‹ La Fontaine et ses devanciers: ou, Histoire de la̓pologue jusqu'á LaChapitre 41 sur 57 · LE FOURBE FOURBE · texte numérisé non relu

LE FOURBE FOURBE

Effracto lupus ore codit resupinus arena, Artem dura sapiens arte repellit equus.

Dans sa propre ruse on s'aMme Souvent à force de ruser.

Et le trompeur devient lui-même la victime Du prudent ennemi qu'il voudrait abuser.

Quand celui que Ton veut surprendre Est à fourbe fourbe et demi, Contre qui se défie en vain Ton cherche à prendre

Le faux visage d'un ami.

Le sage d'un coup d*œil en perce Tartifice, Avec prudence il s'en défend, Et sait prendre le temps propice Pour se débarrasser des pièges qu'on lui tend ; C'est ce qu'en cette fable un cheval nous apprend.

FABULISTES FIUN(JAIS BN VERS. 233

En passant dans une prairie, Un loup vit un cheval des autres écarté, Qui gros, gras, la chair bien nourrie, Y paissait l'herbe en liberté.

Il convoite aussitôt d'en faire sa pâture, Mais le cheval était vigoureux et puissant :

Et comme de droit fil la chose était peu sûre,

n fallait le prendre en rusant.

Je veux, dit-il tout bas, par une adresse fine.

Surprendre ce bon animal.

Aussitôt se feignant grand grec en médecine, Il marche à lui d'un pas et grave et doctoral , Tel que marche Fleurant, lorsque fourré d'hermine Il cortège à pas lents le long de la cité , Le recteur violet de l'Université. Mais, direz-vous, un loup se feindre un Hippocrate ! Quelle idée, et jamais en vit-on sur le banc? Pour des ânes d'accord, beaucoup en écarlate

Savent bien y tenir leur rang.

Tout doux, docteur, et sans que votre bile éclate , Dites-moi qui des deux fait plus couler de sang?

Le loup donc, d'une grave patte, Marche droit au cheval qui palpitait du flanc. Je te vois, lui dit-il, une poitrine étroite Ta gorge est fort enflée, et ta vue inquiète. Laisse-moi te tâter le poulx, Et par quelque remède doux.

Je te rendrai bientôt une santé parfaite.

Dans cet art merveilleux rien n'est secret pour moi ; Padoue et Montpellier n'ont rien que je ne passe. Et nul ne fit jamais un plus utile emploi De la rhubarbe et de la casse ; L'émétique et le quinquina Entre mes mains sont drogues sûres , Et mon ypécacuana, En dépit des jaloux fait d'incroyables cures ;

Je sais faire surtout avec discrétion Copieuse pblébotomie, Et joindre dans Toceasion Aux remèdes communs tous ceux de la chimie.

Le cheval, qui n*étaît point sot, Connut bientôt au premier mot De ce faux médecin l'intention secrète,

Et pour le jouer à son tour :

Tu dis vrai, répond-il, mais c'est que l'autre jour Je me mis en courant un clou dans la fourchette : Si tu veux bien me l'arracher, 11 n'est rien que je ne te donne.

Pour cela, dit le loup, j'ai la patte fort bonne , Et tu n'as seulement qu'à m'y laisser toucher. Volontiers, répartit le prétendu malade.

Alors, tournant la croupe et levant les deux pieds, II vous lui sangle par le nez Une épouvantable ruade.

Le loup, à demi mort du coup, tombe à l'envers, Et s'écria, tandis que le cheval s'échappe :

C'est ainsi que souvent par un juste revers, Quelque fin que l'on soit, un plus fin nous attrape.

Morale,

«L'homme prudent est toujours en défiance sur les offres de service que lui fait un fourbe , et souvent ceux qui veulent tromper les autres, sont eux-mêmes trompés par le propre artifice dont ils se servent. »

Cette prose était très inutile après les vers de la fin et du début. Ce qui rebute dans cette fable, c'est la vulgarité continue, sauf quelques traits ingénieux. Tout y coule d'un style uniformément médiocre ; d'ailleurs, on ne doit pas oublier, pour le plan et^même pour

certains détails, que la fable de La Fontaine avait paru depuis quelques années. La voici :

us CHEVAL ET LE LOUP.

Un certain loup, dans la saison Que les tièdes zéphyrs ont Therbe rajeunie, Et que les animaux quittent tous la maison,

Pour 8*en aller chercher leur vie; Un loup, dis-je, au sortir des rigueurs de l'hiver, Aperçut un cheval qu'on avait mis au vert.

Je laisse à penser quelle joie !

Bonne chasse, dit-il, qui l'aurait à son croc! Eh! que n'es4u mouton? car tu me serais hoc ; Au lieu qu'il faut ruser pour avoir cette proie. Rusons donc.

Ici nous reconnaissons La Fontaine et cet art, où personne ne l'a surpassé, de peindre les caractères par leur langage et en quelques mots frappants : on voit d'abord une plaisanterie brutale de bandit ou de boucher, et une ellipse très forte, quoique très claire, qui montre bien la convoitise du loup; sa lâcheté éclate dans ce souhait : Eh! que rCes-'tu mouton? et sa sottise dans ce parti pris de ruser.

. . . . Ainsi dit, il vient à pas comptés.

Se dit écolier d'Hippocrate, Qu'il connaît les vertus et les propriétés

De tous les simples de ces prés.

Qu'il sait guérir, sans qu'il se flatte.

Toute sorte de maux.

Sans qu^ilse flatte^ modestie de charlatan,

• . . . Si Dom Coursier voulait Ne point celer sa maladie, Lui loup, gratis le guérirait.

Politesse et précision d'annonce et de prospectus.

Car le voir en cette prairie Paître ainsi sans être lié, Témoignait quelque mal, selon la médecine.

Selon la médecine^ est un trait de hâblerie excellent. C'est ainsi qu'on lit dans Molière : < Hippocrate a dit que nous nous couvrions tous deux, — Où cela? — Dans son chapitre des Chapeaux. >

J'ai, dit la bête chevaline.

Un aposlume sous le pied.

Mon fils, dit le docteur, il n'est point de partie Susceptible de tant de maux.

Mon fils, trait d'autorité et d'affection ; d'ailleurs, le docteur n'est jamais embarrassé, et il expose sa science volontiers, mais toujours avec l'élégance, îa politesse et l'universalité d'un programme. Le dernier trait fait sourire, parce qu'il a rapport à son vrai métier.

J'ai l'honneur de servir Nos Seigneurs les chevaux. Et fais aussi la chirurgie.

Il est fâcheux seulement que partie rime mal avec chimrgie.

Mon galant ne songeait qu'à bien prendre son temps, Afin de happer son malade.

L'autre, qui s'en doutait, lui lâche une ruade,

Qui vous^ lui met en marmelade

Les mandibules et les dents.

C'est bien fait, dit le loup en soi-même fort triste ; Chacun à son métier doit toujours s'attacher :

Tu veux faire ici l'arboriste,

Et ne fus jamais que boucher.

Malgré le piquant de ce dernier trait, nous avons dit ailleurs que la morale nous semblait médiocre ou plutôt assez mal appliquée. Il eût mieux valu conclure contre la ruse, et c'est le seul avantage que Le Noble ait sur La Fontaine*

188. D'autres écrivains tombaient au contraire dans une sécheresse maussade et ne disaient rien à l'imagination ; c'est le défaut de Boileau, dans les deux récits où il voulut lutter avec la bonhomme. C'est surtout celui de Benserade, qui s'avisa de mettre toutes les fables en quatrains. Rien de plus étrange que de parcourir tous ces récits obscurs, étranglés, qui ressemblent à une gageure. En voici un échantillon :

Le renard du corbeau loua tout le ramage, Et trouva que sa voix avait un son si beau, Qu'enfin il fit chanter le malheureux corbeau, Qui de son bec ouvert laissa choir un fromage.

Dans ces quatre vers , il y en a un de trop , c'est le second, et le sujet est si peu clair, que c'est à peine si, dans le dernier vers, on découvre de quoi il s'agit, car, que veut dire ce mot, un fromage? quel fromage? il en avait donc un dans son bec? il fallait le dire d'abord. Ce recueil eut- d'ailleurs le succès qu'il méritai!, et un

plaisant dit d'un volume des fables de Benserade accompagné de mauvaises gravures, mais magnifiquement relié, que tout était parfait dans ce volume, honnis les fables et les gravures, qu'il eût fallu laisser faire par La Fontaine et par Nanteuil.

Un autre auteur contemporain, Boursault, eut la malencontreuse idée de refaire les fables de La Fontaine et de les mettre sur le théâtre, ou elles ressemblent à la leçon d'un maître d'école interrompant un entretien de salon. Il est difficile de gâter plus impudemment un chef-d'œuvre, que Boursault ne l'a fait pour la fable du Corbeau et du Renard^ de La Fontaine.

D'ailleurs, quoiqu'elle soit la plus connue, pleine de gaîté et de finesse, ce n'est pas une des plus remarquables, et BOUS avons dû choisir jusqu'ici les fables le plus souvent traitées, et non les meilleures de ce grand poète. On sait que J.-J. Rousseau a fait le procès à cette fable et qu'il en censure tous les détails et la portée comme obscurs, peu naturels et même dangereux pour les enfants. Il est juste de dire que beaucoup des fables de La Fontaine ne sont pas à l'usage de l'enfance, et qu'elle pourrait mal les comprendre et quelquefois ne pas les comprendre du tout. Mais dans celleci, le but évident n'est pas de recommander la flatterie, toujours méprisable , mais d'en signaler le danger, et Ton doit tourner l'attention de l'enfant sur ce but important. Relisons encore une fois cette fable si connue.

Maître corbeau sur un arbre perché, Tenait dans son bec un fromage*

Maître renard par l'odeur alléché, Lui tint à peu près ce langage :

Eh I bonjour, monsieur du Corbeau, Que VOUS êtes joli, que vous me semblez beau I

Sans mentir, si votre langage

Se rapporte à votre plumage, Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.

A ces mots le corbeau ne se sent pas de joie,

Et pour montrer sa belle voix n ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. Le renard s'en saisit et dit : Mon bon Monsieur,

Apprenez que tout flatteur.

Vit aux dépens de celui qui Técoute.

Cette legon vaut bien un fromage, sans doute.

Le corbeau, honteux et confus , Jura, mais un peu tard, qu'on ne Ty prendrait plus.

Plus d'un critique a déjà signalé les grâces de ce récit. Les mots de Maître Renard y Maître Corbeau ^ empruntés à Rabelais, termes d'honneur légèrement ironiques, Theureuse symétrie des quatre premiers vers opposant les personnages, le terme flatteur, quoiqu'un peu forcé peut-être de Monsieur du Corbeau , l'entrée en matière insinuante du renard : eh! bonjour y l'habitude des menteurs de protester qu'ils parlent sans mentir. Quant au vers :

Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois«

. admiré par quelques-uns comme poétique et brillant, j'avoue qu'il me semble vague et peu naturel. Plus heureux sont ceux que le renard adresse ensuite au corbeau avec une familiarité goguenarde et méprisante :

. • . . Mon bon monsieur,

Apprenez que tout flatteur Vit aux dépens de celui qui l'écoute.

Cette legon vaut bien un fromage sans doute.

La moralité est expressive et l'ironie piquante; les deux derniers vers sont utiles pour fixer le lecteur sur le vrai sens de la fable et l'intention du fabuliste. La fable entière est un petit chef-d'œuvre trop connu , ce qui diminue l'estime qu'on en fait. La Fontaine a des récits plus originaux et plus étendus, mais on s'extasierait si l'on trouvait ailleurs et pour la première fois ce début vif et piquant, ce langage caressant et cette leçon si plaisante et si spirituelle placée dans la bouche même du trompeur.

Pour achever la liste des poètes contemporaiins de La Fontaine, il nous reste à citer Régnier Desmarais, Furetière, un certain M. Saint-Gilles, de Coulange et Moreau de Meautour, cités par M. Robert, mais dont les ouvrages sont aujourd'hui oubliés. Charles Perrault traduisant Faerne, et le Mercure Galant ont aussi des fables peu originales, mais assez bien versifiées. .

490. Il n'entre pas dans notre plan de parler des fabulistes qui ont suivi La Fontaine. Après l'apparition de ses chefs-d'œuvre, il se fit d'abord comme un grand silence de la part de tous, mais bientôt, comme on devait s'y attendre, les fabulistes pullulèrent; et pourtant , c'était de leur part une illusion. En efiet , outre que les sujets les plus naturels n'étaient plus du domaine commun; quand un grand écrivain a excellé dans un genre de littérature, il semble impossible que d'autres y réussissent; c'est comme un moule brisé

après qu'on en a tiré une statue parfaite; on pourrait en donner les causes et en citer des exemples dans Fépopée, la tragédie et bien d'autres poèmes. Ce n'est pas que Ton dût se borner à imiter La Fontaine , car rimitation est stérile; chaque écrivain a son caractère, et la Fable comporte beaucoup de variété, bien que La Fontaine soit tour à tour enjoué et sérieux, tendre et satirique; mais, outre que le public est prévenu et difficile, on se condamne à une sorte d'infériorité à laquçUe jamais un grand poète ne s'est exposé. Parmi ces fabulistes du second ordre, Lamotte et Florian sont les plus célèbres. Lamotte a composé des fables trop souvent prosaïques et peu naturelles , mais quelquefois piquantes et ingénieuses. Celles de Florian, d'un style un peu traînant et décoloré, ont une teinte d'honnêteté sentimentale qui les recommande. Après eux, on peut citer encore, depuis le xviu^ siècle, Dardenne, Lebrun, Richer, Pesselier, Rivery, Grozellier, Barbe, Tabbé Aubert, Lemonnier, Imbert, Boîsard, Richaud-Martelly, Bret, Guichard, Fumars, l'abbé Reyre, Grenus, Gin- * guené, Vitalis, Lebailly, François de Neufchâteau, Hofifraann, Mancini-Nivernais, Nogent, Fabien-Pillet, Villiers,^ Reyrac» Piery, M« Joliveau, Lalouptière, Bordes, Selis, Grécourt, Guichard, Baudier, Lemontey, Vadé, Bérenger, Prd^ot-d'Iray, Guichelet, Ducerceau, Feutry,DQur* neau, Grancher, Voisenon, Du Tremblay, Arnault, Didot, Dumas, Gosse, Hubin, Jauflfret, Rouveroy, Naudet, Rigâut, Dufoudras, Halevy, Jussieu, Jacquier; et, de nos jours, MM. Bourguin, Lorin, de Stassart, Lachambaudie, Viennet et beaucoup d'autres, chez qui l'on trouve quelques jolies fables politiques, morales, allégoriques, plus ou moins spirituelles, mais souvent dénuées de

poésie et de naïveté. II serait intéressant peut-être d'y retrouver quelques-uns des sujets de La Fontaine traités autrement. Par exemple, Richer fait prendre au corbeau sa revanche sur le renard; un autre console Fane battu pour avoir imité le petit chien , en le montrant conservé par son maître ruiné qui se défait au contraire du mignon inutile. Mais ce travail nous mènerait trop loin, sans offrir assez d'utilité.

. 191. ÇiB qui manque le plus à ces fabulistes, après la poésiq et le naturel, c'est ce véritable enjouement philosophique qui fait sourire et penser; le juste milieu observé entre l'homme et l'animal, eiitre la sécheresse et la prolixité, l'affectation et la fadeur, le vrai et le faux; en un mot, le génie .de la Fable qui transporte la société humaine parmi les bêtes, sans parodie grimaçante, mais avec une teinte de gaîté, de naturel et de finesse que La Fontaine seul semble avoir possédée. Il faudrait, en effet, pour réussir dans ce genre, d'abord, qu'il fût plus neuf: que La Fontaine n'y eût pas excellé, que le public fût moins blasé, la langue moins fatiguée et moins abstraite, les mœurs plus simples, les esprits plus naïfs, toutes conditions qui semblaient plutôt réunies au xvie siècle et que La Fontaine n'a retrouvées, avec unç perfection de style et de raison propre et même supérieure à son temps, que ^grâce à xm caractère unique de bon sens exquis, de sensualité aimable et de bonhomie enfantine. Car l'apologue en lui-même ne semblait déjà plus convenir.au xvn^ siècle, trop raisonnable et trop sérieux,, mais plutôt au moyen âge crédule et coçiteur, ou au xvi® siècle placé entre les deux inojQdeç, à cette époque où la langue, près de se fixer, avait encore de la fraîcheur, du pittoresque et une

FABULISTES FRANÇAIS EN VERS. èiâ

sorte de mobilité capricieuse él dé vivacité famijiére. Aussi, la plupart de nos fabulistes, les meilleurs avant La Fontaine, sont-ils, comme Marie de France et les Ysopet, au xiii® siècle, ou comme Corrozet et Guerout, au xvie. Mais, de nos jours, la fable la plus heureuse ne semble qu'un pastiche ou un enfantillage.

192. Ce n'est pas que les animaux cessent jamais de représenter certains caractères de l'espèce humaine, avec des variétés de mœurs selon les temps; comme on peut le voir par ces couplets chantés hier encore, sur un de nos théâtres, et que nous demandons la permission de citer, parce qu'ils se rapportent à notre sujet :

Votre Paris que Ton vante Avec tous ses noms nouveaux, N*est qu'une cage élégante Toute pleine d'animaux.

Aujourd'hui comme toujours Les huissiers sont des vautours ; L'homme fort est un taureau ; L'homme doux est un agneau ; Le malheureux que Ton tond Passe à l'état de mouton; Un imbécile est une huître ; L'homme fin est un renard; Maint journal malgré son titre Ofifre un asile au canard.

Les méchants

Sont des serpents, etc.

Mais il y a loin de ces allusions éternelles à une action où l'on prête aux animaux, le langage, la raison et les défauts des hommes : c'est là le domaine de la Fable,

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et c'est là ce qui ne nous seoible possible que dans les époques de simplicité dans lesquelles on se prête encore à ce merveilleux, démenti par une observation plus exacte et plus savante.

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