‹ La Fontaine:Chapitre 62 sur 121 · A MADEMOISELLE DE CHAMPMESLÉ · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DE CHAMPMESLÉ

Château-Thierry, 1676.

Je suis à Chaüry, mademoiselle ; jugez si je dois penser À vous; moi qui ne vous oublierais point au milieu de la plus brillante cour. M. Racine avait promis de m'écrire : pourquoi ne l’a-t-il pas fait? 11 aurait sans doute parlé de vous, n’aimant rien tant que votre charmante personne : ç’aurait été le plus, grand soulagement à la peine que j’éprouve à ne plus vous voir, S'il savait que j'ai suivi en partie les conseils qu'il m'a donnés, sans cesser pourtant d'être fidèle à la paresse et au sommeil. il aurait peut-être par reconnoissance mandé de vos nouvelles et des siennes : mais véritablement je l’excuse : aussi bien les

‘’agrémens de votre société remplissent tellement les cœurs, que toutes les autres impressions s’affaiblissent.

Que vous aviez raison, mademoiselle, de dire qu’ennui galopérait avec moi devant que j'aie perdu de vue les clochers du grand village! c’est chose si vraie que je suis présentement d'une mélancolie qui ne pourra, je le sens, se dissiper qu’à mon retour à Paris.

A guérir un atrabilaire,

Oui, Champmeslé saura mieux faire Que de Fagon tout le talent :

Pour moi, j'ose affirmer d’avance Qu'un seul instant de sa présence Peut me guérir incontinent.

Bois, champs, ruisseaux et nymphes des prés ne me touchent plus guère, depuis qu’avez enchaîné le bonheur près de vous ; aussi compté-je partir bientôt. Toutefois je m'occupe si peu de mes affaires que je ne sais quand elles finiront. C'est chose de dégoût que compte, vente, arrérages ; parler votre langage est mieux mon fait : mais n'allez pas imaginer que je prétende parler si bien que vous; c'est chose impossible ct que ne tenterai de ma vie.

Voudrez-vous engager M. Racine à n'écrire : vous ferez œuyre pie, j'en réponds. J'espère qu'il me parlera de vos triompht

en quoi je suis d'autant persuadé que la matière ne lui manquera pas. Je me flatte qu’il m’écrira aussi que vous pensez à moi, assurant que ce me sera la nouvelle la plus agréable à apprendre, et que jamais ne trouverez de serviteur plus fidèle, ni plus dévoué que

Bien qu'elle ne fût pas des plus jolies, Mile de Champmeslé, la Phèdre et l'Iphigénie de l'hôtel de Bourgogne, avait de quoi plaire à des poètes de l'esprit de Racine et de La Fontaine; sans autres moyens.que ceux que la nature lui avait donnés, elle savait, par une diction heureuse, une sensibilité délicate et l'accent le plus-vrai de la douleur, animer les figures tragiques du théâtre; elle fut à Racine ce que Mile du Parc avait été un instant pour Corneille, Armande Béjart pour Molière. Femme du comédien Champmeslé, avec qui notre Bonhomme eut l'idée de collaborer

dans son théâtre, elle approcha souvent du fabuliste; la *

dédicace du conte de Be/phégor ne manque point de nous apprendre que ce fut toujours avec discrétion :

Par des transports n'espérant pas vous plaire, Je me suis dit votre ami...

En 1678, l'année même où le poète allait publier de nouvelles Fables, Mile de Champmeslé occupait encore La Fontaine assez pour que celui-ci pût lui écrire « de la campagne » durant l'été :

« Comme vous êtes la meilleure amie du monde, aussi bien que la plus agréable, et que vous prenez beaucoup de part à ce qui regarde vos amis, il est à propos de vous mander ce que font ceux qui ne vous ont pas suivie. Ils boivent, depuis le matin jusqu’au soir, de l’eau, du vin, de la limonade, et cætera; rafraîchissements légers à qui est privé de vous voir. La chaleur et votre absence nous jettent tous en d’insupportables langueurs. Quant à vous, mademoiselle, je n'ai pas besoin que l’on me mande ce que vous faites : je le vois d'ici. Vous plaisez depuis le matin jusqu’au soir, et accumulez cœurs sur cœurs. Tout sa bientôt au roi de France et à Mlle de Champmeslé. Mais

que font vos courtisans? car, pour ceux du roi, je ne m’en mets pas autrement en peine. Charmez-vous l'ennui, ie malheur au jeu, toutes les autres disgrâces de M. de La Fare (1)? et M. de Tonnerre. (2) rapporte-t-il toujours au logis quelque petit gain? Il ne saurait plus en faire de grands après l'acquisition de vos bonnes grâces. Tout le reste n’est qu’un surcroît de peu d’importance, et quiconque vous a gagnée ne se doit que médiocrement réjouir de toutes les autres fortunes. Mandez-moi s’il n’a point entièrement oublié le plas fidèle de ses serviteurs, et si vous croyez qu’à mon retour il continuera de m'honorer de ses niches et de ses brocards. »

Françoise-Athénaïs de Rochechouart, marquise de Mon-, tespan, joignait de réelles qualités de cœur et d'esprit aux défauts les plus grands. Mme de Caylus nous assure qu’ «elle le fit voir dans les sujets qu'elle proposa au roi pour l'éducation de Monseigneur ». Ces sujets n'étaient rien moins que M. de Montausier et M. de Meaux (Bossuet). « Mme de Montespan, dans les mêmes vues pour la gloire du roi, ajoute Mme de Caylus, fit choix de M. Racine et de M. Despréaux pour en écrire l'histoire. » Il n'y a rien d'étonnant à ce que la femme qui savait, dans la multitude des courtisans, faire de pareils choix, parût digne de mériter l'admiration de La Fontaine. En écrivant la: dédicace en vers du 7* livre des Fables à Mme de Montespan, ce n'est donc pas seulement le « fablier » qui parle, c'est aussi l'ami de Boileau, le camarade de Racine. La Fontaine excellait dans la composition de ces sortes d'hommages et c'est le moment de reconnaître, avec M. Emile Faguet, que « personne n'a su tourner le compliment comme lui ».

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