‹ La Fontaine:Chapitre 97 sur 121 · SCÈNE IX. — HARPAGÈME, HORTENSE · texte numérisé non relu

SCÈNE IX. — HARPAGÈME, HORTENSE

HARPAGÈME Ma cousine, en ces lieux, de la part d’Harpagème, Je viens pour vous porter à l’hymen. Il vous aime. Dès vos plus jeunes ans on vous marqua ce choix : Votre père, en mourant, vous en dicta les lois ; Mais vous, d’une amour folle étant préoccupée, Vous rendez du défunt la volonté trompée ; Et le pauvre Harpagème, au lieu d’affection, N'a vu que haine en vous, et que rébellion.

HORTENSE Ilest vrai, son humeur a rebuté la mienne :

Mais, monsieur, ce n’est pas ma faute ; c’est la sienne. HARPAGÈME Comment?

HORTENSE Nous demeurions à huit milles d'ici.

Je n’avais jamais vu que lui seul d'homme : ainsi, Quoiqu'il me parût froid, noir, bizarre, et farouche, Je me comptaïs toujours compagne de sa couche : Sans amour, il est vyai ; toutefois sans ennui, Présumant que touf homme était fait comme lui ; Mais, loin de me tenir dans cette erreur extrême, A me désabuser il travailla lui-même ; Et j’appris par ses soins, avec quelque pitié, Qu'il était des mortels le plus disgracié.

HARPAGÈME Quoi ! lui-même? Comment?

Vous-le savez, mon père De son pouvoir sur moi le fit dépositaire, Et mourut. Peu de temps après la mort du sien, Harpagème, héritier et maître d'un grand bien, D'avoir place au sénat conçut quelque espérance. 11 voulut faire voir son triomphe à Florence, M'y traînant avec lui, malgré moi. Dans ces lieux, Mille gens bien tournés s’offrirent à mes yeux, Qui de me plaire tous prirent un soin extrême. Faisant réflexion sur eux, sur Harpagème, *

Que vis-je? Ah! mon cousin, quelle comparaison ! L'erreur en mon esprit fit place à la raison : Mon jaloux me parut d’un dégoût manifeste ; Et.je pris sa personne en haine.

HARPAGÈME, à part Je déteste.

HORTENSE Quoi donc! ce franc aveu vous déplaît-il? Comment ! Est-ce que je m explique à vous trop hardiment? - HARPAGÈME Non pas, non pas.

HORTENSE Je vais me contraindre.

HARPAGÈME Au contraire.

De ce que vous pensez il ne faut rien me taire. Si vous voulez, pesant l’une et l’autre raison, Que je fonde une paix stable en votre maison, Vous devez me montrer votre âme toute nue, Ma cousine, HORTENSE Oh! vraiment j'y suis bien résolue.

Avant que d’épouser Harpagème aujourd’hui, Afin que vous jugiez si je dois être à lui, De tout ce que j'ai fait, de tout ce qu’il m’inspire, Je ne vous tairai rien... Mais n'allez pas lui dire. HARPAGÈME Ok! non, non. Revenons à la réflexion. Vous fîtes dès ce temps le choix d’un galant?

Non :

Jamais d’en choisir un je n’eusse eu la pensée; : Mais Harpagème, épris d’une rage insensée, Poussé par un esprit ridicule, importun, A son dam, malgré moi, m'en fit découvrir un.

HARPAGÈME Vous verrez que cet homme aura tout fait.

MORTENSE

Sans doute ;

Car, me voulant contraindre à prendre une autre route, Pour m’ôter du grand monde, il me fit enfermer, J'étais à ma fenêtre à prendre souvent l'air ;

D'un logis près, un homme en faisait tout de même : Je ne le voyais pas d’abord ; mais...

HARPAGÈME Harpagème Vousle fit découvrir, n'est-ce pas?

HORTENSE Justement, 11 me dit, tourmenté par son tempérament, Que sans doute cet homme était là pour me plaire, Et m'ordonna surtout, fulminant de colère, De ne plus me montrer lorsque je l’y verrais. Instruite à ce discours de ce que j’ignorais, À me montrer encor je me plus davantage ; Et je vis qu’Harpagème avait dit vrai.

HARPAGÈME, à part J’enrage! Cet homme enfin, monsieur, dont Timante est le nom, Me fit voir en ses yeux qu’il m’aimait tout de bon. Il est jeune, bien fait ; sa personne rassemble Dans leur perfection tous les bons airs ensemble ; . Magnifique en habits, noble en ses actions, Charmant...

HARPAGÈME Passez, passez sur ses perfections ; Il n’est pas question de vanter son mérite.

HORTENSE Pardonnez-moi, monsieur. Dans l’ardeur qui m'agite, Il me semble à propos de vous bien faire voir Que celui pour qui seul j’ai trahi mon devoir, Possédant dignement tout ce qu’il faut pour plaire, A de quoi m’excuser de ce que j’ai pu faire.

Timante est en vertus, et j'en suis caution, Tout ce qu'est Harpagème en imperfection.

s HARPAGÈME (4 part.) (4 Hortense.) Que nature pâtit ! Mais poursuivons.. Peut-être Cet amant vous revit encore à la fenêtre?

HORTENSE Non ; je ne le vis plus : mon bourru, mécontent, Fit, de dépit, fermer ma fenêtre à l’instant.

HARPAGÈME Ah! le bourru ! Mais. .

: HORTENSE Mais, pour punir sa rudesse, Timante en un billet m'exprima sa tendresse, Et me le fit tenir, nonobstant mon jaloux.

HARPAGÈME Comment?

© HORTENSE Prenant le frais tous deux devant chez nous, Deux petits libertins, qui mangeaient des cerises, Vinrent contre Harpagème, à diverses réprises, Riant, chantant, faisant semblant de badiner. Ils jetaient leurs noyaux l’un après l’autre en l'air : Un noyau’ vint frapper Harpagème au visage. Il leur dit de n’y plus retourner davantage.

Eux, sans daigner l’ouïr, et jetant à l’envi, Cet agaçant noyau de plusieurs fut suivi.

Harpagème à chacun redoubla ses menaces.

Riant de lui sous cape, et faisant des grimaces, Malicieusement ces petits obstinés Ne visaient plus qu’à lui, prenant pour but son nez. Transporté de colère et perdant patience, Harpagème après eux courut à toute outrance, Quand d’un logis voisin Timante étant sorti, De cet heureux succès aussitôt averti, 11 me donna sa lettre, et rentra dans sa cage. Harpdgème revint, essoufflé, tout en nage, Sans avoir joint ces deux espiègles : enroué, Fatigué, détestant de s’être vu joué, :

Il en pensa crever de rage et de tristesse.

Comme je ne veux rien vous cacher, je confesse Que je livrai mon âme à de secrets plaisirs De voir que mon jaloux fut, malgré ses désirs, La fable d’un rival, et la dupe...

HARPAGÈME, à part : Ahl je crève...

(4 Hortense.) De répondre au billet vous n’eûtes point de trêve? HORTENSE D'accord ; maïs il fallait trouver l'invention De le pouvoir donner.

HARPAGÈME Vous la trouvâtes?

HORTENSE Bon!

Harpagème y pourvut, Pressé par sa faiblesse, 11 voulut consulter une devineresse Pour voir s’il serait seul maître de mes appas. Il my fit, un matin, accompagner ses pas.

A peine sortions-nous, que j’aperçois Timante. Harpagème, à sa vue, aussitôt s’épouvante, Nous observe de près, me tenant une main ; Dans l’autre était ma lettre. Inquiète en che: Comment de la donner je pourrais faire en sorte. Un homme qui fendait du bois devant sa porte A faire un joli tour me fit soudain penser.

Dans les bûches, exprès, je fus m’embarrasser : Je tombe, et, par l’effet d'une malice extrême, J’entraîne avecque moi rudement Harpagème.

Timante, à cette chute, accourt à mon secours : Moi, qui mettais mon soin à l’observer toujours, Comme il m'offrait sa main pour soutenir la mienne, Je coulai promptement mon billet dans la sienne ; Puis je fus du jaloux relever le chapeau, Qui dans ce temps cherchait ses gants et son manteau, M'injuriant, pestant contre la destinée :

Mais, comme heureusement ma lettre était donnée, Il ne put me fâcher. Crotté, gonflé d’ennui, Il revint sur ses pas : jy revins’ avec lui, Non sans rire en secret, songeant à cette chute, . De mon invention et de sa culebute.

HARPAGÈME, à part

(4 Hortense.)

Oufl... Et qu'arriva-t-il de l’un et l’autre tour? HORTENSE

Timante, instruit par moi, pressé par son amour, Pour me pouvoir parler usa d’un stratagème.

11 fit secrètement avertir Harpagème, Par un homme aposté, qu’il voulait m’enlever ; Qu'un soir à ma fenêtre il devait me trouver, Et que nous ménagions le moment favorable Pour m’arracher des mains d’un jaloux détestable. Cet avis fit l'effet que nous avions pensé :

Par cette fausse alarme Harpagème offensé, Voulant assassiner l’auteur de cet outrage, Étant accompagné de spadassins À gage, Fit quinze nuits le guet sous mon appartement ; Et je vis quinze nuits de suite mon amant Dans celui du jardin, au.bas de ma fenêtre.

Par des transports charmans que nos cœurs laissaient naître. Sans crainte du jaloux exprimant nos amours, Nous cherchions les moyens de le fuir pour toujours ; Et ne nous.arrachions de ce lieu de délices Qu'au moment que du jour on voyait les prémices. Je me mettais au lit, où feignant de dormir, J’entendais mon bourru tousser, cracher, frémir ; Tantôt, venant mouillé jusques à sa chemise ; Tantôt soufflant ses doigts, transi du vent de bise ; Toujours incommodé, toujours tremblant d’effroi. C'était je vous l’assure, un grand plaisir pour moi. HARPAGÈME, d part Quelle pilule !

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