CHAPITRE III
A quoi suis-je arrivé par cette longue analyse ? A dire que la poésie est l'art de transformer les idées générales en petits faits sensibles, et de rassembler les petits faits sensibles sous des idées générales ; de telle sorte que l'esprit puisse sentir ses pensées et penser ses sensations. Retournons la méthode, partons de cette vérité acquise et cherchons sur ce principe ce que doit être la poésie. Construisons la fable poétique. Opposons-la à la fable philosophique, qui ne sait qu'aligner des idées générales, et à la fable primitive qui ne sait qu'entasser de petits faits sensibles; et voyons si la seconde recherche ne confirme pas la première, en conduisant par une autre voie au même but.
Opposition de la fable philosophique à la fable poélîque.
I. Le regard du philosophe n'est pas celui que nous jetons d'abord sur les choses. Il démêle la nature de l'objet à travers la nuée des circonstances qui l'obscurcissent et la multitude des détails qui l'enveloppent. Le botaniste nous laisse considérer ^ans une plante les feuilles et les fleurs tout ensemble, les sinuosités de sa forme, les nuances de ses couleurs, la diversité des herbes qui l'environnent, la figure du sol où elle croît. Parmi les accidents qui la distinguent de son espèce, il dégage la forme commune qui la range dans son espèce, et ne considère en elle qu'une qualité et qu'un nom. Même choix s'il s'agit d'une action. Le moraliste ne regarde pas si elle est utile ou nuisible, bien ou mal conduite , liée à cet événement ou à cet autre, produite en ce lieu, à ce moment, à cette occasion, par celte personne, mais si elle est juste ou injuste; il écarte ce cortège obscur de caractères accessoires et découvre dans la foule le droit, qui s'y cachait confondu. Savoir est donc considérer à part certains points d'un objet en négligeant le reste. La cou-
naissance primitive devient science quand la vue d'abord complète devient partielle. La philosophie omet les détails de l'objet complexe, et ainsi le change en chose abstraite; elle ne prend dans l'objet particulier que ce qu'il a de commun avec les autres, et ainsi le change en un être général ; elle ne l'observe complexe et particulier que pour l'apercevoir général et abstrait ; elle n'agit qu^ pour altérer , dénaturer, transformer ; elle est un raisonnement continu, où les faits ne comptent que parce qu'ils prouvent des lois, où les êtres n'entrent qu^ pour se résoudre en qualités, où les événements m:*. sont reçus que pour se fondre en formules; elle ne part de la connaissance primitive que pour s'en écarter.
Composons une fable d'après cette méthode ; nous voulons démontrer une maxime de morale, et rien de plus. Nous rejetons donc tout ce qui ne concourt pas à la preuve; si nous ajoutons un syllogisme à la morale, nous nous trouverons assez éloquents. Notre récit fait les prémisses, le précepte est la conclusion , et le conte tout entier n'est qu'un sermon. Mais que faire pour que l'aventure ne soit qu'une
. preuve? Gomment la disposer pour que la maxime en sorte d'elle-même? Que doit-elle être pour se
f transformer dès l'abord en loi générale et en règle abstraite? Aussi abstraite et aussi générale que possible. Elle cessera aisément d'être particuhère et
complexe si elle l'est à peine ; on en tirera tout
suite la maxime si elle n'est que la maxime ell
même mal déguisée. Notre narration ne sera doi
que la répétition de notre morale; nous dirons dei
fois la même chose, d'abord sous forme de réc
ensuite sous forme de sentence; nous aurons Vi
d'être historiens, et nous ne serons que pédagogue
Nous mettrons d'abord le précepte à part : dai
tout bon raisonnement, on distingue expresséme
la conclusion des preuves. Nous indiquerons
C'-J.rc! qu'il est la conclusion, afin qu'après l'avo
Oiacerné on le reconnaisse. En géométrie, on m
au bout du théorème : « C'est là ce qu'il fallait d(
montrer; » dans nos apologues, nous mettrons e
tête du précepte : « Voilà ce que la fable devait proi
ver. » Notre œuvre prendra ainsi une forme mathc
matique, et montrera, jusque dans ses dehors, l'am
térité solennelle de notre dessein. Nous pourron
alors entrer dans le récit , en tailler toutes les pai
ties, émonder le luxe httéraire. Nos persûnnage
ne seront que des vices, de^ vertus, .des qualité
pures, sous des noms de plantes et d'animaux
Décolorés et sans substancêVils laisseront briller
travers eux l'idée générale qu'ils renferment ; plu
ils seront vides, plus ils seront transparents. Pou]
qu'ils se changent en arguments, il faut qu'ils ne
soient plus des êtres : un portrait vivant pourrait
attirer l'attention, et le spectateur oublierait l'in
struction pour le plaisir; une peinture détaillée pourrait égarer l'interprétation, et le spectacteur laisserait la bonne conclusion pour la mauvaise; si le Renard a trop d'esprit, on ne songera qu'à lui, ou, qui pis est, il sera le héros Nous ne laisserons donc ni source d'intérêt ni occasion d'erreurs, et nos personnages ne pourront ni amuser ni tromper. — Cette suppression des caractères supprimera l'action, car l'action est le mouvement et la vie, et nos acteurs sont immobiles et morts. Puisque le Renard n'est que la ruse en général, nous ne lui prêterons ni réflexions railleuses, ni discours persuasifs, ni démarche cauteleuse, ni contenance hypocrite, ni physionomie sournoise : nous le nommerons sans le décrire; nous rapporterons ses paroles sans le faire parler lui-même. Descriptions, récits, dialogues, nous abrégerons tout, pour courir plus vite à la morale. Les plus courtes preuves sont les meilleures, et on se hâte quand on n'a souci que d'arriver. — Mais l'amour de la preuve, qui vient de retrancher les personnages et l'action, éteint aussi l'expression. Plus de ces mots hardis, saisissants, passionnés ; plus de ces métaphores vives et originales; plui de ces phrases imitatives, de ces sons choisis, qui transforment les sentiments en sensations et pénètrent notre corps des émotions de notre âme. La science ne s'adresse qu'à l'esprit pur, elle n'emploie que des expressions ternes ;
elle fuit les métaphores, toujours inexactes ; el
enchaîne les phrases monotones avec une régul
rite grammaticale, et ne consent jamais à amus(
l'oreille par la musique des vers. Où trouver mair
tenant dans le style le portrait du poëte? Un géc
mètre n'a point de style. Quand on ne cherche qu
le vrai, on ne mêle pas son émotion à ses argu
ments; on respecte trop la vérité universelle pou
y empreindre ses sentiments personnels; c'est un
lumière pure, dont on s'écarte pour ne pas l'offus
quer. On ne trouvera donc dans notre fable r
comique, ni éloquence, ni tendresse; point de ce
accents qui révèlent un élan de l'âme, ni de C(
saillies qui laissent deviner un sourire, ni de ce,
tons variés qui expriment les mouvements sinueu?
d'une imagination légère. Tout sera régulier, uni|
forme, sententieux, sévère; et notre recueil de
préceptes, démontré par un recueil d'exemples
laissera le lecteur sans émotion, mais convaincu.
« Le Renard et la Panthère se disputaient le prix de la beauté ; la Panthère vantait surtout la beauté de son corps; le Renard lui dit : « Combien suis-je plus « beau, moi qui ai cette bigarrure, non sur le corps, « mais dans l'esprit! » Cette fable montre que la'perfection de l'âme est préférable à la beauté du corps ' . » Voilà le modèle de la fable philosophique.
^ Ésr»pe, fable xiii.
THÉORIE DE LA FABLE POÉTIQUE 325 ' La fable poétique lui est opposée. Si le poète .t du philosophe des idées générales et abstraites, 'est pour les transformer en êtres complexes et pariculiers; s'il conçoit la force qui produit une plante, j'est pour dresser dans l'air sa tige frêle et souple, étendre à l'entour des feuilles vertes et brillantes, épanouir au sommet la fleur parfumée, et répandre m son œuvre le calme et l'harmonie qui ressemblent in bonheur. N'est-ce pas là le sentiment que respirent ces vers d'Homère? Et Homère n'est-il pas ;ârae poétique de la Grèce sous le nom d'un homme'?
< Tel le fertile rejeton d'un olivier, qu'un homme nourrit dans un champ solitaire, où*5aillit une eau abondante, beau, verdoyant, que balancent les souffles de tous les vents, et qui se couvre de fleurs blanches i. »
Ainsi, le poète n'observe la cause primitive que dans ses effets dérivés, la loi unique que dans son action multiple , la force intime que dans sa vie extérieure. Il la voit donc enrichie de ses détails et environnée de ses circonstances ; l'idée simple , tombant sur son esprit comme sur un prisme, se déploie en mille couleurs. Achille n'est pas seulement la force héroïque; c'est le jeune fils d'une déesse, le plus beau des Grecs, qui, outragé, pleure
> Iliade, xviii, 3.
comme un enfant dans le sein de sa mère ; qui sui la grève solitaire chante avec la lyre en contemplani la mer immense; qui console son ami affligé ave^ un accent aussi tendre et aussi ému que celui d'un* jeune mère :
Pourquoi pleures-tu, Patrocle, comme une enfant qui ne sait pas encore parler, qui court aprèsa mère afin qu'on la prenne, la tire par sa robe, et l'arrête, et la regarde en pleurant pour être portée dans ses bras ^ ? »
C'est le même homme dont « la voix d'airain, semblable au cri d'une trompette, » renverse dans la plaine les Troyens et leurs chars, et qui, le pied sur la polt?hïéa'Hector supphant, l'insulte et le menace : « Chien, ne me supplie ni par mes genoux ni par mes parents. Plaise aux dieux que ma colère et mon cœur me poussent à déchirer et à manger ta chair crue, tant tu m'as fait de mal 2. » C'est l'âme la plus violente et la plus douce , la plus généreuse et la plus sauvage, mobile et tempétueuse, mais vivante parce qu'elle est complexe et multiple, et poétique, parce qu'elle vit. La poésie défait donc l'œuvre de la science ; elle reconstruit ce que l'autre avait décomposé; elle rend à l'objet abstrait ses détails , et , ainsi , le change en chose
,1 Iliade, xvi, 6.
* Idem, XXII, 345.
complexe; eUe rend à l'être général ce qui lui appartient en propre, et ainsi le change en être particulier. Elle ne l'observe général et abstrait que pour le rendre particulier et complexe; elle n'agit que pour réparer , reformer et créer. C'est une source fécondante où les lois n'entrent que pour se transformer en événements, où les idées ne sont admises que pour se condenser en objets, où les forces ne sont reçues que pour être déployées en actions. Elle ne s'éloigne du point d'arrivée que pour revenir au point de départ.
I De là naît une nouvelle fable; nous prétendons 'animer une maxime morale, et nous ne voulons rien de plus; peu importe que nos preuves soient riaoureuses. Que le lecteur tire du récit ce précepte ou cet autre, s'il est intéressé ou ému, nous sommes contents ; notre démonstration est assez solide, si elle est belle,' et la fable est utile dès qu'elle a plu. Mais comment donner la vie à un précepte? Comment i faire rentrer la sève dans cette plante desséchée qm gît au coin d'un herbier? Puisqu'il y a dans l'apologue la maxime qui conclut, etle récit qui prouve, il faudra changer à la fois le récit et la maxime. Nous la retirerons de cette place invariable où elle semblait confinée par un syllogisme, nous la porterons tantôt au miUeu, tantôt au commencement, et nous la ferons voyager par toute la fable. Nous l'effacerons souvent, car nous sommes poètes, et non pé-
dagoprues. Que les auditeurs , après notre petit drame, se fassent, s'ils le veulent, la Jegon à euxmêmes; notre seul devoir est de leur en fourni, l'occasion. Si elle est exprimée, ce sera par accident, dans le discours d'un personnage. Ainsi placée, elle ne sera plus un précepte, mais un fait; elle recevra la vie du récit dont elle est un membre, et sera active parce qu'elle concourt à une action. Si enfm l'usage impérieux nous contraint de la mettre à part, nous en ferons une exclamation, un regret, un souhait du poète ; elle prendra un tour éloquent,' comique ou touchant; elle perdra son apparence didactique, en devenant un mouvement de l'âme; on entendra, en l'écoutant, la voix passionnée d'un homme; elle sera couverte sous un sentiment, et la poésie la revendiquera en jetant sur elle une poignée de ses fleurs. - Il sera facile alors d'animer le récit qui la confirme. Il est déjà tout préparé, puisqu 11 contient les personnages, et nous n'avons qu'à leur rendre ce qui leur appartient. On ajoutera aux vices et aux vertus générales les traits particuliers qui leur sont propres : la violence du Loup, qui n'est qu'un brigand, ne sera pas la même que celle du Lion qui est un roi. On reconnaîtra dans chaque personnage son rang, son âge, son éducation, sa physionomie. On fera comme la nature, qui jette à profusion les qualités sur chaque objet, et ne souffre pas deux choses semblables dans l'univers. On re-
THEORlt: DE LA FABLE POÉTIQUE 329
marquera que les êtres varient selon les temps et les lieux, et que, pour être vrai, il faut, avec les caractères , représenter les mœurs. On peindra donc ses contemporains et ses compatriotes; on marquera les détails les plus délicats et les plus fugitifs du ton , du langage, des manières, et le poète, sans y songer, deviendra historien. — Cette recomposition des personnages recomposera l'action. Ils sont si vivants et si présents dans l'imagination qu'on suit involontairement les changements de leur visage et les mouvements de leur âme. Plus de discours rapportés. Ils parlent eux-mêmes, avec esprit, véhémence ou tendresse; ils discutent, et les réponses jaillissent sans qu'on les cherche; iJs délibèrent, et les raisonnements pressés s'ordonnent sans qu'on les range : le poète écoute et ressent leurs émotions; il raconte les détails, car les détails apparaissent d'eux-mêmes quand l'image de l'objet est vive et expresse. Ainsi, descriptions, récits, discours, tout s'est reformé, tout s'est ranimé de soi-même; une fois rentrée au coeur, la vie a couru dans tous les membres. — Elle a pénétré d'abord dans les expressions. Les mots les plus familiers et les plus originaux sont accourus sur les lèvres, parce que seuls ils peignent tout l'objet d'un seul coup. Les constructions variées ont imité la variété de la pensée ; quand elle s'est rompue, la phrase s'est rompue avec elle, et le chant des mots sonores a
noté par ses inflexions visibles les ondulations invisibles du sentiment. — Ainsi répandu dans l'œuvre entière, le mouvement se communique au poète. Il ne peut voir des êtres souffrants, heureux, passionnés, sans ressentir leur souffrance, leur bonheur, leur passion. 11 mêle ses sentiments à son récit; il juge ses personnages, il a oubhé qu'ils sont des fictions; il les raille ou en prend pitié, les gourmande ou les admire; il monte avec eux sur le théâtre, et devient lui-même le principal spectacle; nous connaissons dorénavant ses goûts, ses habitudes, son histoire même ; nous suivons à chaque ligne les mouvements de son imagination ou de son âme. Il ne reste plus rien maintenant des idées générales et abstraites; les voilà dénaturées deux fois. Elles sont devenues des êtres particuliers et complexes, et se sont mêlées à des sentiments complexes et particuliers. La violence n'est plus une qualité pure; elle est devenue un lion, et le lion de La Fontaine. Tout, dès lors, est varié, mobile, intéressant, animé; chacun des mots qu'on touche en parcourant la fable soulève une foule de pensées incertaines et fugitives, comme chaque pierre qu'on déplace en suivant un chemin découvre une multitude d'êtres, de figures et de couleurs, ta Dcésia. aloEs^est l'image de la nature.
Opposition de la fable primitive à la fable poétique.
N'est-elle que l'image de la nature? ne fait-elle que renouveler cette première vue confuse d'où est sortie la science? Non; elle la répète en la transformant ; elle copie la nature, mais en la perfectionnant; et, comme une glace pure, en même temps qu'elle réfléchit les choses, elle leur prête sa lumière et sa beauté. Nous ne savons donc pas pleinement encore ce qu'est la fable poétique. Après l'avoir opposée à la science, qui forme la fable didactique, il faut l'opposer à la nature que copie la fable primitive. On a vu qu'elle est vivante, comme la nature; on verra qu'elle est systématique, comme la science. Située entre les deux, elle en a les mérites sans les défauts.
I. La nature manifeste l'idée immortelle qui l'anime, mais par des œuvres incomplètes et dispersées. Nul caractère ne s'y montre en même temps tout entier : le temps en éparpille les parties, et ne dévoile jamais à la fois qu'un seul coin du tableau; aujourd'hui un sentiment, demain un autre. Nous
ne vivons que par parcelles, et la moitié de nousmêmes est toujours écoulée, tandis que l'autre est à venir. Encore cet être successif est-il la plupart du temps languissant et inachevé. Entre ses apparitions éparses, que d'obscurité et de vide ! Combien d'actions indifférentes! Que ce visage est terne, et qu'il est rare de le voir illuminé par un sentiment 1 Le plus grand homme du monde s'occupe à manger, à dormir, à causer, à s'ennuyer, à effacer la grandeur et l'originalité de son caractère dans les petits détails communs d'une foule de petites actions communes, et le héros n'est héros que par exception. L'est-il au moins quand il essaye de l'être ? Non, les conditions lui manquent, les circonstances l'arrêtent; il estjmpuissant à se dégager, et sa force mutilée ne le soulève qu'à demi. Qui de nous a jamais été jusqu'aux dernières bornes de la douleur, de la joie, de la haine ou de la tendresse? Nous nous arrêtons à mi-chemin, et l'imagination seule pousse jusqu'au bout de la carrière. Le vol de notre esprit est toujours plus puissant que celui de la nature, et nous concevons plus qu'elle ne peut fournir. Quand nous voyons un noble chêne, dont les racines s'enfoncent dans le sol comme des pieds d'athlète, étendre ses branches noires chargées de feuilles sonores , et dresser son tronc serré par l'écorce comme par des muscles tendus, nous l'imaginons plus fort et plus grand encore; nous élar-
gissons sa voûte, nous tordons son écorce, nous raidissons ses bras, nous couvrons sa masse sombre d'une plus riche lumière, et il nous semble alors que la nature n'a pu accomplir son dessein, que ses lois ont entravé son action, que son œuvre n'est pas égale à son génie. Inachevé et brisé, tel est le spec. tacle primitif; disséminée et incomplète, telle est la vue originelle; et la connaissance, qui, à son début, reproduit servilement la nature, en reproduit la dispersion et l'imperfection.
Faisons une fable de cette vue primitive et que notre œuvre soit une simple copie du réel. Nous aurons des caractères, une action, des dialogues, car tout cela est dans la nature et s'offre aux premiers regards. — Mais quels seront les caractères? Trouvera-t-on dans chacun d'eux une empreinte profonde et originale'^ Non, car la vue primitive ne découvre pas cette expression complexe et personnelle qui distingue un caractère de tous les autres. Je ne puis reconnaître du premier coup d'œil quel est le naturel tout entier du Loup, quel mélange d'inquiétude, de violence, de sottise et de poltronnerie, compose sa physionomie. Je ne puis rassembler ses traits qu'à la longue , parce qu'ils sont dispersés dans ses différentes actions. Ajoutez que, si je suis un copiste exact , je ne pourrai mettre en rehef cette expression principale : car les traits dominants et l'allure accoutumée sont en lui, comme en toute
chose, cachés par les traits accessoires et les mouvements accidentels. Le caractère ne sera donc ni assez dégagé, ni assez complet. J'aurai trop de détails indifférents et trop peu de traits nécessaires. IJ sera à la fois indistinct et inachevé; il ne touchera que confusément et faiblement : dans la galerie des portraits, tous seront semblables, et aucun saisissant. — Même défaut dans l'action, puisqu'elle dépend des caractères. Notre acteur parlera, car le personnage réel parle, mais longuement et languissamment. En effet, quand deux personnes conversent, vont-elles droit au but? Le discours ne se traîne-t-il pas en détours interminables? Si la passion y jaiUit, n'estce pas une saiUie, et si l'éloquence y éclate, un hasard? A peine trois ou quatre points brillants sur un fond uniforme et terne; le reste n'est que monotonie et confusion. Nous répéterons donc la même pensée sous toutes sortes de formes; nous la reprendrons après l'avoir quittée; nous la reproduirons encore une fois hors de sa place naturelle; nous la répandrons partout, faute de savoir la concentrer. Ainsi dissoute, elle languira; en perdant sa brièveté, elle perdra son énergie; en se multipliant, elle s'évanouira. - Que deviendra le style dans cet affaiblissement de l'action et des caractères? Il gardera encore l'harmonie des vers, car l'esprit didactique n'est pas là pour porter la fable dans le pays de la pensée pure, et couper toutes les
THÉORIE DE L\ FABLE POÉTIQUE 335 racines par qui elle tient au domaine des sens. Mais il se déroulera uniforme, décoloré, avec un abandon enfantin, comme une longue complainte; ce sera le bruit régulier, sourd, incessant et doux d'une eau molle et terne où nulle image ne se reflète, où toute lumière s'éteint, où tout mouvement s'alanguit, qui s'attarde en longs détours, et à qui l'on s'abandonne immobile et presque endormi. — L'auteur s'effacera comme les personnages. Aucun sentiment ne pourra naître en lui à l'aspect de ces ficTures indistinctes et de ces actions si peu parlantes. Pour soulever une émotion violente, il faut un amas de traits pathétiques. Pour exciter un intérêt soutenu, il faut une suite de physionomies expressives. On ne le verra donc ni s'intéresser ni s'émouvoir. A peine de temps en temps distinguera-t-on en lui un nuage de tristesse, un sourire d'ironie, un effort incertain d'éloquence, et on le quittera sans l'avoir connu.
Telles sont les fables du moyen âge. On va voir ce qu'est devenue celle d'Ésope en entrant dans ce monde nouveau.
L'ourse, pour sa peau déguisée, Eu voulait être mieux prisée, Autres dieat que c'est une bête Qui de la pel et de la tête Ressemble à la belle panthère, A qui autre ne s'accompère,
Tant par y a couleur diverse.
L'on dit qu'elle repaire (se trouve) en Perse.
Et SI dit, par l'âme son père.
Que bêtes à lui ne se père (compare)
De noblesse ni de beauté :
Car au monde n'a pas auté (pareil),
Et pour ce le grève et dédaigne
Qu'autre bête à lui s'accompaigne :
D'ours, de cheval ni de lion,
Ne doit-on faire mention.
Envers lui, celui est avis,
Tous lui semblent sales et vis (vilains).
Le renard, qui tant sait de guille (ruses)
Vit que cil déprise et avilie
Les autres, et se prise et se loue ;
Si lui dit en faisant la moue ;
a Ainsi cuides-tu que mieux vailles
Pour ta peau où tant a de mailles.
Dont les deux, non mie les trois,
Ne valent pas un petit pouois (poids).
Tu te fais de ta peau moult cointes
Pour les mailles qui y sont pointes (peintes).
Mais je ne pris rien tel peinture.
Ni ne me fi, ni n'asségure.
Pour ce les autres ne déprise,
Si Dieu a en toi beauté mise.
Car un laid sage est plus prisé
Que n'est un beau fol déguisé.
Beauté ne vaut rien sans savoir;
L'un et l'autre fait bon avoir.
Telle est la très-vraie noblesse,
Qui nobles mœurs en cœur adresse.
Le noble cœur irétout surmonte.
Le noble cœur les membres dompte, » etc. *.
II. La poésie va transformer cette fable enfantine comme elle a transformé la fable philoso phique. Voyons avec quels moyens et par quelle vertu.
Les œuvres poétiques surpassent en les imitant 1 ^ œuvres naturelles. L'artiste acfiève ce que la nature ébauche, et résume ce qu'elle disperse. Il crée comme elle, et d'après elle, mais sans défaillance ni interruption; il fait autrement parce qu'il fait mieux, et ses copies sont toujours des inventions. Pourquoi un portrait est-il une œuvre d'art? C'est que le peintre n'a pas seulement reproduit les couleurs et les traits de son modèle. A travers tant d'expressions changeantes, il a saisi l'expression dominante; il a rassemblé les pensées diverses, pour en conclure la pensée unique, et il a deviné l'âme à travers le corps. Aussitôt sa main s'est trouvée guidée. Parmi les hgnes, les teintes et les attitudes, il n'a plus vu que celles qui exprimaient ce caractère deviné. Elles sont venues d'elles-mêmes se placer sur sa toile, et le reste, qui méritait de périr, a péri; le personnage est ici tout entier, et non plus épars entre hier, aujourd'hui et demain; ses traits, qui, désunis, languissaient, une fois réunis, saisis-
» Isopel, Avùmnel, 18, éd. Robert, p. 201.
sent. Sa sottise ou sa grandeur, accumulée sur ui
seul point, se centuple; la figure la plus vulgair
devient expressive, et intéresse, parce que l'esprit
aperçoit toute une vie en raccourci. Créer n'es
donc que choisir, parce que choisir, c'est rassemble
et agrandir. L'ambition est dans chaque homm(
comme dans Macbeth, et le poëte a pu l'observe*
dans toutes les âmes; mais elle y a été mutilée oi|
étouffée par les circonstances, par l'éducation, pai,
la froideur du tempérament, par la mobilité du,
caractère. Plantons ce germe dans un sol convei
nable; choisissons une âme faible de volonté, facile)
aux séductions, accoutumée à l'action, à qui les'
idées s'attachent d'une prise subite, et que ses des-,
seins obsèdent comme des fantômes. Au premier
espoir du trône :
« Ma pensée, où le meurtre n'est encore qu'imaginaire , ébranle tellement mon pauvre être. d'homme, que l'action y est étouffée dans l'attente, ; et que rien n'est que ce qui n'est pas M »
Vienne l'occasion, et l'ambition, nourrie par toute la véhémence et toute la ténacité de cette imagination exaltée, se tournera en démence, et | l'homme, poussé de crime en crime par un destin ■ intérieur, hors de soi, les yeux fixés vers ses visions ] funèbres, marchera, à travers les meurtres , vers
* MuiLetli, acle I, sctiie m.
î ruine iné^^table. Pour susciter cette passion imlense, il a suffi d'assembler quelques conditions ui étaient dans la nature, et que la nature n'avait as assemblées.
Ainsi, quand le fabuliste voudra composer des aractères, il ne prendra, au milieu des traits natu- ?ls, que les traits expressifs. Il ne verra dans le on que l'animal royal, et la noble bête sera tou- )urs majestueuse comme Louis XIV , « qui en )uant au billard conservait l'air du souverain du londe. » Il ne peindra les qualités diverses que our les rapporter à la qualité principale qui en- 3ndre toutes les autres. Il voudra toujours, sous 'S apparences variées, démêler l'être unique, et ne Dnnera les détails dérivés que pour faire comrendre la cause primitive. S'il prête un discours à n personnage, il en fera un tout indissoluble, où laque phrase prouvera la conclusion, où le syllosme intraitable se cachera sous les dehors de la ission, où le but, comme un moteur souverain, roduira, disposera, conduira toute la machine et tus les mouvements. S'il décrit un paysage, lés Btails seront choisis pour faire tous la môme imression; ils seront ordonnés pour faire tour à tour ne impression plus grande ; ils seront ordonnés et loisis pour laisser dans l'âme un même sentiment ms cesse accru. Alors naîtra le vrai style poéque : la liberté des tournures, la variété des mètres,
l'irrégularité des rimes et l'allure onduleuse de 1 o phrase, ne détruiront pas l'unité de la période et 1 mélodie réglée des vers; la diversité et l'aisance d la prose s'allieront à l'enchaînement et à la symétrii de la poésie ; et la fable sera en même temps un( conversation et un chant. Mais les sentiments ains imprimés dans les spectateurs s'imprimeront dan; le premier spectateur de l'œuvre, qui est le poète. I sera lui-même ému ou amusé par son récit, et s; parole reprendra un accent. A chaque instant, i jugera l'action ou le personnage ; et ce jugemen sera un résumé ; une louange, un reproche, un mol de compassion, un sourire moqueur, sont des conclusions sous lesquelles se groupent toutes les parties d'une aventure. Ainsi réunis par un nouveau lien, les objets et les événements prennent un nouveau relief. Le fabuliste poëte est donc involontairement un systématique. Son œuvre a la vie des objets réels, puisqu'elle est, comme eux, complexe et particulière ; mais elle n'a pas leurs défaillances et leur désordre, puisque l'idée intérieure qui l'a construite lui communique sa plénitude et son unité. Elle a la grandeur et l'harmonie des idées pures, puisqu'elle a pour âme une idée pure ; mais elle n'en a pas l'immobilité et le vide, puisqu'elle est remplie de détails et d'action. Cette fable qui répète la nature et que gouverne la logique, où l'unité de la cause ordonne la variété des effets, où la variété des effets anime
THÉORIE DE LA FABLE POÉTIQUE 34i
unité de la cause, qui intéresse comme un être viant et qui instruit comme un raisonnement, est la ible de La Fontaine.
Le singe avec le léopard
Gagnaient de l'argent à la foire ;
Ils affichaient chacun à part.
L'un d'eux disait : « Messieurs, mon mérite et ma gloire Sont connus en bon lieu; le roi m'a voulu voir,
Et si je meurs, il veut avoir Un manchon de ma peau, tant elle est bigarrée.
Pleine de taches, marquetée.
Et vergetée, et mouchetée. »
La bigarrure plaît : partant, chacun le vit. Mais ce fut bientôt fait, bientôt chacun sortit. Le singe de sa part disait : « Venez, de grâce, Venez, messieurs, je fais cent tours de passe. Cette diversité dont on vous parle tant, Mon voisin Léopard l'a sur soi seulement ; Moi, je l'ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille,
Cousin et gendre de Bertrand,
Singe du pape en son vivant.
Tout fraîchement en cette ville Arrive en trois bateaux exprès pour vous parler : Car il parle, on l'entend ; il sait danser, baller,
Faire des tours de toute sorte, Passer en des cerceaux; et le tout, pour six blancs. Non, messieurs, pour un sou. Si vous n'êtes contents, Nous rendrons à chacun son argent à la porte. »
Le singe avait raison : ce n'est pas dans l'habit Que la diversité me plaît, c'est dans l'esprit.
t;™e fournit toujours des choses agréables, Lau re en mo.ns d'un moment lasse les re-ardanu Con,t,ende^gra„dsseig„eors, au léopard s^ Û ^ Nontque l'habit pour tous talents « I
Ce môme sujet trois fois raconté distingue les tro,
sortes de fables. Les unes, lourdes, docres,senten cieuses, vont, lentement et d'un pas régulier s ranger au bout de la morale d'Aristote, pour y're poser sous la garde d'Ésope. - Les autres, enfan mes, naïves et traînantes, bégayent et babillentd'u, ton monotone dans les conteurs inconnus du moye,
?pnv~7 ^T '"*'''' '"^'"' ^^^^'''^ ^''é^^' poétiques s envolent, comme cet essaim d'abeilles qui s'arrèt. sur la bouche de Platon endormi, et qu'un Grec aurait vu se poser sur les lèvres souriantes de La Fon
* La Pontane, IX, m. Il
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Jai voulu montrer la formation complète d'une œuvre poétique et chercher par un exemple en quoi consiste le beau et comment il naît.
Une race se rencontre ayant reçu son caractère du climat, du sol, des aliments, et des grands événements quelle a subis à son origine. Ce carac ère l'approprie et la réduit à la culture dun certam esprit comme à la conception dune certame beauté. C'est là le terrain national, très-bon pour certames plantes, mais très-mauvais pour d'autres, incapable démener à bien les graines du pays vo.sm, mais capable de donner aux siennes une sève exquise et une floraison parfaite, lorsque le cours des sièto amène la température dont elles ont besom. Ainsi sont nés La Fontaine en France au d«-3epteme
Biècle, Shakspeare en Angleterre pendant la Re
naissance, Goethe en Allemagne de nos jours
Car le génie n'est rien qu'une puissance dévelop- Pee, et nulle puissance ne peut se développer toul entière, sinon dans le pays où elle se rencontre naturellement et chez tous, où l'éducation la nourrit, où exemple la fortifie, où le caractère la soutient, où ie public la provoque. Aussi plus elle est grande plus ses causes sont grandes ; la hauteur de l'arbre indique la profondeur des racines. Plus un poète est parfait, plus il est national. Plus il pénètre dans son art, plus 11 a pénétré dans le génie de son siècle et de sa race. Il a fallu la finesse, la sobriété, la gaieté, la malice gauloise, l'élégance, l'art et l'éducation du dix-septième siècle pour produire un La Fontaine Il a fallu la vue 'intérieure des caractères, la précision , l'énergie, la tristesse anglaise, la fougue l'imagination, le paganisme de la Renaissance pour produire un Shakspeare./ Il a fallu la profondeur la philosophie, la science, l'universalité, la critique' le panthéisme de l'Allemagne et du dix-neuvième siècle pour produire un Gœthe. Par cette correspondance entre rmnvr., le pays et le siènlP ...7 grand artiste est mUiomme publir.. nw r.J^u^" qu'on peut le mesurer P.t lui donner son ranr C^est par elle qu'il plaît à plus ou moins J^kommes et que son œuvre reste vivante pendant un temps plus ou moins long. En sorte qu'on doit le consi-
dérer comme le représentant et l'abrégé d'un esprit dvuiuel il reçoit sa dignité et sa nature. Si cet esprit ne^t qu'une mode et règne seulement quelques années, l'écrivain est un Voiture. Si cet esprit est une forme littéraire et gouverne un âge entier, l'écnvam est un Racine. Si cet esprit est le fond même a,, la race et reparait à chaque siècle, l'écrivam est un La Fontaine. Selon que cet esprit est passager, ulaire, éternel, l'œuvre est passagère, séculaire, ■rnelle, et l'on exprimera bien le génie poétique, . dignité, sa formation et son origine en disant qu'il
est un résumé.
C'est qu'il fait des résumés, et les meilleurs de tous. En cela, les poètes sont plus heureux que les autres grands hommes. Sans doute un philosophe comme Hobbes ou Descartes, un érudit comme Henri Etienne, un savant comme Cuvier ou Newton résument à leur façon le large domaine qu'ils se sont choisi; mais ils n'ont que des facultés restreintes; d'ailleurs ils sont spéciaux, et ce champ où ils se retirent ne touche que par un coin la promenade publique où circulent tous les esprits. L'artiste seul prend cette promenade pour domaine, la prend tout entière, et se trouve muni, pour la reproduire, d'instruments que nul ne possède; en sorte que sa copie est la plus fidèle, en même temps qu'elle est la plus complète. Car il est à la fois philosophe et peintre, et il ne nous montre jamais les causes générales
sans les petits faits sensibles qui les manifestent, ni les petits faits sensibles sans les causes générales qui les ont produits. Son œuvre nous tient lieu des expériences personnelles et sensibles qui seules peuvent imprimer en notre esprit le trait précis et la nuance exacte; mais en même temps elle nous donne les larges idées d'ensemble qui ont fourni aux événements leur unité, leur sens et leur support. Par lui nous voyons les gestes, nous entendons l'accent, nous sentons les mille détails imperceptibles et fuyants que nulle biographie, nulle anatomie, nulle sténographie ne saurait rendre, et nous touchons l'infmiment petit qui est au fond de toute sensation; mais par lui. en même temps, nous saisissons les caractères, nous concevons les situations, nous devinons les facultés primitives ou maîtresses qui constituent ou transforment les races et les âges, et nous embrassons l'infiniment grand qui enveloppe tout objet. Il est à la fois aux deux extrémités, dans les sensations particulières par lesquelles l'intelligence débute, et dans les idées générales auxqueUes l'intelligence aboutit, tellement qu'il en a toute l'étendue et toutes les parties, et qu'il est le plus capable, par l'ampleur et la diversité de ses puissances, de reproduire ce monde en face duquel il est placé.
C'est parler bien longtemps que d'écrire un vo- | lurae à propos de fables. Sans doute la fable, le plus I
humble des genres poétiques, ressemble aux petites plantes perdues dans une grande forêt; les yeux fixés sur les arbres immenses qui croissent autour d'elle, on l'oublie, ou, si l'on baisse les yeux, elle ne semble qu'un point. Mais, si on l'ouvre pour examiner l'arrangement intérieur de ses organes , on y trouve un ordre aussi compliqué que dans les vastes chênes qui la couvrent de leur ombre; on la décompose plus aisément; on la met mieux en expérience; et Ton peut découvrir en elles les lois générales, selon lesquelles toute plante végète et se soutient.