Femme peu sérieuse
• l'homme qui n'a jamais commis une telle faute? Je n'oserais reprocher à une aussi jeune personne d'avoir manqué de sérieux ou de tact dans la vie domestique. Son âge seul lui a valu la bienveillance de tous les juges impartiaux. Trop jeunes de caractère, ces époux ont besoin d'être guidés et réconfortés. On les marie par convenance, ou peut-être par cupidité. Le xvii*" siècle se complaît déjà dans ces sortes de mariage où les futurs époux deviennent des « valeurs-argent >■ qu'on escompte et qu'on trafique.
Jean est trop chimérique pour songer à l'importance eu soi du mariage et pour en mesurer la j)ortée sociale. Il se laisse marier sans s'inquiéter autrement des conséquences possibles de ce grave événement. Rien ne saurait excuser un gros garçon de vingt-six ans d'avoir eu une conduite si coupable envers son épouse. 11 ne la comprend pas, ne cherche pas à la comprendre, dédaigne de l'édu-
, quer et la délaisse chaque jour davantage.
Pourtant il a été successivement élève dans un collège en renom, puis néophyte à l'Oratoire, ensuite «escholier» en droit sur la butte Sainte-Geneviève ; il semble qu'il a traversé chacune de ces étapes en indifférent, en flâneur qui regarde tout mais qui n'en profite pas. La Fontaine ne sest pas soucié des devoirs impérieux que réclame, de chacun de ses membres, une société organisée. Quelque années plus tard, l'on aurait pu considérer la naissance du petit ce Charles » comme une occasion favorable de rapprochement entre les deux époux; il non fut rien. Le pauvre petit n'inspire à son père que la plus profonde indifférence. Nul ne s'est moins soucié de sa famille que ce poète! Il parle rarement de son fils, qu'il nomme dédaigneusement « le marmot ». Par instinct, il n'aime pas
les enfants. Cet âge « est sans pitié », nous dit-il nettement, et, senible-t-il ajouter, s'occupe qui voudra de « ce petit peuple ».
La Fontaine est d'une naïveté presque insolente vis-à-vis de son épouse. Les lettres mémorables qu'il lui écrit durant son voyage en Limousin témoignent d'une façon libre — trop libre même — de comprendre le mariage. Il ne se Soucie guère de sa dignité d'époux et ne craint pas dédire effrontément à M"" de La Fontaine toutes les incartades qui agrémentent son « équipée ».
D'autres fois, quand son caractère se porte à la mélancolie, il se met à gronder sa digne « moitié » :
Vous ne jouez, ni ne travaillez, ni ne vous souciez du ménage et hors du temps que vos bonnes amies vous donnent par charité, il n'y a que les romans qui vous divertissent '.
S'il écrit ainsi à sa femme, il se gardera bien, plus tard, de parler de la sorte à la Champmeslé ou à ]yjme uipiciiî Bien au contraire, il deviendra sentimental, badin, soumis et prévenant vis-à-vis de ces dernières et de bien d'autres. Il ne peut supporter le joug de son épouse, mais nous le voyons d'une modestie, d'un empressement ridicules pour les Clymènes, les Philis et les .Jeannetons. Elles abusent de lui, en font leur (( tartufe », mais qu'importe? Combien sommes-nous qui supportons tout des étrangers et ne pardonnons rien dans notre famille?
Nous ne savons si Marie Héricart contribue pour beaucoup au gaspillage du patrimoine commun, mais nous
Lettre V, T. IX. p. 219-220 : Lelhe à aa femme.
constatons que son mari récalcitrant devient facilement un épicurien consommé, dès qu'il a franchi le seuil de sa maison. C'est donc notre Bonhomme qui contribue, pour la meilleure part, à l'écroulement de la petite fortune matrimoniale. Aussi, à notre tour, et pour tant de motifs, nous disons, avec Saint-Marc Girardin, que, dans cette histoire, tous les torts, toutes les faiblesses sont du côté du mari.
Claude de la Fontaine, frère cadet du fabuliste, ne nous est guère connu. 11 seml^le aA'oir tenu peu de place dans la vie de son aine. On peut le ranger dans la catégorie de ces petites gens modestes qui se contentent de peu, vivent chichement, calculent souvent leurs recettes et leurs dépenses et se ravisent bien vite, dès qu'ils commettent la moindre exagération.
Claude s'empresse de suivre son aine à l'Oratoire, qu'il quitte aussi un beau jour, pour finir sa vie, en paisible rentier, à Nogent-l'Artaud, près de Chàtcau-Thierry. Il n'a laissé, dans ce village, aucun souvenir marquant.
Le chanoine de La Fontaine a-t-il jamais essayé de corriger ou de conseiller son frère, dont la vie insouciante et légère lui était bien connue? Nous ne le savons. Nous ignorons même s'ils se fréquentaient beaucoup. Claude n'apparail, dans l'histoire de .Jean, que pour des questions d'intérêt, lorsqu'il s'agit d'affaires ou d'argent. Dès la mort du père, il se ravise et exige de son aîné un surcroît de redevance.
Tout nous porte à supposer que ces deux frères s'aiment peu ou ne s'aiment pas. Jean ne dit presque
jamais mot de Claude et il s'en soucie médiocrement. Je ne sais même pas si cette indifférence ne cachait pas, au fond, une certaine mésintelligence. Bien des raisons semblent tenir éloignés ces deux frères. Claude est avisé, rangé, méticuleux. Jean est un insouciant, un rêveur qui, non seulement la dédaigne, mais ne soupçonne même pas la vie pratique. Celui-ci est un intellectuel génial; celui-là nous semble utilitaire et mesquin. Jean ne vit que pour l'esprit ; Claude s'attache à la terre et tient grand compte de l'estomac. Les voici donc à Topposé l'un de l'autre et la parenté la plus étroite ne suffit pas pour unir leur cœur et leur volonté d'une manière solide et durable.
Le bon et plaisant chanoine de Maucroix est, sans aucun doute, l'ami qui a infuié le plus sur la mentalité du fabuliste. Ils se visitent souvent, se comprennent fort bien, s'aiment d'un amour tondre et délicat. Maucroix est Tami de toute une vie. Il est le seul pour qui La Fontaine n'ait pas témoigné d'inconstance. Ne pense-t-il pas à Maucroix lorsqu'il s'écrie :
Qirun ami véritable est une douce cliose !
Ces deux joyeux amis se lient d'abord d'amitié au collège de Château-Thierry, se retrouvent probablement étudiants en droit dans la bonne ville de Paris et ne cessent ensuite de se visiter. Ils aiment beaucoup à s'amuser, car « le rire est soleil de la vie », mais ils se complaisent aussi à raconter leurs prouesses.
A la suite d'un amour malheureux, François de Mau-
croix quitte le l)arrean, où « il n'avait pas fait gain d'un ducat », et se réfugie dans la prêtrise. Grâce à sa fortune personnelle, il devient rapidement chanoine de Reims. Il s'enfle maintenant, car il est « gros et gras ». L'argent tombe aisément dans son escarcelle. Que faire de tous ces dons des âmes pieuses? 11 appelle maintes fois l'ami Jean à son aide, afin de faire des libations à Bacchiis et de distraire les Rémoises. C'est le moment où nos deux gais compagnons accomplissent les meilleurs de leurs exploits. Aussi ne soyons pas surpris lorsque notre fabuliste proclame bien haut :
Il n'est cité que je préfère à Reims.
Je le crois bien. Grâce au fertile et complaisant canonicat, tous les produits de la douce Champagne aboutissent à la table de nos deux jeunes épicuriens. 11 serait injuste de supposer que les deux amis ne faisaient que se divertir. Maucroix, qui était un érudit et un helléniste distingué, sut donner à son ami, Jean de La Fontaine, le goût de la littérature attique. Entre temps nous les voj^ons tous les deux traduire du Platon et publier des œuvres littéraires diverses.
Mais les années s'écoulent, et voici que nos deux compères s'aperçoivent, un beau jour, qu'ils se refroidissent, qu'ils vieillissent. Cette tendre amitié, qui dure depuis plus de cinquante ans ', ne sera brisée que parla mort. Après avoir épuisé la coupe des plaisirs, tous les deux rentrent dans le sein du Seigneur. Ils finissent leurs jours dans une piété onctueuse, touchante et presque janséniste.
1. Clianoinc hf Maickoix ; Note trouvée dans ses papiers, après sa mort,
SA MHNTALITÉ ISl
Sur le poiiiL de mourir, La Fontaine reçoit de douces consolations du chanoine repentant :
M(Ui très cher, les plus justes ont Itesnin delà miséricorde de Dieu'.
Il lui souhaite de guérir. Si Dieu lui accorde cette grâce, ils finiront leurs derniers jours ensemble et parleront de la « miséricorde divine ».
L'on ne saurait mieux s "imaginer et se persuader qu'après avoir bien vécu l'on doit obtenir, par surcroit, la compassion divine et les délices éternelles!...
Molière, Racine et Boileau sont les trois amis intellectuels de La Fontaine. Ils se visitent souvent dans la bonne ville de Paris. Cette académie privée produit les plus heureux effets sur le génie du fabuliste. Combien doivent être intéressantes les conversations de ces immortels I Ils causent de tout, de la « bagatelle et delà science )),etlcur conversation a toujours un commencement et, iiarfois, jamais de fin.
Sans doute, ils délaissent bien quelquefois les belleslettres, mais notre littérature ne s'en porte pas plus mal. Nous les trouvons de temps en temps un peu « épris )> de vin et gavés de victuailles, mais tout cela les repose de leurs travaux absorbants.
Molière, par son grand Iton sens, par sa finesse d'intuition, par ses réflexions si justes et si spirituelles ; Racine, par son mysticisme, sa mélancolie, son excessive