LES
A partir de 1943, mon bonheur avait été porté par les événements; je collais si allégrement à mon temps que je n’avais rien à en dire. Dans Tous les hommes sont mortels se reflétait le souci nouveau que j'avais de l'Histoire : mais à travers une fabulation qui m’éloignait du siècle; quand en 1946 je me demandai : « À présent, qu’écrire? », je songeai à parler de moi et non de mon époque: je ne la mettais pas en question. Et puis, tandis que je travaillais au Deuxième Sexe, les choses autour de moi changèrent. Le triomphe du Bien sur le Mal cessa d’aller de soi: il paraissait même rudement compromis. De l’azur collectif, j'avais chu avec beaucoup d’autres dans la poussière terrestre : le sol était jonché d'illusions brisées. Comme autrefois, dérangeant ma vie privée, l’échec avait suscité l’Invitée, il me donna du recul par rapport à ma récente expérience et le désir de la sauver avec des mots: il me devint possible et nécessaire de la couler dans un livre.
Une expérience, ce n’est pas une série de faits et je n’envisageai pas de composer une chronique ?. J’ai dit déjà quel est pour moi un des rôles essentiels de la littérature : manifester des vérités ambiguës, séparées, contradictoires, qu’aucun moment ne totalise ni hors de moi, ni en moi; en certains cas on ne réussit à les rassembler qu’en les inscrivant dans