LE MARCHAND
Cette montre est beaucoup plus nette.
LE SAVETIER Voici mon fait : dites le prix.
LE MARCHAND Quarante écus.
LE SAVETIER C'est chose faite.
Mine dans muid (1).
C'est un peu fort.
LE SAVETIER Faut six setiers.
LE MARCHAND J'en suis d'accord.
Le notaire est ici tout proche.
(Le savetier sort pour aller quérir un notaire.)
{1) Cinquante bichets.
LES RIEURS DU BEAU-RICHARD
QUATRIÈME ENTRÉE. — LE MARCHAND UN NOTAIRE ; LE SAVETIER, vers la fin.
‘ LE NOTAIRE Avec moi l’on ne craint jamais Les et cætera de notaire ; Et tous nos contrats sont bien faits, Quand Pavocat me les fait faire.
11 ne faut point recommencer ; C’est un grand cas quand on m’affine (1), Et Sarrasin m'’a fait passer Un bail d'amour à Socratine.
Mieux que pas un, sans contredit, Je règle une affaire importante.
Je signerai, ce m'a-t-on dif, Le mariage de l’infante.
(Tandis que le notaire danse encore, le SAVETIER entre sur la fin, et dit au notaire en montrant le marchand.) Je dois à monsieur que voilà, Et c’est un mot qu’il en faut faire.
LE NOTAIRE, écrivant.
Par-devant les. et cætera.
C'est notre style de notaire.
LE MARCHAND, au nofaire.
Mettez pour six setiers de blé, Mine dans muid.
LE NOTAIRE Quelle est la somme?
Quarante écus.
LE NOTAIRE C’est bon marché.
LE SAVETIER C'est que monsieur est honnête homme.
° LE NOTAIRE Payable quand?
LE MARCHAND , A la Saint-Jean.
(4) « Quand on me trompe. »
LE SAVETIER Jean ne me plaît.
LE MARCHAND Que vous importe?
Craïgnez-vous de voir un sergent Le lendemain à votre porte? .
‘ LE SAVETIER A la Saint-Nicolas est bon.
LE MARCHAND Jean. Nicolas. rien ne m'arrête.
LE NOTAIRE C’est d'hiver?
LE SAVETIER Oui.
LE NOTAIRE Signez-vous?
LE SAVETIER Nou.
LE NOTAIRE A déclaré. La chose est faite.
(Le notaire présente l'obligation étiquetée au marchand, et dit :) Tenez.
LE MARCHAND, donnant une pièce de quinze sous au notaire. Tenez.
LE NOTAIRE Il ne faut rien.
Cela n’est pas juste, beau sire. LE SAVETIER Monsieur, je le paierai fort bien En retirant. (1).
LE NOTAIRE C'est assez dire.
CINQUIÈME ENTRÉE. — UN MEUNIER ET SON ÂNE LE MEUNIER Celui-là ment bien par ses dents,
Qui nous fait larrons comme diables :
(4) « L'obligation. »
<= LES RIEURS DU BEAU-RICHARD = 15
Diables sont noirs, meuniers sont blancs, Mais tous les deux sont misérables.
Le-meunier semble un jodelet Fariné d’étrange manière ;
Le diable garde le mulet, Tandis qu’on baise la: meunière.
Ai-je un mulet, il est quinteux, Et je ne suis pas mieux en mule ; Si j'ai quelque âne, il est boiteux, Au lieu d'avancer il recule.
Celui-ci marche à pas comptés ; On le prendroit pour un chanoine.
Allons donc, mon âne.
L'ANE Attendez.
Je n’ai pas mangé mon avoine.
LE MEUNIER, Vous mangerez tout votre soûl.
L’ANE, sendant une ânesse.
Hin-han, hin-han, LE MEUNIER ; Que veut-il dire?
Hé! quoi ! mon âne, êtes-vous fou ?
Vous brayez quand vous voulez rire?
(Le marchand fait délivrer du blé au meunier : celui-ci le paye ei ious deux sortent avec l'âne porteur des sacs de blé.)
SIXIÈME ENTRÉE. — LA FEMME du savelier entre d'abord seule, et ensuite LE MARCHAND de blé.
LA FEMME Que mon mari fait l’assoté !
Il ne m'appelle que son âme ; Si j'étais homme, en vérité, Je n’aimerais pas tant ma femme.
(Sur la fin du couplet de la femme, LE MARCHAND de blé entre et dit à part en regardant la boutique du savetier :) Ce logis m’est hypothéqué ; L'homme me doit : la femme est helle.
Nous ferions bien quelque marché, Non avec lui, mais avec elle.
UL s'adresse à la femme :) Vous me devez; mais, entre nous, Si vous vouliez... bien à votre aise.
LA FEMME Monsieur, pour qui me prenez-vous?
Voyez un peu frère Nicaise | LE MARCHAND Accordez-moi quelque faveur.
LA FEMME Pourquoi cela? :
LE MARCHAND Comme ressource ; Songez que votre serviteur A beaucoup d’argent dans sa bourse. LA FEMME Je n’ai souci de votre argent.
LE MARCHAND Pour faire court en trois paroles :
La courtoisie ou le sergent ; Ou bien payez-moi six pistoles.
LA FEMME Je suis pauvre, mais j’ai du cœur; Plutôt que mes meubles l’on crie, Comme j’ai soin de notre honneur, Je ferai tout.
(Le marchand entre dans la boutique du savetier.) LE MARCHAND Ma douce amie, On doit apporter du vin frais ; Quelque régal il nous faut faire.
SEPTIÈME ENTRÉE. — LA FEMME ET LE MARCHAND, tous deux dans la boutique; et un pélissier qui apporte la collation.
LE PATISSIER Un bon bourgeois se met en frais.
(IL aperçoit le marchand qui caresse la femme du savetier, ét dit à part :) Oh} oh! voici bien autre affaire;
== LES RIÆURS DU BEAU-RICHARD
Mais ne faisons semblant de rien.
UT s'adresse au marchand et à la femme.) Bonjour, monsieur, bonjour, madame.
LE MARCHAND Tous tes dauphins (1) ne valent rien.
LE PATISSIER En voici de bons, sur mon âme.
Mets sur ton livre, pâtissier ; Je n’ai pas un sou de monnaie.
(Le pâtissier sort, et le marchand, buvant À la santé de la femme, dit :).
A vous!
LA FEMME A vous! mais le papier?
LE MARCHAND, montrant le papier qui contient l'obligation que le savetier à souscrite à son profit.
Le voilà.
LA FEMME Donnez que je voie ; Donnez, donnez, mon cher monsieur.
LE MARCHAND Avant, donnez-moi la victoire.
LA FEMME Je suis vraiment femme d’honneur ; Quand j'ai juré, l'on peut me croire :
Déchirez.
LE MARCHAND, déchirant à plusieurs reprises un coin de l'obligation Cracl LA FEMME Déchirez donc; Vous n’en déchirez que partie.
LE MARCHAND, déchirant le papier en entier.
Il est déchiré tout du long.
LA FEMME, foussant.
Hem!
LE MARCHAND [ Qu'avez-vous, ma douce amie?
(4) « Petits pâtés. »
LA FEMME, foussant encore plus fort.
C’est le rhume.
LE MARCHAND Foin de la toux!
Assurément ce sont défaites.