‹ La Fontaine (volume 2)Chapitre 5 sur 9 · LE CONTEUR. — LE TOURISTE · texte numérisé non relu

LE CONTEUR. — LE TOURISTE

Comme je vous en ai prévenus mercredi dernier, je termine aujourd'hui ma leçon sur La Fontaine conteur, et j'arrive ensuite à La Fontaine considéré comme voyageur, comme touriste. J'avais, en effet, laissé de côté les Contes de La Fontaine qui sont contenus dans le recueil des Fables, et certainement je n'aurais pas voulu les passer sous silence ; car ce ne sont, certainement, pas les contes les plus mauvais de La Fontaine ; je vous dirai même qu'incontestablement, et toute question de pudeur mise à part, ce sont certainement les meilleurs. Ils sont meilleurs, à mon avis, je vous Tai indiqué, je crois, parce qu'ils sont plus serrés, moins diffus et moins délayés, ce que j'ai dit qu'étaient quelquefois, et même fort souvent, les Contes proprement dits de La Fontaine. A d'autres égards, ils ont, d'abord un caractère plus décent, et ensuite ils ont un

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caractère plus « humain», comme nous aimons à dire de nos jours, c'est-à-dire qu'ils s intéressent davantage à l'humanité proprement dite, qu'ils la représentent au naturel beaucoup mieux que les contes proprement dits, et qu'en même temps ils l'enseignent et la renseignent, et lui donnent des leçons qui sont souvent très considérables, très dignçs d'attention.

Il laut, lorsqu'on examine le recueil de La F'ontaine qui est intitulé les Fables, bien tirer à part les fables qui sont des contes, parce que ce sont certainement celles qui ont le caractère le plus élevé, même le caractère moral le plus élevé. Je ne retire rien de ce que j'ai dit : il n'y a pas beaucoup de moralité dans aucun des ouvrages deLaFontaine.maisles fables qui sont des contes sont d'une inspiration certainement plus élevée, comment dirai-je ? parce qu'ils considèrent l'humanité elle-même directement et non pas parce détour et par ce faux-fuyant qui consistent à la représenter sous des figures d'animaux ; ils sont, en quelque sorte, ramenés à une certaine ligne normale, non pas sans doute, encore une fois, à une ligne de moralité, mais cependant d'études sérieuses, sensées, et jusqu'à un certain point assez hautes.

C'est ainsi, par exemple, — il faut vous rappeler tout au moins quelques-uns de ces contes,

— c'est ainsi, par exemple, que la Poule aux Œufs d'or^ le Trésor et les deux Hommes, les Femmes et le Secret, l Astrologue, VOurs et les deux Compagnons, le Vieillard et les trois Jeunes Hommes, le Jardinier et son Seigneur, la Jeune Veuve, la Fille, sont de petites nouvelles presque toujours imitées d'anciens conteurs, mais relevées par une certaine manière de considérer l'humanité avec malice, avec indulgence et avec un certain souci de la rendre, je ne dis pas meilleure, encore une lois, le mot ne conviendrait pas, mais plus sage, plus sensée et même plus juste. Le Vieillard et ses Enfants^ par exemple,

— je vous l'ai déjà indiqué, — c'est l'apologie du travail sous une forme allégorique infiniment habile et délicieuse. La Poule aux Œufs d'or est une petite diatribe satirique contre l'avarice et qui a tout le sel des anciens fableaux, avec quelque chose — quelque chose seulement — de la gravité que le dix-septième siècle ajoutait déjà à cet esprit. Le Vieillard et les trois Jeunes Hommes est presque d'une haute moralité, point encore tout à fait, il est bien certain que c'est seulement un conseil de sagesse, de prudence, de discrétion et de modestie, mais toutes ces choses, si elles ne sont pas des vertus, commencent à être de très belles qualités, et des demi-vertus si l'on peut ainsi dire. Il y a quel-

que chose à la fois de louchant, de mélancolique et de grave dans cette espèce d'avertissement donné à la jeunesse présomptueuse. Non, il ne faut pas croire que l'on survivra toujours aux vieillards !

... La main des Parques blêmes De vos jours et des miens se joue également.

Il y a cela, d'une part, et, d'autre part, il y a le portrait d'un nouveau « vieillard du Galèse », et vous savez ce que c'est que le vieillard de Virgile, c'est le type même de l'amour de la médiocrité, de l'amour du labeur et de l'amour de la tranquillité dans la contemplation de la nature. C'est cela le vieillard du Galèse. Or le vieillard de La Fontaine est aussi tout cela; mais avec quelque chose de plus, l'avez-vous remarqué ? Un altruisme au delà de la tombe, ce qui est un des sentiments les plus généreux, les ^lus graves aussi qui puissent exister dans un homme. L'altruisme par delà la tombe, cela consiste, dans tout ce que l'on fait, dans toutes les choses desquelles on s occupe, à considérer la postérité qui va venir et à se dire :

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage...

Eh bien ! dcfendez-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'autrui ?

Ici le vieillard de La Fontaine dit à sa façon, et c'est-à-dire d'une façon douce, tranquille, souriante, avec bonhomie, le grand mot de Gœthe : « Par-dessus les tombeaux, en avant! » Il dit même beaucoup mieux, notez ; il dit : « Par-dessus mon tombeau, en avant ! » Et quoique ce soit dit sans déclamation et à mi-voix très placide, c'est très beau.

Et ce qu'il y a de charmant dans cette fable, c'est précisément le contraste parfaitement voulu, parfaitement médité et concerté, le contraste entre la jeunesse présomptueuse qui n'accorde même pas au vieillard la liberté, la licence de travailler en quelque sorte à long terme ; et, tout au contraire, cette sorte de méditation du futur qui accompagne le vieillard dans son labeur et qui lui fait dire : Voilà des jeunes gens qui me suppriment dans leur pensée, et moi, c'est à des gens qui ne s<|nt pas encore, c'est à mes arrière-neveux que je songe déjà ! — Voilà une très jolie leçon de sagesse, tout à fait dans la manière d'Horace en même temps que dans la manière de Virgile, une très jolie leçon de sagesse antique avec quelque chose, je crois, de plus attendri, de plus doux, déplus mouillé de la tendresse moderne et de la tendresse, j'allais dire chrétienne, mais il ne faut pas dire chrétienne en parlant de La Fontaine, ce serait

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