
es prît plutôt pour des voleurs d'enfants et des
250 LA FOLLE AVEMURE.
picoreurs que pour autre chose, ils avaient obtenu la licence de demeurer une semaine dans la ville. Car non seulement on craignait que, s'ils étaient chassés, ils ne jetassent des sorts sur les fontaines et les nouveau-nés, mais encore ils connaissaient une foule de tours et de diableries propres à faire le divertissement du public, et surtout ils amenaient avec eux des bêtes d'Afrique extraordinaires, qu'onn'avait jamais vues et dont le seul aspect frappait de stupeur.
— 11 y en a, poursuivit la fille, de monstrueuses qui ont étonné les hommes les plus braves aussi bien que les enfants et les chiens, quand elles ont traversé la ville. L'une, qui était haute du double comme les plus forts chevaux, avait le dos couvert de deux montagnes velues, et son regard était épouvantable. Mais, ajouta-t-elle en se signant, une autre était si terrible que rien de ce qu'on voit ne saurait en donner l'idée. La masse de son corps dépasse tout ce qui se peut imaginer, approchant de celle d'une maison, et la figure qu'elle présente est véritablement infernale, ayant en place de nez un serpent gigantesque qui s'agite entre deux cornes blanches et acérées dont elle se sert pour dépecer ses victimes avant de les engloutir.
Cette description, dans laquelle il n'était pas très aisé tout d'abord de reconnaître un chameau
et un éléphant, surprit nos voyageurs, et madame Lecoulteux, qui avait de la curiosité, ne laissa pas ignorer qu'il lui serait agréable devoir ces animaux, en quoi elle trouva un appui inattendu chez M. Saugeon, qui dit d'un ton rêveur :
— Les différentes formes dont la nature s'est plu à revêtir l'être vivant sont pour moi d'un intérêt merveilleux et je ne saurais me lasser d'admirer la variété et la richesse de ses productions. Puisque, hélas ! le genre de vie que j'ai adopté doit, selon toute apparence, m'interdire d'aller jamais chercher ses secrets dans ces régions inconnues qui forment en quelque sorte la réserve mystérieuse de la création, j'avoue que je ne saurais négliger sans regret une occasion qui m'est offerte d'en puiser quelque idée, fut-ce par le truchement, d'ailleurs médiocre, d'une bande de bohémiens.
— J'aurais également du plaisir, dit mademoiselle de La Verchère, à examiner ces hommes et ces animaux singuliers. Puisque aussi bien il nous reste un couple d'heures avant le coucher du soleil, il nous serait aisé de prendre ce divertissement, pourvu que monsieur de Salces l'eût pour agréable et voulût bien nous accompagner.
Le jeune homme ne fit aucune objection à cette partie. C'est pourquoi, aussitôt qu'ils eurent achevé de dîner, tous quatre sortirent de
l'auberge et se mirent en devoir de gagner le camp des saltimbanques, qui, d'ailleurs, n'était pas fort éloigné.
Eparpillé sous le mail à l'ombre des grands chênes, il offrait à l'œil un mélange assez pittoresque de chariots aux formes lourdes recouverts de bâches, de cahutes en planches et de tentes de toiles et de peaux, dont les unes servaient à l'habitation et dont d'autres étaient destinées aux bateleurs ou aux bêtes. Des chevaux maigres, mais pleins de feu, quelques bœufs, des ânes, des mules paissaient, entravés, alentour des cabanes. Des chiens à la mine défiante, différents de leurs congénères d'Europe, hurlaient, la queue entre les jambes, en montrant leurs crocs aux visiteurs. Des feux étaient allumés où mijotaient des ragoûts d'aspect si répugnant qu'on y cherchait lescrapauds, souris et autre gibier qui constituent l'ordinaire ingrédient des mets de sorcellerie ; d'autant qu'ils étaient surveillés par des vieilles à la peau noire et aux yeux de braise, vêtues de haillons couleur des routes, et qui, en chantonnant des paroles inintelligibles, remuaient la sauce avec leurs mains recroquevillées en figure de pinces, Çà et là se détachaient des silhouettes étranges et sveltes d'hommes pareils à des oiseaux de proie. Il y avait aussi quelques jeunes femmes dont les loques de paillon laissaient en-
LA FOLLE AVENTURE. 2.j3
Irevoir la chair et qui, décrassées et habillées, auraient eu la mine de reines farouches. Un peuple de marmots pouilleux et demi-nus, à la chevelure bouclée et emmêlée, avec des regards déjà insolents et craintifs, criaient, grouillaient, se bousculaient et découvraient des dents de jeunes loups quand on leur jetait des liards. De tous cotés, s'élevaient les boniments des charlatans et des musiques dont le rythme, quelquefois criard, était ailleurs d'une mélodie sauvage et merveilleuse. Et, de temps en temps, le tout était dominé par le rugissement des fauves dont l'acre odeur imprégnait les narines.
Curieux et un peu inquiets, sentant autour d'eux la malveillance sournoise de cette race impure et redoutée, quelques bourgeois et paysans, accompagnés de leurs épouses, erraient parmi les baraques, poursuivis par les clameurs des chiens et les criailleries des enfants ; et ils s'arrêtaient tantôt devant le paillasse qui les engageait à venir voir, moyennant deux sols, un More avaler des couteaux, tantôt devant un nègre qui prétendait leur montrer le sérail du Grand Tuic lui-niême ; et des femmes se signaient avec elTarement en apercevant tout à coup le profil apocalyptique du monstrueux oiseau pélican, semblable aux gargouilles dont les ouvriers des vieux siècles ornèrent nos cathédrales.
254 LA FOLLE AVEMURE.
Il y avait là de quoi solliciter amplement les curiosités, et mademoiselle de La Verchère et ses compagnons ne dissimulèrent point leur satisfaction. Seule, madame Lecoulteux se déclara rebutée par la malpropreté et les haillons de ces malheureux. Se persuadant de plus, que son aspect et peut-être celui de ses pendants d'oreilles à l'espagnole, dont les pierres étaient assez bien imitées, éveillaient chez quelques gaillards basanés des pensées qui, dans un sens, étaient flatteuses, mais qui ne laissaient pas que de la troubler, elle crut devoir témoigner ses inquiétudes par plusieurs petits gloussements, qui grossirent en un cri aigu quand soudain à son approche l'oiseau pélican qui, jusque-là, semblait comme pétrifié, ouvrit et referma d'un seul coup, avec un claquement, son bec immense, où elle crut être engloutie. Mais mademoiselle de La Verchère la pria assez sèchement de se taire. Tout comme son cousin M. de Salces, elle avait encore fort peu vu le monde, et ni l'un ni l'autre ne pensait qu'il y allât de leur honneur de faire les renchéris devant un spectacle si nouveau. C'est pourquoi ils ne cessaient point de regarder autour d'eux, cependant que M. Saugeon voulait bien leur explique!* quelques particularités relatives à l'origine et aux mœurs de ces nomades.
— Ils sont, leur dit-il, sans nul doute, origi-
naires de l'Inde, où demeurent encore des peuplades qui leur sont semblables et se nomment les Bazigours. Eux-mêmes se désignent sous les noms de Roma, de Kola ou de Sintes. Mais, selon les pays, ils reçurent ceux de gypsies, de tziganes, de zingares ou de bohémiens. Il n'y a guère plus de deux siècles qu'ils commencèrent d'infester l'Europe, chassés de leur pays par une de ces con vulsions dont l'éloignement nous a dérobé le secret. Ils ont certaines connaissances en ce qui concerne la médecine et l'élevage du bétail, sans parler des arts magiques. Ils sont bons musiciens et habiles de leurs mains. Mais leur paresse est grande et ils aiment le vol. Entre eux les biens sont communs. Ils sont jaloux de leurs femmes, qui sont vertueuses. Ils vendent assez volontiers leurs filles aux étrangers. Un trait caractéristique de leurs goûts est l'estime oii ils tiennent la viande des bêtes crevées de mort naturelle.
Ce dernier détail fut accueilli par une exclamation de dégoût de madame Lecoulteux. Et comme décidément son courage ne se trouvait point àl'aise en une si étrange compagnie, elle insinua que peut-être on ferait bien de s'en retourner. Mais on ne l'écouta point et, malgré ses grimaces, que d'ailleurs l'odeur justifiait assez, on pénétra dans une sorte d'écurie spacieuse où étaient en-
fermées la plupart des bètes qui avaient effrayé la bavolettc.
Il s'y trouvait deux ou trois gazelles ou antilopes, un zèbre rayé, qui plut à M. de Salces, un buffle à bosse, une hyène dont l'odeur affreuse écartait le public, et quelques singes dont les gestes et contorsions causèrent à madame Lecoulteux une telle impression qu'elle obligea M. Saugeon à l'assurer plusieurs fois que ces animaux n'avaient rien de diabolique.
Mais les deux objets les plus remarquables étaient le chameau d'Arabie, dont la lippe dédaigneuse et morne bavait par-dessus les têtes des curieux, et surtout l'éléphant africain, masse énorme et grise, qui semblait appartenir à un autre règne animal que celui qui nous est connu, et qui, retenu aux quatre pieds par des entraves, se balançait de droite et de gauche et mendiait de sa trompe des morceaux de pain et autres friandises qu'il engloutissait avec une dextérité merveilleuse.
Tous quatre demeurèrent étonnés devant ce géant qu'ils ne connaissaient que par des gravures et dont l'aspect dépassait encore ce qu'ils en attendaient ; principalement, il semblait que M. Saugeon ne pût se lasser de le contempler. Interrogé d'où venait cette attention si particulière et profonde dont il honorait une bete hi-
deusc, il répartit, tout en continuant de l'examiner :
— C'est que je ne puis considérer cette créature, prodigieuse dans sa difTormité, sans que s'éveillent en moi des pensées si nombreuses et si variées qu'assurément il n'est point de lecture métaphysique qui excite davantage mon cerveau. Et d'abord, je ne puis me défendre d'un peu d'impatience contre Noé qui fut notre aïeul. Si, en effet, je lui dois de la reconnaissance pour ce qu'il a fait monter dans son bateau un couple de ces bêtes qui durent sensiblement le charger, il me faut bien déplorer qu'il n'y ait pas en même temps introduit quelques individus de ces espèces monstrueuses qui entraient dans le plan primitif du créateur, tels que mammouths, mastodontes et autres colosses auprès desquels l'homme faible et nu n'était qu'une bien misérable vermine. Ensuite, par une association naturelle, me souvenant que Pline et d'autres anciens ont vanté l'intelligence et la finesse de ces animaux formidables, je demeure véritablement stupide que Dieu ait choisi, pour en faire ses créatures d'élection, les fils de ce malheureux Adam, quand, par la taille, la force et peut-être le génie naturel, ils supportaient si mal la comparaison. A considérer ce géant enchaîné par des pygmées, je ne saurais, dans l'allégresse de mon égoïsme,
réprimer un mouvement de pitié et de confusion en me figurant que, n'eût été le caprice d'une miséricorde inconcevable, ce serait lui dans ce moment qui, baguenaudant au milieu des siens, nous toiserait accroupis, hébétés et crasseux, au fond d'une cage, et nous jetterait dédaigneusement quelques rogatons que nous nous disputerions des dents et des grilles, cependant qu'à Versailles un monarque éléphantin, environné d'une noblesse à trompe, ferait le bonheur d'une nation absolument pachydermique. Devant une si grosse infortune historique, cent fois plus considérable que celle de Nabuchodonosor, d'Annibal ou de Vercingétorix, je demeure sans voix et perdu dans un abîme de méditations.
Peut-être M. Saugeon n'en fût point sorti si mademoiselle de La Yerchère n'eût clairement marqué qu'elle souhaitait de poursuivre son chemin. 11 fallut donc s'éloigner de l'éléphant non sans que, au moment de le quitter, le bonhomme ne l'eût respectueusement salué en soulevant son chapeau.
Cependant, leur première curiosité calmée, on eût dit que M. de Salces et mademoiselle de La Verchère ne prenaient plus qu'un intérêt secondaire aux spectacles qui leur étaient offerts. Ils écoutaient d'une manière distraite les boniments des bateleurs ou les ingénieux commen-
LA FOLLE AVEMURK. 259
taires de M. Saiigeon et, de temps en [temps, se contentaient de pousser une exclamation sur un ton assez indifférent, comme si en eux-mêmes se poursuivait un cours de réflexions plus notables et qui dût les retenir davantage.
Les lèvres pincées, les sourcils un peu froncés, le geste bref, M. de Salces semblait se contraindre afin que nul ne pût soupçonner ce qui s'agitait au fond de lui-môme. Mais, que sous le masque rigide qu'il avait posé sur son visage, il y eût autre chose que la mélancolie un peu méprisante qui était son état ordinaire, c'est de quoi ne permettait point de douter l'amertume de certains propos qui lui échappaient, l'accent dont ils étaient articulés, et un je ne sais quoi d'àpre, de contracté et de douloureux qui, malgré lui, se dégageait de sa personne. Par un contraste subit, quand mademoiselle de La Verchère s'adressait à lui, il semblait tressaillir, laissait glisser vers elle un regard timide et indécis : une incertitude troublait sa voix, et jusque dans les propos les plus communs par lesquels il lui répondait, il y avait une intonation particulière, assourdie, presque suppliante, comme si les mots dont il se servait importaient peu, mais que derrière les signes vulgaires où s'exprime la pensée humaine, il eût voulu tenir un autre langage et souhaité passionnément qu'elle l'entendît. Mais tout à coup.
comme furieux qu'elle ne le comprît point, il se taisait et son visage redevenait déglace.
Quant à la jeune fille, elle n'était pas moins éloignée de la contenance alerte et riante qui, d'habitude, était la sienne : tantôt se taisant, tantôt parlant à l'aventure sans paraître ellemême se soucier de ses paroles, tantôt distraite ou se forçant à une gaieté immodérée et subite. A chaque instant ses joues changeaient de couleur, ses mains se nouaient et se dénouaient convulsivement. Tour à tour, ses yeux cherchaient ceux de INI. de Salces et puis avaient peur de les rencontrer. Sa poitrine oppressée se soulevait et palpitait.
Cependant, après avoir contemplé un bélier porteur de quatre cornes et un enfant privé de bras et de jambes, M. de Salces, comme sa cousine témoignait qu'elle avait pris peu de plaisir à ces difformités, lui demanda si elle n'était point disposée à retourner à l'auberge, puisque aussi bien le soleil était près de se coucher.
Elle lui désigna du doigt une tente toute proche recouverte de haillons bariolés. Sur le rideau qui servait de porte, il y avait écrit en lettres d'un demi-pied de haut : « Le grand Alcofribas lit dans les cœurs et dévoile les secrets de l'avenir. »
— Mon cousin, dit la jeune fille, peut-être
LA FOLLE AYEiNTURE. 261
allez-vous rire de moi. Bien que je n'ajoute pas foi à tout ce qu'on raconte des arts divinatoires et astrologiques, j'aurais lacuriosité d'interroger ce prophète. Nous nous séparerons l'un de l'autre dans peu de jours. Ne voulez-vous pas que nous essayions de savoir quel avenir nous attend?
M. de Salces sourit dédaigneusement et répondit qu'il tenait pour pur batelage toute la prétendue science des devins. Toutefois, il ne voulait pas contrister sa cousine en se refusant à cette plaisanterie. Mais, ajouta-t-il, si elle le soutirait, il se faisait fort, en ce qui la touchait, de lui dire la bonne aventure mieux que tous les nécromanciens de l'Arabie.
— Alors, dit-elle en souriant, tirez-moi mon horoscope.
Il répondit d'un ton de persiflage :
— Le prince des Iles Bienheureuses se morfond d'impatience à vous attendre en la ville d'Angoulême. Sitôt que vous apparaîtrez devant ses yeux ravis, il tombera féru d'amour pour vous, et, vous ayant régalée de violons et comblée de présents de gants, de parfumerie et de joyaux, il se jettera à vos genoux et vous suppliera d'accepter sa main, que vous prendrez en rougissant. Et partirez ensemble pour le pays de Bravoure, où des rois enchaînés traîneront votre char et oij vous ferez souche de héros et d'amazones qui,
devenus grands, vous institueront souveraine du royaume de Chimère et du sublime empire lunatique.
— Peut-être, dit sans se fâcher la jeune fille. Mais, ajouta-t-elle, je ne me hasarderai point à vous imiter et je m'en remettrai, si vous voulez le souffrir, au seigneur Alcofribas de me dévoiler votre destinée.
Et, laissant à la porte madame Lecoulteux et M. Saugeon, qui préféraient demeurer encore devant les cages des fauves, ils se baissèrent pour passer sous le rideau que soulevait un petit nègre.
Quelques chandelles à demi consumées éclairaient médiocrement l'antre prophétique qui n'était qu'un pitoyable assemblage de morceaux de bois et de lambeaux de toile rapiécés. Deux ou trois têtes de morts, des chauves-souris accrochées les ailes éployées, des crapauds, des débris humains et des fragments d'animaux difformes séchés ou conservés dans des vases, arrachèrent un geste de répulsion à mademoiselle de La Verchère et une grimace de mépris à son cousin. Mais ils n'eurent pas le temps de faire leurs réflexions, car déjà une clameur venant on ne sait d'où annonçait : « Place au seigneur Alcofribas ! » et les jeunes gens vinrent surgir devant eux une des créatures les plus singulières qu'ils eussent aperçues.
Enveloppé de la tête aux pieds dans un vaste manteau noir, brodé d'ossements et de signes ca
balistiques, sur le chef un turban immense qui lui descendait jusqu'aux yeux, le visage disparaissant sous une chevelure et une barbe rouges avec d'énormes sourcils qui lui couvraient le front, le nez déformé par une cicatrice hideuse, un grand homme qui paraissait maigre, mais dont l'exacte corpulence se dissimulait dans le vêtement où il était drapé, s'avançait vers eux et, d'un geste assez noble, leur faisait signe de s'asseoir sur deux escabeaux médiocres, tandis que lui-même prenait place sur une espèce de trône de velours et d'or que les souris et les mites n'avaient pas épargné. Et, d'une voix creuse, étrange, qui semblait sortir de son ventre, mais dans un français passable, il leur demanda ce qu'ils attendaient de lui.
Comme mademoiselle de La Verchcre, surprise de cette apparition, demeurait quelques secondes sans répondre, les yeux écarquillés, M. de Salces, qui avait hâte d'en finir, la prévint et commanda assez brusquement à ce malheureux de faire son métier et de leur dire la bonne aventure.
Mais, toisant le visiteur du haut en bas avec un air de fierté incroyable, le seigneur Alcofribas eut un rire grelottant et sépulcral, et il proféra d'un accent dédaigneux :
— Jeune homme, es-tu de ceux qui n'hono-
LA FOLLE AVENTURK. 265
rent la philosophie que quand elle se pare des dehors du luxe et de la frivolité? Et est-ce parce qu'elle t'apparaît aujourd'hui sous la défroque de la misère que tu affectes de la mépriser? S'il en est autrement, parle plus modérément de ce que tu ignores.
Ce langage, et l'espèce de dignité dont il s'accompagnait, étonnèrent le jeune homme. Et ce fut d'un ton radouci qu'il assura le devin qu'il n'avait point entendu l'offenser, et le pressa de leur dévoiler sans tarder l'avenir, que ce fût par les tarots, le marc de café, les lignes de la main ou tout autre artifice cabalistique,
Mais le seigneur Alcofribas fit un ricanement si atroce que M. de Salces lui-même en tressaillit. Et embrassant d'un geste tout l'appareil de sorcellerie qui l'environnait :
— Jeune homme, dit-il avec amertume, es-tu encore à apprendre que le vulgaire est incapable d'honorer la science, si elle lui est offerte sans l'appareil du batelage et du charlatanisme ? Mais tu me semblés, quoique orgueilleux, capable de reconnaître la vérité toute nue. Sache donc que mon art n'est ni de grimoire, ni de grimace. C'est par la puissance de mon génie, sans aucun secours de cartes ou d'astrologie, mais seulement en scrutant tes yeux et ton visage que j'entends y lire, comme à livre ouvert, ce qu'il y a dans ton
Ame de plus secret et cela même peut-être que tu ignores toi-même ou veux ignorer.
Et, tour à tour inclinant ou relevant la tête, fronçant ou haussant les sourcils, les lèvres agitées d'un tremblement et laissant échapper des syllabes inintelligibles, le magicien se mit à considérer le jeune homme. Et si flamboyant, si intense, si aigu luisait son regard, que véritablement M. de Salces en était comme pénétré, qu'un malaise l'oppressait et qu'il clignait des paupières malgré lui... Irrité d'être ainsi dominé par un baladin, et sentant la colère le gagner, le vicomte allait rompre le silence et forcer l'autre à parler, quand soudain la voix du seigneur Alcofribas s'éleva, tantôt mélancolique et plaintive, tantôt dédaigneuse et superbe, tour à tour voilée, ou éclatante, ou bourdonnant comme un tonnerre lointain, faisant véritablement moins songer à une parole humaine qu'à l'émanation de quelque pouvoir extra terrestre...
— Enfant, pauvre enfant, orgueilleux et déqile, téméraire et naïf, encore plus misérable que haïssable, quel est ce hasard qui te conduit dans l'antre de la vérité, toi qui ne sais rien ni de la vie, ni de l'univers, ni de toi-même? Est-ce donc qu'il y aurait une pitié pour toi? Quoi, l'oreille du sourd pourrait se rouvrir? Ils pourraient se dessiller, les yeux de l'aveugle? Toi qui te juges
LA FOLLE AVENTUUL:. 267
sage à force de iolie, savant à force d'ignorance, puissant à force de faiblesse, toi qui puises dans ton incommensurable fatuité le mépris de tout ce qui te dépasse, et qui, à force de néant, t'imagines être quelque chose, se pourrait-il que le Dieu inconnu t'eût réservé une chance?... Tu proclames ton dédain de l'humanité. Tu te crois apte à mener une vie exempte de préjugés, vouée seulement au culte de la science et de la philosophie ! Insensé, qui ne soupçonnes même point que la suprême bonté est le seul secret de la suprême science ! Insensé qui ne soupçonnes même point que, quand tu prétends dans ta folie égoïste t'élever au-dessus du vulgaire, c'est ta vulgarité même qui éclate davantage aux yeux ; semblable à ce pourceau vautré dans son fumier et qui criant : « Je suis Jupiter! » tant plus il criait davantage, tant plus apparaissait pourceau !
La harangue du seigneur Alcofribas correspondait si peu à ce qu'il en attendait que, tout d'abord, M. de Salces en était demeuré encore plus étonné qu'irrité et l'avait laissé parler sans l'interrompre. Mais l'insolence de cette dernière comparaison piqua au vif la patience du jeune homme et, mettant la main sur la garde de son épée :
— Maraud ! menaça-t-il, t'imagines-tu que je suis ici pour servir de plastron à tes bouffonneries?
Mais mademoiselle de La Verchère le retint doucement par le bras :
— En vérité, mon cousin, les sottises de ce pauvre diable ne sauraient vous atteindre.
Au surplus, le magicien, qui n'avait pas sourcillé, poursuivait du même ton morne et implacable :
— La destinée qui t'attend est celle que tu mérites. Il est juste, il est désirable que s'engloutissent aux limbes fangeux de la médiocrité et de l'oubli les malbeureux qui décrièrent les dons merveilleux de ce grand bienfaiteur incomparable quia voulu que quelque chose fût. Qu'ils meurent sans avoir vécu, les blasphémateurs de la vie,! Si tu es d'eux, meurs avec eux. J'aperçois ton sépulcre ouvert: déjà ton pied y pénètre; encore un pas... et voici la pierre qui retombe, scellée à jamais...
La voix s'éteignait, lugubre ; de son index décharné le devin désignait le sol. Mais, tout à coup, il eut une exclamation. 11 développa ses longs bras, un sourire d'extase apparut sur sa face, et d'un accent transformé, tendre et suppliant, comme si tout son être s'érigeait vers un espoir surgi dans la nuit :
— Que vois-je ! s'écria-t-il. Arrête, malheureux, arrête... Je ne me trompe pas. Dans ce gouffre d'ombre et de mort, il y a encore une lueur
(le vie, une étincelle. Au désert aride et affreux qu'a ravagé ta manie orgueilleuse, il subsiste une ileur, une plante frêle, une goutte d'eau vivifiante, une parcelle de terre fertile. Dans ton cœur flétri et morne, Dieu a permis que, malgré toi, malgré tes efforts impies, demeure quelque chose du sentiment adorable et sublime par lequel l'homme est capable de dépouiller sa médiocrité égoïste... Enfant, enfant malheureux plus encore que coupable, écoute ma voix, écoute plutôt celle qui s'élance de toi-même. Cesse de lutter contre ce qu'il y a de meilleur en toi. Debout sur les ruines de ton àme désolée, reconnais, reconnais le petit dieu dont les flèches délicieuses pénètrent les cuirasses les plus rebelles. Aie p\\,ié de toi-même Dépouille ta vanité et, plein de tremblement et de sanglots, agenouille-loi devant le divin amour qui peut, selon son caprice, t'élever aux sommets de l'empyrée ou te laisser aller aux abîmes mortels qui sont béants à tes pieds.
A quelque point que M. de Salces tînt en mépris tous les tours de l'astrologie, il ne put ouïr ce discours, dont la bouffissure et l'extravagance se mélangeaient de quelque chose de pathétique, sans un trouble qui eût surpris quiconque aurait connu la fermeté accoutumée de son esprit et ignoré l'agitation qui le travaillait depuis plusieurs jours. Tressaillant sous l'adjuration hardie
du magicien, il se tourna à demi vers mademoiselle de La Verchère, peut-être pour échapper à un malaise dont il rougissait, peut-être avec un espoir confus et instinctif, comme si d'elle pouvait lui venir le salut dans la crise singulière où il se débattait...
Mais c'est ici que, derechef, nous devons noter un de ces coups imprévus par lesquels il semble parfois qu'une divinité ironique se plaise à embrouiller la trame des destinées humaines. Voici qu'envisageant la jeune fille, au lieu de discerner sur ses traits l'expression qu'il attendait et qui, sans doute, lui eut ôté la force de comprimer davantage les sentiments qui bouillonnaient dans son sein, M. de Salces, dans la fièvre qui lui battait aux tempes, crut apercevoir sur ses lèvres un demi-sourire et surprendre une sorte de signe des paupières qu'elle échangeait avec le bateleur. Il faut se figurer à quel point la lutte qu'il soutenait contre lui-même l'avait destitué de tout sangfroid et de toute maîtrise de soi, pour concevoir dans quel transport le précipita cette découverte et le soupçon que peut-être il y avait contre lui un complot où l'on méditaitdesejouerdesa personne. Une bouffée de fureur enivra son cerveau, ses yeux se brouillèrent, il vit rouge et, dégainant brusquement, il se précipita sur le charlatan en criant :
— Maroufle, je te forcerai bien à te démasquer...
Mais, heureusement pour la conservation de ses jours, le seigneur Alcofribas, plus agile qu'on n'aurait cru, n'attendit pas le coup. Bondissant de son trône comme un chat, il disparut en un clin d'œil derrière une porte qu'il referma derrière lui et où l'effort du gentilhomme vint inutilement s'acharner.
Cependant, consternée de ce dénouement, mademoiselle de La Verchère suppliait son cousin de se calmer et de considérer combien il était peu digne de lui de poursuivre de sa colère une telle engeance. . . La réflexion qu'assurément le pendard avait eu le temps de fuir s'ajouta à son éloquence pour obliger le jeune homme a cesser de se meurtrir les poings contre les planches. Dissimulant mal, sous un air de politesse glaciale, la rage folle qui brillait dans ses yeux et le tremblement qui secouait tout son être, il dit d'une voix étouffée en remettant son épée au fourreau :
— Il faut bien épargner une existence qui semble tant vous préoccuper.
Puis tous deux sortirent de la tente et se mirent à marcher afin de rejoindre M. Saugeon et madame Lecoulteux.
Depuis l'instant oii M. de Salces avait laissé
272 LA FOLLE AVENTUBE.
éclater sa colère, il semblait à mademoiselle de La Verchère qu'elle se mouvait dans un monde changé et inconnu. Brusquement, pour elle, le soleil était éteint, et le ciel sombre. Un tourbillon sinistre emportait ses pensées. Ses jambes fléchissaient sous elle. Sa gorge était si serrée qu'elle n'aurait pu articuler un mot. Elle respirait avec peine. Un lirouillard opaque l'enveloppait. Elle eut l'envie soudaine, irrésistible, de tomber aux pieds de M. de Salces sans rien dire, seulement en sanglotant, afin qu'il comprît peutêtre tout ce qu'elle ne pouvait pas dire...
Mais tout à coup des exclamations d'émoi et de pitié jaillirent autour d'eux. Ils levèrent les yeux. Sans qu'eux-mêmes s'en fussent douté, ils étaient debout devant une grille qui les séparait d'un tigre royal du Goromandel. Une jeune guenon venait de pénétrer imprudemment dans la cage du fauve et maintenant, pétrifiée à son aspect, tremblait de tous ses membres, incapable de s'enfuir entre les barreaux qui lui avaient donné passage. Déjà les prunelles du monstre s'allumaient et il se ramassait sur ses jarrets formidables en fouettant ses flancs maigres de sa queue...
Un murmure d'angoisse, de curiosité aussi devant le spectacle sanglant qui allait se dérouler, grossissait parmi les spectateurs. Mais où il
LA FOLLE AVEMURK. 273
s'exaspéra en une soudaine clameur d'épouvante, qui tout de suite s'éteignit en un mortel silence, ce futquand,àrincxprimablestupeurdetous,onvitla porte de la cage s'ouvrir et un jeune homme richement vêtu s'avancer vers la guenuche et la prendre dans ses bras sans quitter des yeux le tigre qui avait reculé d'un pas en grondant...
Avant. que la brute sanguinaire fût revenue de son étonnement, M. de Salces était de nouveau en sûreté et remettait la petite bête qu'il avait sauvée aux bohémiens, qui lui baisaient les mains et, dans leur jargon, l'engageaient à faire partie de leur troupe, cependant qu'autour d'eux la foule se précipitait avec des acclamations et des hurlements d'enthousiasme.
Quand le jeune homme se fut assez rudement débarrassé de cette canaille, il revint vers mademoiselle de La Verchère. Elle était restée sans force et sans voix durant cette scène, adossée contre un arbre, paralysée d'horreur. Quand elle vit son cousin s'approcher d'elle, elle soupira, eut un geste instinctif comme si elle sortait d'un eau chemar et balbutia :
— Au nom du ciel, Hector, n'êtes-vous point blessé? Et me direz-vous pourquoi... pourquoi?
Mais les paroles expirèrent sur ses lèvres. M. de Salces la regardait en face avec un visage de haine si démente et si atroce qu'elle fit un pas
2?i LA FOLLE AVENTURE.
en arrière. Et il lui dit lentement, en appuyant sur chaque syllabe :
— C'est que, mademoiselle, j'ai voulu vous démontrer d'un seul coup en quelle estime je tiens et ma vie, et l'objet quelconque, singesse ou non, dont ma fantaisie en fait l'enjeu.
La brutalité de cette déclaration, où apparaissait assez clairement la volonté du jeune homme de confondre sa cousine et la petite bête qui lui devaient le même service, était si outrageante, que mademoiselle de La Verchère demeura une seconde suffoquée. Instinctivement, sa main se posa sur son cœur par une sorte de pudeur douloureuse et elle se mit à pâlir affreusement... Il sembla que M. de Salces lui-même, au milieu de son délire, comprit qu'il s'était laissé emporter trop loin... Il ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose. Mais il était trop tard. Déjà, ayant tourné les talons et ramassé ses jupes, la jeune fille fuyait à travers le village des bohémiens d'une allure si rapide qu'en un instant elle était hors de vue.
Rentrée dans la chambre d'auberge où elle habitait, mademoiselle de La Verchère arracha sa robe et son chapeau plutôt qu'elle ne les ôta, se jeta la face sur son lit et en mordit le drap à pleines dents pour que n'éclatassent point les sanglots qui lui déchiraient la gorge. Et elle resta ainsi pendant quelques minutes, pantelante et le corps secoué de mouvements convulsifs, comme une lionne acharnée sur sa proie. Quand elle fut assurée d'avoir recouvré la possession de ses nerfs, elle se releva et se mit à marcher de long en large à pas précipités.
Un tel tumulte de sentiments bouillonnait en elle qu'elle arrivait malaisément à fixer ses pensées. Colère, indignation, désespoir, haine farouche, avec peut-être quelques impressions moins violentes, se mêlaient et se démêlaient si durement qu'il lui semblait que son cœur allait se
rompre dans ce combat. ïoiir à tour le sang montait à ses joues, les enflammait, et puis brusquement les abandonnait à ce point qu'elle claquait des dents et qu'un froid mortel la pénétrait jusqu'aux moelles. Ses lèvres laissaient échapper des mots sans suite, des exclamations, des plaintes sourdes qui ne s'achevaient pas... Quoi! Un homme l'avait insultée ! Cet homme respirait encore et elle n'était pas morte!,.. Elle poussa deux ou trois cris inarticulés, comme une fauve...
Mais elle enfonça ses ongles dans ses paumes et se mordit le pouce jusqu'à ce que la douleur physique la fît gémir. Arrière tout autre souci que celui de sa vengeance ! Une soif inextinguible de meurtre la dessécha. 11 fallait qu'elle ou ]M. de Salces cessât de vivre. Elle rêva de défendre elle-même son honneur contre lui, l'épée à la main, ou, s'il refusait, de le faire tuer comme un chien par ses valets. Dans la fièvre où s'enflammait son cerveau épuisé depuis tant de jours par l'angoisse et l'insomnie, les résolutions les plus folles lui apparaissaient naturelles.
Mais, soudain, elle s'efl'raya de l'incohérence de ses pensées, pareilles aux songeries d'un dément. Ce n'était point l'heure d'extra vaguer... S'étant, à plusieurs reprises, trempé la tête dans un seau d'eau froide, elle en éprouva quelque apaisement
et résolut d'examiner plus mûrement à quel projet il fallait s'arrêter. En vue de quoi elle prit une chaise et s'assit pour mettre un peu d'ordre dans ses réflexions... C'est alors qu'elle remarqua sur la table une enveloppe où son nom était écrit. A plusieurs étapes, elle avait reçu des lettres de la baronne d'Outrelaise. Toutefois, elle ne reconnut point la main de la bonne dame sur l'adresse. Par un geste machinal, plutôt que par curiosité, elle défit le pli et, en ayant déchiffré la signature avec un peu de surprise, fit trêve un moment à ses délibérations pour en apprendre le contenu. Il était ainsi libellé :
« iMarise, belle égoïste qui, dans la poussière de votre carrosse, ravîtes de ce manoir toute joie et toute beauté, je veux que, plus prompte que vos destriers, la pensée de Dorinice s'élance après vous, devance votre fuite et, saisissant l'occasion propice, dresse au bord de la route une terrible embuscade : d'oii soudain la voilà qui débouche et vous surprend toute pantoise.
» Arrêtez, fille rusée et perfide qui, dans vos lacs, vous plaisez à torturer inhumainement tant de pitoyables prisonniers. Arrêtez et redoutez le courroux d'une mère vengeresse des souffrances du Céladon qu'elle porta dans son sein et que, si longtemps, vous vous plûtes à désespérer. Trémie
blcz que Gypris, touchée de ses plaintes, ne châtie enfin ce cœur cruel et cannibale qui ne se repaît que des larmes qu'il fait répandre.
» Mais quoi, Marise, dois-je en croire le pressentiment soudain qui met un tremblement dans mes doigts maternels ? Eh quoi ! vous baissez les yeux? vous rougissez? Se pourrait-il?... En vérité, un transport prophétique m'inonde. Marise, je ne sais de quel nom le vulgaire désigne le village où ce poulet vous sera remis. Mais je vous dirai comment il se nomme dans la langue sublime des amants. 11 est situé au sein de la vallée riante qui serpente entre « Petits Soins » et « Parfait Contentement », sur les bords du ruisselet <( Émoi », un peu devant qu'il se jette dans le grand fleuve « Inclination ». A l'envi, les échos charmés chuchotent alentour ces quatre syllabes : « Discret aveu. »
» Il n'est d'aveu si discret qu'un cœur de mère ne l'entende. Ingrate, ne souffrirez-vous pas que dans votre joie Dorinice prenne la sienne et que, sur ce papier, elle vous envoie une faible assurance de sa parfaite tendresse?... »
L'absurdité de cette épitre offrait un contraste si fort avec les sentiments qui, dans ce moment, occupaient la jeune fille, qu'elle ne put se retenir de hausser les épaules en la lisant et qu'elle eut
delà peine à aller jusqu'au bout. Cependant, ayant terminé et déchire le papier en morceaux, elle se trouva plus calme et mieux en état de peser sa décision.
Et, tout d'abord, un point lui apparut clairement : c'est qu'il était impossible qu'elle revît M. de Salces. L'idée seule de subir sa présence la remplissait d'une telle horreur qu'il lui semblait qu'elle serait incapable de l'envisager sans un vertige et de trouver des mots assez forts pour lui marquer son mépris.
Cette résolution étant arrêtée, il demeurait à régler de quelle manière mademoiselle de La Verchère se séparerait de son cousin et comment elle s'y prendrait pour se venger. Ayant appelé ce valet nommé Lafleur, qu'elle avait mis dans la confidence de leur intrigue, elle lui ordonna d'aller sur-le-champ quérir Saint-Félix et de le ramener. Pendant le temps qu'il fut absent, elle poussa davantage ses réflexions, et tel était l'empire qu'elle avait sur soi qu'elle parut bientôt être entièrement rétablie dans son état accoutumé.
Donc, quand une demi-heure plus tard maître Alcofribas apparut, dépouillé de son turban et de son manteau magique, mais gardant encore sa perruque et un peu de peinture de sa cicatrice, ce fut sans qu'elle eût l'air de se forcer qu'elle l'interrogea assez gaiement s'il était content de son
métier de prophète. Mais l'éciiyer eut une moue renfrognée :
— Par mafoi, mademoiselle, dit-il, il ne s'enest pas manqué de beaucoupquej'aie perdu le moyen de l'exercer, ou toutautre. Que le diable oumadame Lecoulteux m'emporte, si j'eusse cru l'humeur si prompte à notre philosophe. Pour peu que j'aie eu un ventre ou quelque chose de cette sorte, j'y logerais à cette heure un bon coup d'épée. Mais, reprit-il avec un geste d'insouciance, laissons là les vieilles lunes. Me voici tout prêt à entendre vos ordres et à tenter de les mieux exécuter, puisque, hélas ! je n'ai pas pu atteindre le but que je me proposais.
— Saint-Félix, dit la jeune fille, garde-toi de croire que ton zèle ait été inutile. Si tu n'as pu forcer monsieur de Salces à l'aveu qui l'eût mis à ma merci, je me tiens néanmoins instruite autant que je pouvais souhaiter l'être de ses sentiments pour ma personne. Au lieu d'amour, mon cousin m'a fait paraître une haine si effroyable que j'ai résolu de rompre tout commerce avec lui. C'est de quoi j'ai voulu t'avertir sans retard, afin de changer nos dispositions.
L'obscurité qui tombait et aussi le peu de savoir qu'avait Saint Félix de l'esprit d'une fille de qualité, l'empêchade reconnaître avec exactitude la nature et l'étendue du sentiment qui agitait sa
LA FOLLE AVENTURE. 28i
maîtresse. Ayant cru cependant apercevoir quelque chose de son trouble, il mit un genou en terre et dit d'un ton passionné :
— Au nom du ciel, mademoiselle, défendezmoi de soupçonner que cette haine que vous dites ait porté ce malheureux jusqu'à se rendre coupable de quelque oflense. Car, étant non seulement l'écuyer de votre maison, mais l'inventeur de cette sottise qui a si singulièrement déferré notre béjaune, il m'appartiendrait doublement de le châtier.
Mademoiselle de La Verchère tendit sa main à l'écuyer, qui y posa les lèvres.
— Mon ami,proféra-t-elle,jenebalanceraipoint à t'avouer qu'un moment j'ai pensé faire appel à ton courage; et j'étais certaine qu'il ne me manquerait pas. Mais je me suis représenté que monsieur de Salces m'ayant sauvé la vie, je ne saurais sans bassesse mettre la sienne en péril. Au surplus, puisqu'il m'a atteinte dans mon honneur une deuxième fois, c'est dans le sien que je prétends le frapper de la manière la plus cruelle. Et avec l'aide de Dieu, je crois avoir trouvé afin de le moquer une invention assez bonne pour qu'il comprenne à quel point je le méprise et pour que, si un hasard que je prie Dieu d'écarter nous remettait en présence, il ait plus que moi à rougir de sa honte.
é82 LA FOLLE AVENTURE.
Et la jeune fille, ayant ainsi parlé, se mit à expliquer à Saint-Félix quelle était son intention. Tout habitué que fût le comédien à lui obéir aveuglément, il ne put se retenir de manifester de l'étonnement et de lui montrer qu'il trouvait dans son procédé quelque chose d'assez hasardeux. Mais elle répondit avec plus d'abandon qu'elle n'en usait d'ordinaire :
— Saint-Félix, je n'ai que toi au monde. Il est impossible que tu me trahisses dans une circonstance si importante, oii mon honneur est en jeu. Si je devais éprouver quelque dommage de cette action, je n'aurais à m'en prendre qu'à moimême. Mais je sais que quiconque voudrait en tirer avantage contre moi t'aurait pour adversaire. C'est assez pour que l'àme la plus faible (et peut-être monsieur de Salces connaîtra que ce n'est pas la mienne) soit entièrement rassurée.
Il n'en fallait pas tant pour lever le scrupule de récuyer, que, comme on a pu le voir, son humeur naturelle et ses exploits passés disposaient plutôt à l'aventure qu'à chercher des difficultés. Il jura donc à sa maîtresse avec la dernière chaleur qu'elle serait contente de lui et lui promit qu'il serait de retour dans deux heures avec ce qu'il fallait. Qu'elle prît seulement garde à madame Lecoulteux.
Dès qu'il se fut retiré la jeune fille s'occupa
d'accomplir les derniers préparatifs de l'entreprise qu'elle avait conçue et qui passera sans doute pour un témoignage assez curieux jusqu'où peut aller la colère d'une fille amoureuse qui s'estime outragée.
Assis dans le jardin qui aliénait à Tauberge» M. de Salées et M. Saugeon continuaient de garder le silence qui régnait entre eux depuis qu'ils avaient quille le champ des saltimbanques et qui contrastait fort avec leur ordinaire. Non qu'ils eussent accoutumé de bavarder pour le vain plaisir d'enfiler des mots, mais il était rare que, par quelque question, le jeune homme n'incitât pas son précepteur à une réponse où apparaissait la solidité de son esprit et d'où prenait naissance un débat ingénieux. Toutefois, en ce jour, rien ne semblait capable de tirer M. Saugeon de l'espèce de consternation où l'avait plongé l'action inconsidérée de M. de Salces. Depuis l'instant que, devant un peuple de bohémiens et de rustres, il avait vu son élève pénétrer dans une cage de fauve et se faire le champion d'une guenuche contre un tigre, il était demeuré dans un
étonnement proche de la stupidité. Repassant dans son esprit un événement si dépourvu de toute explication raisonnable et dont seuls les temps les plus barbares de l'humanité offraient quelque précédent, il ressentait un malaise indicible et, de temps en temps, jetait en tapinois vers le jeune homme un regard craintif et soupçonneux, comme s'il se trouvait médiocrement en sûreté auprès de lui et en appréhendait quelque nouvelle extravagance.
Mais, concentré dans le tumulte de ses pensées, notre héros était bien éloigné de prêter attention à tout autre objet. A la vérité, un tel chaos de sentiments divers s'entrechoquaient dans son sein, que le meilleur connaisseur du cœur humain aurait eu peine à y voir clair. A la colère qui naguère l'emplissait tout entier d'avoir peutêtre été pris pour dupe, se mêlaient maintenant d'autres impressions, dont l'une était sans doute la satisfaction d'avoir démontré qu'il n'était pas un homme dont on pût se jouer impunément. Mais le souvenir d'avoir traité rudement une femme qui était sa parente, celui de la pâleur affreuse qui avait envahi les traits de mademoiselle de La Verchère et de sa fuite éperdue et précipitée, y ajoutait quelque chose de si particulier que, tournant et retournant sans cesse toutes les péripéties de cette journée et de celles qui
l'avaient précédée, M. de Salées se perdit parmi les complications les plus étranges, dont le résultat fut qu'à la fin, il s'abîma dans une telle détresse, qu'il souhaita d'être mort pour échapper à ses réflexions.
Cependant, honteux de sa faiblesse, il s'obligea à se contraindre, et, ne pouvant méconnaître que certaines difficultés du côté de sa cousine étaient le point de départ de tout cet imbroglio, il se représenta qu'il agirait sagement, et pour leur avantage à tous deux, en évitant sa compagnie jusqu'au terme de ce voyage, autant que son devoir le lui permettrait. Il lui apparut qu'il devait être fort soulagé de cette décision ; mais, dans le môme temps, il exhala un soupir si profond et qui ressemblait de si près à un gémissement que M. Saugeon en sursauta et, envisageant son élève, lui demanda timidement s'il souffrait. Mais le jeune homme répondit d'un ton morne :
— Je souffre, monsieur, d'être né... Et le mal est que la mort même ne m'apporterait point le remède qu'il me faut. Car cela seul est bon de n'avoir point été.
Ces paroles étaient si amères, que M. Saugeon demeura plusieurs secondes sans trouver un mot à y répondre. Au reste, avant qu'il eût dit quelque chose, un valet se présenta de la part de mademoiselle de La Verchère et annonça
qu'étant fort- fatiguée, elle ne descendrait point ce soir pour le souper, mais qu'elle mangerait seulement un morceau dans sa chambre avec madame Lecoulteux, afin de se reposer et d'être prête le lendemain pour le départ.
M. de Salces et M. Saugeon se mirent à table tous les deux et oncques n'y eut repas où l'on jouât si peu des mâchoires, l'entretien et l'appétit étant aussi malades l'un que l'autre.
La nuit ne fut pas des meilleures pour le jeune homme et, au matin, quand il apparut, sa figure était si défaite qu e M. Saugeon en fut grandemen affecté et eût donné beaucoup pour avoir quelque consolation à lui offrir. Mais les régions où se mouvait la pensée de M. de Salces lui étant malheureusement moins familières que les textes classiques de la Grèce etdeRome, il jugea plus prudent de se taire, craignant, s'il avait quelque parole malheureuse, d'irriter davantage la blessure qu'il voulait panser.
Cependant, la voiture étant attelée, les deux cavaliers allèrent s'assurer si leurs chevaux étaient bien sellés et bridés. Bien que l'idée de reparaître devant mademoiselle de La Verchère déconcertât à ce point le jeune homme que les genoux lui tremblaient, et qu'il avait agité en son esprit si, pour éviter de la revoir, il ne partirait pas sur la route en éclaireur, une sorte d'impa-
iience douloureuse resserrait son cœur à mesure qu'approchait le moment oii il l'apercevrait, comme si sa présence était le bien suprême qu'il eût encore à espérer et la seule voie d'où, par quelque détour impossible à prévoir, pourrait sortir la diminution de sa peine.
M. Saugeon ayant fait plusieurs fois d'un air de connaisseur le tour de sa bête et vérifié par le menu chaque courroie du harnachement, remarqua tout à coup que l'heure ordinaire était passée depuis assez longtemps, et s'informa si par hasard on n'aurait point omis de prévenir les dames que tout était prêt, car d'habitude, contre la coutume de leur sexe, elles étaient fort exactes. Le valet auquel il s'adressa protesta qu'il était allé frapper à leur porte, comme il faisait d'autres fois, mais qu'à vrai dire il n'était pas certain qu'elles lui eussent donné réponse — à quoi il n'avait point prêté attention.
M. de Salces lui commanda de retourner quérir leurs ordres, étant aisé, si elles ressentaient de la fatigue, de remettre le départ au lendemain. Peut-être, dans le fond, y inclinait-il secrètement lui-même : car, de cette manière, serait ajourné le moment où de nouveau il lui faudrait soutenir le regard de sa cousine, et d'autant la difliculté de prendre congé d'elle d'une manière convenable après l'avoir déposée entre
les mains de madame de Porchefontaine ; ce qui ne pouvait tarder au delà de trois ou quatre jours, et, d'avance, emplissait le jeune homme d'un émoi confus et inexprimable.
Le valet étant revenu s'avança vers M, de Salces et lui dit d'un air assez particulier :
— Monsieur, j'ai fait ce que vous m'avez prescrit. Mais il n'a pas plu à ces dames de me marquer leurs intentions.
M. de Salces le toisa d'un œil courroucé.
— Qu'est-ce à dire? Faut-il croire qu'elles étaient encore à dormir ou si c'est peut-être que tu joues le plaisantin? Si tu tiens à tes oreilles, hâte-toi de rebrousser chemin et ne reviens point bredouille une autre fois.
Mais le valet secoua latête avec fermeté et jura qu'il avait heurté la porte assez rudement pour réveiller les sept dormants. Toutefois il n'avait pas eu un mot de réponse, non plus qu'après qu'il avait répété deux ou trois fois, à haute voix, le message dont il était chargé.
M. de Salces demeura un instant perplexe et puis, implorant son précepteur du regard, il s'écria :
— Au nom de Dieu, que signifie cela?
M. Saugeon lui adressa un sourire plein de bienveillance. Mais son cerveau, qui se mouvait à l'aise parmi les subtilités les plus ténues de la
métaphysique, ne lui offrait rien de plausible dans une conjoncture aussi imprévue. Il se contenta de tousser discrètement et de murmurer à demi- voix:
— Sans doute l'avenir nous apportera bientôt nn heureux éclaircissement. Je ne saurais croire qu'il pût être arrivé à ces dames quelque accident...
A ce mot, M. de Salces frémit, frappé d'un pressentiment sinistre. Véritablement, à moins de soupçonner mademoiselle de La Verchère d'un entêtement puéril bien peu conforme à son caractère et moins encore aux circonstances présentes, ce silence ne pouvait s'attribuer qu'à quelque chose d'assez alarmant.
Sans s'arrêter à de plus longues tergiversations, le jeune homme prit son parti :
— Il faut que je m'assure moi-même que ce maraud ne nous berne pas d'un conte.
Et s'élançant dans le corridor, il monta l'escalier quatre par quatre, suivi de M. Saugeon, de l'hôte que le bruit avait attiré, et d'une demi-douzaine de valets et de servantes. Avant de heurter à la porte de la chambre, M. de Salces hésita une seconde. Si cependant ce n'était là qu'un jeu, ou peut-être une ruse nouvelle? Il prêta l'oreille. Aucun bruit n'annonçait qu'il y eût, tout près, deux personnes vivantes. Tout ce
qu'il crut entendre, et encore bien .indistinctement, fut une sorte de grattement assez semblable à celui que fait un rat sur un plancher.
D'un poing violent, le jeune homme frappa à plusieurs reprises le panneau de bois qui gémit, et il cria:
— Mademoiselle, j'attends votre bon plaisir pour connaître si vous souhaitez de monter en carrosse ou si vous auriez pour agréable de vous reposer aujourd'hui.
Il s'arrêta et écouta derechef. Autour de lui, toutes les respirations étaient suspendues. Mais il n'y eut point de réponse, à moins qu'il ne fallût interpréter ainsi une espèce de petit grognement qui n'avait rien d'humain et qui semblait plus naturellement monter de la cour ou de l'écurie.
Deux fois, trois fois, la voix de M. de Salces s'éleva encore. Il pria, supplia, menaça d'enfoncer le panneau. Nul signe de vie, mais toujours le même silence qui, en se prolongeant, devenait mortel. Le visage de l'hôte s'était assombri. Une des bavolettes se signait. L'autre pleurait en tordant son tablier. Le jeune hornme se tourna vers M. Saugeon. Une sueur d'angoisse ruisselait sur son front.
— En vérité, monsieur, j'appréhende qu'il ne soit arrivé ici quelque affreux malheur.
Tout le monde se taisait. En ce temps, les che-
mins de France étaient peu sûrs. Non seulement les malandrins infestaient les grandes routes, mais certains filous plus subtils, usant de narcotiques, dépouillaient les voyageurs dans les auberges.
M. de Salces reprit d'un accent saccadé :
— Si mon pressentiment ne me trompe point, je jure de retrouver et de châtier les coupables, quels qu'ils soient. Après quoi, il ne me restera qu'à me faire justice moi-même, pour me punir de n'avoir point su prévenir leur crime.
Adossé au mur, M. Saugeon secouait la tête d'un air accablé et doux. Une succession si effroyable d'émotions si diverses achevait de le plonger dans une hébétude voisine de l'imbécillité. La chute du ciel sur son chef ou la plus simple discussion de logique ou de prosodie l'eussent pareillement trouvé sans défense.
Donc, M. de Salces, ayant encore une fois adjuré ce qu'il pouvait y avoir de vivant derrière la porte de répondre, si on ne voulait pas qu'elle fût enfoncée, et n'ayant rien obtenu, recula d'un pas et s'apprêta à la faire sauter d'un coup d'épaule. C'est dans ce moment que l'hôte, désolé de voir abîmer sa maison, le requit d'un ton plaintif de prendre encore un peu de patience: car peut-être ces dames étaient à dormir, à moins qu'elles ne fussent sourdes ou saoules. Ce qui
obligea M. de Salces à lui promettre avec un jurement horrible, qu'il lui passerait sans faute son épée à travers le ventre s'il disait encore un mot. Après quoi, d'une seule poussée, il fit craquer le bois vermoulu, et le battant arraché de ses gonds s'écroula avec fracas au milieu de la chambre.
Un silence de mort suivit. Les persiennes de la chambre étaient demeurées closes. Rien ne bougeait dans l'obscurité qui l'emplissait. M. de Salces balbutia d'une voix étouffée: « Marise! » Mais il n'y eut point d'écho à son appel. Alors il s'avança à tâtons dans la pénombre, épouvanté, hagard, le poil hérissé, pensant à chaque instant se heurter contre un cadavre ou glisser dans une mare de sang...
Mais soudain il fit un pas en arrière et ne put retenir une exclamation. Voici qu'à l'improviste une masse velue s'abattait sur ses épaules, une fourrure tiède et malodorante lui chatouillait les joues, tandis que quelque chose de pinçant s'aggrichait à son cou et lui tirait vigoureusement les cheveux et les oreilles. Une des servantes s'enfuit en criant qu'elle avait vu le diable, ce quifitsebousculerles'autres. Mais, bravant l'esprit malin, M. Saugeon s'élança vaillamment au secours de son maître et, aidé d'un valet qui accourut à la rescousse, parvint non sans peine
à le délivrer du faix qui l'oppressait. Cependant l'hôte avait eu le courage d'ouvrir les volets... D'un air incertain, M. de Salces promena ses regards dans tous les coins de la chambre, oii l'on n'apercevait nulle trace de violences, et les arrêta sur la guenuche qu'il avait sauvée la veille et qui maintenant, nichée dans les bras de M. Saugeon, lui clignait de l'œil d'un air d'intelligence.
Craignant qu'il ne fût sur le chemin de perdre la raison, le jeune homme interpella son menin d'un ton suppliant :
— Au nom du ciel, monsieur, dites-moi ce qu'il faut penser de ce mystère...
M. Saugeon secoua le menton d'un air rassurant :
— Quelque Egyptien soupçonnerait peut-être un prodige assez irrévérencieux de métempsycose. Mais il me semble plus raisonnable de conjecturer que cette lettre vous apportera un éclaircissement.
Et du doigt il désignait sur une table un pli que, dans le trouble général, personne n'avait eu le temps d'apercevoir.
M. de Salces prit l'enveloppe où son nom était inscrit, en fit vivement sauter le cachet et lut:
« Monsieur, » Ayant atteint le terme que j'avais assigné à
ce voyage, il me faut vous prier de souffrir que je prenne congé de vous. Des raisons assez fortes empêchant jusqu'ici monsieur de Gérisante de se déclarer publiquement, j'ai dû me préoccuper de venir le rejoindre ; ce qui m'obligea de vous tirer de vos doctes études ; mais je me fais un devoir de vous y renvoyer, maintenant que ces difficultés sont levées et que je puis jouir de ma félicité dans les bras du plus parfait des amants que j'épouserai bientôt.
» Peut-ôtre votre courtoisie, que j'ai mesurée à sa valeur, serait trop peu payée de ma reconnaissance et de celle que vous doit monsieur de Gérisante. Ne pouvant supporter de demeurer en reste avec vous de quelque manière, j'ai pris soin, au milieu de mon bonheur, d'assurer le vôtre. Ayant connu votre cœur et votre mérite^ permettez-moi de vous offrir la seule maîtresse qui ait touché l'un et paraisse capable d'apprécier l'autre.
» Ne mettant pas en doute que je ne me sois acquittée de ma dette, je vous prie de me croire, monsieur et mon cousin, votre très humble et très obéissante servante
MARISE DE LA VERCHÈRE.
» Monsieur de Gérisante, qui se désole de ne point vousconnaître, est de moitié dans messentiments. »
M. de Salces lut cette lettre une première fois d'un seul trait. Il la relut une seconde, croyant qu'il ne l'avait pas bien entendue. Quand il l'eut achevée, il respira fortement et leva les yeux. S'apercevant que l'hôte et les servantes semblaient le considérer avec curiosité et peutêtre, à ce qu'il crut, non sans goguenardise, il leur commanda de déguerpir d'une voix si particulière qu'ils ne se le firent pas dire deux fois, mais furent au bas de l'escalier en moins d'une minute.
Cependant INI. Saugeon, qui tenait toujours la singesse sur ses genoux et lui gratouillait la nuque, demanda poliment à son maître s'il était content du message qu'il avait reçu. M. de Salces lui tendit le papier avec un calme apparent.
— Veuillez, dit-il, en prendre connaissance et me dire ensuite votre avis.
M. Saugeon prit la lettre et se mit à la lire avec cet air de contention et de bienveillance qu'il avait pour déchiffrer les beaux manuscrits de Sénèque et de Gicéron dont ses amis voulaient bien parfois lui donner la communication. De temps en temps, il levait le sourcil ou le fronçait, ou hochait le menton, et la guenuche qui ne cessait pas de le considérer, s'appliquait à l'imiter, d'une manière si exacte que tout autre que
M. de Salces aurait eu peine à retenir un éclat de rire. Quand M. Saugeon eut achevé sa lecture, il plia proprement le papier deux ou trois fois, ouvrit la bouche, la referma, et regarda fixement son maître qui lui dit :
— J'attends de connaître votre sentiment.
— Monsieur, opina le bonhomme, après s'être recueilli un moment, il faut avouer en toute justice que, pour l'écriture et l'orthographe, cette demoiselle est instruite bien au delà de ce qui est l'usage de ses pareilles.
— Monsieur Saugeon, reprit le jeune homme avec impatience, veuillez penser qu'il ne s'agit pas ici de la forme de cette lettre, mais bien du fond.
M. Saugeon, dont les derniers événements avaient accru la prudence naturelle, secoua deux ou trois fois la tête; puis, regardant en dessous son élève, il lui demanda timidement s'il pouvait parler en toute liberté sans crainte de l'offenser.
— C'est, dit le vicomte, le service que je vous demande comme à mon meilleur ami.
Et il lui tendit la main d'un geste dont fut touché non seulement le brave homme, mais la guenon qui s'empressa d'y poser la sienne. Cependant M. Saugeon, rasséréné par cette preuve d'affection, se frotta les paumes avec la dernière vivacité, et s'écria joyeusement :
— Eh bien donc, monsieur, je ne balancerai pas à vous avouer combien je suis satisfait de voir se terminer si heureusement cette aventure. Voici mademoiselle de La Verchère pourvue d'un amant qu'elle paraît chérir de tout son cœur, en sorte que nous pou vons nous réjouirde son mariage. Et nousmêmes avons cette bonne fortune de recouvrer notre liberté plus tôt qu'il ne nous était permis de l'espérer. Ce qui nous donne le loisir ou bien de pousser jusqu'à Angoulême, où je serai content d'embrasser monsieur Pilodeau, ou — si vous le préférez — de regagner tranquillement Hault- Saligny à petites étapes, en nous félicitant de la conclusion d'un voyage dont les péripéties aussi variées que celles d'une bonne tragédie ont offert tant d'agrément et d'intérêt.
— Vraiment, dit M. de Salces, est-ce bien ainsi que vous pensez ?
— Oui, répliqua M. Saugeon avec force, et je serais bien aise de ra'assurer que mon sentiment est aussi le vôtre.
— Exactement, dit le jeune homme, — à ceci près, toutefois, ajouta-t-il après une pause, qui est qu'avant de nous arrêter à l'un de ces deux partie ou à l'autre, je dois régler encore une petite affaire. Car il faut que je me coupe la gorgeavec ce monsieur de Cérisante, qui n'est que le dernier des misérables et d<is pleutres et dont j'entends tirer
LA FOLLE AVENTURE. 29f
une vengnance éclatante. Mais comme je soupçonne qu'il doit avoir les jambes longues, il n'y a point de temps à perdre.
Et laissant sur place M. Saugeon consterné et la guenon, le jeune homme descendit l'escalier en toute hâte pour rechercher de quel côté il fallait poursuivre la fugitive et son ravisseur.
Mollement couché sur un divan de brocart, M. Saugeon suivait d'un œil complaisant les gestes des nymphes appétissantes et potelées qui se disputaient l'honneur de lui offrir des sucreries et des boissons fraîches, et de bourrer de tabac sa pipe turque enrichie de pierreries. Vêtues de soies transparentes, elles rivalisaient de zèle et de séduction. Et, peut-être plus ému qu'il n'eût convenu à son caractère, M. Saugeon se laissait aller à des pensées d'un caractère riant et sybaritique. De quoi la belle Fatime s'étant aperçue, s'approcha davantage de son maître, comme si elle avait à lui faire quelque aveu, mais n'osait s'y hasarder sans en être priée. Ayant pitié de sa rougeur, il voulut bien l'y engager. Alors, les paupières pudiquement baissées, elle s'inclina sur sa main et la baisa, et se penchant vers lui de si près que le parfum qui émanait d'elle embaumait déli-
cieusement les narines, elle lui murmura des paroles dont sans doute il devinait le sens amoureux, mais qui cependant étaient si indistinctes qu'il dut lui commander de les redire. Sa coquetterie s'en défendit un moment, mais il fallut bien qu'elle cédât. Dans un transport amoureux, elle saisit le bras de son seigneur, tandis que sa voix s'élevait, moins timide qu'on n'eût cru, et môme pour tout dire, avec quelque chose d'assez éclatant :
— Par tous lesdiables, monsieur Saugeon, criaitelle, est-il besoin de tirer le canon pour vous réveiller et vous apprendre que, cette fois, je crois que nous les tenons ?
Brusquement tiré de son sommeil, M. Saugeon ouvrit les yeux et envisagea d'un air ahuri M. de Salces qui le secouait vigoureusement. Puis, rendu peu à peu au sentiment de la réalité, il soupira tristement en ne reconnaissant sur les traits de ce disciple qu'il avait nourri du suc et de la moelle des philosophes, que l'image des passions les plus barbares et les plus meurtrières.
A la vérité, depuis l'instant où il avait achevé de lire le billet de mademoiselle de La Verchère, le jeune homme ne vivait que dans une seule pensée qui était de retrouver M. de Cérisante. Si, à y réfléchir, il avait tout d'abord eu quelque doute sur le caractère exact de ce per-
sonnage et peut-être môme sur son existence, il avait dû bien vite reconnaître son erreur.
En même temps que mademoiselle de La Verchère et madame Lecoulteux, s'était enfui le valet qui était dans le secret de Saint-Félix. Ayant interrogé les autres avec force menaces s'ils déguisaient en quelque chose les faits, M. de Salces les avait forcés d'avouer que, deux ou trois fois, la jeune fille s'était enfermée avec un homme qui venait la trouver mystérieusement. Un gâte-sauce qui appartenait à l'hôtelier confirma, par serment, que, l'autre soir, elle avait reçu, en se cachant, la visite d'un homme de belle mine; et même, ajoutait le maraud qui l'avait épiée pour se divertir, elle l'avait accueilli avec effusion et lui avait pressé les mains plusieurs fois. Ces détails, qui étaient bien faits pour exaspérer sa colère, ôtèrent à M. de Salces toute hésitation. Il lui parut impossible de douter que, pour des raisons assez obscures, mais dont en somme le détail n'importait guère, M. de Gérisante, gentilhomme peu scrupuleux, avait trouvé commode de faire conduire sa maîtresse jusqu'en ce bourg de la Châtaigneraie, et de l'y enlever, sans excuse et sans vergogne, au nez et à la barbe de celui qui, jusque-là, en avait eu la charge.
Il y avait là un procédé assez outrageant pour que M. de Salces s'en trouvât justement offensé
et confondît dans la môme haine inextinguible mademoiselle de La Verchère et son amant. Aussi depuis deux jours battait-il les environs, se disant, non sans vraisemblance, que madame Lecoulteux au moins étant médiocre cavalière, les fugitifs n'avaient pu s'en aller bien loin, mais que probablement ils avaient gagné quelque cachette et y attendaient le moment où ils pourraient se montrer en sûreté. Une lâcheté si pitoyable achevait de peindre au naturel le beau caractère de M. de Gérisante. Et le jeune homme éprouvait un surcroît d'amertume qu'un si pauvre sire eût été capable d'enflammer un cœur dont on aurait pu, un moment, augurer mieux.
Pendant deux jours, les recherches de M. de Salces étaient demeurées vaines. Mais, à la troisième aube, un des croquants qu'il avait payés pour le renseigner, pénétra dans sa chambre couvert de poussière et se vanta d'avoir couru la moitié de la nuit pour l'informer que la veille au soir, quatre cavaliers qui semblaient se cacher, et parmi lesquels il y avait deux dames, étaient venus coucher en une auberge appelée « Au bon Gîte », près de Saint-Hilaire, qui est à trois lieues de Niort. Ils avaient marqué leur intention de repartir ce matin.
Pensant bien faire, le drôle avait eu l'adresse
de dérober un mouchoir qu'il présenta. Il était marqué au chiffre de mademoiselle de La Verchcre.
Cette assurance causa à M. de Salces la première joie qu'il eût éprouvée depuis bien des jours; et il la ressentit d'autant plus fortement que, jusqu'ici, il ne l'avait point connue, étant la joie de la vengeance. Sautant du lit sans baguenauder, il commanda qu'on sellât les chevaux sur-le-champ et vint secouer M. Saugeon, ainsi que nous l'avons dit. Puis, comme celui-ci, au lieu de répondre comme il fallait à son impatience, se bornait à le considérer d'un air indécis, il lui tira brusquement la couverture en disant :
— Morbleu, monsieur, veuillez vous hâter. Dans une demi-heure je prétends que nous soyons loin d'ici.
Effectivement, vingt minutes plus tard, M. de Salces, son précepteur et deux valets galopaient à franc étrier sur la route de Niort. Peutêtre s'étonnera-t-on que le jeune homme prît avec lui une escorte qui devait naturellement le retarder. Mais ayant reconnu la lâcheté de M. de Gérisante, il s'était avisé, non sans raison, que cet homme sans honneur serait bien capable de le faire assassiner s'il était seul. Or, M. de Salces voulait bien mourir, mais point avant d'avoir tué. C'est pour cela que, contenant
sa hâte, il avait emmené du monde. Au surplus, M. de Gérisante, encombré de deux dames, était hors d'état d'aller grand train, tandis que grâce au repos qu'avaient pris leurs chevaux, et grâce aux progrès qu'avait faits M. Saugeon dans l'ar de l'équitation, M. de Salces et ses compagnons pouvaient aisément forcer l'allure.
C'est ainsi qu'ils arrivèrent à Saint-Hilaire peu après le coup de midi. Et il leur fut confirme par l'hôte, qui s'empressa à leur rencontre, que quatre voyageurs, dont deux personnes du sexe, après avoir couché dans son auberge, en étaient repartis vers les neuf heures dans la direction de Niort. Il n'y avait donc pas à douter qu'il ne fût possible de les rejoindre le soir même ou, au plus tard, le lendemain matin.
M. de Salces commanda qu'on laissât souffleries chevaux et qu'on leur donnât l'avoine. Et s'étant assis à une table, il se mit à avaler à la hâte, sans les mâcher, quelqvies morceaux de pain et de viande qu'on lui apporta. Concentré dans ses projets homicides, il demeurait étranger à toute autre pensée, jusqu'au moment où il en fut tiré par un si profond soupir, qu'il fallut bien qu'il levât la tête. Il aperçut en face de lui M. Saugeon, lequel, au lieu de manger, le considérait d'un air d'inquiétude et de désolation, tout en suant à grosses gouttes et s'épongeant le front.
306 LA FOLLE AVKNTURE.
Touché de sa peine, le jeune homme lui dit avec moins d'âpreté qu'il n'en usait depuis trois jours :
— Monsieur, je vous demande pardon. Sans doute devriez-vous, par votre âge et votre caractère, être préservé de semblables aventures. Et peut-être seriez-vous bien fondé à attendre de votre élève une conduite différente. Mais sachez que dans ce moment toute la sagesse des siècles n'est plus, à mes yeux, qu'une noix creuse. Il y a en moi un autre homme ; disons mieux, si vous le voulez, il n'y a plus que cette bête qui est tapie au fond de tout homme et qui, enchaînée pour un temps par la philosophie ou la religion, fait éclater à certain moment les liens dont on l'a chargée pour se livrer librement à sa frénésie. Monsieur Saugeon, ce n'est plus votre élève, c'est celte brute que vous avez devant les yeux. Si je ne meurs point, peut-être un jour raisonnerons-nous de nouveau ensemble. Mais si le destin en décide autrement, ne vous plaignez pas : vous ne perdrez rien de bien fameux.
Sans attendre la réponse du bonhomme, M. de Salces vida son verre, se leva, et cria : « En selle ! ». Et il repartit d'une si bonne allure que M. Saugeon, arraché quoi qu'il en eût aux soucis divers qui l'opprimaient, dut concentrer toute son attention et l'effort de ses quatre membres à ne point vider les étriers.
Ils cheminèrent de la sorte pendant trois heures environ, s'arrêtant seulement quelques secondes pour interroger des paysans et s'assurer qu'ils suivaient la bonne route. La dernière fois, une vieille qui lilait sur le seuil de sa chaumière voulut bien les assurer qu'ils n'étaient pas à plus d'une lieue de ceux qu'ils cherchaient. Elle ajouta que l'une des dames semblait assez fatiguée et qu'en haut de la côte, les cavaliers s'étaient retournés et avaient regardé longuement la route comme s'ils eussent craint d'être poursuivis.
M. de Salces jeta un ducat à la sorcière, s'assura que son épée jouait bien dans le fourreau et que ses pistolets étaient chargés, et enfonçant ses éperons dans le ventre de sa bête, il la remit au galop. Dans l'ivresse de sa course furieuse, parmi les gémissements du vent qui lui fouettait aux oreilles, et les tourbillons de poussière qui se levaient sur la route, une seule volonté subsistait qui était de rejoindre son ennemi et de le tuer. Qu'y aurait-il ensuite ? Les pensées de M. de Salces n'allaient pas jusque-là. Après, ce serait le gouffre, le néant, la lin de tout. Mais, d'abord, il fallait arracher la vie à l'homme qui, dans ce moment, à quelques centaines de toises, chevauchait à côté de mademoiselle de La Verchère et peut-être lui murmurait des paroles d'amour. De temps en temps, le vicomte se dres-
sait sur ses étriers et regardait avidement devant lui : puis, retombant en selle, il excitait davantage son genêt couvert d'écume.
Mais, tout à coup, un valet, dont la vue était perçante, se mit à crier :
— Voyez, monsieur, s'il n'y a pas là-bas quelqu'un qui fait mine de nous attendre.
Dans ce moment, M. de Salces apercevait en effet, au milieu de la route, un cavalier qui s'approchait à petite allure. Lorsqu'il arriva à portée de la voix, il s'arrêta et leva la main d'un geste qui marquait qu'il désirait entrer en conversation.
Quelque précieux que fussent les instants, notre héros ordonna à ses gens de ralentir, et, les ayant priés de rester à quelques pas, il s'avança vers l'inconnu. C'était un homme de bonne taille, vêtu comme un voyageur, assez proprement, et dont, sinon une forte moustache noire, la figure disparaissait à peu près sous un vaste chapeau de mousquetaire et dans les plis du manteau. Il montait un cheval passable, qu'il maniait avec sûreté, et sa tournure n'avait rien d'ignoble. Quand il vit le vicomte se détacher à sa rencontre, il inclina courtoisement la tête et dit, d'une voix forte, avec un accent gascon du meilleur aloi :
— Est-ce à monsieur de Salces que j'ai l'honneur de m'adresser?
— C'est moi-même, dit le jeune homme, mais
excusez-moi si je ne suis point d'humeur à bavarder, à moins que vous n'ayez des nouvelles à me donner de certaines personnes que je cherche.
— Monsieur, dit gravement l'inconnu, je pense que je puis effectivement vous en donner.
M. de Salces le dévisagea d'un regard si farouche que beaucoup en eussent été intimidés. Puis il s'écria d'un ton méprisant :
— Il ne m'est pas possible de croire que j'aie devant moi monsieur de Gérisante ?
L'autre, qui n'avait pas bronché sous les yeux menaçants du vicomte, fronça le sourcil comme si le ton dont ces paroles étaient prononcées lui agréait peu. Mais il parut se maîtriser et répondit d'un air aisé, le poing sur la hanche :
— En effet, je ne suis point monsieur de Gérisante, mais je me nomme de Sacarmanan et me dis son cousin et fidèle ami.
M. de Salces eut un éclat de rire qui fit tressaillir M. Saugeon et lui suggéra les plus fâcheuses appréhensions.
— Palsambleu, monsieur, je ne vous en fais point mon compliment. Oncques ne vis gentilhomme plus discourtois de manières, plus couard de cœur et plus leste de jambes. Pourtant, il me tarde furieusementde faire saconnaissance et vous m'obligerez de me dire où je le trouverai, car j'ai à régler avec lui une petite affaire qui ne souffre
point de retard. Mais gageons que sa prudence vous a prié d'oublier où il se cache.
Le nouveau venu, avec une froideur qui contrastait fort avec l'emportement dujeune homme, répondit :
— Monsieur, je ne disconviens pas que vous n'ayez lieu de croire que vous avez à vous plaindre de mon cousin, et j'ajouterai qu'il est tout prêt, s'il le faut, à vous rendre raison des torts que vous estimez qu'il a par devers vous. Mais il souhaiterait auparavant obtenir quelque éclaircissement et il m'a chargé de vous le demander.
— En vérité, dit M. de Salces, j'en suis bien aise. Toutefois ce scrupule d'éclaircissement tombe mal. Il ressemble fort à un stratagème qui aurait pour but de permettre à un poltron de gagner le large.
— Monsieur, reprit l'inconnu, je veux bien derechef reconnaître que la conduite assez particulière qu'a dû tenir mon cousin vous donne le droit de le juger d'une manière peu favorable, bien qu'il n'y ait pas meilleur gentilhomme en France. Mais je me porte garant qu'il ne songe point à se dérober. En outre, pour vous ôter toute inquiétude, je vous engage ici ma parole que si, en quelque chose, vous n'étiez pas content de lui, vous me trouveriez toujours devant vous pour vous satisfaire.
M. de Sacarmanan fit cette déclaration avec tantde dignité qu'en dépit de sa colère M. de Salces dut convenir en lui-même qu'il aurait tort de le brusquer. 11 lui répondit donc d'une manière plus civile :
— Monsieur, je vous tiens pour un galant homme et aurais scrupule de vous manquer en quelque chose. Mais comment ne serai-je pas surpris qu'après en avoir usé avec moi d'une manière sidéloyale et sidiscourtoise,monsieurdeGérisante ait si peu de cœur que de me faire demander des explications dans le moment oii tout autre ne songerait qu'à défendre, les armes à la main, un honneur trop gravement compromis?
— Monsieur, répartit le cavalier, peut-être tout cela vous semblera bientôt moins étrange que vous ne jugez aujourd'hui. Dans tous les cas, souffrez que je m'acquitte du message dont je suis chargé. Afin de vous démontrer que mon but n'est point de gagner du temps, nous pourrons, durant que je parlerai, laisser aller nos chevaux et nous atteindrons ainsi rapidement le bourg voisin oi^i je vous déclare que mon cousin est en ce moment, ainsi que mademoiselle de La Verchère, et où je dois les rejoindre.
Les yeux de M. de Salces lancèrent un éclair et il se mordit la lèvre jusqu'au sang. Toutefois, ayant rendu la bride à sa monture et commandé
aux autres de suivre, il se tourna à demi vers M. de Sacarmanan, qui s'était placé à son côté, et lui dit d'un ton railleur qui dissimulait mal la violence des passions dont il était consumé :
— Croyez, monsieur, que je suis prêt à vous écouter avec la dernière curiosité.
M. de Sacarmanan sembla se recueillir un moment et puis, avec un calme parfait et d'une voix claironnante et nette qui détachait chaque syllabe, il dit, en visant la route entre les oreilles de son cheval :
— Mon cousin monsieur de Cérisante qui, contre votre opinion, est l'homme du monde le plus scrupuleux, désire, avant d'avoir l'honneur de se couper la gorge avec vous, — car tel est, n'est-ce pas, votre souhait? — (M. de Salces eut un signe d'acquiescement aussi empressé que si on lui eût offert la plus friande croqueminette) mon cousin, dis-je, désire connaître quels sont exactement les griefs que vous nourrissez contre lui.
Le vicomte eut un mouvement si brusque que son genêt marqua un écart.
— En vérité, s'écria-t-il, voilà qui passe la mesure. Quoi! Un homme se conduit avec moi comme un drôle et un voleur ! Et il faudrait que je lui rendisse compte des raisons que j'ai de le corriger? Cette plaisanterie, monsieur, est outra-
géante. Et rien que d'accepter de se charger d'un tel message mériterait d'être châtié.
M. de Sacarmanan reprit avec le même sangfroid inaltérable, bien qu'une rougeur fût montée à ses joues quand M. de Salces l'avait pris luimême à partie :
— Monsieur, si vous croyez avoir en quelque chose à vous plaindre de moi, tenez-moi pour votre homme. Mais selon toutes les règles de l'honneur, il convient d'expédier en premier l'affaire que vous avez avec mon cousin. Or, je dois, sous peine de déloyauté, vous assurer que monsieur de Cérisante n'a nullement l'intention d'ajouter une nouvelle offense à celle dont vous pensez devoir lui tenir rigueur. Si je l'avais pu faire croire, c'est moi qui serais fautif. Monsieur de Cérisante, puisqu'il me faut préciser, estime qu'il serait pour lui de la dernière conséquence de connaître si c'est seulement comme étant chargé de la conduite de mademoiselle de La Verchère, et de plus son parent, que vous avez été froissé de la manière dont il a agi; ou si, peut-être, il doit soupçonner chez vous d'autres sentiments, étant naturel que les charmes d'une demoiselle si accomplie ne vous aient point laissé insensible et vous aient rendu son rival.
— Par la mort-Dieu, dit M. de Salces, rouge de fureur, voilà qui est du dernier raffiné et belle
matière à ciseler en épigramme. Mais faut-il tant de façons pour aller sur le terrain?
— Monsieur, dit flegmatiquement M. de Sacarmanan, il en faut exactement autant. Car monsieur de Cérisante — ce qui va vous surprendre peutêtre — a pour votre personne une estime incroyable. En sorte que si votre colère n'avait d'autre cause que le mécontentement que vous aurait donné son procédé, il ne met pas en doute qu'il vous révélerait de son action des raisons si fortes et vous en ferait tant d'excuses que vous seriez bien obligé de lui pardonner... Au lieu que, poursuivit M. de Sacarmanan, avec un grognement si bizarre qu'il parut sortir de son cheval, si vous aviez la témérité d'entreprendre siir un bien où il ne saurait souffrir aucun partage, il se verrait contraint, malgré l'estime oii il vous tient, de vous passer son épée au travers du corps.
— Soit, dit M. de Salces, dont les dents s'entrechoquaient de colère. Allez donc dire à votre ami que j'ai ouï patiemment tout le galimatias dont il vous a farci, plus digne d'un cuistre ou d'un coureur de ruelles que d'un gentilhomme. Et ne manquez pas de lui faire savoir que s'il n'est le dernier des lâches, je l'attends demain sur le pré; car je pense qu'aujourd'hui il a tant couru qu'il est peut-être fatigué*
M. de Sacarmanan scruta son interlocuteur d'un regard perçant.
— Je dois donc entendre que vous avez l'audace d'être amoureux de mademoiselle de La Verchère?
— Si vous voulez, hurla M. de Salées hors de lui; ou, si vous aimez mieux, que celui-là doit d'abord me tuer qui prétend sur cette terre la posséder.
M. de Sacarmanan soupira derechef et secoua la tête d'un air infiniment triste.
— Puisqu^il en est ainsi, je crois bien qu'il faudra vous entrebattre. Car l'attachement qu'a monsieur de Gérisante pour sa maîtresse est incroyable, à ce point qu'il a fait vœu de ne plus se séparer d'elle qu'avec la vie. Et véritablement on trouverait difficilement un couple dont les éléments parussent plus unis et mieux appropriés, comme si déjà, selon qu'il est dit dans les livres saints, ils ne formaient qu'un seul corps et qu'une seule âme.
— Par la sambleu, monsieur, cria l'infortuné, le visage décomposé par la jalousie, ne pouvezvous tenir votre langue ? Ou si c'est que vous prenez plaisir à me défier? N'abusez pas du caractère sacré que vous avez à mes yeux jusqu'au moment où j'aurai régalé de ma façon ce voleur de filles.
— Monsieur, dit M. de Sacarmanan en se penchant d'un air de confidence, je devrais sans doute me fâcher de vous entendre ainsi maltraiter mon meilleur ami. Mais il "me faut bien vous excuser, me figurant à quel excès de désespoir doit vous porter la perte de l'objet adorable dont monsieur de Gérisante est l'heureux propriétaire. Il faut avouer que mademoiselle de La Verchôre...
Mais le bavard s'arrêta court. Les yeux de M. de Salces roulaient d'une manière si effroyable que sans doute il jugea prudent de ne pas r assassiner davantage.
— Au surplus, reprit-il en changeant de discours, voici déjà que nous sommes à Maillezais, et cette bâtisse que vous voyez est l'auberge où vous trouverez le moins piètre gîte. Car le différend qu'il y a entre nous empêche que je vous prie à l'hôtellerie du Faisan, où m'attendent mes compagnons. Je vais, de ce pas, les retrouver et devant que vous ayez fini de souper, vous aurez la réponse de monsieur de Gérisante qui, à n'en pas douter, sera celle qu'il faut pour vous satisfaire.
Les chevaux s'étaient arrêtés d'eux-mêmes au seuil d'une maison de médiocre apparence. L'hôte et deux ou trois valets accouraient avec force révérences.
— ■ Monsieur, dit M. de Salces, qui retint le Gascon du geste, souffrez que je vous prie de vous hâter et d'être assuré que jamais retour n'aura été plus que le vôtre impatiemment attendu. Et de crainte que votre ami ne trouve encore quelque difficulté, puisqu'il me parait qu'il est porté de ce côté-là, dites-lui que je suis son homme à pied et à cheval, à l'épée, à la dague et au pistolet, le tout à son choix, pourvu seulement qu'il ne tarde point et que l'un de nous demeure sur le carreau.
— Monsieur, dit M. de Sacarmanan en s'inclinant, je redirai tout cela mot pour mot à celui qui m'envoie.
Et, piquant des deux, il s'éloigna au petit trot.
Cependant, non sans difficulté, M. Saiigeon était descendu de cheval. Et tout en étirant ses membres raidis, il semblait absorbé dans une rêverie dont on eût dit que M. de Sacarmanan formait l'objet. Car il le suivait des yeux et murmura, quand il eut disparu au tournant du chemin :
— 11 y a quelque chose d'assez singulier dans ce caprice...
M. de Salces, qui entendit ce propos, leva la tête et lui demanda ce qu'il voulait dire.
— Rien, dit modestement le bonhomme, que n'aient déjà vérifié de nombreux philosophes.
Quoi de plus vulgaire que cette remarque que, malgré les ressources infinies dont dispose la nature pour tracer les individus, il est nécessaire qu'elle retombe parfois dans le même plan. Cette réflexion me venait à considérer ce monsieur de Sacarmananqui, à coup sûr, ressemble de très près à une ou deux personnes que j'ai rencontrées et dont, en ce moment, l'exact souvenir m'échappe.
— • Monsieur, dit brusquement M. de Salces, vous avez raison. J'éprouve moi-même quelque chose de ce genre et je me demande vainement...
Il s'arrêta, car M. Saugeon s'écriait d'un ton de triomphe :
— Eurêka! Il s'agit, je crois, de ce maudit spadassin qui nous chercha querelle et manqua de me casser la figure dans l'auberge où nous couchâmes à Saint-Julien. 11 faut avouer, ajouta le bonhomme en souriant, que la nature a des jeux singuliers et que cette similitude est peu flatteuse pour un gentilhomme qui, à part qu'il parlait trop de gorge à couper, m'a paru tout à fait accompli.
M. de Salces répondit d'un air pensif :
— Votre observation est excellente. Mais ce n'était point à ce drôle que je songeais en ce moment.
Et véritablement, par un rapprochement assez bizarre, c'étaient certaines intonations et certains gestes du seigneur Alcofribas qui revenaient à la mémoire du jeune homme, tandis qu'il pensait à M. de Sacarmanan.
Cette double coïncidence lui parut assez notable pour qu'elle le jetât dans une longue méditation, d'où il ne fut tiré que par l'arrivée de l'hôte qui s'informa d'un ton obséquieux s'il ne voulait pas manger un morceau. Tout en le suivant jusqu'à la salle, le vicomte lui demanda d'un air indifférent s'il connaissait ce cavalier qui était parti tout à l'heure.
Quelle fut la réponse du rustre et de quelles complications nouvelles elle fut le point de départ : c'est ce qu'il sera opportun de détailler un peu plus loin ; car, ou nous nous trompons fort, ou nos lecteurs sont tentés de nous tenir quelque rigueur de les avoir si longtemps gardés éloignés de la charmante personne de mademoiselle de La Verchère. C'est donc auprès d'elle que nous leur donnons rendez-vous dans le prochain chapitre.
Tous les traits du visage durcis, les yeux brillants, les dents serrées, la fièvre aux joues, quelque chose d'enthousiaste à la fois et de désespéré sur le visage, les cheveux au vent, les habits couverts de boue et de poussière, qu'elle n'avait pas pris la peine d'essuyer, mademoiselle de La Verchère allait et venait dans la salle basse de l'auberge, où elle s'était réfugiée avec ses compagnons.
Dans un coin, madame Lecoulteux, effondrée sur un banc, ne décessait pas d'exhaler d'affreux soupirs, rehaussés de temps en temps de gémissements aigus que lui arrachait l'état de ses reins et d'autres parties de sa personne, mal endurcies aux fatigues de l'équitation.
Mais sa maîtresse ne semblait pas prendre plus de souci de ses plaintes que de celles d'un matou amoureux qui miaulait au coin de la gouttière.
Achaquo instant, elle s'avançait jusqu'àla fenêtre, demeurait deux secondes à guetter quelque chose ou quelqu'un sur la route, et puis recommençait sa promenade saccadée, à peu près comme faisaient, l'autre jour, les bêtes fauves qu'elle avait observées dans leur cage. Soudain elle s'arrêta, fronça le sourcil, et se parlant à elle-même d'un air d'angoisse :
— Je tremble, murmura-t-elle, qu'il n'ait éclaté entre eux quelque querelle. J'aurais dû me méfier de l'humeur railleuse de Saint-Félix et décliner sa proposition.
Le nom de son ennemi eut le privilège de tirer de leur torpeur les esprits affaiblis de madame Lecoulteux. Les inconvénients de ce voyage étaient montés, en ce qui regardait sa personne, qu'elle choyait fort, à un point si exécrable que, n'eût été la difficulté de regagner sans escorte des régions moins perdues, elle aurait assurément demandé son congé, plutôt que d'être mêlée davantage à des complications si dures et si peu conformes à la raison et aux convenances. Mais l'humeur de sa maîtresse était trop farouche pour qu'elle se hasardât à lui toucher un mot de ses déboires, ayant peur, si elle la mécontentait, d'être laissée seule sur la grand'route. Toutefois, elle ne voulut pas manquer cette occasion de soulager sa bile en accablant l'homme qui avait le
malheur d'exciter sa jalousie, et elle dit d'un ton aigre :
— Peut-être me rendra-t-on cette justice qu'en ce qui me touche, j'ai toujours prévu les disgrâces qui arriveraient par le fait de cet écuyer. Il ne convient pas à ma générosité de décrier un domestique qui sert depuis plusieurs années les mêmes maîtres que moi. Mais ce n'est faire du tort à personne que d'affirmer qu'il n'y eut jamais homme plus inconsidéré, plus effronté et moins propre en toute affaire qui exige du jugement et de la conduite. 11 y a chez lui une légèreté qui peut l'entraîner jusqu'aux plus grands excès. Et, dans ce moment même, un pressentiment m'avertit que sa sottise...
Mais mademoiselle de La Verchère, qui était retournée vers la fenêtre, s'écria d'un ton inexprimable de soulagement :
— Le voici !
Elle s'élança elle-même à sa rencontre et ouvrit la porte, oii apparurent les moustaches noires de M. de Sacarmanan.
Ayant salué sa maîtresse, Saint-Félix aperçut madame Lecoulteux geignante et renfrognée, et malgré la gravité des circonstances, il ne put retenir son naturel caustique. S'inclinant jusqu'à terre, il dit d'une voix mourante, en continuant de contrefaire l'accent gascon :
— Qu'elle me glace, belle dame, votre indifférence! Pourquoi cette sévérité contre votre plus humble serviteur? Moustache noire ou barbe rouge pourraient-elles changer un cœur qui ne bat que pour vous? Hélas! n'eût été ce vœu funeste qu'il m'a fallu vous avouer, quelles douceurs j'eusse goûtées en ce jour! Car, dût mon cheval en crever, je n'aurais pas manqué pour un empire cette occasion de prendre en croupe une personne si précieuse et de sentir vaciller proche de moi l'exquis fardeau de votre graisse !
Il eût continué, mais mademoiselle de La Verchère le pria avec impatience de cesser ces pitoyables jeux de mots et de se souvenir qu'il avait à lui parler de choses plus sérieuses. Comme, tout à coup, madame Lecoulteux semblait oublier sa fatigue et demeurait coite, elle lui commanda d'aller se coucher, ce que l'autre ne lit pas sans grommeler à demi-voix. Puis, s'étant assurée que la lassitude de la bonne dame ne la retenait pas l'oreille à la porte, la jeune fille revint vers Saint-Félix et lui dit d'un ton précipité :
— Eh bien, tu l'as vu? Parle. Ne me fais pas attendre.
— Mademoiselle, dit l'écuyer, je l'ai vu, harangué, lardé, embobeliné, tourné et retourné sur le dos et sur le ventre, et la fin de tout est que, dans ce moment, notre paladin se mord les poings
à l'auberge du Faucon, en attendant le cartel de monsieur de Gérisante qu'il hait de toute son âme et veut absolument exterminer.
— Mon cher ami, dit mademoiselle de La Verchère, je te supplie de laisser là tes folies, qui sont hors de propos quand il s'agit d'affaires si considérables. Mais raconte-moi, point par point, depuis le commencement, les choses comme elles se sont passées.
Saint-Félix vit bien que mademoiselle de La Verchère n'était point en ce moment d'humeur à plaisanter. Aussi, cessant de batifoler, il se mit à lui narrer exactement toutes les circonstances de sa rencontre avec M. de Salces, s'appliquant même à lui redire mot pour mot les paroles qu'ils avaient échangées, telles qu'elles ont été rapportées au précédent chapitre.
La jeune fille écouta son récit avec la plus extrême attention, guettant pour ainsi dire les syllabes aux lèvres de l'orateur, changeant de couleur à chaque endroit, et passant par des expressions si variées d'angoisse, d'espoir et de curiosité, qu'elle n'eût pas été plus émue si sa vie avait dépendu de cette histoire.
Quand Saint-Félix eut terminé, elle demeura quelques secondes plongée dans ses réflexions. Puis elle passa ses mains sur ses tempes, et dit d'une voix basse, comme étranglée :
— En sorte que, selon ton sentiment, mon bon ami, je devrais croire...
— Parbleu, interrompit joyeusement l'écuyer, vous devez être assurée que vous avez la satisfaction la plus complète que vous puissiez souhaiter et que le succès de votre stratagème dépasse tout ce qu'un homme aurait pu inventer. En vous proposant, comme j'ai fait, d'aller trouver monsieur de Salces, je savais qu'il ne me serait pas difficile d'avoir l'éclaircissement que souhaitait votre orgueil et sur lequel, malgré ce qui apparaissait assez, vous vouliez garder un scrupule. N'en doutez pas, mademoiselle, monsieurde Salces est amoureux de vous aussi fortement qu'il peut l'être. Faut-il vous répéter ses propres paroles : «. Celui-là doit d'abord me tuer qui prétend sur cette terre la posséder? » Et si vous aviez vu ses yeux furibonds, ses lèvres frémissantes et toute la rage et la jalousie qui, malgré ses efforts, se déchaînaient sur son visage, durant que je me donnais le plaisir de le questionner à petit feu! En vérité, ses insolences et ses colères témoignent seulement de son fâcheux caractère et de la détresse où le jette le sentiment qu'il a de son peu de mérite et le juste désespoir qui le ronge de vous avoir perdue. Votre triomphe est éclatant. Vous avez royalement humilié le malheureux qui vous avait outragée. Ou je ne suis
qu'une bête, ou monsieur de Salces a conçu pour vous une passion qui dépasse de beaucoup les impressions dont je l'eusse cru capable; à tel point, ajouta le brave serviteur d'un ton radouci, que j'ai été obligé de me souvenir de tous les torts qu'il a eus pour soutenir ma fourbe jusqu'au bout, sans éprouver de la pitié pour la souffrance qui se peignait sur ses traits.
Mademoiselle de La Verchère murmura de nouveau, les yeux cachés dans sa main, comme si elle méditait profondément :
— Alors, Saint-Félix, je puis véritablement être assurée qu'il m'aime?
— Ayez-en, mademoiselle, la même certitude que de le haïr. Que je devienne juif, s'il reste un doute sur ce point. Mais, en vérité, poursuivit Fécuyer, qui changea tout à coup de figure, est-ce que je perds le sens? Vous aurais-je en quelque chose mécontentée?
Il considérait avec stupeur le visage de la jeune fille, dont maintenant elle avait ôté sa main et où des larmes abondantes commençaient de ruisseler. En vain essayait-elle de sourire et de parler. Sa voix s'étranglait dans un sanglot...
Saint-Félix se jeta à genoux :
— Au nom du ciel, mademoiselle, dites-moi vos ordres. N'êtes-vous pas encore satisfaite? Est-ce la lune que vous voulez, ou faut-il vous dé-
crocher les étoiles? Dois-je vous apporter ici monsieur de Salces pieds et poings liés? Est-ce trop de lui laisser la vie? Dites un mot : demain matin, de Sacarmanan je deviens Cérisante, et il voit le jour pour la dernière fois. Mais, par pitié, cessez de vous désoler.
La jeune fille parvint enfin à se dominer.
— Mon bon et excellent ami, dit-elle d'une voix entrecoupée, ce n'est pas de tristesse que je pleure, mais c'est de bonheur.
Le comédien envisagea sa maîtresse d'un air de doute. Mais il était trop bon connaisseur de physionomie pour ne pas reconnaître qu'en effet les signes d'une allégresse extraordinaire brillaient sur ses joues parmi les larmes. 11 partit d'un grand éclat de rire et s'écria :
— Vive Dieu ! mademoiselle, il faut être Espagnol ou femme pour goûter à ce point la joie de se venger. Mais puisque vous êtes contente, au diable le reste. Et ne songeons plus qu'à nous donner du plaisir.
— Il y a pourtant, dit mademoiselle de La Verchère, encore un point qui demeure à régler. Si je connais les sentiments de monsieur de Salces, il faut aussi qu'il sache les miens.
— Oh ! répartit Saint-Félix, ne doutez pas qu'il en soit assez averti. Mais je vois que vous voulez appuyer les coups. J'attends donc un beau billet
que VOUS me donnerez pour lui et où vous lui marquerez la fin de cette aventure.
— Je crois, dit mademoiselle de La Verchère, dont les paupières étaient baissées, que j'agirai mieux en la lui indiquant de ma bouche.
— Quoi, dit l'écuyer, avec un peu de surprise, votre cruauté irait jusque-là?
Mademoiselle de La Verchère répondit en levant les yeux :
— Oui, Saint-Félix, ma cruauté ira jusque-là, que je ne veux pas laisser à un autre, fût-ce à toi, la joie de dire à monsieur de Salces que moi aussi je l'aime et n'ai d'autre désir que de lui appartenir pour la vie.
La foudre fût tombée sur le comédien qu'il n'eût pas été plus stupide. Il demeura bouche bée plusieurs secondes, regardant sa maîtresse avec une expression si particulière d'étonnement, dedéception, de tendresse et de colère, qu'au milieu des larmes qui couvraient encore son visage, il fallut bien qu'elle sourît. Elle s'avança vers lui, prit une de ses mains dans les siennes et dit :
— Mon ami, tu pardonneras à ma pudeur d'avoir tardé à te faire un aveu qu'elle s'est longtemps refusé à elle-même, qui fût demeuré enseveli à jamais si je n'avais été sûre d'être payée de retour, et que tu es le seul au monde à connaître,
puisque celui que j'aime s'imagine encore que je le hais.
Saint-Félix se laissa tomber sur une chaise comme si l'émoi lui eût rompu les jambes : et, hochant le menton à plusieurs reprises, il se mit à marmonner d'un ton mi-pathétique, micomique :
— Mademoiselle, j'ai énonce tout à l'heure comme une chose peu vraisemblable que je pourrais être une bête. Il y avait là une vanité extrême que j'abjure. Je déclare que, de cet instant jusqu'à celui de ma mort, je me tiendrai pour la plus solte bête qui, sans même en excepter madame Lecoulteux, ait vu le jour en ce globe sublunaire et terraqué.
Et quoi que pût faire mademoiselle de La Verchère pour l'en empêcher, il commença de se bailler de bons coups de poing sur la tête et de s'arracher les cheveux en se couvrant de toutes sortes d'injures. Sa jalousie contre M. de Salces, son mécontentement d'avoir été joué, la honte qu'il avait de s'être montré si peu clairvoyant, et aussi la joie qu'il ressentait du bonheur de sa maîtresse, se mélangeaient de telle manière qu'il était difficile de discerner ce qui l'emportait en lui de la bouffonnerie ou de la colère. Il fallut, pour l'arrêter, que mademoiselle de La Verchcre lui en donnât l'ordre plusieurs fois, et
elle ne réussit à l'apaiser un peu qu'en lui avouant qu'elle-même avait été longue à connaître ses véritables sentiments, et en faisant appel à son dévouement pour qu'il lui donnât un bon conseil afin de terminer toute cette comédie.
Mais avant qu'il eût le loisir de lui répondre, le valet qui les avait suivis se présenta à la porte :
— Monsieur, dit-il, on vient d'apporter ce billet de l'auberge du Faucon. J'ai pensé que peut-être il y avait là quelque chose d'urgent et ai cru bien faire de vous le remettre sans tarder.
Devançant Saint-Félix surpris, mademoiselle de La Verchère reçut l'enveloppe et, du premier coup d'œil, elle y reconnut la main de INI. de Salces.
L'adresse était ainsi conçue : u Pour monsieur de Sacarmanan, ou pour le drôle qui a voulu s'affubler de ce nom. »
— Saint-Félix, dit la jeune fille, tu n'es Sacarmanan que par ma volonté. Ce soir, je te destitue et j'ouvrirai moi-même cette lettre.
Et, déchirant l'enveloppe, elle s'approcha de la fenêtre pour la lire. Mais, à mesure que ses yeux déchiffraient le peu de lignes qu'elle contenait, l'expression de joie qui, tout à l'heure, avait illuminé son visage en disparaissait, et il n'y demeurait qu'une pâleur affreuse et désolante. Et, quand elle eut fini, elle chancela et s'accota au
mur comme si ses forces lui eussent manqué ; et elle balbutia d'une voix brisée :
— Ah ! Saint-Félix, mon pauvre Saint-Félix, qu'as-tu fait ! Tu m'as tuée !
De ce que contenait cette lettre, nos lecteurs seront bientôt instruits, s'ils veulent bien revenir quelque peu en arrière et nous suivre en cette auberge où nous avons laissé pénétrer M. de Salces et ses compagnons.
XXÎI
La similitude que M. de Salces avait remarquée entre la voix du seigneur Alcofribas et celle de M. de Sacarmanan, malgré l'accent gascon de celui-ci, et la ressemblance dont, sur la réflexion que lui en fit M. Saugeon, il dut convenir, entre ce gentilhomme et le malandrin qui l'avait moqué' à l'auberge de Saint-Julien, sont deux choses qui lui parurent mériter plus de réflexion que n'en comporte une de ces rencontres dont le hasard seul est la cause. Car, le doute étant soudain entré dans son esprit, il s'avisa également que le chef des voleurs qui les avaient assaillis sur la route n'était pas d'une stature qui différât infiniment de celle de ces trois personnes. Et tous quatre lui semblèrent présenter quelque analogie avec un homme qu'à vrai dire il avait peu considéré, mais qu'il se rappela qu'on lui avait dépeint comme courageux et inventif: à savoir cet écuyer
assez hardi et insolent qui possédait la confiance de mademoiselle de La Verchère, et qui, sous le prétexte d'aller en fourrier, avait eu toute commodité pour préparer, s'il le voulait, au lieu de bons gîtes, de mauvaises farces.
Bien que ses soupçons fussent encore vagues, tant il lui parut difficile d'admettre qu'un homme fût assez habile pour se déguiser à ce point et jouer des personnages si divers, ils furent soudain grandement aggravés par la réponse que lui fit l'hôte, quand il lui demanda s'il connaissait ce gentilhomme qui venait de les quitter. Car, après qu'une pistole lui eût éclairci le souvenir, ce traitant voulut bien déclarerqu'il l'avaitremarqué pour la première fois quand il avait traversé le village ce même jour, environ deux heures plus tôt, en compagnie de deux dames et d'un valet. Ce témoignage jeta M. de Salces dans une grande perplexité ; et après l'avoir un moment tourné et retourné dans sa tête, il adjura le rustaud de peser mûrement la gravité de ses paroles et de voir si effectivement il pouvait bien jurer qu'avec ce seigneur il n'y en avait point un autre, mais bien seulement deux dames et un valet. Ainsi pris à partie, l'aubergiste se gratta la tête, cracha par terre et étendit avec assez de solennité une main foi*t sale :
— Monsieur, dit-il, je suis prêt à faire serment
sur ma part de paradis qu'il n'y avait, avec ce cavalier que vous nommez monsieur de Sacarmanan, qu'une jeune dame agréable et bien faite, une autre assez vieille et grasse, dont l'humeur semblait acariâtre, et un valet habillé de droguet gris. Tous trois s'en furent ensemble par ce chemin, vers quelque endroit dont il semble qu'ils étaient convenus, tandis que le premier reprenait la route par laquelle il venait d'arriver et qui le conduisait à votre rencontre. Ayant servi dans les armées du roi, je me pique, ajouta-t-il en se rengorgeant, de me connaître en gentilhomme ; et je veux être damné si depuis huit jours il a passé dans cette bourgade quelque autre personne qui en mérite le nom.
Gomme le bavard ne demandait qu'à continuer et semblait principalement disposé à décrire avantageusement les charmes de mademoiselle de La Verchère, le vicomte lui imposa silence assez rudement et, l'ayant renvoyé, il entreprit M. Saugcon qui était demeuré coi durant cet entretien :
— Eh bien, monsieur, quel est votre sentiment sur tout cela?
M. Saugeon rappela fort à propos que l'écrivain latin Terentius avait, dans sa comédie des Menechmes (qui, selon toutes les apparences, était inspirée d'un poète grec), tiré un assez bon
parti d'une de ces ressemblances qui sont propres à étonner et à égayer les hommes. Mais M. de Salces ne le laissa pas continuer :
— Monsieur, dit-il, il ne s'agit point ici de Terentius ni de Menechmes, mais bien de savoir si je souflrirai jusqu'au bout de servir de plastron à une fille qui a dépouillé toutes les convenances de son sexe.
Brusquement, en effet, les yeux de notre héros s'étaient dessillés. Faisant la récapitulation de toutes les aventures et mauvaises chances qui l'avaient défavorise dans le cours de ce voyage, il en arrivait à ne plus douter que ce misérable Saint-Félix, agissant selon les instructions de sa maîtresse, ne se fût appliqué à le berner et à le bafouer. Et, se souvenant des serments du gargotier, il se tint persuadé qu'il n'y avait d'autre M. de Cérisante que celui qui était en même temps M. de Sacarmanan.
Cette découverte transforma sans la diminuer la colère de M. de Salces, qui, pensant se satisfaire sur quelque personne de son rang, se trouvait brusquement n'avoir plus devant lui qu'une fille et un misérable écuyer. Il reporta sur la première toute la haine qu'il avait vouée à M. de Cérisante et, bien résolu à châtier l'autre de la manière la plus sanglante, il décida de ne pas demeurer davantage en un lieu oii
sans doute, on ne l'avait pas attiré sans le dessein de quelque nouvel escorne ou mauvais traitement. Aussi, après avoir médité un instant, il avisa un morceau de papier où il écrivit quelques lignes et le cacheta. Et, ayant ordonné qu'on le portât tout de suite au logis de M. de Sacarmanan, il commanda aux valets de se mettre en selle. Jetant encore une pièce à l'hôte, qui se désolait de le voir partir, il dit assez haut qu'il avait changé d'avis et qu'il irait coucher à Saint-Hilaire, d'où il reprendrait le lendemain la route de Gholet. Or, voici quelle était cette lettre qui fut aussitôt remise à Saint-Félix :
« Diverses circonstances ayant fait penser à M. le vicomtede Salces que l'honneur de M. de Gérisante, comme celui de M. de Sacarmanan, était sujet à caution, il renonce à exiger d'eux une satisfaction qu'ils ne paraissent pas capables de lui donner. Il n'estime pas, en effet, que le respect qu'on doit aux dames puisse aller jusqu'à souffrir des bouffonneries de mardi-gras ; et, considérant que mademoiselle de La Verchère, en s'alFranchissant des bienséances de son sexe, a cessé en même temps d'obliger un gentilhomme à se mêler en quelque chose de sa conduite, il a l'honneur de la saluer humblement et de s'en retourner chez lui.
» Il veut néanmoins qu'il soit connu que ce retour n'a rien de si précipité qu'il ne soit aisé de le rejoindre. Il se permet d'insister particulièrement sur ce point dans le cas où, ce qui est peu vraisemblable, il se cacherait sous le masque de M. de Sacarmanan ou de M. de Gérisante quelqu'un qui eût un peu de cœur et fût capable de prendre à son compte des procédés qu'il faut bien excuser par la pitié que l'on doit à la faiblesse d'un sexe puéril et trompeur, mais qui ont quelque chose de si vil qu'un homme qui refuserait d'en donner raison tomberait au-dessous du mépris. »
On conçoit quelle était l'intentiondeM. deSalces en écrivant ce billet. Résolu à ne pas souffrir, en attendant la réponse qu'on lui avait promise, d'être berné encore une fois, il avait voulu frapper de la manière la plus cruelle la lierté de la femme qui avait osé le jouer. Et il avait eu soin, en même temps qu'elle, d'outrager de telle manière M. de Gérisante et M. de Sacarmanan que si, par miracle, ils existaient, ils fussent tenus de l'appeler sur-le-champ sous peine de passer pour les derniers des lâches. Dans le fait, connaissant la bravoure de Saint-Félix, il ne mettait pas en doute que l'écuyer ne relevât son cartel. Et, si cet adversaire lui semblait assez méprisable par la bassesse de sa naissance, il se réjouis-
sait cependant, à cause de l'affection qu'avait pour lui mademoiselle de La Verchère, de croiser le fer avec lui, et il espérait bien le tuer afin qu'elle souffrît et pleurât.
Dans le fait, quand Saint-Félix eut ramassé le billet que la main défaillante de sa maîtresse avait laissé glisser et qu'il l'eut parcouru, un flot de colère monta à ses joues. Et abattant violemment la main sur la garde de son épée :
— Mademoiselle, proféra-t-il, je veux perdre mon nom si j'attends jusqu'à demain pour vous venger, et moi avec vous, de cet insolent.
Il fit un pas vers la porte. Mais mademoiselle de La Verchère se jeta devant lui et lui barra le chemin :
— Saint-Félix, dit-elle, je ne te reverrai de ma vie si tu franchis le seuil de cette chambre avant que je te l'aie permis.
Pour la première fois de sa vie peut-être, l'écuyer parut hésiter à obéir. Les sourcils froncés, il jurait entre ses dents et tourmentait la dentelle de son pourpoint. Enfin, il murmura d'une voix sourde :
— Mademoiselle, souvenez-vous qu'étant monsieur de Sacarmanan et votre écuyer, je suis doublement outragé par monsieur de Salces. C'est ce qu'il est impossible que je souffre. .
Mais la jeune fille eut un éclat de rire terrible
qui l'arrêta court; et elle s'écria d'un ton impétueux :
— Oublies-tu, Saint-Félix, que selon ton propre aveu les griefs de monsieur deSacarmanan ne se doivent régler qu'après ceux de monsieur de Cérisante? Quand ceux-ci le seront, eh bien, tu agiras selon ton cœur !
Et comme il l'envisageait avec un peu d'étonnement, ne sachant au juste de quelle manière il devait entendre ses paroles, elle lui donna ses ordres d'une voix fiévreuse et précipitée.
Dans la fraîcheur radieuse du matin, sur la route qui serpentait parmi les coteaux poudrés de soleil et de rosée, M. de Salces et M. Saugeon laissaient aller leurs montures la bride sur le cou.
Après avoir passé la nuit à l'auberge de Saint- Hilaire et mangé un morceau, ils s'étaient mis en selle non sans que le jeune homme eût indiqué précisément à l'hôte, à plusieurs reprises, quel chemin il suivrait afin qu'il fût aisé de le rejoindre si quelqu'un courait après lui.
Mais, jusqu'ici, rien n'avait laissé croire que cette supposition pût être fondée, bien qu'ils fussent partis depuis une couple d'heures et que, toutes les cinq minutes, le vicomte, se retournant à demi, se fût soulevé sur les étriers pour regarder au loin en arrière. Se remettant d'aplomb après avoir encore une fois exécuté cette manœuvre, il vit les yeux de M. Saugeon attachés sur lui avec
une expression si particulière de tendresse et d'affliction qu'il en fut ému. Il lui dit d'un ton afl"ectueux :
— Monsieur, votre silence et votre tristesse me touchent plus que ne feraient vos reproches et vos exhortations. 11 est vrai que je ne vous traite pas comme je devrais et je m'en accuse. Mais je ressens qu'il est plus dur que je ne pensais de régler sa conduite selon la sagesse. Toutefois, cette épreuve, qui me démontre combien je demeurais fâcheusement imprégné d'erreur, formera sans doute mon caractère et mon jugement.
M. Saugcon considéra un instant le jeune homme sans parler. Ses yeux rougis, le teint jaune et les traits tirés de sa face dénonçaient des nuits d'insomnie. Et le ton saccadé de sa voix, aussi bien que la fièvre qui brillait dans ses yeux, disaient assez le désordre qui le bouleversait. Son aspect offrait un contraste pénible avec la pureté céleste de ce matin d'automne, beau de tout l'éclat apaisé et somptueux des splendeurs déclinantes de l'été. M. Saugeon soupira grandement et dit :
— Je devrais me réjouir, monsieur, de vous voir envisager ainsi cette aventure. Mais comment mon amitié ne s'attristerait-elle pas de ce que vous payez si cher une expérience peut-être prématurée !
— Eh quoi ! dit M. de Salces avec un souris
qui déguisait mal l'amertume dont débordait son cœur, est-ce là votre optimisme ordinaire ? Voulez-vous bien me changer tout de suite cette humeur mélancolique et me démontrer bellement comme il est heureux que le caprice d'une folle m'ait si tôt enseigné à quel point l'homme se doit mettre en garde contre les pièges et trahisons de la femelle ! Ce disant, vous ne ferez d'ailleurs, monsieur, que constater quelque chose d'exact. Car voici déjà, je vous le jure, que je commence de recueillir le bienfait de cette expérience et que je sens se dissiper cette agitation où j'ai eu d'abord la faiblesse de m'abandonner. D'ici peu de jours, il ne me restera de tout cela qu'un souvenir où nous prendrons le texte de quelques méditations nouvelles et profitables. Dès aujourd'hui, je me sens disposé à envisager les choses avec la sérénité qui convient et qui surprendrait peut-être...
Mais s'arrctant court et quittant le ton badin qu'il affectait :
— Par la mort-bleu, cria le jeune homme, ou je rêve, ou voilà quelqu'un qui a bien la mine de s'efforcer à nous rejoindre.
Dans ce moment, la raute s'élevait par une série de lacets assez raides au flanc d'une colline. Et il était aisé, de la hauteur où ils étaient, d'apercevoir en bas, entre les arbres, un cavalier qui poussait vigoureusement son cheval.
LA FOLLE AVENTURE, 3i3
M. Saugeon et les valets vinrent se ranger auprès de leur maître. Mais il leur défendit sévèrement de l'accompagner ; et, ayant fait faire demi-tour à son genêt, il s'avança seul à la rencontre de l'inconnu.
D'un seul coup, le calme trompeur qu'il affectait avait disparu. Les narines dilatées, les dents serrées, il respirait fébrilement. Une seule ivresse enflammait son cerveau : la joie farouche et mauvaise de trouver devant lui un homme à tuer... Quel homme? En son esprit, point de doute. Il passa sa langue sur ses lèvres : mademoiselle de La Verchère pleurerait bientôt son plus fidèle serviteur.
A quelques toises au-dessous de lui, M. de Salées entendit résonner sur le sol les sabots d'un cheval lancé à toutes brides. Toutefois un fourré de ronces et de châtaigniers empêchait de distinguer l'arrivant qui véritablement galopait à tombeau ouvert. Et, de nouveau, le bruit s'éloigna à cause de la longueur du coude que faisait la route avant de revenir sur elle-même... Mais, moins de vingt secondes plus tard, l'inconnu débouchait au tournant et s'approchait à bonne allure. Quand il aperçut du monde, il ralentit peu à peu et, enfin, pesant sur la bride, s'arrêta net à deux pas du vicomte.
Avec quelque étonnement, M. de Salces, qui
344 feA FOLLE AVENTURE.
l'examinait avidement, vit qu'il avait en face de lui un homme masqué, vêtu de noir, assez bien pris dans sa taille, mais plutôt petit et même frêle, et qui, dans tous les cas, différait totalement de M. de Sacarmanan et de maître Alcofribas comme de toute autre incarnation oii il fût possible de reconnaître quelque chose de Saint- Félix. L'embarras où le jeta cette découverte ôta pour un moment à notre héros l'usage de la parole. Mais comme le mystérieux personnage gardait aussi le silence et semblait recouvrer avec difficulté sa respiration, il finit par dire d'un accent railleur qui dissimulait mal la violence de ses passions :
— Monsieur, la rapidité de votre course m'a donné à croire que peut-être vous aviez affaire avec moi, et j'ai voulu vous épargner du chemin en venant à votre rencontre. Mais j'avoue qu'en ce moment je pense que j'ai fait erreur, car je ne saurais rien traiter de sérieux avec un momon.
L'inconnu répondit d'une voix à laquelle sans doute l'épaisseur du masque donnait une intonation voilée et particulière ;
— Vous connaîtrez plus tard, monsieur, les raisons qui me font un devoir de cacher mon visage. Mais il n'en est point qui obligent mon épée à tant de discrétion. Si donc j'ai devant moi un homme de cœur, il me semble que c'en est assez pour que nous puissions causer.
Et, soulevant son arme, il la laissa rclombcr dans le fourreau avec un frémissement d'acier qui fit tressaillir d'aise et de fureur M. de Salces.
— A la bonne heure, dit-il, voilà un langage qui se fait entendre. Mais se peut-il que j'aie bien l'honneur de contempler ce fameux monsieur de Gérisante, si habile à voler les filles et à jouer des jambes ?
— Monsieur, dit l'inconnu, je suis en effet monsieur de Gérisante qui, selon l'assurance que vous en avait portée de sa part monsieur de Sacarmanan, se tenait tout prêt à vous donner satisfaction, et a eu lieu d'être surpris d'un changement d'humeur qui Ta obligé, après avoir reçu un message injurieux, de courir après vous pendant plusieurs heures pour vous rejoindre : ce qui allait contre l'idée qu'il s'était faite de votre bravoure et de votre courtoisie.
L'instant d'avant, M. de Salces était si bien persuadé que M. de Gérisante n'était qu'une créature chimérique et forgée à plaisir, qu'il avait peine à en croire ses yeux en voyant un être de chair et d'os en revendiquer le nom. Quel que fut son étonnement, il ne put néanmoins méconnaître que, puisque ce gentilhomme existait, il avait eu tort, après lui avoir fait porter un cartel, de ne point attendre sa réponse. Aussi, sans s'attarder davantage à chercher des difficultés, et
tout à la joie d'avoir enfin quelqu'un en face de lui, il s'écria :
— Monsieur, laissons là, si vous le voulez, les sarcasmes, reproches et autres combats de langue. Je renonce même à obtenir quelque éclaircissement sur ce masque qui cache vos traits et qui surprendrait peut-être un autre que moi. Vous m'avez mortellement outragé ; vous estimez que je vous ai manqué pareillement. En voilà assez pour que nous n'ayons d'autre souci que de vider notre querelle.
Et tirant son épée, il l'agita d'un air menaçant. L'autre dégaina et se mit en garde avec une promptitude qui laissait voir qu'il n'était pas étranger au jeu des armes.
— Prenons du champ, dit M. de Salces, et recommandez votre âme à Dieu. Car je vous avertis qu'il faut que l'un de nous demeure sur le carreau.
— C'est bien ainsi que je l'entends, répartit l'inconnu. Mais auparavant, malgré notre commune impatience, souffrez que je m'assure que monsieur de Sacarmanan m'a rendu exactement votre réponse. Je serais désolé, à cause d'un vœu que j'ai fait, de me couper la gorge avec un gentilhomme pour un motif qui ne serait pas de la dernière gravité. Malgré les apparences qui, je le confesse, sont contre moi, je pourrais, si vous n'aviez aucune prétention sur le cœur de made-
LA FOLLP] AVENTURE. 347
moiselle de La Verchère, vous donner de ma conduite des raisons si surprenantes que vous me pardonneriez. Ce n'est que si nous sommes rivaux qu'évidemment l'un de nous deux est de trop sur cette terre. Dois-je véritablement entendre que, selon les paroles de monsieur de Sacarmanan, vous êtes amoureux de cette jeune personne?
Le visage de M. de Salces devint pourpre. Il fit tournoyer son épée et hurla, l'écume aux lèvres:
— Morbleu ! monsieur, pour qui me prenezvous? Depuis quand pensez-vous qu'un homme d'honneur puisse faire quelque cas d'une fille sans mœurs et sans conduite, qui no se complaît que dans l'intrigue et le mensonge ? Sachez que si j'ai parlé comme j'ai faità monsieur de Sacarmanan, c'était pour contraindre votre lâcheté à une rencontre. Mais maintenant que vous êtes là et que vous ne pouvez m'échapper, je veux bien vous dire que je tiens votre maîtresse pour la drôlesse la plus éhontée et la plus méprisable qui soit au monde. Et si ce n'est pas assez pour vous forcer à la défendre, approchez que je vous crache au visage, comme étant le digne chevalier d'une gourgandine.
Derrière son masque, l'inconnu eut une plainte rauque. Puis, faisant reculer sa bête de deux ou trois pas, il cria d'une voix stridente :
— L'homme qui insulte une femme est le der-
nier des misérables. Défendez-vous, vicomte de Salces !
Et rendant la bride à son cheval, il fondit sur le jeune homme qui, de son côté, donna de l'éperon au sien. Les poitrails se heurtèrent lourdement, tandis que les épées s'entrecroisaient avec violence. D'un furieux coup de pointe, l'inconnu faillit transpercer d'outre en outre M. de Salces. Heureusement, celui-ci put parer à temps et riposta d'une belle estocade qui atteignit l'autre en pleine poitrine... Il s'apprêtait à redoubler, quand soudain le cavalier masqué chancela sur sa selle; et, lâchant ses rêneset son épée, il portala main à sa gorge et murmura d'un accent étouffé :
— Je suis mort.
Puis, vidant les étriers, il s'affaissa sur la grand'route.
Quelque juste colère qu'il eût contre M. de Gérisante, M. de Salces avait trop d'humanité pour achever un ennemi hors du combat. Il sauta de cheval et s'approcha du blessé dans l'intention, après qu'il l'aurait forcé de découvrir ses traits, de lui faire grâce de la vie et peut-être même de le se.courir.
Mais avant qu'il eût pu le joindre, un deuxième cavalier débouchait au triple galop, arrêtait brutalement son coursier à l'aspect du jeune homme, et soudain, apercevant le corps ensanglanté de
M. de Ccrisante, se jetait à terre, coiiiull à iiii, s'agenouillait et le soulevait dans ses Ijims, eu s'éuriant avec une espèce de rugissement :
— Malheureux Saint-Félix ! Qu'as-tu fait ? Tu es arrivé trop tard.
Et comme M. de Salces, saisi d'un pressentiment sinistre, demeurait immobile et incertain, l'autre défit le masque qui couvrait la figure du mourant ; et, à son inexprimable terreur, le jeune homme reconnut les traits pâles et inanimés de mademoiselle de La Verchère.
Il poussa une exclamation de stupeur. Mais Saint-Félix, tout en découpant avec son poignard le pourpoint sanglant, lui lançait un coup d'œil de haine farouche et murmurait d'un air sombre :
— Oui, monsieur, contemplez votre œuvre, mais hâtez-vous, car je vous proteste que vos yeux ou les miens ne verront pas le soleil de demain.
Cependant, avec l'aide de M. Saugeon, qui était venu offrir ses services, la blessure était enfin mise à nu. Elle apparut, sous le sein gauche, assez petite et peu sanglante. Cette circonstance, qui eût rassuré un novice, fit faire la grimace à l'écuyer, qui avait quelques connaissances chirurgicales. Et il s'efTorça d'écarter les lèvres de la plaie et de l'obliger à saigner ce qui arracha des gémissements à la jeune fille, sans qu'elle sortît
de son évanouissement. Pendant qu'il la pansait, assisté de M. Saugeon, les valets s'occupèrent de couper des gaules et de les lier ensemble, de manière à en faire une civière. Quant à M. deSalces, il était demeuré assis au bord de la route, muet, immobile, les yeux secs. Mais à chaque plainte qui échappait à la blessée, il tressaillait de tout son corps, comme si une douleur aiguë l'eût pénétré jusqu'aux moelles.
Lorsque Saint-Félix eut achevé sa besogne, il souleva doucement la jeune fille, et elle fut étendue sur la civière rembourrée avec les manteaux des valets. Et puis, à pas lents et en se relayant deux à deux, on se mit en route jusqu'au plus prochain endroit où il serait possible de trouver un médecin et quelques soins. Or, il n'y en avait point d'autre que cette petite ville de la Châtaigneraie, où nos voyageurs s'étaient arrêtés peu de jours auparavant et où avait pris naissance cette suite d'événements extraordinaires, qui avait si étrangement bouleversé leur destinée et fait de leur compagnie quelque chose qui ressemblait de bien près à un cortège funèbre.
Quand le chirurgien barbier qui était en ce lieu retiré de province la seule personne dont il y eût quelque secours h espérer, redescendit d'auprès de mademoiselle de La Verchère, M. de Salces qui, tout le temps qu'il était là, avait fait les cent pas devant la porte de l'auberge à le guetter, le prit à part et lui commanda de dire franchement ce qu'il pensait. Bien qu'il fût moins habitué à traiter une personne de qualité qu'à saigner quelque courtaud pléthorique ou, tout au plus, à remettre en place le bras cassé d'un garçon de ferme, ou l'entorse d'une vachère, le bonhomme avait par hasard quelque notion de son art et plus de probité et de modestie qu'il n'était commun, à cette époque lointaine, parmi ses confrères les plus illustres. 11 répondit sans difficulté à M. de Salces qu'autant qu'il en pouvait juger, il tenait la blessure pour légère, et
qu'après l'avoir pansée de son mieux, il espérait qu'il n'y aurait point d'accident.
— Toutefois, ajouta-t-il en toute humilité, la science humaine est peu de chose ; et il n'appartient qu'à Dieu d'en décider le succès.
Il fallut bien que M. de Salces se tînt satisfait de cette réponse. Ayant remarqué qu'en général les médecins, pour faire valoir leur mérite, sont plutôt portés à exagérer le mal qu'à le déprécier, il put assez raisonnablement se persuader que le danger que courait mademoiselle de La Verchère était moindre qu'on ne pouvait redouter. Et il fut corroboré dans cette créance réconfortante en remarquant que le visage de Saint-Félix, qui venait de redescendre, était moins soucieux.
Gomme son regard et celui de l'écuyer se croisèrent, il hésita une seconde, et puis, prenant son parti, il s'avança vers l'ancien comédien, qui ne fit pas un mouvement pour éviter sa présence ou aller au-devant de lui.
— Monsieur de Saint-Félix, dit-il, je veux vous assurer que je n'ai point perdu le souvenir des paroles que vous m'avez adressées, et je pense bien que nous avons un compte à régler ensemble. Mais connaissant le dévouement que vous portez à votre maîtresse, je vous prie d'examiner s'il ne faut pas remettre cette affaire au temps où le mé-
decin répondra de sa guérison. Car peut-être estimerez-voiis, comme moi, qu'il serait inhumain, par un combat qui pourrait être fatal à l'un de nous, d'ajouter quelque chose à sa peine et aux difficultés de ceux qui la soignent.
Saint-Félix laissa tomber sur le jeune homme un regard lourd de haine et de colère, et il répondit d'un ton morne :
— Mademoiselle de La Verchère ayant repris tout à l'heure sa connaissance, son premier soin fut de m'obligcr à jurer sur ma part de paradis que je ne tirerais aucune vengeance de vous. Et bien que je pense que les promesses qu'on fait aux malades valent à peu près celles dont on berne les enfants, j'observerai mon serment.
» Toutefois, ajouta-t-il avec un tremblement dans la voix, il demeure entendu que je ne me tiens engagé qu'envers une vivante.
M. de Salces approuva de la tête, n'ayant rien à reprendre dans un sentiment qui lui semblait naturel. Mais un point plus obscur le préoccupait, et s'apercevant que l'écuyer se préparait à le quitter, il le retint du geste ;
— Monsieur de Saint-Félix, puisque, pour plaire à votre maîtresse, il faut que nous ajournions nos querelles et que nous vivions bien ensemble, je veux vous faire une question, et je vous aurai
beaucoup d'obligations si vous estimez pouvoir y répondre sans manquer à votre devoir envers celle que vous servez.
Saint-Félix demeura immobile et roide, témoignant par son silence qu'il attendait de connaître cette question pour savoir ce qu'il avait à faire.
M. de Salces reprit, les yeux baissés, d'une voix assez mal assurée :
— Il y a longtemps que j'ai dû m'apercevoir de l'aversion que ma personne a inspirée à mademoiselle de La Verchère. Cependant j'ai été surpris qu'elle soit allée à ce degré que ma cousine s'étant déguisée en cavalier ait voulu se venger de sa propre main, au lieu de confier à un autre, à vous, par exemple, le soin de cette vengeance, si elle estimait que je l'avais offensée. Ce surcroît de haine qui l'a poussée à une action si étrange est quelque chose où je donnerais beaucoup pour avoir quelque éclaircissement.
Saint-Félix haussa rageusement les épaules :
— Que parlez-vous de haine ! dit-il avec amertume. Plût à Dieu que ce fût le seul sentiment que mademoiselle de La Verchère eût éprouvé pour votre personne ! Il y a longtemps que ce bras lui eût assuré toutes les satisfactions auxquelles elle pouvait prétendre. Mais vivrai-je cent ans que je ne saurais me pardonner d'avoir méconnu cet amour fatal et désespéré qu'elle cachait
dans son sein et d'avoir été incapable d'en prévoir les conséquences.
Et sans prendre garde à la stupeur où demeurait M. de Salces se demandant s'il perdait le sens, Saint-Félix continua, comme s'il repassait les événements pour lui-même plutôt encore que pour l'homme qui était devant lui :
— Quand elle lut ce billet maudit, oii vous outragiez, avec elle, messieurs de Sacarmanan etdeCérisante, elle fut étrangement troublée. Car, dans ce moment, sur l'assurance que je lui en avais donnée, elle croyait bien que vous aviez de l'amour pour elle, et venait de m'en dire sa joie. Un débat s'engagea entre nous, où elle me reprocha durement mon erreur, et où je lui jurai que seule la colère d'avoir été joué avait dicté votre lettre qui ne répondait nullement à l'état de votre cœur. Et je me fis fort, si elle le voulait, de vous rejoindre et de vous obliger à confesser la vérité. Mais elle rejeta violemment ma proposition : (( Je ne m'en fierai plus qu'à moi-même, ditelle. Quand monsieur de Salces et monsieurde Gérisante seront en présence, toute feinte entre eux sera impossible. » Et elle m'expliqua sa volonté de se présenter à vous sous le nom et l'habit de ce personnage, de vous contraindre à dévoiler vos sentiments et, ayant recueilli de vos lèvres l'aveu de votre amour, de dépouiller aussitôt cet arti-
fice et de vous en demander pardon, pour se réjouir avec vous d'un dénouement où elle pensait que tous deux vous trouveriez le bonheur.
A ces paroles, M. de Salces ne put contenir un gémissement, et il cacha sa figure dans ses mains. Saint-Félix le considéra une seconde d'un air moins farouche et poursuivit :
— J'essayai de détourner mademoiselle de La Verchère de cette entreprise, qui me parut peu raisonnable et que rendait plus hasardeuse le trouble où je la voyais. Mais c'est en vain que j'épuisai mon éloquence à la convaincre. Tout ce que je pus obtenir fut que je l'accompagnerais et serais présent à votre entretien. Nous passâmes la soirée à préparer son costume et un masque qui déguisât suffisamment sa voix, et nous partîmes à l'aube, après qu'une dernière fois je l'eus suppliée en vain de renoncer à ce dessein. Quelque aflligé que je fusse de son obstination, je me promettais bien, étant là, qu'il ne pourrait rien en résulter de fâcheux pour elle. Mais où apparut un de ces coups de traîtrise de la mauvaise fortune fut quand, à deux lieues de Saint-Hilaire^ au moment où, d'après les renseignements qui nous avaient été donnés, nous étions proche de vous joindre, la sangle de ma selle se rompit, ce qui m'obligea à mettre pied à terre. Je priai ma maîtresse d'attendre que j'eusse réparé le dégât,
mais l'impatience qui la rongeait la poussa, après cinq minutes, à me dire qu'elle continuerait doucement son chemin et que je l'aurais bientôt rattrapée. Et quoi que je pusse dire pour la retenir, elle piqua des deux et s'éloigna. Je me hâtai, au moyen d'une ficelle, de resserrer les courroies tant bien que mal, et me lançai au plus vite sur ses traces. Mais un pressentiment sinistre me saisit quand je m'aperçus combien elle avait gagné de terrain sur moi. Et cependant, monsieur, je vous le demande, comment aurais-je pu supposer le spectacle qui m'attendait ? Quel génie barbare eût forgé cette tragédie d'une fille jeune, amoureuse et belle, volant dans les bras de son amant et ne trouvant en lui qu'un assassin !...
A ce mot d'assassin, M. de Salces pâlit si affreusement, qu'il fallut bien que l'écuyer luimême en fut touché. Et il dit d'une voix brisée :
— Tu dis bien, Saint-Félix. Un tel forfait passe l'imagination. Et il faut en accuser un destin monstrueux. Mais ne m'en veuille pas, après t' avoir entendu, si je te paie d'ingratitude et préviens le châtiment que ton désespoir prétend m'infliger. Je te jure que si mademoiselle de La Verchère succombe à cette blessure, je me ferai justice moi-même avant que son corps soit froid.
C'est de cet instant, comme Saint-Félix l'avoua
plus tard à quelques personnes, qu'il commença de dépouiller les sentiments d'aversion qu'il nourrissait contre M. de Salces. Une telle douleur éclatait sur le visage du jeune homme, qu'il fut tenté de le tenir pour plus malheureux que coupable. Et ce fut le point de départ de l'amitié qui s'établit entre eux et ne se démentit point tant qu'ils vécurent.
Cependant, durant les quatre jours qui suivirent, il ne sembla pas que de si sombres perspectives dussent être envisagées. Bien que mademoiselle de La Verchère eût chaque soir un peu de fièvre, qu'elle passât des nuits médiocres, et que l'aspect de la blessure ne fût pas exactement ce qu'il fallait, maître Saboureau — ainsi se nommait le barbier chirurgien — voulut bien dire à M. de Salces que le poumon ne lui semblait point grièvement touché, l'épée ayant sans doute glissé sur une côte ; ce qui permettait d'espérer que dans une couple de jours elle entrerait en convalescence.
Ces assurances firent que le jeune homme demeura plongé pendant ce temps dans un état qui tenait plus de la tristesse et de la mélancolie que du désespoir où il se fût abandonné s'il eût pensé que la vie de mademoiselle de La Verchère fût en danger. A vrai dire, un seul souci l'occupait du matin au soir, et même durant la meil-
leure partie de ses nuits, qui étaient sans sommeil : à savoir, de repasser sans relâche toute l'histoire des relations qu'il avait eues avec mademoiselle de La Verchère, d'en examiner une à une les péripéties et d'admirer comment euxmêmes, avec une obstination aveugle et infatigable, s'étaient appliqués à tourner en catastrophe une destinée qui s'offrait riante et facile.
Oui, il était bien obligé de l'avouer, s'ils eussent agi comme tant d'autres d'une nature plus vulgaire et moins difficile, ils seraient sans doute aussi heureux qu'il est donné à la créature humaine de l'être. Et ce lui était un surcroît d'amertume de constater que c'était précisément ce qu'il y avait en eux, à leur jugement, de moins médiocre d'où était sortie leur infortune. Car c'était l'enthousiasme héroïque et le goût du sublime, d'un côté; de l'autre, le dédain des préjugés et le culte de la philosophie qui les avaient détournés de la félicité qui les attendait, s'ils voulaient bien suivre la voie tracée devant eux. Et l'intraitable orgueil par lequel ils prétendaient s'élever au-dessus de la commune loi les avait, d'aventure en aventure, conduits à ce degré d'extravagance que seul un hasard quasi miraculeux avait empêché que l'imbroglio oii ils s'étaient embarbouillésne se dénouât par le plus exécrable des meurtres.
Reprenant toutes ces circonstances l'une après l'autre, M. de Salces jugeait sa conduite et celle de mademoiselle de La Verchère non seulement puérile et folle, mais, de plus, coupable et presque méprisable. Et, trèsjustement, c'étaitlui-même qu'il accusait davantage, comme étant l'aîné et le plus instruit. Car, à y réfléchir, il n'y avait rien de moins philosophique que ce dédain de l'ordinaire et fatale destinée des hommes, et il se pouvait difficilement concevoir quelque chose de plus ridicule que cette persévérance à contrarier les intentions bienveillantes de la Providence jusqu'à les rendre sans doute irréalisables.
Portant en eff'et ses regards sur l'avenir, notre héros, même si mademoiselle de La Verchère guérissait, ne pouvait l'envisager qu'avec de sombres appréhensions. Obligé de reconnaître combien elle était devenue la maîtresse de son cœur, il ne voyait plus le moyen de vivre éloigné d'elle. Or, la fierté de la jeune fille saurait-elle lui pardonner sa froideur et ses mauvais procédés, et surtout les insultes que la colère lui avait arrachées et dont le souvenir lui mettait le rouge a» visage ? Se pourrait-il qu'elle acceptât de donner la main à l'homme qui avait failli être son assassin? Et si même elle y consentait, comment espérer que de si fâcheux événements ne jetteraient pas une ombre tragique sur leur union ?
Comment croire à la durée et à la solidité d'un amour né parmi tant de défiances, de dissimulations et de haines ?...
Ainsi partagé entre les décevants retours sur le passé et les visions douteuses du côté de l'avenir, M. de Salces chevauchait à travers les campagnes dépouillées. Evitant toute compagnie et même celle de M. Saugeon, il écoulait des journées monotones et mélancoliques.
Mais la fortune entendait lui faire payer plus cruellement ses folies. Le quatrième soir, quand il rentra de sa promenade, il aperçut sur le seuil de l'auberge M. Saugeon qui l'attendait ; et dès qu'il put distinguer l'expression de son visagjepeu habile à feindre, il y reconnut les traces d'un trouble inaccoutumé. Effectivementle bonhomme, aussitôt qu'il fut descendu de cheval, lui avoua que ce matin le médecin n'avait pas été très content de l'état de la jeune fille, lui ayant trouvé beaucoup d'agitation et de fièvre, outre qu'elle se plaignait de grandes douleurs dans les environs de sa blessure. Dans ce moment, il était de nouveau auprès d'elle, mais à la moue de madame Lecoulteux, qui toutàl'heure était venue chercher de l'huile à l'office, il était aisé de croire que les choses n'allaient pas comme on eût souhaité.
Maître Saboureau, qui descendit un moment plus tard, confirma ces impressions. 11 ne dissi-
'162 T. A FOLL!'; AYEMUKË.
mula point au jeune homme que la condition de la malade s'était beaucoup aggravée et qu'il appréhendait qu'elle ne résistât pas au mal. L'écoulement du sangs'étant opéré d'une manière insuffisante et défectueuse dès le premier jour, il y avait à craindre qu'il ne s'en fit un amas dans le haut du poumon et qu'ainsi elle ne mourût étouffée. En vain avait-il essayé plusieurs saignées pour la soulager. 11 n'avait recueilli qu'un peu de sang noir et d'eau. Peut-être quelques sangsues, qu'il allait chercher, auraient-elles un meilleur effet. Mais toute science est impuissante si la miséricorde de Dieu ne lui vient en aide.
Ces nouvelles inattendues frappèrentM. de Salces comme un coup de foudre. Il avait si bien cessé, depuis quatre jours, de se figurer que mademoiselle de La Verchère pût mourir de sa blessure, que déjà ses pensées avaient pris un autre cours, et que, dans ce moment, il lui semblait qu'il se réveillait d'une sorte de songe à la fois puéril et odieux. Pour la première fois, peut-être, la vérité lui apparaissait dans sa simplicité: à savoir que si la jeune fille succombait, il n'avait qu'à se faire justice comme étant le dernier des misérables ;et que si, au contraire, elle survivait, il devait, quelque pût être son propre destin, remercier la Providence d'avoir permis qu'il ne fût point un
assassin. Et se représentant les rêveries où il venait de s'abandonner et où son égoïsme tenait sa place, il fut saisi d'horreur pour lui-même : eh quoi, tout sanglant d'un tel forfait, avait-il bien pu oublier quelques heures jusqu'à quel abîme sa propre folie l'avait conduit? Un remords amer et hideux l'inonda comme une lie.
Il était demeuré surplace, terrassé par la violence de ces sentiments. Mais il en fut tiré par la voix d'un valet qui, l'ayant salué, lui dit que mademoiselle de La Verchère désirerait lui parler,
A cet avis, ses lèvres frémirent et ses genoux tremblèrent sous lui. Depuis le moment effroyable où le visage livide delà jeune fille lui était apparu dépouillé du masque, il avait cent fois souhaité se jeter à ses pieds et lui demander pardon. Toutefois, non seulement il s'était abstenu de rien laisser paraître de ce désir, comprenant à quel point l'émoi d'apercevoir son meurtrier risquait d'être funeste à la malade, mais un tel trouble l'envahissait lui-même à l'idée de se présenter devant celle que son fer avait transpercée, qu'il écartait cette image, épouvanté de la revoir et incapable de se figurer avec quelles paroles et quel visage il l'aborderait.
Dans le surcroît de désordre où l'atteignit ce message, toute force de réflexion l'abandonna. Il suivit machinalement le valet, sans dire un mot,
et se trouva tout à coup debout au pied du lit où reposait mademoiselle de La Verchère.
Alors, de la voir ainsi étendue devant lui, pareille à une fleur fauchée, amaigrie, pâlie, les yeux enfoncés, les pommettes saillantes, secouée d'une toux sèche qui mettait à ses lèvres une mousse rosée, revêtue d'une beauté plus touchante que jadis, mais fragile et déjà quasi irréelle — de voir cela et de se dire qu'il était la seule cause du mal qui dévorait ce corps charmant, il fut saisi d'une telle douleur que tout ce qu'il put faire fut d'étreindre son front de ses deux mains, sans trouver une parole.
Mais déjà la voix de mademoiselle de La Verchère s'élevait haletante et aff'aiblie, distincte pourtant. Elle disait :
— Mon cousin, ayant lieu de penser que ma santé est mauvaise et que peut-être je serai bientôt appelée à comparaître devant mon juge souverain, j'ai dû songer à mettre mes affaires en ordre; et tandis que Monsieur de Saint-Félix est allé quérir un prêtre, j'ai souhaité m'entretenir quelques minutes avec vous.
Une quinte de toux l'interrompit. Assise à son chevet, madame Lecoulteux pleurait de grosses larmes qui, ruisselant une à une sur ses joues fardées, traçaient dans la poudre de tristes sillons. M. de Salces fit un eff'ort pour balbutier
quelques mots. Mais la jeune fille l'arrêta avec un geste qui signifiait clairement qu'ayant peu de forces, elle le priait de se taire afin qu'elle eût le temps de lui dire ce qu'elle voulait. Elle reprit :
— J'ai désiré, mon cousin, que vous fussiez ici pour vous confesser qu'ayant fait ces derniers jours d'amples et sérieuses réflexions, j'ai découvert que je m'étais très mal comportée envers vous. Car il m'est impossible de méconnaître que c'est ma seule folie qui a gâté l'existence que vous aviez choisie : vous ayant arraché à vos études, entraîné en un genre de vie qui ne vous agréait point, et, en dernier lieu, précipité dans des complications d'où il est impossible que vous n'ayez pas retiré beaucoup de déplaisir. Je veux donc, mon cousin, m'accuser très humblement de mes fautes et vous supplier de me les pardonner, en ayant, je vous le jure, une très sincère contrition.
D'une voix étouffée, M. de Salces balbutia qu'il n'avait rien à lui pardonner, mais que lui-même se haïssait de toutes ses forces.
Lui ayant de nouveau fait signe qu'il se tût, mademoiselle de La Verchère continua avec un souris où parut quelque chose de son ancienne animation :
— Mon cousin, je ne veux pas que vous haïssiez ce que j'aime. Et je vais vous donner le
moyen de faire votre paix avec vous-même. Non seulement vous aurez racheté tous ces torts que vous vous reprochez avec si peu de justice, maisje vous devrai une grande gratitude si, ayant regardé en vous-même, vous pouvez me promettre que vous penserez à moi sans aucune inimitié, et même, s'il vous plaît, avec un peu de tendresse ou, si ce mot est trop fort, avec seulement de la pitié : car, reconnaissant qu'une bonne partie de mes erreurs est venue de mon orgueil, je veux savoir me contenter de ce sentiment. Puis-je espérer, mon cousin, que vous souffrirez de garder de moi une telle impression?
M. de Salces dut se borner à remuer deux ou trois fois la tête de haut en bas, sans dire un mot, car l'émotion l'étouffait. Alors, mademoiselle de La Verchère reprit d'une voix qui s'enrouait davantage : '^
— Vous m'excuserez de vous avoir tenu ce langage plus tôt, sans doute, qu'il n'était nécessaire. Mais les douleurs que je ressens dans diverses parties de mon corps et une sorte de brouillard qui opprime mon cerveau m'ont fait craindre que tout à l'heure je n'eusse pu vous parler si librement que je souhaitais de le faire . Et j 'attachais un prix extrême, si bientôt je devais cesser de vivre, à avoir l'assurance qu'il ne subsistait rien des différends qui, un instant, nous ont divisés.
LA FOLLE AVi:>TURE. 367
Maintenant, mon cousin, ajoiita-t-elle en voyant qu'il faisait un effort pour dire quelque chose, je veux vous prier de me laisser, car il est temps que je songe au salut de mon âme, et voici monsieur le curé qu'il ne faut point faire attendre.
M. de Salces se retira dans un état de trouble et de confusion qu'il est plus aisé de se figurer que de décrire. A dire vrai, il était tellement hors de lui-môme, qu'il fallut que M. Saugeon le prît par le bras et le conduisît comme un enfant jusqu'à la salle ; étant aussi incapable de se diriger que de prononcer une parole. Il s'écroula sur un siège et y demeura immobile pendant un temps qu'il serait difficile de dire exactement, mais qui dut être assez long, car quand il sortit de cette torpeur, il faisait nuit.
Al'exception de quelques lisons qui rougeoyaient dans l'âtre, la salle était plongée dans l'obscurité. Dans la maison, il n'y avait pas un bruit. Et l'angoisse de ce silence serra au cœur M. de Salces plus que n'eussent fait des hurlements d'agonie. Car ils eussent été signe de vie : tandis que soudain le jeune homme conçut avec certitude que l'œuvre de destruction était consommée, que la mort avait remporté sa victoire, que làhaut, s'il montait, il verrait étendue, blanche et rigide, un crucifix entre les doigts, la vierge
qu'il aimait et dont il pétait aimé, la vierge que son propre bras avait frappée d'un coup mortel...
L'atrocité de cette image fut telle qu'il voulut se lever pour chasser le dernier doute. Mais ses jambes refusèrent de le soutenir. Non, il ne pouvait pas franchir le seuil de cette porte et gravir cet escalier ; il ne pouvait pas, lui, le meurtrier, aller s'agenouiller devant le corps de sa victime. Il comprit que sa vie dût-elle en dépendre, il serait incapable de remuer un membre. Mais il demeurait immobile, pétrifié, crucifié, en face de son crime. Des ruisseaux glacés et brûlants le parcouraient. Une seule phrase lui bourdonnait aux oreilles : « Assassin ! tu es un assassin ! »
Alors, dans la détresse indicible qui le géhennait, M. de Salces, qui d'habitude n'était pas trop exact à remplir ses devoirs religieux, voulut se réfugier en Dieu. Il joignit ses deux mains et supplia le Seigneur d'avoir pitié de lui. Mais, dans cette atmosphère lourde, noire et dense, qui l'opprimait, il lui semblait que ses prières étaient vaines et frêles, n'arrivaient pas à s'élever jusqu'au trône de miséricorde, retombaient à terre inefficaces, comme des oiseaux les ailes brisées... lise tordit les mains, se mordilles poings. Des blasphèmes lui montaient aux lèvres. . . Mais non ! De toute cette catastrophe, point d'autre cause que son orgueil. Lui seul avait été l'ar-
tisan de sa perte. Il s'exécra furieusement. Il lui parut intolérable de tarder pour se châtier. Eh quoi, faudrait-il lire demain sur les visages la nouvelle funèbre que d'abord on n'oserait pas lui donner? N'était-il pas le maître de se rendre tout de suite la justice qu'il avait méritée? Sa main fébrile chercha le poignard qui était caché dans sa ceinture..;
Mais soudain, dans la nuit silencieuse, monta une plainte saccadée. Elle venait de l'étage d'en haut. Elle disait, à ne pas s'y méprendre, le combat suprême, le corps à corps désespéré de la vie et de la mort. M. de Salces sentit tout son poil se hérisser. Dans une hallucination affreuse, il vit mademoiselle de La Verchère pantelante sur son lit et luttant de ses dernières forces contre la visiteuse effroyable, la Gamarde pourvoyeuse des cimetières qui, penchée sur elle, l'étreignait à la gorge de ses mains osseuses, lui crevait le ventre de ses genoux pointus... Il rugit, voulut se lever. Mais un vertige enleva sa pensée et il perdit connaissance.
Quand il rouvrit les yeux, il lui sembla qu'il émergeait d'on ne sait qu'elles limbes lointaines. Il faisait jour. A côté de lui se tenait M; Saugeon, la mine effarée, et le médecin rustique qui l'observait d'un air d'intérêt et achevait de lui tirer deux bonnes palettes de sang.
370 LA POLLÊ AVENTttlEi
— A la bonne heure, dit le bonhomme, dont le visage s*éclaira d'un sourire. Je suis bien aise de trouver la fin de cet évanouissement. Oncques n'en vis de si long ni de si tenace. Pourtant j'aurais eu de la répugnance à vous mettre quelques charbons ardents à la plante des pieds ; car cela ne va pas sans inconvénients.
Avec le sentiment de la vie était revenu à M. de Salces le souvenir de son malheur. Il demanda d'une voix sourde :
— Est-ce que ma cousine... ma cousine... Mais les mots s'arrêtaient dans sa gorge. Tout
en enveloppant d'une bande de toile le bras qu'il avait saigné, le médecin reprit avec simplicité :
— Les desseins de la Providence sont impénétrables. C'est quelquefois pour le moment du suprême danger que la nature réserve des ressources extraordinaires. Je vous confiai hier l'inquiétude que me donnait la santé de cette jeune personne et ne vous celai point que j'appréhendais une crise qui mettrait ses jours dans le plus grand danger. Or, cette crise, qui est survenue cette nuit, a eu pour effet d'amener la rupture d'une espèce de poche pleine de sang qui s'était formée en haut du poumon et menaçait d'étoufferbientôt noire malade. Et l'épanchementdece sang, s'étant fait à l'extérieur, a engendré le résultat que je poursuivais en vain au moyen de saignées et au-
très remèdes : à savoir l'évacuation de toutes ces humeurs croupies et brûlées, qui l'empoisonnaient, et la chute de cette fièvre, dont l'origine élait précisément dans cet état dangereux d'aigreur et de combustion. Dans ce moment, mademoiselle de La Verchère repose paisiblement sur son lit, et j'ai sujet de croire que d'ici peu de ours elle sera guérie. Mais, monsieur, qu'avezvous? ajouta le bonhomme en secouant M. de Salces qui était devenu blanc comme un linge. De fait, on crut que le vicomte allait retomber en faiblesse. Mais il n'en fut rien. Le vertige où se perdait sa pensée se dissipa. Et des boufl'éesde joie chaude et légère inondèrent son cœur. Parla fenêtre ouverte pénétraient les chants des oiseaux et l'odeur agreste de l'automne. Sur ses joues ruisselèrent de douces larmes qu'il n'essayait pas de réprimer. A son dme attendrie et régénérée s'offrait une vie nouvelle, pleine d'amour, de rayons et de parfums.
Étendue sur une sorte de lit de camp qu'on lui avait dressé dans le jardin, sous un grand chêne dont le feuillage roussi et déjà clairsemé tempérait discrètement les ardeurs du soleil, mademoiselle de La Verchère humait avec délices l'air pur et chargé de senteurs qui la baignait. La pâleur qui couvrait encore ses joues, l'amaigrissement de ses doigts d'où glissaient les bagues, quelque chose de diaphane et de fragile qui se dégageait de toute sa personne disait suffisamment combien près elle avait erré du sombre royaume. Mais déjà quelques roses renaissaient sous la peau transparente, et à la grâce alanguie de son maintien, à la sérénité de son visage, à un charme inexprimable et joyeux qui émanait d'elle, s'attestait que les visions funèbres étaient envolées et que la vie féconde et bénie lui tendait les brns.
Il y avait deux jours que chaque matin, avec de grandes précautions, on la transportait dans ce jardin. Et sa joie était inexprimable, après trois semaines de maladie, d'avoir quitté sa chambre et de s'épanouir sous les caresses divines de l'astre qu'elle avait pensé ne point revoir. Mille choses simples et puériles lui causaient d'incroyables ravissements : le babil des oiseaux parmi les branches, le clapotis d'une source toute proche, les manèges des poules et des canards, les mines friponnes et farouches de deux marmots mal lavés qui appartenaient à l'aubergiste et osaient parfois venir picorer une dragée entre ses doigts, tout l'emplissait d'une telle allégresse que, selon le moment, elle avait peine à s'empêcher de crier de plaisir ou à retenir de douces larmes qui lui débordaient des paupières.
Sans qu'elle y prêtât une attention bien exacte, elle subissait de bonne grâce les longs bavardages de madame Lecoulteux qui la berçaient comme les rondes que l'on fredonne aux enfants. Les visites de Saint-Félix et de M. Saugeon lui étaient l'occasion de contentements plus précis. L'adoration qui se reflétait sur les traits de l'écuyer, la ferveur avec laquelle il guettait chacun de ses gestes et s'appliquait à prévenir ses moindres désirs, la remplissaient d'un attendrissement que relevait soudain d'un éclat de rire la verve bouf-
fonne et inopinée de l'ancien comédien. Et la présence de M. Saugeon était presque aussi bienfaisante; car si sa conversation était moins piquante, ou si même sa pensée s'envolait parfois dans des méditations peu accessibles, l'aspect riant et replet de sa physionomie avait en soi quelque chose de réconfortant ; et rien qu'à le contempler silencieux et rêveur, comment ne pas éprouver une satisfaction secrète, puisque, aussi bien son image suggérait nécessairement celle du jeune maître dont il avait nourri l'enfance et dont volontiers le nom revenait sur ses lèvres quand, par d'ingénieux détours, il lui était suggéré ?
M. de Salces était moins souvent présent en personne que par toutes sortes de délicatesses où s'attestait son désir d'être agréable à sa cousine et de la divertir. C'étaient tantôt des fruits magnifiques, tantôt des friandises qu'il allait quérir à franc étrier jusqu'à la ville voisine, distante de six bonnes lieues de France. C'étaient des poteries d'un art rustique ou des figurines de bois taillées au couteau par quelque sculpteur champêtre. Ayant remarqué que, tout comme madame de Hault-Saligny, mademoiselle de La Verchère aimait les fleurs, il parcourait la campagne pour en trouver; et malgré la saison avancée, mais èette année extrêmement douce, il n'était point de jour où il n'en rapportât une gerbe. Toutefois,
La fôllë ayenture. 37s
lui rendant matin et soir une visite^ il se montrait fort réservé, évitant de les prolonger et de rester seulen sa présence. Leurs entretiens étaient d'une gaieté légère, un peu puérile. Il s'informait de sa santé, et de ce qu'elle avait mangé, la grondait plaisamment de son peu d'appétit et l'obligeait de promettre que demain elle se forcerait davantage. 11 lui racontait quelque bon mot de M. Saugeon ou une histoire de paysans; et avant que l'entretien prît un autre tour, il se levait discrètement et se retirait, comme si, d'un accord tacite, ils remettaient à plus tard de réveiller les souvenirs mélangés du passé et d'éclairer les perspectives encore indécises de l'avenir.
Cependant, à mesure que les forces revenaient à mademoiselle de La Verchère, un peu de trouble se mêlait pour elle au plaisir que lui donnaient ces soins constants et respectueux. Maintenant qu'elle renaissait à la vie, cette molle torpeur oii elle se laissait bercer dans les premiers jours de sa convalescence cessait de lui suffire et se dissipait. L'ardeur de son âme un moment assoupie se réveillait. Elle se sentait opprimée par la gêne qui subsistait entre elle et M. de Salces. Qu'il fût présent ou loin d'elle, sa pensée demeurait concentrée en lui avec un mélange singulier de timidité, d'impatience, de crainte et d'espoir Tadieux...
Cependant madame Lecoulteux, afin de la distraire, voulait bien pour la dixième ou douzième fois lui redire comment ce fou de Saint-Félix avait absolument perdu la tête depuis trois semaines, et que si elle-même n'eût été là pour y prendre garde, toutes les sottises et catastrophes eussent été possibles. Mais mademoiselle de La Verchère prêtait à ce babil une oreille distraite. Sa pensée était ailleurs. Considérant un bouquet de lis, rareté surprenante en cette saison, que ce matin M. de Salces lui avait offert, elle admirait la beauté de ces fleurs altières et virginales, symbole de pureté et de royauté. Il avait dit en les lui présentant : « Il me semble qu'elles vous conviennent particulièrement. » La voix dont il avait prononcé ces paroles vibrait encore à l'oreille de la jeune fille. Combien son accent différait de celui que jadis il avait accoutumé ! De quel feu singulier et doux brillaient les regards dont il l'enveloppait! Mais aucune parole décisive n'avait encore franchi la barrière de ses dents. Si, pourtant, son cœur était encore partagé ! Si elle se leurrait d'une vaine illusion...
Mais en ce point de ses rêveries elle fut interrompue. Le trot d'un cheval venait de s'arrêter devant l'auberge. Et voici que M. de Salces apparaissait, portant sur le bras une bottelée merveilleuse où la pourpre et l'or des feuil-
lages d'automne rehaussaient les nuances délicates des dernières corolles. Alerte, souriant, le visage plus coloré que de coutume, il s'avançait au milieu des fleurs, pareil à quelque dieu sylvestre. Et s'inclinant vers la jeune fille, d'un geste plein degrâce, il répanditsur elle sonbutinparfumé comme une couverture somptueuse et chatoyante.
— Ma cousine, dit-il, souffrez que je dépose à vos pieds ce qu'il y a de moins indigne de vous être offert dans ce pays.
Mademoiselle de La Verchère poussa une exclamation de plaisir, puis elle pria madame Lecoulteux d'aller chercher un baquet plein d'eau afin de conserver la fraîcheur de cette moisson.
Madame Lecoulteux s'éloigna. Pour la première fois, le jeune homme et la jeune fille demeuraient seuls en présence. Autour d'eux flottait la gloire parfumée des fleurs sous le soleil d'octobre encore merveilleusement doux et chaud. Il y avait des chants mélodieux d'oiseaux et la plainte monotone d'une cigale attardée. Tous deux restaient silencieux, l'âme palpitante. Enfin, les yeux baissés, M. de Salces balbutia d'une voix incertaine :
— Quelle harmonie!...
Ses lèvres frémissaient... Mademoiselle de La Verchère le considéra une seconde et puis, tout à coup, faisant un effort, elle murmura ;
378 LA FOLLE AVEMURE.
— Mon cousin, je veux saisir cette occasion pour vous dire combien je suis touchée de vos soins et en même temps combien j'ai de regret que vous soyez si longtemps arrêté en un lieu qui est peu fait pour vous plaire. Bien que monsieur Saboureau me promette que je serai bientôt sur pied et qu'un pressentiment intérieur m'assure, plus fortement encore que ses paroles, de maguérison, j'aurais du scrupule à vous retenir davantage, pour ma commodité, loin de vos proches et de vos occupations. Et, malgré le regret que me donnerait votre départ, et qui serait très sensible, la compagnie de mon brave Saint-Félix suffirait amplement, s'il le fallait...
Mais mademoiselle de La Verchère n'acheva pas. Les yeux de M. de Salces s'étaient levés sur elle, si débordants de passion, de reproche, de tristesse et de prière, que quelque chose d'exquis embauma son cœur. Sa voix s'éteignit. Il ne dit pas un mot. Mais, prenant entre les siennes sa main qu'elle lui abandonna, il y posa ses lèvres qui y demeurèrent attachées...
Et ce spectacle inattendu saisit si fortement madame Lecoulteux, qui revenait en portant le baquet, qu'au lieu d'avancer elle le déposa par terre et resta un moment immobile, les poings sur les hanches, avec la mine réjouie d'une chatte devant un bol de crème. Puis, saisie d'une idée
LA FOLLE AVENTURE. 3*j9
subite, elle s'en alla jusqu'à la salle où M. Saugeon et M. de Saint-Félix, qui s'étaient liés d'amitié, jouaient au trie-trac. Et, leur ayant recommandé de ne pas faire de bruit, elle les amena dans le jardin et leur dit de regarder. D'avance elle se réjouissait de la grimace qu'allait faire l'écuyer: mais elle eut lieu d'être déçue, car il se borna à hocher deux ou trois fois le menton d'un air de jubilation extrême. Quant à M. Saugeon, sa figure se fendit d'un sourire si large que la plus belle médaille antique ou un manuscrit inédit de Sénèque ne l'eût pas réjoui davantage. Et il chercha dans son cerveau quelque distique approprié aux circonstances. Mais il n'en sortit qu'un formidable éternuement qui lit lever la tête aux amoureux.
Mademoiselle de La Verchère rougit; toutefois elle ne retira pas sa main des mains de son amant qui la retenaient, et faisant signe aux autres d'approcher, elle leur dit :
— Je pense devoir vous annoncer, comme étant mes plus fidèles et meilleurs amis, la nouvelle de mon mariage avec monsieur de Salces. J'espère, ajouta-t-ellc d'un ton enjoué en se tournant vers M. Saugeon, que vous souffrirez qu'à côté de la philosophie je garde une petite place dans le cœur de votre élève.
M. Saugeon branla plusieurs fois la tête avec
beaucoup d'expression, mais ce fut Saint-Félix qui, le premier, reprit de sa voix claironnante :
— Morbleu, mademoiselle, tout est bien qui finit bien. Et devant ce spectacle qui me rajeunit de vingt ans, croyez que je maudis plus que jamais le vœu funeste qui me retient de déposer mon cœur dans ce baquet aux pieds d'une telle beauté.
Et il désignait du geste madame Lecoulteux, qui avança une lippe méprisante, cependant que les autres riaient. Mais l'impitoyable railleur poursuivait :
— Enchaîné par d'affreux serments et connaissant au surplus mon peu de mérite, je veux jurer devant cette assemblée que je renonce pour jamais à toutes mes prétentions en faveur de mon docte et excellent ami dont les sentiments n'ont pu m'échapper et qui aura cette rare fortune de trouver, pour le volume et pour le poids, les trois grâces réunies en une seule personne.
Cette déclaration jeta M. Saugeon dans une extrême confusion, d'autant que madame Lecoulteux, qui aimait les lettres, témoignait suffisamment par son maintien et ses regards de la différence qu'elle mettait entre lui et l'écuyer. Heureusement, il fut tiré d'embarras par l'arrivée d'une servante qui tenait un pli. Madame Lecoulteux ayant lu l'adresse le remit à sa mai-
tresse et s'en fut payer le messager, suivie de Saint-Félix, qui voulait absolument qu'elle lui promît de le faire parrain de son premier-né.
Cependant mademoiselle de La Verchère, ayant reconnu l'écriture de madame de Hault-Saligny, priait son amant de s'asseoir à côté d'elle, et l'un penché sur l'épaule de l'autre, ils lurent ensemble ce qui suit :
« Fais-je erreur, adorable Marise, et dans ce moment que vos beaux yeux reconnaissent sur ce valin la main inhabile de Dorinice, n'est-ce pas un souris que je surprends au coin de ces lèvres de roses, sculptées par l'amour ? et dans ce souris, mixture subtile et précieuse, me trompé-je en subodorant un grain de moquerie, une once de confusion et une grande pinte de joyeux et pudique émoi?
» Moquerie, ai-je dit : hé ! qui donc se tiendrait de railler la tendresse provinciale et plate de Dorinice, cette rustaude? Mais j'ai dit confusion : car votre franchise ne saurait dénier à sa balourdise quelque habileté à, lire dans les cœurs. Au reste, qu'importent ces délicatesses? Cessez de dissimuler, Marise, et confessez le sentiment délicieux où se fond aujourd'hui tout le trouble confus qui naguère emplissait votre âme.
» Hélas ! votre fierté et votre sauvagerie ont
lutté. Dans cette guerre sans merci, vous avez baissé votre visière et porté triple cuirasse. Vous avez défié et maudit le dieu malin aux flèches impitoyables. Vous avez accablé de vos duretés cette victime pantelante, ce Céladon infortuné qu'il jetait à vos pieds. Aujourd'hui, il vous faut déposer les armes et vous prosterner devant l'autel du Dieu qui ne connaît point de défaites.
» Marise, ne résistez plus, ne forcez point votre superbe. Le moment des dissimulations est passé. Non, ce n'est point l'illusion d'un cerveau qui s'égare ! Ils sont écoulés les temps d'épreuve ! Astrée et Céladon ont quitté leurs défiances et leurs fiertés. Et pareils à deux passereaux qu'ont pourchassés les souffles de l'aquilon, leurs deux cœurs dans la tiédeur du nid se réjouissent ensemble des souffrances passées et battent d'un commun accord les secondes de leur félicité. »
Les doux amants se regardèrent émus, avec un sourire.
— Monsieur Saugeon, dit Marise, je veux que vous lisiez cette épître et nous donniez votre sentiment.
M. Saugeon reçut le papier et se mit en devoir d'en prendre connaissance. Immobile, M. de Salces ne cessait pas de contempler son bonheur dans les yeux de la jeune fille.
Ayant achevé sa lecture, M. Saugeon tendit la lettre à mademoiselle de La Verchère.
— Eh bien? lui dit-elle. Que vous en semble?
— Mademoiselle, dit le bonhomme avec beaucoup de sérieux, c'est le cas de répéter cette pa» rôle d'un philosophe : « Parmi les hommes, il n'est point de plus sage que les fous. »
Toutefois, remarquant que cette sentence avait quelque chose d'assez irrévérencieux pour la personne de sa suzeraine, M. Saugeon rougit et voulut se reprendre. Mais, non plus que mademoiselle de LaVerchtre, M. deSalces ne faisait attention à lui. Tandis que, les paupières baissées, elle s'abandonnait au bonheur qui l'emplissait, il venait de découvrir une fossette tapie au coin de sa lèvre, et ses yeux allaient alternativement de cette fossette à un petit signe qu'elle avait sur le cou ; en sorte que tout l'univers se restreignait pour lui à un seul problème : si, tout à l'heure, ce serait sur le signe ou sur la fossette qu'il prendrait son premier baiser.