‹ La Fontaine:Chapitre 37 sur 121 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

FABLE I. — La Cigale dt la Fourmi (1).

La cigale ayant chanté Tout l'été,

(1) Tirée d'Ésors, fab. 134

LIVRES I À VI DES FABLES 109

Se trouva fort dépourvue

Quand la-bise fut venue :

Pas un seul petit morceau

De mouche ou de vermisseau.

Elle alla crier famine

Chez la fourmi sa voisine,

La priant de lui prêter

Quelque grain pour subsister Jusqu’à la saison nouvelle.

« Je vous paierai, lui dit-elle, ‘ Avant l’oût, foi d'animal,

Intérêt et principal. »

La fourmi n’est pas prêteuse (1) :

C'est là son moindre défaut.

« Que faisiez-vous au temps chaud?

Dit-elle à cette emprunteuse,

— Nuit et jour à tout venant

Je chantais, ne vous déplaise.

— Vous chantiez ! j’en suis fort aise, Eh bien! dansez maintenant. »

FABLE LIL. — La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf.

Une grenouille vit un bœuf

Qui lui sembla de belle taille.

Elle qui n’était pas grosse en tout comme un œuf, Envieuse, s'étend, et s’enfle, et se travaille

Pour égaler l’animal en grosseur ;

Disant : « Regardez bien, ma sœur ; Est-ce assez, dites-moi ; n’y suis-je point encore? — Nenni. — M'y voici donc? — Point du tout. — M'y voilà. — Vous n’en approchez point. » La chétive pécore

S’enfla si bien qu’elle creva (2).

(11 « La fourmi : sèche, discrète, prudente, active, ménagère, qui sc remue, trotte, range, amasse et cherche encore sans ‘autre but qu'amasser, sans autre plaisir qu'agir; d’un esprit net, ferme et pratique, qui raisonne avec autant de précision qu'il caleule, railleur comme un homme d'affaires, incisif comme un avocat. » (TAIME, La Fontaine et ses fables.) :

(2) Sources : PHèDRE, 1, 24. — Horace, Satire, Il, 3. M.-Ad. Régnier fait cet ngénieux rapprochement avec l'un des passages de la Satire Ménippée où l'on

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages. Tout bourgeois veut bâtir comme les-grands seigneurs ; Tout petit prince a des ambassadeurs ;

Tout marquis veut avoir des pages.

FABLE IX. — Le Rai de ville et le Rat des champs.

Autrefois le rat de ville Invita le rat des champs D'une façon fort civile, A des reliefs d’ortolans.

Sur un tapis de Turquie

Le couvert se trouva mis (1).

Je laisse à penser la vie

Que firent ces deux amis,

Le régal fut fort honnête ;

+ Rien ne manquait au festin ; Mais quelqu'un troubla la fête Pendant qu’ils étaient en train.

À la porte de la salle

Ils entendirent du brui Le rat de ville détale ; Son camarade le suit.

Le bruit cesse, on se retire :

Rats en campagne aussitôt ; Et le citadin de dire :

« Achevons tout notre rôt.

voit le recteur Roze railler Le duc de Mayenne qui cherche à ressembler au Béarnais :: « Vous aurez beau faire le Roy... quand vous devriez crever et vous enfler gros comme un bœuf, comme fait là mère grenouille, vous ne serez jamais si gros seigneur que luy. »

(1) Sources : Esore, fab. 301. — Horace, liv. IL. sat. 6. On imagine, peint par Chardin, ce tableau savoureux : un tapis de Turquie, chargé de fruits, de biscuits, sucre, reliefs d'ortolans et tout ce Qu'il faut pour des rats. Chez le peintre, autant que chez le poète, la lumière joue sur les cristaux, baigne la vaisselle à fleurs, s’attarde sur la panse des verres et va jusqu'à glisser son rayon adroit sur Le dos, la tête et le museau des deux drôles!

LIVRES I À VI DES FABLES

— C'est assez, dit le rustique :

Demain vous viendrez chez moi.

Ce n’est pas que je me pique

De tous vos festins de roi :

Mais rien ne vient m'interrompre, Je mange tout à loisir.

Adieu donc. Fi du plaisir | Que la crainte peut corrompre ! »

FABLE XVI. — La Mort ét le Bâcheron (1).

Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée, Sous le faix du fagot aussi bien que des ans Gémissant et courbé, marchait à pas pesans, Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.

Enfin n’en pouvant plus d'effort et de douleur, 11 met bas son fagot, il songe à son malheur. « Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde? En est-il un plus pauvre ‘en la machine ronde? Point de pain quelquefois, et jamais de repos. » Sa femme, ses enfans, les soldats, les impôts,

Le créancier et la corvée, Lui font d’un malheureux la peinture achevée. Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,

Lui demande ce qu’il faut faire.

« C'est, dit-il, afin de m'aider A recharger ce bois ; tu ne tarderas guère, »

Le trépas vient tout guérir;

Mais ne bougeons d’où nous sommes :

Plutôt souffrir que mourir,

C’est la devise des hommes.

(1) « Boileau et Jean-Baptiste Rousseau ont tous les deux, lorsqu'ils se trouvaïent dans toute ia force de leur talent, refait, après La Fontaine, la fable du Bücheron et de la Mort. » (WALCKENAER.)

FABLE XXII. — Le Chêne et le Roseau (1).

Le chêne un jour dit au roseau :

« Vous avez bien sujet d’accuser la nature ; Un roitelet pour vous est un pesant fardeau : Le moindre vent qui d'aventure Fait rider la face de l’eau, Vous oblige à baisser la tête ; Cependant que mon front, au Caucase pareil, Non content d’arrêter les rayons du soleil, Brave l'effort de la tempête.

Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr, Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage Dont je couvre le voisinage, Vous n’auriez pas tant à souffrir ; Je vous défendrais de l'orage :

Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords des royaumes du vent.

La nature envers vous me semble bien injuste. — Votre compassion, lui répondit l’arbuste, Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci ; Les vents me sont moins qu’à vous redoutables ; Je plie et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici Contre leurs coups épouvantables Résisté sans courber le dos ; Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots, Du bout de l’horizon accourt avec furie Le plus terrible des enfans Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs ; L’arbre tient bon ; le roseau plie.

Le vent redouble ses efforts, Et fait si bien qu’il déracine Celui de qui la tête au ciel était voisine, Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.

(1) Fable tirée d’Ésope (fab. 143 et 180). « C'est une tradition constante, écrit Walckenaer, que, de toutes es fables, celle que La Fontaine préférait était le Chêne et le Roseau. »

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