SCÈNE II. — ACHILLE, PATROCLE, ARBATE
ACHILLE Dis-moi, me plains-je à tort? L’enlèvement d'Hélène Occupe jusqu’aux dieux ; après dix ans de peine, Celui de Briséis est encore à venger.
Muaintiendrai-je un parti qui me laisse outrager? Non. Phœnix toutefois m’a touché, je l’avoue ; Mais que faire? Un démon de nos pensers se joue. Contre les Phrygiens j'employais mes efforts ; Les dieux ont dans mon cœur jeté d’autres transports : Car, après tout, j’exerce un courroux légitime. La plupart de nos chefs ont beau m’en faire un crime ; L’affront dont leur parti veut être satisfait Importe beaucoup moins que le tort qu’on m’a fait. Qu'ils achèvent sans moi l’entreprise de Troie : Tant qu’ils soient sur le point de devenir sa proie, Qu’Agamemnon l'avoue, et qu’Ilion ait mis Dans le dernier malheur mes derniers ennemis, En présence des dieux je le proteste encore, Mon bras refusera le secours qu’on implore.
Allons dans nos États attendre ce moment ; Nous serons aujourd’hui spectateurs seulement. PATROCLE Vous le pouvez, ces champs sont pleins de vos trophées : IL n’est point d’actions qui n’en soient étouffées. Pour moi, me siérait-il de n’être que témoin D'un combat dont je sais que ma gloire a besoin? Je n’ai point assez fait ; mon cœur doit se le dire. Ce n’est pas que Patrocle aux premiers rangs aspire ; Toutefois. Mais que sert enfin de souhaiter?
Pour survivre à soi-même, il faut exécuter.
Des ombres du commun le favori d’Achille, Confondu chez les morts, suivrait la tourbe vile ! Permettez-lui, seigneur, de se rendre aujourd’hui Digne de l'amitié que vous avez pour lui.
‘ ACHILLE Va, ton projet est beau : non que ta renommée Parmi les nations ne soit déjà semée ; Tu peux dès à présent ne mourir qu’à demi ;
e82 LA FONTAINE. — CHAP. IX
Je me fais un honneur de t'avoir pour ami.
Suis pourtant ton dessein : je te loue, et moi-même Je me dois applaudir du choix de ce que j’aime. : Patrocle et Briséis consolent mes chagrins : Veuillent les dieux unir quelque jour nos destins ! Cependant, songe à toi dans cette âpre carrière : Je ne suis pas le seul qui t'en fais la prière ; Tés jours touchent encor d’autres cœurs que le mien Reviens victorieux du combat ; mais revien.
PATROCLE Le sort en est le maître, il faut le laisser faire. Qu'on soit dans les combats prudent ou téméraire, On tombe également ; et souvent le danger S’acharne sur celui qui veut se ménager.
Mais le danger n’est pas ce qu'il faut qu’on regarde : La dépouille d’Hector vaut bien qu’on se hasarde. . ACHILLE Ami, pourquoi ce choix? Qui t'oblige aujourd’hui, Parmi tant de guerriers, de n'en vouloir qu’à lui? PATROCLE Quoi ! son bras tous les jours aux Grecs se fera craindre, Tous les jours nous aurons de nouveaux morts à plaindre, Vous absent, sur lui seul chacun aura les yeux, Et je le pourrais voir sans en être envieux | Lui seul de ces remparts empêchera la prise ! ACHILLE Ami, te dis-je encor, laisse cette entreprise. Ce n’est pas que je mette en doute ta vertu ; Mais connais-tu cet homme? enfin, le connais-tu ? PATROCLE Oui, seigneur, je me jette en un péril extrême ; Mais je prétends aussi me connaître moi-même. On m'a vu quelquefois affronter des guerriers Aujourd’hui que j’aspire à de nouveaux lauriers, Chercherai-je Pâris?
ACHILLE Qui te l'a dit? Tu passes De la terreur des Grecs aux âmes les plus basses. PATROCLE Donnez-moi votre armure, Hector me cherchera. ACHILLE J'en doute ; mais sur toi chacun s’attachera.
PATROCLE Elle redoublera ma force et mon courage.
ACHILLE Si tu crois en pouvoir tirer quelque avantage,
(4 Arbate.) Je te l’accorde.. Arbate, il faut la lui donner. (arbate sort.) (A Patrocle.)
Prends garde, encore un coup, de trop t’abandonner. Pousse les Phrygiens, redouble leurs alarmes ; Ne te va point aussi jeter seul dans leurs armes. Reviens, pour ton ami, ménager de tes jours : Si tu ne l'es pour moi, sois-le pour tes amours, Sois-le enfin ; c’est à moi d’en répondre à Lydie; Notre commun bonheur va rouler sur ta vie.
PATROCLE Mes jours sont-ils si chers, seigneur ; et savez-vous Si l'on vous avouera d’un sentiment si doux?
Je me flatte pourtant. Protégez ce que j'aime. Nous avons à Lydie ôté le diadème ; J’aidai les conquérants à lui ravir ses biens : Mort ou vif je la veux récompenser des miens. Tout est en votre main : tenez-lui lieu de frère.
ACHILLE Tu t'en acquitteras toi-même.