L'apologue apparaît de bonne heure dans la litté
rature grecque, mais d'abord seulement comme une figure accidentelle, destinée à confirmer une vérité pratique et comme faisant partie d'un discours plus étendu. C'est ainsi qu'on en voit des exemples dans les premiers poètes de la Grèce et dans presque tous les historiens, depuis Hérodotç jusqu'à Plutarque et même jusqu'aux écrivains byzantins. On voit quelques allégories de ce genre, mais sans action, dans Homère, telles que celles des Prières , de la Ceinture de Vénus , et surtout celle des deux tonneaux de Jupiter, imitée par La Fontaine dans son poème du Quinquina. C'est à ce titre que nous la citerons ici (Iliade I, v. 527) :
Âoioi T'Àp Tf nriBot KetTAMictTAê fv àtoç oîiSii * ^if^pwy, oict J'iJoto'tf KctKuVi Iripoç J%f Ikm' « fxki K* k/AfÂÎ^ctç cTbi» Ztvç TifiriKipetuvoÇy â^xoTf fjiiy Ti kakS lyt KÙptiaif «IxxoTf «T' to-dx» * S Ji M T&1 Xvyp&n J^inj XaC^itov ïBukî • Kàtt t KAKn fioùC^etcPTU rtri ;^doy£t «Tiat? èxati^yti • potTA â'' axiTt ^to7ai tîTJ/LttiyoÇf otÎTi )8/)OToT(nv (1),
Voici l'imitation de La Fontaine :
Pour dispenser les biens et les maux de la vie , En deux tonneaux à part Tun et Tautre fut mis. Ceux de nous que Jupin regarde comme amis Puisent à leur naissance, en ces tonnes fatales, Un mélange des deux par portions égales.
Le reste des humains abonde dans les maux; Au seuil de son palais Jupin mit ces tonneaux.
(1) Il est deux tonneaux dans le palais de Jupiter : Tun, des maux qu'il donne , et Tautre , des biens. Celui pour qui Jupiter, le maître de la foudre , les a mêlés , est tantôt dans le bonheur et tantôt dans Tinfortune- Celui à qui il envoie des maux devient un sujet d'opprobre et une détresse funeste le poursuit sur la terre. Il erre sans être honoré des dieux ni des mortels.
Seulement , La Fontaine , éclairé par la religion chrétienne, corrige cette idée fataliste par Tidée de la Providence et de la liberté de l'homme, et fait dire par Jupiter aux hommes , qui se plaignent de ce partage :
^ . . . «Va, malheureuse engeance.
C'est toi seule qui rends ce partage inégal.
En abusant du bien, tu fais qu'il devient mal. Et ce mal est accru par Ion impatience. »
Jupiter eut raison, nous nous plaignons à tort : La faute vient de nous aussi bien que du ^ort.
54. Toutefois, ce n'est pas là une fable proprement dite. La plus ancienne de ce genre est celle de PEper-vier et du Rossignol^ que Ton trouve dans le poème d'Hésiode des Travaux et des Jours, v. 200 et que La Fontaine a également imitée, IX, 48. C'est une protestation assez touchante du talent et de l'innocence contre l'injustice brutale, ce que Chamfort ne paraît pas avoir compris, quand il déclare que la seule moralité qui résulte de cette fable, ne tend qu'à épargner au malheureux opprimé quelques prières inutiles que le péril lui arrache, ce qui, ajoute-t-il , n'est pas d'une grande importance. Il est important, selon nous, de faire rougir la tyrannie de ses procédés insolents ou stupides, d'en faire la satire, et c'est la moralité qui résulte de cet apologue , de celui du Loup et de l'Agneau , du Lion , qui se fait, comme l'on dit, la part du lion, de t Homme et la Couleuvre y etc.
On cite également d'Archiloque deux fables : P Aigle et le Renard, et le Renard et le Singe. Enfin, l'on sait qu'Aristote a rapporté la fable du Cheval et du Cerf
qu'il attribue au poète Stésichore haranguant les Himériens pour leur faire craindre le tyran Phalaris. Plus tard, on trouve dans une épigramme attribuée à Platon et dans une idylle de Théocrite, deux anecdotes que La Fontaine a imitées en les insérant dans ses fables, savoir : le Trésor et les deux Hommes, et Daphnis et Alcimadure; mais ce ne sont pas là proprement des fables, ni surtout des fabulistes de profession ; nous ne croyons pas devoir nous y arrêter.
52. Enfin, pour achever cette énumération des poètes grecs qui ont fait agir et parler des animaux, nous citerons deux parodies. Tune de Flliade d'Homère, l'autre de la tragédie des Perses d'Eschyle : la première est la Batrachomyomachie, qui paraît être du v^ siècle avant notre ère et qui ne manque ni de grâce ni d'enjouement. L'origine de la guerre des rats et des grenouilles est la mort du rat Psicharpax ou Ronge-Miettes , trahi et abandonné par la grenouille Physignathus ou Joufflue. Ce sujet se retrouve, mais traité sérieusement dans les fables indiennes , et il serait curieux de rapprocher le poème grec et la fable orientale de la fable de La Fontaine, le Rat et la Grenouille, si cet examen ne devait pas nous entraîner trop loin. L'autre parodie est une tragédie de 400 vers environ , intitulée la Galéomyomachie ou le combat des chats et des rats ; l'époque en est inconnue , mais paraît relativement assez moderne. Le rat Greillè propose aux rats, ses sujets, de combattre le chat, et les entraîne à sa suite dans la bataille ; mais bientôt un messager annonce à la femme de Oreille la défaite des rats et la mort de son fils Rsicharpax dévoré par le chat. Après d'assez longues lamentations qui rappellent la tragédie des Perses , un
second messager annonce que les rats sont vengés, et qu'un morceau de bois pourri, en tombant, a écrasé le chat. Ce petit poème nous a paru manquer d'esprit et d'invention ; on le trouve dans l'édition d'Esope, publiée à Lyon, en 1614, et nous ne l'avons vu mentionné nulle part.
53. A toutes les époques de l'histoire grecque, des fables ont été rapportées par les historiens et placées dans la bouche de personnages célèbres; nous nous bornerons ici à indiquer les principales. Hérodote attribue à Cyrus l'apologue du Berger qui joue de la flûte, et des Poissons (1. II, chap. 141), La.Font. X, IL On trouve dans une lefcta'e apocryphe d'Hippocrate la fable de Démocrite et des Abdéritains ; dans Elien celle du Cochon , de la Chèvre et du Mouton ; dans Diodore de Sicile, celle du Lion amoureux; dans Josèphe, la fable du Renard et du Hérisson, que l'on retrouve plus tard dans Michel Glycas, au xi« siècle, Manassès, au xii©, et Nicéphore, fils de Calixte, au xiv®. M. Furia, dans son édition des fables ésopiques, cite douze fables extraites de Plularque, dont quelques unes sont assez bizarres et ont été traitées par La Fontaine, savoir : le Loup et les Bergers, le Soleil et Borée, le Pouvoir des Fables ou l'Ombre de l'âme, qu'il attribue à Demade et non à Démosthènes, et le Loup et la Grue. Il aurait pu y joindre les deux Chiens où l'Education. Nous citerons la première , qui est très courte , parce qu'on verra le parti qu'en a tiré La Fontaine :
ATKOS KAI nOIMENES.
AÔKOCiJ)»v itotfÂivAÇ îo-^-iofreiç év ffXMVfl irpoCetTOVy iyylç 'jrfonx^(»>* mX<xoc> ifiÊf kf MT bjuûii ^ôfvCoç, it iycê touto rnaiovy ; (1)
(1) Un loup voyant des bergers manger un agneau dans une tente, s^approcha : quel bruit vous feriez, dit-il, si j'agissais ainsi !
La Fontaine en a conservé la fausse moralité du droit du loup et du tort des bergers; ce qui nous surprend d'autant plus, qu'il en trouvait la réfutation dans ce récit d'Abstemius, fab. 9 : Vulpes juxta villam quamdam transiens cofispexit catervam mûlierum , plurimas gallinas opipare assatas alto silentio cornedentem; ad quas conversa : Qui clamoreSy inquit^ et canum latratus contra me essent, si ego facerem quod vos facitis. Cui respondens quœdam anus : Pessima (sic) animalium, inquit, nos quœ nostra sunt comedimuSy tu vero aliéna furaris.
Enfin , Furia cite d'autres fables empruntées à Dion Chrysostôme , Lucien , Théon le sophiste , Maxime de Tyr, Pausanias , Galien , Themistius, saint Grégoire de Nazianze etNicéphore Basilicas, qui vivait au xiv® siècle.
Toutes ces fables ont le même caractère; c'est un trait piquant. raconté accidentellement, et en quelques mots, destiné à appuyer une vérité pratique et faisant partie d'un discours plus étendu, soit politique, soit philosophique. Il n'y a rien là pour l'art ni l'imagination ; tout est sacrifié au sens et à la itiaxime que l'on veut établir, et cela ne peut former un récit ni un genre de littérature particulier.
54. La Fable existait néanmoins, et même sous vingt formes diverses, venues sans doute de l'Orient. Ces récits imaginaires se distinguaient en Fables libyques attribuées à Gebyssus, tels que l'Oiseau percé d'une flèche et où figuraient les animaux fabuleux de l'Afrique, les Fables ciliciennes assez grossières, telles que celles de Connis, les Fables cypriennes attribuées à Timocréon et qui offraient des traits de hasard imprévus ; les Fables cariennes , aussi de Timocréon , plus vives et plus gaies ; les Fables lydiennes , dues à Callimaque ;
les Fables sybaritiques , chères aux Athéniens et citées par Aristophane comme des quolibets et des réparties piquantes ou naïves. On dit aussi que le philosophe Alcmœon, Diagoras de Melos et une femme rhodienne, nommée Myro, avaient composé des fables. Mais toutes ces espèces de Fables se confondirent dans la dénomination' générale de fables ésopiques, du nom d'Esope, qui effaça tous les auteurs de ce genre, et auquel furent attribués tous ces récits selon l'usage des Grecs.
55. Oh sait peu de chose d'Esope, car on ne peut prendre au sérieux la vie d'Esope mise en tête de ses fables et attribuée à tort à Planude, moine du xiv^ siècle, puisqu'on l'a retrouvée dans un manuscrit du xiii^.
. On n'est pas d'accord sur le lieu de sa naissance ; les uns la plaçant à Samos, en Lydie, les autres à Mezembrie, en Thrace, d'autres à Amorium ou à Cati^ium, en Phrygie. Selon l'opinion la plus commune, il était phrygien, et, d'après le témoignage d'Hérodote, il avait été esclave d'Iadmon, de Samos, avec la fameuse courtisane Rhodope. On lui donne aussi pour maîtres Xantus et Zemarchus ou Demarchus, d'Athènes. Affranchi par ladmon, il vint à la cour de Crésus, ce qui le fait vivre au vi® siècle avant notre ère, et il y trouva Solon, dont il plaignit la disgrâce, tout en lui disant qu'il fallait parler aux rois peu ou doucement. Il vint à Delphes dont il s'aliéna les habitants par sa franchise, et accusé faussement par eux il fut mis à mort. Il paraît avoir été laid et bègue, ce qui , sans doute, donna lieu plus tard de le représenter comme étant d'une difformité ridicule.
56. Les fables que les anciens citent de lui faisaient partie de harangues prononcées par lui dans diverses
circonstances et i\e faisaient pas un corps d'ouvrage. Il est probable qu'il ne les avait pas écrites mais qu'elles étaient conservées par la tradition. La forme sous laquelle elles circulaient parmi les Grecs n'était donc pas de lui ; le fond seul lui appartenait, encore n'y en a-t-il que neuf qui paraissent authentiques, et, de ces neuf, sept ont été traitées par La Fontaine : le Renard blessé et les Guêpes, type du Renard et du Hérisson, les Grenouilles demandant un roi , le Pêcheur qui joue de la flûte, l'Aigle et l'Escarbot, l'Ecrevisse et sa Fille, le Renard refusant d'entrer dans l'antre du lion, et les Bâtons flottants. Ces fables, selon Platon , Aristophane et Quintilien, étaient très populaires et apprises par les enfants. Socrate, avant de mourir, en avsiit mis en vers quelques-unes, dont il nous reste des fragments, et Démétrius de Phalère en fit le premier recueil. Ces fables étaient sans doute en prose, et sont plus ou moins authentiques selon qu'elles se trouvent dans des imitateurs plus ou moins anciens, tels que Babrius, Phèdre, Aphthonius et Avianus, sans qu'on puisse attribuer à Esope la rédaction d'aucune d'entre elles, ni même avec assurance le fond d'aucune, excepté des neuf dont nous avons parlé plus haut.
57. Ces fables, attribuées à Esope et remaniées souvent par les auteurs byzantins, furent enfin rédigées par Planude et publiées d'abord, au nombre de 150, et plus tard par Nevelet, au nombre d'environ 300. En 1809, M. Furia publia un manuscrit de Florence antérieur à Planude et du xiv© siècle, renfermant 400 fables, et il' y joignit celles de Planude et de Nevelet, d'autres, publiées au xv® siècle par Michel Andreopulus et attribuées à Syntipas, philosophe persan, qui aiirait
vécu SOUS Cyrus, d'autres fables, enfin, tirées d'un manuscrit du Vatican et d'un autre manuscrit de Paris; ce qui, avec les fables d'Aphthonius, formait un total de 423 fables, bientôt après corrigées par Schneider, revues encore et augmentées par Coray et récemment par M. Halmier. Malgré le peu d'authenticité de la forme et du fond de toutes ces fables, nous les plaçons ici, parce qu'elles représentent assez bien, sauf les anachronismes et les fautes de style, celles d'Esope, telles que la tradition les rapportait. Ce n'était pas un poème ni même un récit développé , mais une simple esquisse, un trait, un fait, un mot attribué aux animaux et dont l'on tirait une conclusion. La Fable, ainsi conçue, n'est ni poétique, ni oratoire , ni même littéraire, mais philosophique. Elle a toute la sévérité, l'exactitude, la précision d'une démonstration. Généralement, les faits sont naturels et bien observés, clairs et concluants. La morale en est juste et sensée. Tout y est net et rapide. Il n'y a rien de trop pour la raison, mais il n'y a pas assez , ou plutôt il n'y a rien pour l'art et l'imagination. C'est par ces défauts et ces qualités comme l'opposé de la Fable indienne, ainsi que nous l'avons vu. Pour y trouver le type absolu de la Fable et accuser, avec Lessing , La Fontaine , et même Phèdre de l'avoir altérée en y répandant les charmes de la poésie, il faut supposer un type étroit, arbitraire et exclusif de la Fable , qui n'est conforme ni à l'histoire, ni au goût, ni à la vérité, mais seulement à une idée abstraite et à une rédaction puérile et barbare; c'est prendre la décadence de la littérature pour la perfection. Cependant, nous devons nous y arrêter comme à la tradition des fables d'Esope telles que les connais-
saient les anciens ; savoir, un trait frappant, fondé sur un merveilleux naturel et convenu , mais , avant tout , doctrinal et philosophique. Tel est le point de départ de toutes les fables ppstérieures qui, par le fond et par la forme, s'en rapprochent plus ou moins ; les unes en exagérant encore la concision jusqu'à l'obscurité, les autres délayant quelquefois les détails de l'action ou la morale. Toutes, excepté celles de La Fontaine, osent à peine s'en écarter, et, cherchant à en reproduire la sévérité, la précision et la brièveté comme la qualité souveraine de ce genre de composition, n'atteignent à la naïveté, à l'enjouement, à la liberté du conte que par hasard et comme à l'insu de leurs auteurs.
57. Quant à Esope et aux auteurs grecs, nous ne devons pas oublier que La Fontaine, qui ne savait pas le grec, ne les a lus sans doute que dans la traduction latine placée en regard, mais que, d'ailleurs, à l'exception de Babrius, qui n'était pas colinu, il y perdait peu , toutes les fables étant bien moins remarquables par le style que par le fond , qu'il a ensuite arrangé à sa manière.
KOPAS KAI AA&nHH.
AÙTcv Kiti jSofXojuivM Tou xpéfloç 'Tttftytuff^Aij a^Affo. int^ni diitoy ùç %vfj.vyi^n
TovTc irkyfùK &v yiyoïTo ù ^oovnv ttx*^» '^ ^^ 'vetfetffiiiaut «tÙTN j8ot/x6fitvof, Sti xflti çttTMV *X**i jSatxàv To KftAt fxiyétXnç fxficpdéyK Ixiiv» ê\ itfdcri^AfxwvA xAi ri Kf'iAÇ kfntkvAva. Sçm * & nifet^t */f ^ '^^ irfltVTflt* vouv/Aovof xTiia-AU Tlfhç kiS'fA «TOifToy Âoyoc tSKAtipoc (1).
Un corbeau ayant enlevé de la viande , se percha sur un arbre. Un renard Tayant vu et voulant s'emparer de la viande, s'arrêta et le loua de sa grandeur et de sa beauté, disant qu'il convenait qu^il régnât sur
Cette fable est racontée avec précision; la viande me paraît mieux choisie que le fromage, quoique moins pittoresque; <^*<w et plus loin iKUfkyu font image, mais le style indirect refroidit l'action. L'expression de 'rrtftytyia-^-àLt tou xp«»c, s' emparer de la viande, me paraît de la décadence; nnptyin<r^At signifiant dans la bonne grécité l'emporter sur quelqu'un."^ Le mouvement du renard s' élançant sur la viande a de la rapidité, et le mot du renard est plein d'une ironie fine et délicate. Dans l'Esope de Nevelet, la fin de la fable est un peu différente, ««vu i% mpo(rJ)tfxou<rct i^M (on a omis à tort, kaI to KfU( àfnkffntrdL^ quc La Fontaine n'a pas oublié : Le renard
s en saisit), i ^^ff^ii ^^ Kcti^^hAç ttx*^* ovJ%i iJ^iiflniv a-oê tiç ro fietnhiuuvm
O corbeau, si tu avais du sens, il ne te manquerait rien pour régner; ce qui ne manque pas de sel, mais la moralité laisse à désirer, en ce sens que la Fable doit être plutôt un avis contre les dangers de la flatterie que contre les étourderies. Le récit n'est pas moins estimable par sa clarté, son naturel et sa brièveté.
59. La Fable du Chêne et du Roseau est, chez l'Esope moderne, racontée de trois façons. Celle qui se trouve dans l'édition de Nevelet se rapproche de celle d'AphthoniuSj|et de La Fontaine : c'est une discussion entre le roseau et l'olivier sur leurs avantages, terminée par la chute de l'olivier sous les coups du vent. La première montre le chêne renversé dans un fleuve et demandant aux roseaux du rivage comment ils ont pu résister à la tempête, c'est le plan de Babrius. Enfin,
les oiseaux, et qu'il en serait assurément ainsi s'il avait de la voix. Celui-ci f voulant montrer qu'il avait aussi la voix , lâcha la viande et cria haut. L'autre, accourant et emportant la viande, dit : corbeau, tu as tout; acquiers seulement du jugement. Avis.à l'homme irréfléchi. '
66 FABLES 6RE€QtJ£S.
la troisième et la moins bonne, établit un dialogue sur ce sujet entre les arbres et les roseaux. Voioi celle de Nevelet, la seule qu'ait connue La Fontaine, la meilleure, la plus intéressante et la plus naturelle.
KAAAM02 KAI EAAIA.
^ik MAftîfidLi tut) Mfv^ixf xtti ia^ùi xkxttfjtot xdti ixetidL *ifi^of, Tov J^l jut- X«é/uot; ontii^Q/Jiinv vmo rnç ixaietÇt àe k^uiciTÔs *^^i kai foJiotç WoxXfVfTâti
knfjiùv Î0';^(;/»ov y%yo/uikiovy h fxh xkxei/jLoc nt^-d-iie ka} vmoKXifBtiç to7c kyifÀOiÇt foJimç J'itfféBiif il cTè ixetitt fi^etb-iinty imuiii krrivitn toiç kfi/ÀO$ff r^ fiif xài'nxxka^ti, *iiXty^f aMiy Ôti /utATAtmc [Kcti fAkrni"} tnAiffratt inri t% 0<jcfî« h/ykfÂiu
"O /UI/60C /^If Xo7 OTf OVT» Kn) OÎ 'TrpOC TÔT ItCtipOV KAi ToU K^UTrOIAÇ AvrSf fjin
kfBtTrkfAtyot icpfiTToyic fin tSii orp«f juttii^ùiiAç ^tXoutKOvrrati^ [ft oti où Jit To7f jifUirtom àîTiT/irTi/» (1).]
Jj'olivier, quoique plus commun en Grèce, est moins bien choisi que le chêne comme signe de la force et de la résistance ; la querelle est peu vraisemblable entre deux plantes aussi disproportionnées; il y a aussi trop de mots au début ; passe pour la résistance et la tranquillité, mais la force n'est pas comparable. Nous voyons toujours le discours indirect, mais le silence du roseau a son éloquence. L'action est racontée languissamment avec des répétitions désagréables. Des trois réflexions
(i) LE ROSEAU ET L'OLIVIER.
Un roseau et un olivier contestaient de leur résistance, de leur tranquillité et de leur force L'olivier, reprochant au roseau d'être faible et de plier à tous les vents , le roseau ne répondit rien. Ayant attendu un peu jusqu'à ce qu'un grand vent survînt, le rose^, agité et plié par les vents, échappa facilement, mais l'olivier, enraciné, ayant résisté aux vents, fut brisé par leur violence, montra qu'il se glorifiait faussement et en vain de sa propre force. Cette fable montre qu'ainsi ceux qui ne résistent pas aux circonstances et aux plus puissants qu'eux font mieux que ceux qui contestent contre les puissants.
FABLES GAEGQUES. €f7
morales, la meilleure est celle qui est dans le corps de la fable , et c'est celle de La Fontaine , de ne point se glorifier de sa force. La dernière n'est qu'une variante; résister aux puissants est tantôt un acte de folie, tantôt un acte de courage. La leçon n'est donc pas d'une vérité absolue.
60. On voit au premier coup d'œil, les différences entre les fables d'Esope et celles de La Fontaine.
Les premières n'ont rien de dramatique ni d'animé, mais une simplicité nue , une exactitude et une rapidité sans agrément. Sans doute, il y a là un mérite d'invention ingénieuse, niais l'exécution en est trop sévère et sans charme, et, si cela suffisait pour recommander ces apologues dans leur nouveauté, cela ne pouvait plus suflîre à une époque moins naïve. Ajoutons que dans ces fables d'Esope, les caractères sont peu profonds ; tout y est extérieur, on n'y voit point l'analyse des sentiments humains que l'on doit prêter aux animaux. Or, ce sont les caractères qui doivent déterminer l'action , amener le dénouement et donner à la moralité toute sa portée. Il n'y a donc dans Esope qu'un canevas heureux et piquant, et, dans l'exécution, l'absence de fautes et de mauvais goût ; c'est beaucoup, sans doute, mais, dans l'art, c'est trop peu, et c'est le <^s de redire avec Horace :
Non satis est pulchra esse pœmata, dulcta sunto; Et quocumque volent animum auditoris agunto,
Vitavi denique culpam ,
Non laudem merui.
Mais ce n'est pas un poème; dira-t-on ; tant pis, répondrons-nous, car la poésie vaut mieux que votre
68 FABLES 6tl£GQT7£8.
prose, puisqu'elle plaît davantage et fait pénétrer la vérité plus profondément. Sans y être essentiels, il est certain que les charmes de la poésie, dans une certaine mesure, s'appliquent fort bien au merveilleux comique des animaux personnifiés , et que c'est ainsi seulement que la Fable produit tout son effet.
61 . Il suffit, pour s'en convaincre, de lire les mêmes fables dans Esope, et, nous ne dirons pas dans La Fontaine, mais dans Babrius qui, après notre incomparable fabuliste, peut être regardé comme le modèle du genre. La destinée de ce poète est singulière. Passé sous silence par ses contemporains, malgré son mérite et son succès et par presque toute l'antiquité ; mutilé et travesti d'abord par un abréviateur qui le fait oublier et lui prend jusqu'à son nom, puis par les maigres et secs prosateurs byzantins; réduit à une'seule fable, Procné et Philomèle, ou à cinq restituées plus ou moins heureusement par la critique, il a reparu presque en entier de nos jours et étonné le monde savant par sa grâce, son talent et sa perfection; sans que l'on puisse encore rien apprendre de précis sur sa personne, sa patrie , ou même l'époque où il florissait. Les érudits varient encore sur ce point dans lin intervalle de quatre siècles , les uns le plaçant plus de deux cents ans avant Jésus-Christ, les autres sous Auguste, d'autres encore plus de deux cents ans après, sans produire un argument décisif en faveur d'aucune de ces trois opinions. Ce n'est pas tout; on annonce un nouveau recueil de ses fables qui excite d'avance la défiance des savants, et l'on reste en suspens dans l'attente de la découverte d'un second trésor ou d'une insigne supercherie. Nous n'entrerons qu'avec réserve dans cette discussion , que
nous ne pourrions trancher, et qui partage encore les philologues les plus célèbres de la France, de TAUeraagne et de l'Angleterre, nous bornant à rapporter les principales opinions et à donner la nôtre, sans insister sur cette question secondaire de l'époque de notre poète.
62. Tout ce que Babrius nous dit de lui-même est renfermé dans deux prologues fort courts et un autre passage, d'où l'on conclut qu'il était Syrien et qu'il avait à se plaindre des Arabes. Dans le premier prologue, il rapporte la tradition de l'âge d'or pendant lequel les animaux, les arbres, la mer même parlaient et avaient leur langage; dans le second, il attribue l'invention de la Fable aux Syriens et la fait remonter à Ninus et à Belus. Il rappelle que le sage Esope, le premier, racontait ses fables en prose aux enfants des Hellènes, et Cibyssès aux Lybiens ; qu'il leur a appliqué le dur iambe en l'adoucissant, ou le mythiambe, et. que plusieurs l'ont imité, mais dans un langage obscur, tandis que le sien est simple, clair, et tour à tour doux et animé. Il s'adresse à un enfant, nommé Branchus, fils d'un roi Alexandre. Quel est ce roi? Les uns y ont vu Alexandre Balas, roi de. Syrie, dans le ii« siècle avant Jésus-Christ, les autres un roi de Judée établi par Auguste , d'autres un arrière petit-fils d'Hérode le grand , établi par Vespasien roi d'une partie de la Cilicie; d'autres enfin voient dans cet Alexandre l'empereur Alexandre Sévère. Chacune de ces quatre opinions s'appuie sur la langue et la métrique de Babrius.
63. Quoique généralement pur et en dialecte ionien comme celui d'Hipponax, son modèle, son style offre quelques formes et des mots d'une époque postérieure
et qui se rapprochent du dialecte commun ; mais rien de plus difficile que ces questions de dialecte , rien de plus arbitraire que les conclusions qu'on en tire. Quant au mètre, qui est d'une exactitude scrupuleuse, on croit y voir les licences que se permettaient les poètes romains à la fin du i^^ siècle et qu'on ne trouve pas dans Catulle ; mais on remarque surtout le soin de l'auteur de placer l'accent sur l'avant-dernière syllabe du vers, ce qui le rapproche du vers politique fondé sur l'accent et non sur la quantité et qui n'a paru qu'après Jésus- Christ. Ces raisons ne manquent point de force; mais, d'un autre côté, la pureté de son goût et la correction de son style ne permettent pas de le rejeter à une époque de décadence. Les autres preuves, tirées du témoignage des anciens, ne sont pas beaucoup plus concluantes. Apollonius, grammairien du siècle d'Auguste, cite, il est vrai, deux vers choliambiques, mais rien ne prouve qu'ils soient de Babrius; on s'étonnerait, s'il appartenait à ce siècle, que Phèdre, Plutarque, ou quelqu'autre auteur n'en aient pas parlé. Avianus , citant les fabulistes, le place entre Horace et Phèdre ; mais on ne peut dire qu'il ait suivi l'ordre des temps. L'empereur Julien, le premier qui l'ait nommé, le suppose déjà connu , et Dosithée faisait déjà usage de ses fables à la fin du ii® siècle de notre ère. Toutes ces raisons nous portent à placer Babrius vers la fin du i«r siècle ou au commencement du second, c'est-à-dire soit sous les empereurs Flaviens, soit sous les Antonins; mais nous reconnaissons que les témoignages d'Apollonius et d' Avianus, quoique incomplets, peuvent autoriser à reporter sa naissance sous Auguste et au commencement de l'ère chrétienne.
Quoi qu'il en soit, les fables de Babrius, au nombre de cent vingt-six, sont une des productions les plus curieuses et même les plus parfaites de la poésie grecque. Si l'on ne tient pas compte des essais de Socrate en vers élégiaques ou de ceux de Callimaque, on peut reconnaître, avec lui, que, le premier, il appliqua la poésie aux fables d'Esope , et trouva le rhythme qui leur convenait le mieux. Ce mètre est l'iambique scazon ou boiteux dont Hipponax était l'inventeur. D'abord l'iambe , par sa forme rapide et familière , s'accommode bien à la 'Fable, témoin l'exemple de Phèdre en latin; ensuite, le scazon changeant la place de l'iambe ûnàl et le remplaçant par un spondée, arrête la voix et forme comme un effet comique et contrarié qui se prête très bien au badinage et à la satire , d'autant plus que Babrius en augmente encore la lenteur par des syllabes longues par nature et par la place de l'accent sur l'antépénultième. Pour qui connaît l'importance du rhythme dans la poésie et surtout chez les Grecs , il y a déjà dans le choix de ce vers la preuve d'un goût sûr et d'un art consommé.
64. Le sujet de la plupart de ces fables était déjà connu avant Babrius et se trouve dans nos recueils de fables ésopiques. Quelques-unes sont nouvelles et souvent bizarres, hardies, irréligieuses. Il y en a une beaucoup plus longue que toujes les autres, n'ayant pas moins de cent vers et dont l'original ne se trouve que dans le Pantcha-Tantra publié de nos jours, ce qui indique des rapports curieux entre l'Inde et la Grèce. C'est la quatre-vingt-quinzième, intitulée le Lion malade, bien supérieure à l'original indien et qui est même le chef-d'œuvre de l'auteur. L'unité et l'intérêt y laissent peut-être à désirer, mais elle est parfaite^
ment racontée , et le premier discours du Renard à la Biche, pour l'amener dans Tantre du lion, est au-dessus de tout éloge. La Fontaine lui-même, ni Molière, n'ont fait parler la ruse hypocrite avec un art plus profond. Les autres apologues de Babrius sont beaucoup moins étendus et se rapprochent plus par leur dimension de ceux de Phèdre et de La Fontaine; mais ce qui les distingue, c'est la forme vive et dramatique qu'il leur a donnée, le trait rapide et enjoué de la fin. C'est aussi le plus grand mérite de notre fabuliste. Babrius a moins de badinage , de bonhomie naïve , de souplesse et de liberté; il est moins original, mais c'est un parfait conteur. Nous ne parlerons ici que de ses bonnes fables, qui sont assez nombreuses , car il y en a d'étranges , d'absurdes et de maussades; mais on doit juger un auteur par ce qu'il a fait de mieux et plutôt par ses beautés que par ses fautes. Les autres fables que nous citerons de lui, beaucoup plus 'courtes, donneront une idée plus juste de sa manière.
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Un corbeau était perché, tenant un fromage dans son bec. Un fin renard, convoitant le fromage, trompa l'oiseau par ce discours : « cor-
Cette fable a de la grâce, du naturel et de la finesse ; elle rappelle par le début celle de La Fontaine et la fin en est piquante et ingénieuse, mais elle est, en somme, inférieure à celle de notre fabuliste. D'abord, elle a le défaut d'annoncer le résultat, ce qui est contraire aux règles du récit. Peut-être le compliment du début est-il trop brusque et trop direct. J'aime mieux la manière d'entrer en matière de la fable française : Ehl bonjour, et l'air d'admiration et d'étonnement du renard. Tti montres la poitrine de F aigle est un trait heureux, et le français ne peut rendre la forme exclamative unie à la deuxième personne, qui est si élégante en grec
Ce regret de le croire muet nous paraît préférable au vers de La Fontaine, vague et peu naturel, vous êtes le phénix des hâtes de ces bois. La fin est excellente et pleine de raillerie : tu n^es pas muet , tu as de la voiXy tu as tout y ô corbeau^ il ne te manque que le jugement. La morale est bien placée dans la bouche du renard, mais elle devrait garantir contre la flatterie plutôt que de signaler l'absence fâcheuse de jugement.
beau, tu as de belles ailes, un œil perçant, un cou admirable. Tu montres la poitrine de Taigle ; par tes serres , tu l'emportes sur tous les animaux. Mais un si bel oiseau est muet, et tu ne parles point. » Le cœur du corbeau s'enfla par cet éloge, et , lâchant de son bec le fromage, il cria. L'animal habile s'en saisit , et d'un langage railleur : Tu n'étais pas sans voix, dit-il ; tu parles, tu as tout, ô corbeau; il ne te manque que le jugement.
Citons de Babrius une autre fable :
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KÂXctfxoç fjih ouTMf. 'O /l yt fAvQoç ifA^àiyu fjLn Jily ixk)(jk9^dit to7( »pAT6t'^/y, ÀtXX' iixiiy (1}*
Le plan de celle fable, quoique ha1)ile et d'un assez bel effet, ne vaut pas, selon nous, celui qu'a adopté La Fontaine et qui laisse en suspens l'issue de l'action, soutient l'intérêt et fait mieux sentir la morale , tandis que la fable de Babrius est moins un récit qu'un fait, un mot saillant et décisif. Après cette critique, il faut avouer que rien n'est plus magnifique que le début de