DU ROMAN DE « PSYCHÉ
1. Du sentiment de l'amitié chez La Fontaine; la société des quatre amis. — II. Les « Amours de Psyché d de Cupidon ». — III. Du paysage à propos d'« Adonis». — IV. Les « Élégies ».
M. Émile Faguet, parlant de ce sentiment de l'amitié qui inspira tant dé belles pages à l'auteur des Fables, a pu écrire un jour : « La Fontaine aima, dès sa première jeunesse, d'une passion toute franche et pleine, où tout son caractère se montre, d'une passion infiniment douce, sans exigences et sans jalousies, qui en faisait un ami délicieux. » Nul, en effet, ne se livra plus complètement ni d'un cœur plus entier à ses amis; nul n'apporta plus de fidélité ni plus .de chaleur dans l'affection. Dans la fable du Corbeau, de la gazelle, de la tortue et du rat, offerte à Mme de La Sablière, La Fontaine a exprimé toute la force et le pouvoir d'un attachement aussi élevé et aussi tendre :
Que n'ose et que ne peut l'amitié vivlente !
Cet autre sentiment que l'on appelle amour Mérite moins d'honneur.
Au cours de quelques autres pages non moins touchantes que celle-ci, notamment dans les Deux Amis, dans la
Parole de Socrate, le poète est revenu avec persistance à ce motif de l'amitié qui fut si cher à Cicéron et à Montaigne; mais l'œuvre dans laquelle il a répandu le plus d'émotion à ce sujet, dans laquelle il a fait entrer le plus de lui-même, en écrivant, est la fable des Deux Pigeons. Il en est peu où le tourment de la sollicitude attendrie perce avec plus d'affection à tous les passages; c'est dans cette fable que se trouve la belle plainte :
… Hélas! dirai-je, il pleut :
Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut...
que Taine admirait tant et dont il écrivait ne trouver l’équivalent que dans le déchirant adieu de Didon à Énée (ViR- GILE, Enéïde, livre IV).
Les deux Pigeons (1).
Deux pigeons s’aimaient d'amour tendre :
L'un d’eux, s’ennuyant au logis, Fut assez fou pour entreprendre Un voyage en lointain pays.
L'autre lui dit : « Qu’allez-vous faire?
Voulez-vous quitter votre frère?
L'absence est le plus grand des maux; Non pas pour vous, cruel ! Au moins, que les travaux, Les dangers, les soins du voyage, Changent un peu votre courage.
Encor, si la saison s’avançait davantage | Attendez les zéphyrs : qui vous presse? un corbeau Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste, Que faucons, que réseaux. « Hélas! dirai-je, il pleut : Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, Bon souper, bon gîte, et le reste? »
Ce discours ébrarila le cœur De notre imprudent voyageur :
Mais le désir de voir et l'humeur inquiète
(1) Les Deux pigeons appartiennent au livre IX des Fables.
L'emportèrent enfin. Il dit : « Ne pleurez point ; Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite : Je reviendrai dans peu conter de point en point Mes aventures à mon frère ; Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère N'a guère à dire aussi, Mon voyage dépeint Vous sera d’un plaisir extrême.
Je dirai : « J'étais 1à ; telle chose m’avint : Vous y croirez être vous-même. »
A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu. Le voyageur s'éloigne : et voilà qu’un nuage L’oblige de chercher retraite en quelque lieu. Un seul arbre s’offrit, tel encor que l’orage Maltraita le pigeon en dépit du feuillage.
L'air devenu serein, il part tout morfondu, Sèche du mieux qu’il peut son corps chargé de pluie ; Dans un champ à l’écart voit du blé répandu, Voit un pigeon auprès : cela lui donne envie; U y vole, il est pris : ce blé couvroit d’un lacs Les menteurs et traîtres appâts.
Le lacs étoit usé; si bien que, de son aile, De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin : Quelque plume y périt ; et le pis du destin Fut qu’un certain vautour à la serre cruelle Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle Et les morceaux du lacs qui l’avoit attrapé, Semblait un forçat échappé.
Le vautour s’en alloit le lier, quand des nues Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.
Le pigeon profita du conflit des voleurs, S’envola, s’abattit auprès d’une masure, Crut pour ce coup que ses malheurs Finiraient par cette aventure ; Mais un fripon d’enfant (cet âge est sans pitié) Prit sa fronde, et du coup tua plus d’à moitié La volatile malheureuse, Qui, maudissant sa curiosité, Traînant l'aile, et tirant le pied, Demi-morte et demi-boiteuse, Droit au logis s’en retourna :
Que bien, que mal, elle arriva Sans autre aventure fâcheuse.
Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger De combien de plaisirs ils payërent leurs peines.
Là — dans l'amitié aussi bien que dans l'amour, — La Fontaine se jetait d'un cœur impulsif; cette amitié n’était, au reste, que, l'une des formes adoucies, purifiées d2 l'amour qui faisait de lui, vis-à-vis de l'être préféré, le plus indulgent des hommes. Il a dit lui-même là-dessus : « Savez-vous pas bien que pour peu que j'aime, je ne vois dans les défauts des personnes non plus qu'une taupe qui auroit cent pieds de terre sur elle? » (Lettre à M** en lui envoyant les vers pour et contre Mlle Colletet) De ses amis La Fontaine souffrait tout : les qualités, les défauts; il n'y avait pas jusqu'à leurs rigueurs qu'il n'acceptât de supporter; non seulement le Bonhomme se montrait excellent avec les plus ingrats, mais, écrit Charles Perrault, «il ne leur disait rien que d'obligeant et ne se fâchait jamais quoi qu'on lui dît des choses capables d'exciter la colère et l'indignation des plus modérés ».
Une bienveillance aussi. large, une aménité aussi complète dans l'humeur ont rendu célèbre la liaison de La Fontaine avec Pintrel et Maucroix. La Rochefoucauld, Bussy, Saint-Evremond et quelqués autres esprits de qualité aussi belle n'ont point échappé à cette affection; mais ceux qui, plus que les autres, en éprouvèrent les bienfaits furent, entre 1661 et 1664, Boileau, Molière, Racine, et, un moment, Chapelle.
Boileau, à cette époque de sa vie, était loin d'habiter déjà ce pavillon agreste d'Auteuil où il coulera plus tard. sous « l'ifet le chévrefeuil », des jours si paisibles; il occupait à Paris, dans la rue du Vieux-Colombier, un logement modeste; c'est dans ce logement que se réunissait, dans le temps que Racine publiait {4 Thébaïde, La Fontaine ses Contes, Chapelle son Voyage, et Boileau ses Safires, la société dite des Quatre amis ; là, ne venaient pas seulement des poètes, mais aussi des curieux, comme ce Gaches que La Fontaine amenaît partout avec lui pour réciter les contes qu'il n'osait pas dire lui-même, ou ce Descoteaux qui
jouait si bien de la flûte que Molière ne pouvait se lasser de l'entendre. La Fontaine, au début de Psyché, nous assure, de cette « espèce de société » qu'il appelle aussi bien « académie », que la première chose qu'on y fit, ce fut de bannir des réunions les conversations réglées et tout ce qui sent la conférence; les saillies de Boileau, la verve un peu grosse de Chapelle, les traits de moquerie de Racine, le bon sens de Molière constrastaient dans ces réunions avec les songes creux et bévues du Bonhomme. Les anecdotiers n'ont point par la suite failli à leur tâche d'amplifier tout cela; peut-être ont-ils assimilé un peu trop à celles du cabaret de la Pomme du Pin ou de tels autres lieux de beuverie célèbres du temps ces assemblées de chez Despréaux; celles-ci n'avaient point tout à fait ce caractère négligé leton y était de bonne compagnie et, sans la brouille qui surgit, au moment des représentations d'Alexandre, entre Racine et Molière, peut-être se fussent-elles prolongées, pour le bien des lettres, plus longtemps encore.
it
En 1669, à l'époque où parut le seul roman que La Fontaine ait jamais écrit : Les Amours de Psyché et de Cupidon, il y avait quatre ou cinq ans déjà que la société des quatre amis avait cessé de se réunir. La Fontaine, qui s'est peint dans ces pages sous le nom de Polyphile, n'en a pas moins représenté Boileau, Molière et Racine à ses côtés sous les traits d’Ariste, de Gelaste et d'Acante. La manière adroite avec laquelle il a su associer, dans un même récit, le sentiment de l'amitié à l'expression du conte n'a rien ici que d'agréable (1).
(1) Dans l'épilogue de la Jeune Veuve, la fable dernière du VIe livre, La Fontaine annonçait défà qu'il ne quittait les Fables que pour reprendre Psyché :
Amour, ce tyran de ma vie Veut. que je change de sujets ;
Il faut contenter son envie.
Retournons à Psyché.….
L'épisode des quatre amis, qui ouvre le récit, permet de supposer que le poète entreprit son œuvre dès le temps des dernières rencontres chez Despréaux.