T. VIII, p. 285, le Songe de Vaux
soixante '. 11 lui faut toujours du « blanc », mais il exige qu'il soit vrai :
La belle enfin découvre un pied dont la iilanclieur Aurait fait honte à (ialathée-.
Je n'en finirais pas de citer des preuves de la préférence bien marquée du fabuliste pour la blancheur en général ; il ne s'excite souvent que par le blanc. Loin de moi la pensée d'en faire quelque « perverti » de l'amour 1 l^ien au contraire, cette préoccupation de « couleur » nous prouve nne fois de plus la finesse de ses tendances artistiques.
Tout le long de sa vie, nous l'avons aperçu, aspirant, aimant, berné, heureux, malheureux, haletant, angoissé, jaloux, craintif, coléreux et mélancolique en l'honneur de la femme. Il a vécu tontes les passions qu'elle peut faire naitre chez l'homme ; il a consacré souvent le meilleur de son temps auprès des femmes, il s'est « saturé >., pourrais-je dire, des plaisirs voluptueux.
N'oublions pas surtout que, s'il éprouve un si puissant attrait pour la femme, ce n'est pas en pure perte ni pour une fin platonique. Il veut bien faire des jargons «d'amourettes », même « confits » au miel, mais à la condition ou dans l'espoir qu'il en retirera quelque bien. Oui, souvenous-nous que, s'il aime tant la femme, ce n'est pas pour une lin chimérique, ni par dilettantisme, ainsi que l'ont prétendu certains critiques -^ mais bien pour un but précis et naturel. 11 ne se paje pas de rêves en cela, et
1. 0 vous dont la blancheur est souvent empruntée ! T. Vr. p. 2-8. Vnème (le la caplivité de SainI Malc.
•2. T. VI, p. 18, conte 11,5" partie, la Clochelle. 3. Brunetière notamment, etc.
il emploie tous les moyens en son pouvoir pour arriver à ses fins, estimant qu'il n'y a que le but qui compte, quels .qu'en soient les moyens.
b) C'est un visuel-moteur (nous nous en sommes suffisamment persuadés, par des exemples typiques, que j'ai cités parmi des milliers d'autres), parce que son idéation, son imagination et sa mémoire emploient dans une très grande mesure le sens de la vision, à tel point même que les autres sens ne sont que faiblement représentés dans son idéation. M. Brunetière' prétend que La Fontaine observe inconsciemment, comme malgré lui, les vices et les habitudes de son temps. Je ne crois pas qu'il faille accorder à cette opinion toute la portée qu'elle réclame. Certes nous nous sommes rendu compte que sa mémoire, surtout sa mémoire volontaire, n'est pas des plus fidèles, et nous avons constaté que, par surcroît, sa mémoire affective était assez riche. Et je ne sais si l'on peut déduire, du fait qu'il est plutôt réceptif qu'actif, qu'il doive être un observateur inconscient. Derrière l'inertie apparente du fabuliste se cache une activité d'autant plus réelle quelle n'ap])araît qu'au deuxième aspect. Si La P'ontaine était aussi indiff'érent qu'on le suppose, comment aurait-il pu édifier une psychologie humaine aussi exacte et aussi riche de détails?
c) C'est un pur égoïste, parce qu'il s'aime beaucoup trop lui-même, parce qu'il ne prend aucun soin de sa famille, parce qu'il délaisse son fils, parce qu'il oublie vite les bienfaits de ses protecteurs, et aussi, et surtout parce que c'est un sensuel. Les passionnés de la table et de l'amour s'aiment toujours beaucoup trop eux-mêmes.
1. Bkunetièhe, article La Fonlaine, dans la Grande Encyclopédie.
Nous nous séparons donc catégoriquement de Taine', qui ne le reconnaît point comme égoïste, aussi bien que nous ne saurions nous contenter de l'égoïsme d'enfant que lui concède Lanson '. Sans doute, si la valeur d'un acte est dans le mobile de cet acte, il n'est pas douteux que l'égoïsme de La Fontaine devient moins haïssable que le « moi » de Chateaubriand ^ par exemple, parce que celui-ci pèse, calcule, délibère et veut, tandis que celui-là agit spontanément, impulsivement, naturellement. Mais le résultat est toujours le même et je doute fort que l'égoïsme calculé et conscient, atteigne les proportions, je dirais monstrueuses, de l'égoïsme en partie instinctif du fabuliste !
Du reste, M. Lanson atténue notablement son opinion lorsqu'il déclare « qu'aucun intérêt ne retient le fabuliste quand il aime^ » et que, parce que cela « lui fait plaisir », il « aime » ses amis •'. Je suis maintenant d'accord avec cet éminent critique : aimer ses amis parce que cela fait plaisir, c'est être un égoïste, et, consciemment ou non, c'est ne rechercher dans le commerce des hommes qu'une sensation personnelle. Sans doute, La Fontaine prodigue à la femme qu'il aime toutes sortes de gentillesses et d'effusions, mais agir de la sorte c'est réaliser une bonne affaire, c'est donner beaucoup pour recevoir davantage. Au surplus, il faut se défier de cet égoïsme enfantin, c'est-à-dire instinctif, que la raison ne peut ni pénétrer ni guérir; tandis que l'égoïste conscient qui calcule et qui
2. Lanson, Manuel de l'Histoire de la Littérature française, 1 vol. 11-12, Paris, Hachette, 1898, p. 5.oO.