‹ La Fontaine et ses devanciers: ou, Histoire de la̓pologue jusqu'á LaChapitre 37 sur 57 · COMMENT LA GRUE GARIST LE. LOUP · texte numérisé non relu

COMMENT LA GRUE GARIST LE. LOUP

Li loup menga trop gloutement, Si fust malades durement :

Car en la gorge li arreste Un os qui li fit grand moleste.

Si envoia par toute terre Phisiciens et mires querre.

De Montpelier estoit venue Madame Hautève la grue

Qui de pfaisique avoit licence.

Si fist certaine convenance Combien au loup deyoit couster, Se cel os lui povoit oster ; Et li loups li promet et jure Li bien paier de celle cure ; Mais de tant fust elle peu sage Qu'elle n'ent prist un peu de gage.

Au loup a fait ouvrir la bouche :

Son bec boute ans, si qu'elle touche A l'os, si que a lui le tire.

Le loup n'a plus mestier de mire (1).

Celle veult avoir sa promesse :

Le loup li dist : Folle mestresse, Gardés de quoi vous mesprenés :

N'esse par moi que vous vivez?

Ne vou pui-je mordre, chétive.

Et dévourer trétoute vive ?

Espargné vous ay par franchise, Et ce pour loyer vous soufBse.

Bien faire à mauvais rien ne vaull Toust Toblie et ne li en chaut.

Qui douceur baille à ennemi.

Si le tendr^-il pour venin , Le mauvais prent tout en déspit ; Pour ce n'aura autre respit.

Don que face n'a en mémoire, Ne quiert que vanité et gloire.

Cette fable nous paraît supérieure à celle de Babrius et de Phèdre, et ne le cède que peu à celle de La Fontaine. Nous ne nous arrêterons pas aux détails, mais elle a de la naïveté, de l'aisance et du pittoresque; la ré-

(1) Besoin de médecin.

ponse du loup est vive et piquante; la fable n'a qu'un défaut, c'est la longueur de la moralité qui est un peu prolixe ; et il ne lui manque que le ton de gaîté et de douce moquerie que La Fontaine seul a donné à l'apologue ; le début d'Ysopet a quelque rapport avec celui du grand fabuliste, et le tableau de la cure faite par la grue vaut mieux peut-être. La naïveté même du langage et des idées sur la médecine, est un charme de plus.

151. La décadence du goût est plus sensible dans les fables d'Ysopet II ; tantôt plus sèches et tantôt plus prolixes, mais moins naturelles dans la narration, soit parce que l'auteur est d'une époque un peu .plus récente, où le goût s'était plus altéré, soit qu'il ait eu moins de génie ou de talent. Ce recueil n'avait que quarante fables, tandis qu'Ysopet II en renferme soixantequatre, qui semblent imitées d'Alexandre Neckam, latiniste du temps et non de Galfred, bien que la source commune soit toujours pour la plupart Esope ou, plutôt Phèdre. Le langage est encore plus aisé et la pensée en est plus abstraite. De plus les fables sont souvent en sixains, en dixains, et en octaves, à rimes croisées et en vers de six syllabes, ce qui altère le naturel et la facilité du récit. Voici la fable du Renard et du Corbeau dans Ysopet II.

COMMENT LE RENART CONCHIA (tROMPA) LE CORBEL QUI MENJOIT

UN FOURMAGE.

Un corbel si estoit ^

£n un arbre et mengoit Un petit de fromage ; Renart Ta avisé, Qui tost fu apensé De faire 11 dommage.

i80 FABLES FRAN<;AISES du HOTEN AGE.

Dist Renart : Par ma foi En tout le mont ne say Nule si belle beste Comme vons, dam corbel ; Car fuissè-je si bel, Et de corps et de teste I

n i^'est oisel volant Plus de vos soi plaisant, Qui vous verroit estendre :

Trop grosse voix avez, Quant vous cbanter volez ^ Plus n'y a que reprendre.

Le corbel Ta ouy :

Moult s'en est esjouy Si s'est donc eflforcié De cler cbantér et haut.

Car lie estoit et baut (1) :

Contre mont s'est dressié.

Si com son bec ouvri Par esclaicir son cri, Li chay le fromage.

Renart dessous estoit * Qui riens plus n'attendoit ; Si le prist comme sage.

Du corbel s'est moquié, Qu'il avoit engingnié ; Si dis^n son langage :

Par foi, sire Corbel, Vous chanterez moust bel Se ravez le froumage.

(1 ) n était joyeux et fier.

FABLES FRANgAISES DU HOTEN AGF. 181

Qui croit quanque il ot (1) Il est musart et sot ; Il est souvent dolent.

Trop est de mençongiers Et de faus losengiers Pour deçoivre la gént.

Tout cela est plein de naturel et de grâce, et les progrès de la réflexion n'ont pas encore altéré la simplicité du récit, mais les vers trop courts et les rimes croisées donnent un air un peu trop symétrique au style, quoique la gêne de la versification ne s'y fasse pas trop sentir. On voit que le genre de la fable, comme le langage, convient et répond à la culture ébauchée des esprits, et c'est là un des plus grands charmes dé nos vieux conteurs.

452. Ysopet-Avionet qui parait également dater du xive siècle est inférieur aux deux autres Ysopet. Le style est souvent diffus et traînant, et rappelle celui des auteurs contemporains. Les sujets en sont aussi moins naturels, peut-être parce qu'ils sont empruntés à Avianus, et ils ont été moins traités par La Fontaine. Il ne renferme d'ailleurs que dix-huit fables. Après tout, comme il est à la suite des fables d'Ysopet II, il se pourrait faire qu'il fût du même auteur, bien que nous inclinions à le croire différent et inférieur. Voici la fable du Chêne et du Roseau qui n'a rien de saillant et qui est pleine de longueurs, mais dont le début n'est pas sans mérite.

Un biau chêne qui plantés yere En un mont, sur une rivière

(1) Tout ce qu*il entend.

Si bîaus, si fort, si gros estoit Que nuls vens il ne redoubtoit Tant estoit grands arbres et hauts, De tous yens souffroit les assaus»

One tant n'osèrent aproichîer, Que de riens le fissent plessier.

Mais tant souiSlèrent et ventèrent Les vens qu'a terre le portèrent.

One si bien ne se deffendi.

Aval en l'iave (1) descendi.

Que oneqs ne pot avoir secours.

Aval s'en va si com le coiu^s De l'eau le maine vers rosel Que là estoient et grant et bel, Qui empéchièrent qu'il passât, Sans que nuls d'eulz se quassat.

Au chêne grant merveille vient Du roseau, comment il se tient Contre l'iaue, contre le vaut, Ainçois ne s'en va plus grevant (2) ; Mais de ce s'amerveille a force Par quel guille, ne par quel force Il est iUeques détenus Entre les roselés menus Qui n'ont ne vertu ne puissance.

Et de ce à soy meismes tance.

Li rosiaux qui ce oï tout Respont : Faibles sui-je sans dont :

En ce m'a fait plus grant salut Que ta force ne t'a valut.

Pourquoi en tel orgueil estoies.

Que nul vent tu ne redoubtoies ;

(1) Dans l'eau.

(2) Mais que plutôt il ne s'en trouble pas.

Et t'en est si bien advenu Que tu en es pour fol tenu.

Mes quant je voi le vent venir Contre qui ne me puis tenir, Mieux me vaut le col abessier, Et moy tout bellement bessier.

Que a plus fort de moi combattre.

Tu fusses encore à abattre, Se eusses voulu souploier.

Et toi contre plus fort ploier.

L'en doit au plus bas de la soif (i) Passer qui de bien faire a soif; Fol est cils qui contre plus fort Veut contraitier ; ains le déport (2), Et par souflBrir et escouter Faire semblant de ]e doubter.

153* Pour achever cette revue des recueils de fables ' en vers au moyen âge, il me reste à parler d'un manuscrit de Chartres que Ton croit du xiii® siècle, qui fut publié en i834 et tiré à un petit nombre d'exemplaires. Nous en devons la communication à l'obligeance de M. Montaigl'on, bibliothécaire à l'Arsenal. On y reconnait la naïveté sérieuse de ce temps et cette facilité un peu prosaïque qui ne s'élève jamais, mais qui est au niveau d'un récit familier. Les rimes y sont quelquefois croisées et mêlées, ce qui était une heureuse innovation dans la fable et surtout dans les petits vers de huit syllabes; mais en somme, ces fables me semblent plutôt inférieures qu'égales à celles de Marie de France et d'Ysopet L Voici le prologue qui est curieux

(1) Celui-là doit passer sous la haie

(2) Ce qui Tamuse et le désarme, c*est de..

par un jeu de mots bizarre mais assez naïf sur Esope ou Ysopet et Thysope, dont on connaît les propriétés médicinales.

Le livre Ysopet est nommez,

Et si n'est pas mal renommez,

Plain des exemples et bien ditéz.

Ysopet bien nommer le pot ;

Car Ysope fet trop bon pot,

Ne soit couvert ni escumez (1) ;

Qui dedans de Tysope y boute,

Mielx en vaut la viande toute.

Se li pot iert tout enfumez.

Aussi dou mal se peut retraire,

Li homme qui bonne esemple flère ;

Ja tant n'aura fier cuer ne rogue ;

Et cil sa vie bien define

Qui par esemple prent mécine :

Or entendez donc mon prologue.

Ce prologue et les fables en général ^ont un mérite, c'est d'être assez courts et sans redites oiseuses.

454. M. Crapelet a publié en 1832, un choix de poésies d'Eustache Deschamps, bailli de Senlis, né à Vertus en Champagne, et qui vécut de 1324 à 1404. Parmi beaucoup de ballades, on rencontre une quinzaine de fables remarquables par la moralité qui en est presque toute personnelle et se rapporte aux abus .du temps. Ces fables ou ballades sont un peu sèches, mais elles ont du sel et de la précision, et les moralités en refrain en sont presque toujours bien exprimées. En voici quelques-unes : Tout voir (toutes vérités) ne sont pas

(1) Sans qu'il soit...

bel à dire. Qui légier croit ^ certes c^est grant folie. On est amé tout c^om fait fruit; et pour la fable du Conseil tenu par les rats, ce vers heureux: Qui pendra la sonnette aimchat ? qui rappelle le trait naïf de La Fontaine : La difficulté fut d^attojcher le grelot.

155. A la fin du xiv« siècle fut représentée Texcellente farce de \ Avocat Patelin^ dont Fauteur est resté inconnu.. Lorsque Patelin raconte à sa femme Guillemette, la manière dont il a dupé M. Guillaume, celle-ci lui répond :

n m'est souvenu de la fable Du corbeau qu'il étoit assis Sur une croix de cinq à six Toyses de hàult, lequel tenoit Un fromaige au bec ; la venoit Un renard qui vit ce fromaige Pensa à lui, comment Taurai-je ?

Lors se mist dessouz le corbeau.

Ha I fist-il, tant as le corps beau, Et ton chant plein de mélodie I Le corbeau par sa couardie Oyant son chant ainsi vanter ' Si ouvrit le bec pour chanter, Et son fromage chet à terre ; Et maistre Renard le vous serre A bonnes dents, et si remporte.

Ainsi est-il, je m'en fait forte, De ce drap ; vous Tavez happé Par biasonner et attrappé.

En lui usant de beau langage Gonmie fîst renard du fromage.

Vous l'en avez pris par la moue

PATEUN.

n doit venir manger de Toue, etc.

186 FABLES FfiANÇAISES DU MOTEN AGE.

Ce qui frappe d'abord dans cette fable, c'est Tair facile, précis et rapide du style. Tous les mots en sont restés français, et tous les tours sont pleins de clarté et de vivacité ; peut-être la coupe des vers n'est-elle f as assez marquée, ce qui s'excuse dans la comédie et dans ces petits vers de huit syllabes. Peut-être encore l'invitation à chanter par l'éloge de la voix du corbeau estelie trop courte et trop peu développée, on voit que l'auteur rappelle une fable bien connue. Quant aux jeux de mots que l'on trouve à la rime corbeau et corps beau y nous avons déjà vu qu'ils étaient plutôt recherchés qu'évités à cette époque.

156. On ne trouvé plus guère à signaler en vers que le Débat des membres et du ventre, traduit de Jean de Sarrisbery, par Jehan d'Abundance ; la fable de la Lice et sa . compagne^ par Pierre Gringore, dit Vaudemont, quelques fables de Lefèvre de Thérouenne, auteur de deux satires contre les femmes, enfin celle du Loup devenu berger, par Jehan Molinet, à la fin du xv® siècle, dont M. Robert cite ces jolis vers ;

Donc le luiton, subtil et anciens

For décevoir bergers, brebis et chiens,

Prist manteau gris, chappelet et moufflette (1);

Puis s'en revint comme Pharisiens,

Comme bergers discrets et anciens,

La muse (2) au col et au poing la houlette .

Maître Issengrin à la rousse barbette

Prist et choisit pour causer son esbat

Un mouton gras qui paissoit sur Therbette ;

De qui s'en va le cauteleux débat.

(1) Chapeaux et Qioufles (espèce de gants).

(2) La musette.

157. Les premières fables que nous trouvions en prose française datent de l'invention de rimprimerie et de la fin du xv^ siècle; ce ne sont même que des traductions du recueil de Romulus, de Pogge ou d'Esope, par Laurent Valle, ou d'autres auteurs latins; mais ce sont des traductions libres, et jusqu'à un certain point originales par les développements, le ton de naïveté et la langue dans laquelle elles sont écrites. On voit que ce sont des récits faits et accueillis sérieusement et avec complaisance. Nous exceptons les trois premiers recueils que nous allons citer et qui ne se recommandent que par l'antiquité du langage. L'un est traduit du Spéculum historiale de Vincent de Beauvais, encyclopédie historique du moyen âge, ou en parlant d'Esope, l'auteur en rapporte dix-neuf fables ; le deuxième est la Mer des histoires traduite du Catena temporum (en 14-84) et qui rappelle en termes un peu meilleurs les mêmes fables que Vincent de Beauvais ; le troisième est la traduction du Disciplina clericalis de Pierre Alphonse, que donna Jean Miellot, sous le titre de Discipline de clergie.

Extrait de la Mer des histoires. Contre ceux qui croient trop facilement à gens qui les flattent, dont après se repentent.

(( Lorsque un corbeau eust prîst un frommaige sus une fenestre, et puis se fust volé sur ung haut arbre, un regnard le vit d'aventure, qui ala au-dessous de lui en désirant mengier du frommage. Parquoy lui dit en le louant : noble corbeau, est-il créature au monde semblable à toy en beauté, tu as une lueur et resplendisseur de plumes indicible, tu as une voix la plus doulce, un chant le plus mélodieux, et ung organe le mieux retentissant de tous les oiseaux du monde. Et pour ce je ne me puis saouler quand

i88 FABLES FRANÇAISES DU HOTEN AGE.

je peux ouïr cette mélodie. Le corbeau oyantles paroles du regnard prist une vaine gloire dont il se eJQforça de chanter mieix que par avant. En ouvrant son bec, le frommage cheut, qu'il tenoit, lequel fut légèrement recueilli du faux regnard. Par ainsi, il perdist son fronmiage et se repentist grandement en recongnoissant sa folie.

458. On trouve plus de charmes et d'originalité dans les traductions de Guillaume Tardif et surtout de Julien Machault. Les phrases du premier sont encore embar-^ passées et son style est diffus. Il ne sait pas non plus corriger le vice d'un sujet, mais il a une certaine verve et une sorte d'abondance qui plaisent. Le texte de l'auteur latin est développé avec liberté et avec complaisance. Julien Machault, un peu plus récent, a plus d'enjouement et de finesse, mais moins de vivacité naïve; sa phrase est mieux faite, son style est plus ferme et son langage a moins vieilli. Mais tous deux sont curieux parce qu'on y voit se débrouiller la pensée et la langue du moyen âge, et poindre cette netteté et cette personnalité, cette libre allure et cet esprit d'observation qui caractérisent l'ère moderne. Voici d'abord la fameuse fable du Coq et du Renard^ racontée par Guillaume Tardif, avec un avant-propos qui montre l'idée que l'on se faisait d'Esope à cette époque.

« La facétie suivante que met Pogge, aucuns ont attribuée à Isppet, et avec la translation des fables de Isopet Tont mise. Mais nonobstant ne Tai-je pas laissée à mettre en cette présente translation afin que faulte n'y soit veue. Car elle est réalement de ce livre, et l'écrivit Pogge, ainsi qu'il apparaît ; car elle est en prose latine, et Isopet besognoit en mètre. Par quoi la différence que qui Tait mise avec les fables de Isopet, il l'a ici empruntée.

FABLES FRANÇAISES DU MOYEN AGE. i89

C'est tout le contraire, n'en déplaise à rérudition de Guillaume Tardif.

» Se dit Pogge, en son commencement de cette fable, un terme que volontiers au commencement des fables on prend, c'est le moi jadis et dit : Jadis...

La puérilité sérieuse de cette introduction amuse, comme le premier essai de critique d'un écolier.

)> Jadis un regnard voyant un coq, a (avec) une grande compaignie de poules montées en un arbre ; ainsi que le coq avait pour; et afin de toUir au renard^Ie chemin d'aller à elles ; tout affamé, pour les décevoir, se approcha tout bellement en blandissant le coq, en lui disant après qu'il l'eut salué : coq, mon ami, que fais-tu là-haut? As-tu point oui les belles nouvelles toutes fraîches qui nous sont maintenant venues, tant bonnes et tant belles et salutaires? Nenni, dit le coq; mais prononce moi que c'est. Certes, dit le renard, coq, mon ami, pour cette cause suis-je venu devers toi, pour communiquer la matière et déclarer la grande joie et parfaite liesse que doivent avoir toutes bestes. Car leur grand concile naguère a été tenu et célébré, lequel a été conclu et ordonne que paix perpétuelle serait jurée et ordonnée entre toutes bestes ayantes ame, et plus ne pourront nuire, faire nuire, ne pourchasser aucune déplaisance l'une à l'autrCy et que chacune bêle ira en compagnie ou seule, ainsi que bon lui semblera, partout ou elle voudra.

A la bonne heure, voilà une belle et bonne ordonnance , au lieu du petit vers écourté de La Fontaine , paix générale^ cette fois, qui nuit à Teffet de toute la fable.

190 FABLES FRANqàlSES DU MOYEN AGE.

» Et pourtant, je te prie, descends, toi et tes poules, pour venir ici-bas avec moi, et puis nous ferons la soulennitë de cette belle ordonnance. Bien aperçut le coq la fallace et déception du renard; si proposa de farcer de lui et pour ce faire jdit au renard : Renard, tu me apportes ici bon message et agréable. Le coq levait le cou en baut pour plus loin regarder. Aussi se dressa sur les pieds en faisant de terribles admirations. Et lors le renard voyant que le coq faisait tant et de si admiratifs regards fut esbabi et lui demanda que c'était qu'il véait. Le coq répondit : Ce sont deux grands cbiens qui viennent courant la gueule bayée (béante). Ob, dit le renard, qui eut si grand peur, adieu, je m'en vais ; il est nécessaire que je m'enfuie devant qu'ils arrivent; et lors commença à s'en aller. Comment I dit le coq, et pourquoi est-ce que tu t'enfuis, ou que tu crains; s'il en est ainsi que la paix soit faite, il ne te faut rien craindre. Oh, dit le renard, je doute (crains) que ces cbiens qui ici viennent n'ayent pas ouï le décret de la paix, et l'appointement ainsi qu'il a été fait et conclu. Adonc le renard s'enfuit et par tromperie fut mocqué de sa tromperie. En cette fable sont repris les traîtres qui par blandiment de fictives paroles déçoivent autrui, ainsi que le renard cuidait décevoir et tiabir les poules pour leur dire qu'une paix perpétuelle était ordonnée entre les bestes, mais volontiers tels trompeurs sont moqués par leur tromperie même, ainsi que l'en dit communément : tromperie est de tel être que qui trompe, trompé doit être; ainsi que le renard fut trompé du coq qui lui donna à entendre qm deux grands cbiens venaient vers lui la gueule bée , par quoi il eut si grand peur qu'il s'enfuit. »

Le récit a de la grâce, de la facilité et de l'abondance, quoiqu'il manque- un peu de traits piquants; mais l'auteur ne peut se tirer de sa morale et tombe

dans des redites, sans doute parce que le style narratif est plus facile que le style philosophique, qui exige , dans la langue et dans l'auteur, l'habitude de l'analyse et de l'abstraction.

159. Voici la fable de Julien Machaut, qui a à peu près les mêmes qualités et les mêmes défauts, mais qui, en 5omme, me paraît supérieure à celle de Guillaume Tardif.

« La première fable est du Mullet, du Regnard et du Loup. On clame plusieurs gens asnes qui sont bien soubtils, et tel cuide savoir et être grand clerc qui n'est qu'un asne, ainsi qu'il appert par cette fable, d'un mullet qui mengeait des herbes auprès d'une forêt, auquel vint un renard, lequel le interrogea et lui demanda : Qui es-tu? Et le mullet lui dit en cette manière : Je suis une beste; et adonques le renard lui dit : Je ne te demande pas cela ; je te demande qui fut ton père^ et le mulet lui dit : Mon grand père fut un cheval (réponse d'un excellent comique mais que nous avons déjà vue), et le renard lui dit : Je ne te demande pas cela, mais dis-moi seulement conmient tu as nom ; et le mulet lui dit : Je ne say point. Ce que j'estoye petit, quant mon père mourut ; toutes fois, affîn que mon nom ne fut oublié, mon père le fit écrire en mon pié de derrière senestre. Pourquoi, si tu veulx savoir mon nom, va, si régarde et tu le sauras. Et quant le renard entendit la fallace , il s'en alla en la forêt et rencontra le loup , auquel il dit : Hà, méchante bête, et que fais-tu ici? Viens t'en avecques moi, et je te mettrai en la main une bonne proye. Regarde en ce pré-là et tu trouveras une grasse bête, de laquelle tu te pourras bien saouler. Et adonques le loup entra au pré , et trouva le mullet qui paissait l'herbe et lui dit : Qui es-tu? Et le mullet lui dit : Je suis beste; et le loup lui dit : Ce n'est pas ce que je te demande, mais dis-moi

comment tu as nom. Et le mullet lui dit : Je ne sais; toutefois, si tu yeulx savoir mon nom, tu le trouveras à mon pié de derrière senestre enescrit. Adonques, lui dit le loup, je te prie que tu le monstres; et le mollet tendit le pié, et ainsi que le loup regardait et estudiait au pié du mullet, le mullet lui bailla si grand coup de pié au front que il lui rompit toute la cervelle. Et le renard, qui était derrière au buisson, se prist fort à rire et truffer (se mocquer de lui) , en lui disant : Folle beste, tu scès bien que tu ne scès lire, et pour ce ce mal t'en est venu; tu en es cause et en es digne ; car nul ne se doit entremettre de la chose qu'il ne scait faire. Et pour ce nous devons garder de nous entremettre de chose que nous ne scavous, afin que nous ne soyons de ceux ainsi que sont messeigneurs de TArquemye (1), ou, que je ne faille, de l'art qui n'est mie.

» Le loup voulut faire du sage et le mullet faisait de Tasne. »

Nous ne ferons de remarque que sur la morale de cette fable, elle est moins bonne que celle de La Fontaine :

Que de tout inconnu le sage se défie.

et conviendrait mieux à la fable du Loup qui veut guérir le pied du cheval. Ensuite, elle est exprimée faiblement et avec des redites comme celle de Tardif, et accompagnée d'un jeu de mots recherché sur Talchimie, que Ton semble déjà regarder ici comme une chimère. Elle finit par deux traits assez Heureux. Le

(i) De ralchimie, ou si je ne me trompe, de Tart qui u'existe pas.

dialogue a du naturel et du piquant; mais comme le sujet a été souvent traité, il est difficile de dire ce qui appartient au dernier imitateur.

460. A la même époque, Robert Gobin composa un ouvrage bizarre, intitulé la Satyre des Loups ravissants. C'est une allégorie soutenue et mystique. Le diable ou le grand Loup ravissant prêche à ses louveteaux tous les vices, en prose et en vers, par exemples et par sentences , et Sainte Doctrine prêche à ses agneaux toutes les vertus. Malgré des longueurs et une érudition déplacée, l'ouvrage n'est pas sans mérite pour le fond ni pour le style. On y trouve plusieurs fables, mais la plupart sont fort courtes et plutôt indiquées que racontées. Voici comme on y rappelle la fable précédente.

« De ceci raconte Isopet, que le lion voyant un cheval paître, par ypocrisie feignit être médecin, et le cuidoit prendre par les genitoires; mais le cheval y obvia, et lui bailla un coup de pié. »

L'ouvrage de Robert Gobin a du rapport avec les Renards traversant les périlleuses voies des fausses fiances^ ouvrage traduit du latin de Seb. Brandt, et avec la Fleur des commandements de Dieu. Ces deux livres, quoique plus modernes, ne valent pas le précédent, et d'ailleurs renferment moins de fables. Les Instructions du chevalier de La Tour-Landry à ses filles , publiées à la fin du xv^ siècle, datent en réalité du siècle précédent

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