‹ La force des chosesChapitre 65 sur 65 · Il y a des milliardaires de gauche en Amérique du Sud · texte numérisé non relu

Il y a des milliardaires de gauche en Amérique du Sud

il s’agit d’attaquer les gens de gauche. C’est le meunier, son fils et l’âne. Un commentateur, qui d’ailleurs s’efforçait à l’impartialité, a écrit, après avoir lu la Force de l’âge, que j'avais le goût des « mauvais lieux >» parce que pendant la guerre, faute de moyens, j'ai habité des hôtels sordides : que ne dirait-on pas si je logeais aujourd’hui dans un bouge! Un manteau confortable, c’est une concession à la bourgeoisie : une tenue négligée serait considérée comme de l’affectation ou de l’indécence. On vous accusera ou de jeter l’argent par les fenêtres, ou d’être une avare. Ne croyez pas qu’il existe un juste milieu : on le baptiserait, par exemple, mesquinerie. La seule solution c’est de suivre son inspiration et de laisser dire.

Cela ne signifie pas que je m’arrange allégrement de ma situation. La gêne que j’en éprouvai vers 1946 ne s’est pas dissipée. Je sais que je suis une profiteuse, et d’abord par la culture que j’ai reçue et les possibilités qu’elle m’a fournies. Je n’exploite directement personne; mais les gens qui achètent mes livres sont tous les bénéficiaires d’une économie fondée sur l’exploitation. Je suis complice des privilégiés et compromise par eux: c’est pourquoi j'ai vécu la guerre d’Algérie comme un drame personnel. Quand on habite un monde injuste, inutile d’espérer, par aucun procédé, se purifier de l'injustice; ce qu’il faudrait, c’est changer le monde et je n’en ai pas le pouvoir. Souffrir de ces contradictions, ça ne sert à rien; les oublier, c’est se mentir. Sur ce point aussi, faute de solution, je me laisse aller à mes humeurs. Mais la conséquence de mon attitude, c’est un assez grand isolement; ma condition objective me coupe du prolétariat, et la manière dont je la vis subjectivement m’oppose à la bourgeoisie. Cette relative retraite me convient car je suis toujours à court de temps; mais elle me prive d’une certaine chaleur — que j’ai retrouvée avec tant de joie, ces dernières années, dans les manifestations — et, ce qui est plus grave pour moi, elle limite mon expérience.

À ces mutilations, qui sont l’envers de mes chances, il s’en ajoute une autre à laquelle je ne trouve aucune compensation. Ce qui m'est arrivé de plus important, de plus irréparable depuis 1944, c’est que — comme Zazie — j'ai vieilli. Cela signifie beaucoup de choses. Et d’abord que le monde autour de moi a changé : il s’est rapetissé et amenuisé. Je n’oublie plus que la surface de la terre est finie, fini le nombre de

ses habitants, des essences végétales, des espèces animales, et aussi celui des tableaux, des livres, des monuments qui s’y sont déposés. Chaque élément s’explique par cet ensemble et ne renvoie qu’à lui : sa richesse aussi est limitée. Jeunes, nous rencontrions souvent, Sartre et moi, des « individualités au-dessus de la nôtre », c’est-à-dire qui résistaient à l’analyse, retenant à nos yeux un peu du merveilleux de l’enfance. Ce noyau de mystère s’est dissous : le pittoresque est mort, les fous ne me semblent plus sacrés, les foules ne m’enivrent plus; la jeunesse, jadis fascinante, je n’y vois plus que le prélude à la maturité. La réalité m'intéresse encore, mais sa présence ne me foudroie plus. Certes la beauté demeure; bien qu’elle ne m’apporte plus de révélation stupéfiante, bien que la plupart de ses secrets soient éventés il arrive encore qu’elle arrête le temps. Souvent aussi je la déteste. Au soir d’un massacre, j'écoutais un andante de Beethoven et j'ai arrêté le disque avec colère : il y avait là toute la douleur du monde mais dominée et sublimée si magnifiquement qu’elle paraissait justifiée. Presque toutes les œuvres belles ont été créées pour des privilégiés, par des privilégiés qui, même s’ils ont souffert, ont eu la possibilité de s'expliquer avec leurs souffrances : elles déguisent le scandale du malheur nu. Un autre soir de massacre — il y en a eu beaucoup — j’ai souhaité que s’anéantissent toutes ces beautés menteuses. Aujourd’hui, l’horreur s’est éloignée. Je peux écouter Beethoven. Mais ni lui, ni personne ne me donneront jamais plus cette impression que j'avais parfois de toucher à un absolu.

Car je connais à présent la vérité de la condition humaine : les deux tiers de l’humanité ont faim. Mon espèce est constituée, aux deux tiers, par des larves, trop faibles pour la révolte, qui traînent de la naissance à la mort un désespoir crépusculaire. Dans mes rêves reviennent depuis ma jeunesse des objets, inertes en apparence, mais où loge une souffrance; les aiguilles d’une montre se mettent à galoper, mues non plus par un mécanisme, mais par un désordre organique, caché et

1. L’art populaire, certaines œuvres que j’appellerais « sauvages» font exception : par exemple j’ai entendu le chant d’un rabbin sur les morts d’Auschwitz, le chant d’un enfant juif racontant un pogrom; rien d’apaisant dans ces voix ravagées. Pourtant, même dans ces cas, le recours à une communication tend à dépasser le scandale qui est par définition l’irrécupérable absolu du mal.

affreux; un morceau de bois saigne sous la hache, dans un instant un être ignoblement mutilé va se découvrir sous la carapace ligneuse. Je retrouve tout éveillée ce cauchemar si j'évoque les squelettes animés de Calcutta ou ces petites outres à face humaine : des enfants sous-alimentés. Là seulement je frôle l’infini : c’est l’absence de tout, et elle est consciente. Ils mourront et rien d'autre n’aura été. Le néant m'’effraie moins que l’absolu du malheur.

Je n’ai plus guère envie de voyager sur cette terre vidée de ses merveilles : on n’attend rien si on n’attend pas tout. Mais je voudrais bien savoir la suite de notre histoire. Les jeunes, ce sont de futurs adultes, mais je m'intéresse à eux; l’avenir est dans leurs mains et si dans leurs projets je reconnais les miens, il me semble que ma vie se prolonge par-delà ma tombe. Je me plais en leur compagnie; cependant le réconfort qu’ils m’apportent est douteux : perpétuant ce monde, ils me le volent. Mycènes sera à eux, la Provence et Rembrandt, et les places romaines. Quelle supériorité d’être vivant! Tous les regards qui se sont posés avant le mien sur l’Acropole me semblent périmés. Dans ces yeux de vingt ans, je me vois déjà morte et empaillée.

Qui vois-je? Vieillir c’est se définir et se réduire. Je me suis débattue contre les étiquettes; maïs je n’ai pas pu empêcher les années de m’emprisonner. J’habiterai longtemps ce décor où ma vie s’est déposée; je resterai fidèle aux amitiés anciennes; le stock de mes souvenirs, même s’il s’enrichit un peu, demeurera. J’ai écrit certains livres, pas d’autres. Quelque chose, à ce propos, me déconcerte. J’ai vécu tendue vers l’avenir et, maintenant, je me récapitule, au passé : on dirait que le présent a été escamoté. J’ai pensé pendant des années que mon œuvre était devant moi, et voilà qu’elle est derrière : à aucun moment elle n’a eu lieu. Ça ressemble à ce qu’on appelle en mathématiques une coupure, ce nombre qui n’a de place dans aucune des deux séries qu’il sépare. J’apprenais pour un jour à me servir de ma science; j’ai énormément oublié et, de ce qui surnage, je ne vois rien à faire. Me remémorant mon histoire, je me trouve toujours en deçà ou au de-là d’une chose qui ne s’est jamais accomplie. Seuls mes sentiments ont été éprouvés comme une plénitude.

L'écrivain a tout de même la chance d’échapper à la pétrification dans les instants où il écrit. À chaque nouveau livre, je

débute. Je doute, je me décourage, le travail des années passées est aboli, mes brouillons sont si informes qu’il me semble impossible de poursuivre l’entreprise : jusqu’au moment — insaisissable, là aussi il y a coupure — où il est devenu impossible de ne pas l’achever. Toute page, toute phrase exige une invention fraîche, une décision sans précédent. La création est aventure, elle est jeunesse et liberté.

Mais aussitôt quittée ma table de travail, le temps écoulé se rassemble derrière moi. J’ai d’autres choses à penser; brusquement, je me cogne à mon âge. Cette femme ulira-müûre est ma contemporaine : je reconnais ce visage de jeune fille attardé sur une vieille peau. Ce monsieur chenu, qui ressemble à un de mes grands-oncles, me dit en souriant que nous avons joué ensemble au Luxembourg. « Vous me rappelez ma mère », me dit une femme d’une trentaine d’années. À tous les tournants la vérité me saute dessus et je comprends mal par quelle ruse c’est du dehors qu’elle m’atteint, alors qu’elle m’habite.

La vieillesse : de loin on la prend pour une institution; mais ce sont des gens jeunes qui soudain se trouvent être vieux. Un jour, je me suis dit : « J’ai quarante ans! >» Quand je me suis réveillée de cet étonnement, j’en avais cinquante. La stupeur qui me saisit alors ne s’est pas dissipée.

Je n'arrive pas à y croire. Quand je lis imprimé : Simone de Beauvoir, on me parle d’une jeune femme qui est moi. Souvent quand je dors je rêve que j'ai en rêve cinquantequatre ans, que j'ouvre les yeux, et que j’en ai trente : « Quel affreux cauchemar j'ai fait! > se dit la jeune femme faussement réveillée. Parfois aussi, avant que je revienne au monde, une bête géante s’assied sur ma poitrine : « C’est vrai! c’est le cauchemar d’avoir plus de cinquante ans qui est vrai! » Comment ce qui n’a ni forme ni substance, le temps, peut-il m'écraser d’un poids si lourd que je cesse de respirer? comment ce qui n’existe pas, l’avenir, peut-il si implacablement se calculer? Mon soixante-douzième anniversaire est aussi proche que le jour si proche de la libération.

Pour m'en convaincre, je n’ai qu’à me planter devant la glace. À quarante ans, un jour, j'ai pensé : « Au fond du miroir la vieillesse guette; et c’est fatal, elle m’aura. » Elle m’a. Souvent je m'’arrête, éberluée, devant cette chose incroyable qui me sert de visage. Je comprends la Castiglione qui avait brisé tous les miroirs. Il me semblait que je me souciais peu

de mon apparence. Ainsi les gens qui mangent à leur faim et qui se portent bien oublient leur estomac; tant que j'ai pu regarder ma figure sans déplaisir, je l’oubliais, elle allait de soi. Rien ne va plus. Je déteste mon image : au-dessus des yeux, la casquette, les poches en dessous, la face trop pleine, et cet air de tristesse autour de la bouche que donnent les rides. Peut-être les gens qui me croisent voient-ils simplement une quinquagénaire qui n’est ni bien, ni mal, elle a l’âge qu’elle a. Mais moi je vois mon ancienne tête où une vérole s’est mise dont je ne guérirai pas.

Elle m'infecte aussi le cœur. J’ai perdu ce pouvoir que j'avais de séparer les ténèbres de la lumière, me ménageant, au prix de quelques tornades, des ciels radieux. Mes révoltes sont découragées par l’imminence de ma fin et la fatalité des dégradations; mais aussi mes bonheurs ont pâli. La mort n’est plus dans les lointains une aventure brutale; elle hante mon sommeil; éveillée, je sens son ombre entre le monde et moi : elle a déjà commencé. Voilà ce que je ne prévoyais pas : ça commence tôt et ça ronge. Peut-être s’achèvera-t-elle sans beaucoup de douleur, toute chose m’ayant quittée, si bien que cette présence à laquelle je ne voulais pas renoncer, la mienne, ne sera plus présence à rien, ne sera plus rien et se laissera balayer avec indifférence. L’un après l’autre ils sont grignotés, ils craquent, ils vont craquer les liens qui me retenaient à la terre.

Oui, le moment est arrivé de dire : jamais plus! Ce n’est pas moi qui me détache de mes anciens bonheurs, ce sont eux qui se détachent de moi : les chemins de montagne se refusent à mes pieds. Jamais plus je ne m’écroulerai, grisée de fatigue, dans l’odeur du foin; jamais plus je ne glisserai solitaire sur la neige des matins. Jamais plus un homme. Maintenant, autant que mon corps mon imagination en a pris son parti. Malgré tout, c’est étrange de n'être plus un corps; il y a des moments où cette bizarrerie, par son caractère définitif, me glace le sang. Ce qui me navre, bien plus que ces privations, c’est de ne plus rencontrer en moi de désirs neufs : ils se flétrissent avant de naître dans ce temps raréfié qui est désormais le mien. Jadis les jours glissaient sans hâte, j'allais plus vite qu'eux, mes projets m’emportaient. Maintenant, les heures trop courtes me mènent à bride abattue vers ma tombe. J’évite de penser : dans dix ans, dans un an. Les souvenirs s’exténuent, les mythes

s’écaillent, les projets avortent dans l’œuf : je suis là et les choses sont là. Si ce silence doit durer, qu’il semble long, mon bref avenir!

Et quelles menaces il enferme! La seule chose à la fois neuve et importante qui puisse m’arriver, c’est le malheur. Ou je verrai Sartre mort, ou je mourrai avant lui. C’est affreux de ne pas être là pour consoler quelqu’un de la peine qu’on lui fait en le quittant; c’est affreux qu’il vous abandonne et se taise. À moins de la plus improbable des chances, un de ces lots sera le mien. Parfois je souhaite en finir vite afin d’abréger cette angoisse.

Pourtant je déteste autant qu’autrefois m’anéantir. Je pense avec mélancolie à tous les livres lus, aux endroits visités, au savoir amassé et qui ne sera plus. Toute la musique, toute la peinture, toute la culture, tant de lieux : soudain plus rien. Ce n’est pas un miel, personne ne s’en nourrira. Au mieux, si on me lit, le lecteur pensera : elle en avait vu des choses! Mais cet ensemble unique, mon expérience à moi, avec son ordre et ses hasards — l’Opéra de Pékin, les arènes d'Huelva, le candomblé de Bahia, les dunes d’El-Oued, Wabansia avenue, les aubes de Provence, Tirynthe, Castro parlant à cinq cent mille Cubains, un ciel de soufre au-dessus d’une mer de nuages, le hêtre pourpre, les nuits blanches de Léningrad, les cloches de la libération, une lune orange au-dessus du Pirée, un soleil rouge montant au-dessus du désert, Torcello, Rome, toutes ces choses dont j'ai parlé, d’autres dont je n’ai rien dit — nulle part cela ne ressuscitera. Si du moins elle avait enrichi la terre; si elle avait engendré... quoi? une colline? une fusée? Mais non. Rien n’aura eu lieu. Je revois la haie de noisetiers que le vent bousculait et les promesses dont j’affolais mon cœur quand je contemplais cette mine d’or à mes pieds, toute une vie à vivre. Elles ont été tenues. Cependant, tournant un regard incrédule vers cette crédule adolescente, je mesure avec stupeur à quel point j'ai été flouée.

Juin 60-mars 63.

Ce volume, le cent trente-septième de la collection Soleil, a été réimprimé à deux mille deux cents exemplaires numérotés de E 1 à E 2200 sur bouffant alfa Calypso des Papeteries Libert par l’Imprimerie Firmin-Didot.

La reliure a été exécutée par Babouot à Paris d’après la maquette de Massin.

EXEMPLAIRE E 2 ü

N° d’édition 15721; dépôt légal : 2° trimestre 1971; imprimé en France, — 7117

mao! se 7 ps pe k ni 0088 ŒkE se NT TT tx © ere tee Re Ni L'a4 drbqu (Fe qui | bu ttes d pr oh: T'as LR senti Lac) arte %

shuné È ain. f 4 pt tre, we “ Étnoèen Mi Rise sun mb. rai mres Ni sb ms pers oi « ai rh fa ; | finis mn séncoine Ja ÿ ù trr-dançroex endroit FUME .

de l - Are ty 1 :

À ulieg ,

pl

FER ee doter où totbequel 5 2TOL ententes M0 gs ET

B38fc 68074 843.914 ES n21Q0£- 68074 843.914 B38fc

Beauvoir, Simone de AUTHOR C1

Page 1