INTRODUCTION
Les fails psychiques se transforment sans cesse. Nos sensations, nos images, nos idées, nos sentiments ne subsistent pas tels qu'ils ont apparu, ils se modifient à peine nés, les autres états d'âme qui les accompagnent se transforment aussi et ces changements divers dépendent, dans une certaine mesure et à certains égards, les uns des autres.
Tout phénomène mental qui vient à se produire, sensation ou perception, croyance, idée, sentiment, émotion est immédiatement exposé à des forces qui tendent à le réduire, à le déformer, à dissocier ses éléments. Un double travail d'analyse et de synthèse, que j'ai étudié ailleurs, le décompose ou l'agglomère avec d'autres, ou reconstitue avec ses éléments des phénomènes nouveaux. Il est plus ou Paulhan. — Fonct. de la mém. 1
moins rapidemeal décomposé, as^m^Ué, digéré par Tesprit, par le jeu des tendances déjà existantes, par l'incalculable quantité de phénomènes psychiques différents avec lesquels il doit entrer en rapport.
Sans doute, il reste quelque chose de lui. Il laisse sa trace dans Fespirit, il lui fournit des éléments d'idées ou d'impressifons, il peut devenir lui-même l'élément d'un système supérieur, il influe sur les habitudes, sur le jeu des instincts, sur l'évolution des croyances et des passions, mais il agit généralement en se modifiant, comme l'aliment introduit dans notre système digestif et qui devient, en se transformant, notre propre substance.
Cependant une grande partie du phénomène psychique persiste souvent, et même parfois plus que cela ne serait bon pour le fonctionnement de l'esprit. Sous une forme plus ou moins modifiée, il dure un temps plus ou moins appréciable, et surtout il reparait, au bout d'un certain temps, après qu'il a disparu. Nos sensations, nos sentiments, nos idées, nos images ne s'anéantissent pas complètement dans le tourbillon psychique. Elles se reconstituent de temps en temps et nous les voyons reparaître sous une forme qui ressemble à leur forme primitive. Elles ont même gardé leur fraîcheur et parfois leur aspect de nouveauté. Les éléments qui paraissaient dissociés pour toujours se sont reconstitués, ceux qui semblaient à jamais disparus se montrent de nou* veau.
INTROMGTÎON »
Ces pbénomèHes où te fait primitif revient souS' une forme trop concrète constituent essentieUement la mémoire. Les faits de mémoire diffèrent précisément en cela des faits d'habitude et d'organisation, qui sont aussi, à certains égards des répétitionsy mais des répétitions mieux adaptées, plus systématisées. Dans la mémoire, des éléments inutiles reparaissent et restent associés aux éléments utiles qu'évoque le fonctionnement de l'esprit.
Il ne faut donc pas considérer simplement la mémoire comme un premier degré de l'habitude et de l'organisation ainsi que l'ont généralement fait les psychologues. La mémoire est en opposition avec la systématisation et avec l'habitude. La mémoire est une forme de la vie indépendante des éléments psychiques, elle est un des cas nombreux où cette vie indépendante des éléments entre en lutte avec la vie de l'ensemble, bien qu^elle puisse conduire à une systématisation nouvelle et qu'elle doive être uti* lisée pour et par cette même vie de l'ensemble à laquelle elle s'oppose.
Telle est au moins la conclusion à laquelle doit conduire, à mon avis, l'étude de la mémoire. Je me propose d'examiner ici, d'abord, le souvenir sous sa forme affective, j'aurai à en examiner la nature et l'utilisation possible, la fonction normale, et avant tout, puisqu'on l'a contestée, à en établir la réalité. Nous aurons l'occasion de voir que ce qui est vrai de la mémoire affective est vrai aussi, au point de
vue de la psychologie générale, de la mémoire intellectuelle, plus connue et sur laquelle il est peut-être moins utile d'insister. Nous pourrons ensuite tirer des faits les conséquences générales qu'ils comportent.