Gilbert Cousin (en latin Gilbertus Cognatus), a
compilé dans plusieurs auteurs inconnus une foule de
traits de fable ou d'histoire plus ou moins piquants,
mais dont plusieurs ne se retrouvent plus ailleurs, d'où
l'on conclut que c'est chez lui que La Fontaine les a puisés. Tels sont, sans. doute, P Homme et la Puce, la
Tête et la Queue du Serpent, le Trésor et les Deux Hommes, le Pouvoir des Fables, T Horoscope^ le Bossu et le Marchand^ le Vribut envoyé par les animaux à Alexaîidrey l'Oracle et l'Impie, l'Ane portant des Reli-quesy et peut-être encore d'autres qu'on lit dans l'Anthologie, dans Plutarque, dans Hérodote, mais que La Fontaine n'y a pas cherchés, tandis que l'on est certain
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qu'il lisait Gilbert Cousin ; il semble même lui avoir pris l'expression de porte-maison^ qu'il a appliquée à la tortue , appelée par Cousin domiporta. Mais on peut croire que celui-ci n'a inventé aucun de ces sujets; le plus souvent, il cite ses autorités et se plaît à montrer son savoir.
118. Deux autres conteurs latins de l'Allemagne, Bebel et Melander, ont plus de maliee et de fiel , sans avoir un meilleur style; mais ils n'ont fourni à La Fontaine que deux ou trois sujets qu'il a même pu trouver ailleurs. Bebel, professeur à Tubinge, en 1550, publia un volume de mélanges où se trouvent trois livres de facéties , ce sont des contes très courts, assez licencieux et souvent dirigés contre les femmes et le clergé. On y lit la fable des Animaux malades de la peste ou plutôt la confession de l'Ane, du Renard et du Loup. Après que les deux derniers se sont donné réciproquement l'absolution du crime d'avoir dévoré une truie et ses douze petits , et un coq et des poules, ils en sont excusés et absous, moyennant une pénitence légère; le premier dira un Pater ^ l'autre ne mangera point de viande , s'il n'en a pas, pendant trois vendredis. L'âne se confesse d'avoir mangé la paille des souliers de son maître. Voici le dénouement de la fable qui montre cet esprit de satire contre les prêtres et les moines.
« Dixerunt illi : latro, quid fecisti? Vas libiin œternum I nam te auctore servus ille grande damnum in pedibus sensit, et ut credimus, ex hoc mortuus; unde anima tua damnata est. Ideo nec corpus salvum esse débet. Et necantes devoraverunt eum. Sic equidem faciunt potentes et majores. Sunt sibi invicem faciles et ignoscunt leviter ; subditis autem et infirmioribîis dur! et iuexorabiles ; ut bene novît Juvena-
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lis in satira secunda : Dat veniam corvîs, vexât censura columbas. Auctor fabulse interpretatur valpeus esse cellarios et hos qui sunt in offîcio monasteriorum constitutif qui contra abbatem nihil agunt; lupus esse débet abbas, et asini sunt simplices fratres qui in minimis maxime peccant, dum superiores sibi invicem ignoscunt. »
H 9. Nous devons nous appesantir davantage sur Abstemius, qui fit paraître à Venise, en 1495 et 1499, deux centaines de fables ou Hecatonmythium, non à cause de son talent littéraire, bien qu'il soit un peu supérieure ceux qui l'ont suivi, mais parce que ses fables se trouvant réunies dans les recueils de Planlin et de Nevelet à celles d'Esope, de Gabrius, de Phèdre et d'Avianus , il a eu l'honneur de fournir à La Fontaine le sujet de plus de vingt fables, et d^étre ainsi avec Esope, Phèdre et Pilpaï, la quatrième source où il a puisé le plus largement. Les récits d'Abstemius sont en partie des fables ésopiques, en partie des anecdotes ou des contes assez bien choisis. Ce sont ces derniers surtout que La Fontaine a traités dans ses six derniers livres. Nous en donnerons trois des plus piquants ; mais, quoiqu'ils ne soient pas sans mérite, on pourra facilement mesurer la distance qui les sépare de notre auteur pour le style et pour la composition. Il serait d'ailleurs difficile et peu important de déterminer quelle part d'invention revient à Abstemius, et s'il n'a pas puisé dans d'autres recueils. Le mérite de l'invention étant bien au-dessous de celui de l'exécution , en poésie en gênérai, mais surtout dans la Fable en particulier. On verra que ces récits sont plutôt des contes moraux que des fables.
120. Voici d'abord la Jeune Veuve, un des récits les plus parfaits de La Fontaine.
(( De muliere virum morientem fiente et pâtre eam consolante.
« Mulierem adhuc juvenem cujas vir animam agebat pater consolatar dicens : Ne te affïictes tantopere, filia. Alium enim virum tibi inveni isto longe formosiorem, qui prions desiderium facile mitigabit. At mulier doloris impatiens, ut quœ maritum ardenti amore proseqaebatur, non modo verba parentis non admittebat, sed intempestivam alterius mariti mentionem accusabat. At ubi maritum defunctum videt, inter lacrymas et luctus parentem interrogat , an adsit ibi juvenis iile quem sibi in virmn dare velle se dixerat.
)> Fabula indicat, quam cito defunctorum maritorum amor
ex uxoram animo excedere soleat. »
Assurément, cette fable est ingénieuse, satirique et assez bien tournée ; mais la réflexion et surtout la co;iiparaison avec La Fontaine , y fait trouver toute espèce de faute. Ne parlons pas du litre, trop long, ni de la moralité inutile, et passons sur une foule d'incorrections pour ne nous arrêter qu'aux vices de composition. Conçoit-on que ce soit avant la mort du premier mari que le père parle à sa fille d'un second? Il y a là une invraisemblance absurde et une incoùvenance choquante, rendue plus sensible par les mots de ardenti amore. Aussi est-on de l'avis de la veuve contre l'auteur, quand elle taxe ce procédé d'inconvenant, intempestivam alterius mariti mentionem accusabat. Ce n'est pas non plus aussitôt après la mort de son mari, ni au milieu de ses larmes, qu'elle a demandé où était ce jeune homme, c'eût été là une précipitation révoltante.
Enfin la forme du discours indirecte , est lourde et ' peu dramatique. Il ne reste donc que le canevas ou ridée-mère, non pas seulement de la légèreté des femmes y mais de la contradiction plaisante de leurs démonstrations de tristesse et des sentiments qui y succèdent.
421 . Nous avons déjà dit ailleurs un mot de Télégance du début de La Fontaine ; ne parlons ici que de la composition. D'abord , La Fontaine a saisi la vraie portée satirique de la fable.
Aux soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne ; C'est toujours même note et pareil entretien :
On dit qu'on est inconsolable ,
On le dit, mais il n'en est rien.
La femme voit mourir son mari et souhaite de le suivre; le père ne parait pas; loin de là, quand
Le mari fait seul le voyage, 11 laisse le torrent couler.
Je ne dis pas que tout à l'heure Une condition meilleure Change en des noces ces transports.
Il fait donc la part à une douleur sincère, et cela était nécessaire pour mettre en relief l'excès de la douleur apparente de la veuve , contrastant , mais à la fin seulement, avec ses sentiments prochains. Elle éclate d'abord, et plus qu'elle ne doit, mais avec quel naturel!
Ah ! dit-elle aussitôt , Un cloître est Tépoux qu'il me faut!
Le père lui laissa digérer sa disgrâce.
Voilà la première partie fort bien caractérisée , sincère au fond, mais excessive et déjà exagérée dans la forme ^ La seconde n'est pas moins nette.
Un mois de la sorte se passe, L'autre mois , on l'emploie à changer tous les jours Quelque chose aux habits, au linge, à la parure. Le progrès est marqué et soutenu jusqu'au bout. Le père ne craint plus ce défunt tant chéri.
C'est déjà passablement satirique, mais le fabuliste décoche à la fin le trait indiqué par Âbstemius et bien autrement aiguisé par l'imprévu et la rapidité.
Mais comme il ne parlait de rien à notre belle : , Où donc est le jeune mari
Que vous m'avez promis, dit-elle?
Nous ne disons rien d'une foule de traits charmants ni de l'enjouement du style; mais, pour l'art de la composition, cette fable est un chef-d'œuvre qu'on ne peut trop étudier et admirer. Pour être juste, il faut dire que dans la fable 103, Abstemius cite un homme qui, pleurant sa femme, blâme celles qui prenaient un trop beau voile pour l'ensevelir, ajoutant qu'il pourrait servir à une autre épouse. La Fontaine aurait dû la traiter aussi pour* venger les femmes du reproche d'inconstance.