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T1LDE^^ FOU N DATIONS
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E mol après-midi de février commençait à s'obscurcir. Des ombres s'amassaient, pleines de senteurs mouillées et de mystère , dans les halliers profonds de la grande forêt d'Othe, en Champagne. Des nuages traînaient, presque au ras des plus hauts arbres, unis et lents, sans menace immédiate de pluie.
Un instant auparavant, on aurait entendu des
fanfares de trompes, car l'équipage Valtin chassait ce jour-là. Mais, stridentes de près, les rumeurs des cuivres s'éteignaient vite, grêle éclat de bruit tout de suite englouti dans l'énorme silence des bois.
Au carrefour de la Croix-Marie, que coupe le Pavé de Villeneuve, la longue perspective de la route déserte, ondulant de part et d'autre jusqu'à l'horizon entre des noirceurs immobiles, mesurait une faible part de ces espaces où respirait la paix sauvage de la nature.
Sur une butte de terre moussue, une vieille femme était assise, — sans doute quelque mèregrand d'une famille de forestiers, s'étant lassée à la recherche des brindilles de bois, dont elle avait un faisceau à côté d'elle.
Un souple galop, assourdi par la terre grasse, feutrée de feuilles pourries, arriva d'un layon voisin. Tout à coup, des sabots claquèrent sur le pavé, puis se fixèrent. L'amazone, arrêtée brusquement, examinait les alentours.
La vieille regarda, — indifférente à cette jeunesse et à cette grâce, comme, tout à l'heure, à la tristesse magique de la forêt. Choses familières à ses yeux, lointaines pour son âme. Cela ne la touchait pas.
La jeune fille qui venait de stopper, attendant ses compagnons, était charmante et se tenait sur sa selle avec grâce. Une veste noire indiquait
les lignes fines de son buste, et, sous le rebord du petit melon de feutre, son délicat visage blanc, ses beaux yeux bruns, surmontés de sourcils effilés, sa nuque étroite, chargée d'un nœud lourd de cheveux sombres, offraient une séduction rare, par l'expression, la distinction, la suavité pénétrante.
D'autres foulées de chevaux pétrirent le sol élastique. Un cavalier, en jaquette et leggings, parut. Puis une jeune femme vêtue de l'habit rouge, à galons d'argent, le classique a: lampion » 5ur ses cheveux fauves. Une jolie créature aussi, imais d'un type factice, hardi et sensuel, — très différente de la première.
-7 « Nous sommes complètement perdus...
complètement, » dit-elle avec humeur.
— ce Ce n'est pas moi qui peux vous remettre en bon chemin, y> soupira le cavalier.
— a: Bien entendu, monsieur Le Bray. Ni Christiane de Feuillères, puisque ni vous ni elle ne connaissez la forêt d'Othe et n'avez jamais chassé à courre. D'ailleurs, quand je dis « perdus i>, cela ne signifie pas que j'ignore mon chemin. Mais comment retrouver la chasse? Je ne comprends pas mon mari. André est absurde! Il devait nous envoyer le piqueux au carrefour de la Faneuse. »
Excessivement vexée, la « belle M"*° Valtin î), comme on l'appelait dans son milieu de grand
luxe et de haute industrie. Son mari, André Valtin, le richissime fabricant d'automobiles, — c'était une « Valrin d qui détenait le record du monde, — passait pour un excellent maître d'équipage, dans cette forêt d'Othe, dont il avait loué la chasse à courre. Elle, Francine, se flattait surtout de ressusciter les véritables traditions de la vénerie. Ses prétentions en cet art étaient extrêmes. Et il y avait quelque chose d'humiliant, pour une personne tellement versée dans les termes et les usages, à n'avoir pu comprendre suflïsamment la tactique de l'attaque ou le langage des sonneries de trompe, pour maintenir ses invités sur la voie.
Cependant M"° de Feuillères s'avisa de la présence de la vieille femme, — tellement grisâtre et immobile dans le jour tombant, qu'on la distinguait à peine des végétations mortes. Elle poussa son cheval d'un pas.
— « Pardon, madame... êtes-vous là depuis longtemps? Est-ce que la chasse a passé par ici?
— Quelle idée, j> murmura Francine Valtin, a d'appeler « madame » une créature pareille !
— Comment lui diriez-vous? y> demanda Didier Le Bray.
— « Mais, je ne sais pas... « ma bonr femme », ou rien du tout, » prononça Francin<
les lèvres serrées de dédain, tandis qu'elle haussait légèrement les épaules.
Christiane de Feuillères, qui avait entendu la remarque, dirigea involontairement ses yeux vers le cavalier. Dans leur double regard, vite détourné, ils sentirent, une fois de plus, combien ils se comprenaient. Mais, tandis que les prunelles foncées de la jeune fille se noyaient de pitié douce, celles du jeune homme pétillèrent d'ironie par toutes leurs paillettes d'or.
— « Voyez-vous, mademoiselle, » dit-il, « nous n'avons pas le bouton de l'équipage. Tout est là. Nous ne sommes pas dignes.
— Comme c'est malin!... » fit la belle Francîne, avec un sourire ambigu et ce glissement des yeux sous l'angle de la paupière dont elle aguichait ses soupirants. Or, tout homme, pour elle, appartenait à cette catégorie. Et elle n'était pas fâchée d'y compter, à tort ou à raison, cet intéressant garçon qu'était Didier Le Bray, une connaissance toute récente et pourtant déjà presque de son intimité. Présenté par les Sebourg, — la sœur et le beau-frère de Christiane, — comme un ami, d'abord, et aussi comme un architecte de grand avenir, il était installé à Otheval, l'admirable château historique possédé par les Valtin, pour y présider à des restaurations diflEiciles. Rien de plus naturel qu'une ravissante maîtresse de maison et un hôte de
vingt-neuf ans, artiste, spirituel, et de ce type méridional fin, brun et busqué, qui rappelle l'invasion sarrasine, fussent rapidement en coquetterie.
Elle ne songeait, d'ailleurs, à rien de plus, et lui songeait à bien moins. Surtout en ce moment, où le mot sottement méprisant à l'égard de la pauvresse trahissait, pour le cœur généreux du jeune homme, une nature féminine absolument déplaisante.
La vieille n'avait pas répondu à la question polie. Elle avait dû l'entendre pourtant, car elle leva son visage couleur d'argile et fendillé de rides. Mais comme les trois cavaliers, après un court colloque, se décidaient à reprendre le chemin par où ils étaient venus, elle s'avisa soudain de dire quelque chose.
— a: Y a p't-être un malheur, y> prononçat-elle. a: J'ai entendu des cris.
— Des cris!... y>
Tous les trois s'étaient tournés du même mouvement.
— a: Des cris?... Où cela? »
L'anrique forestière leva la main vers une allée qui débouchait également sur le carrefour. Son geste, son aspect, le silence où elle était retombée, après son inquiétante parole, donnèrent un léger frisson aux chasseurs. Elle avait l'air d'une fée néfaste.
Mais quelque chose survint qui les bouleversa davantage.
A l'entrée de cette même allée, désignée de la sorte, où ils allaient maintenant s'engager, un cheval parut, — un cheval avec une selle de femme. Et cette selle était vide. La bête arrivait d'un petit trot circonspect. Le port de sa tête, de ses oreilles, sa démarche, toute son inquiète physionomie disait plus distinctement que la parole humaine de la paysanne : « Il y a un malheur. y> Quand il aperçut ses compagnons, il s'arrêta net. Puis il dressa l'encolure et hennit, tandis que ses beaux yeux effarés viraient dans l'orbite, en un reflet de feu et de sang.
Christiane s'écria d'un accent fou :
— «Le cheval d'Antoinette!... »
Et elle se lança dans la direction d'où il venait. Elle avait enlevé sa monture d'un tel bond qu'elle affola l'autre. Et, sans la promptitude de M. Le Bray, qui put saisir la bride pendante, le cheval libre eût fait à l'amazone, dans la laye obstruée de branches, une dangereuse conduite.
. — ce Mon Dieul y> gémit M""® Valtin d'une voix qui sonna faux, d Qu'est-il arrivé à cette pauvre madame de Sebourg? Aidez-moi, monsieur Le Bray. Je sens que je me trouve mal.
— Tenez-vous, madame!... Tenez votre cheval, voyons!... Tenez votre cheval!... » ordonna presque brutalement l'architecte.
Une exaspération le saisit contre cette femme maniérée, qui compliquait la situation. Faisant mine de se pâmer, elle cessait d'avoir en main une bête excitée par cette scène, et qui, voulant suivre le galop de son compagnon, risquait de s'emballer.
Didier, dont toute l'âme s'en allait avec la jeune fille, vers l'inconnu de cette allée acide de brumes, dans le rougeâtre hiver des bois, où sans doute Christiane courait à quelque émotion affreuse, dut cependant pourvoir d'abord à l'immédiat embarras. Il sauta à terre, et, après avoir demandé inutilement à la bizarre vieille si elle saurait tenir un cheval, il attacha par le bridon, à un arbre, celui dont il s'était emparé. Puis il s'assura que Francine, malgré la façon dont elle révulsait ses jolis yeux verts entre les cils noirs et crispait une main tremblante sur le savant rembourrage de son habit rouge, restait parfaitement maîtresse d'elle-même et de son cheval. Alors, enfourchant le solide irlandais que les écuries Valtin lui prêtaient ce jour-là, il partit à toutes brides sur les traces de M"® de Feuillères.
Didier Le Bray n'était pas un homme de sport. L'adresse dont il faisait preuve tenait à ses qualités naturelles d'énergie, de souplesse et de présence d'esprit, stimulées par l'intérêt passionné que lui inspirait Christiane. Le peu d'équitation dont il se souvînt lui restait d'un
voyage en Grèce, accompli aux frais du Gouvernement, lorsqu'il était pensionnaire à la Villa Médicis. Prix de Rome, il avait bénéficié des facilités offertes aux lauréats de passer hors de l'Italie une partie des quatre années privilégiées. Son goût pour les exercices physiques s'était développé au cours de ses voyages. Et, ne fut-il jamais monté à cheval, il n'aurait pas résisté, ce matin, à l'offre gracieuse de ses hôtes, mettant une de leurs superbes bêtes à sa disposition, pour suivre une chasse à laquelle prenait part la belle-sœur de son ami Sebourg. Christiane de Feuillères, depuis le peu de temps qu'il la connaissait, occupait ses pensées beaucoup plus qu'il ne le jugeait lui-même raisonnable.
En ce moment, il se laissait emporter par son cheval, qui, l'indication une fois reçue, était paru droit devant lui à la plus fougueuse allure. Le chaleureux animal espérait certainement revoir bientôt les habits rouges, — dont le seul aspect lui eût fait encore précipiter son train, déjà si rapide, — et entendre les sonneries, dont, avec sa sûre mémoire, il distinguait le sens aussi infailliblement que les valets de chiens. Une confuse honte l'accablait depuis qu'on avait perdu la chasse et qu'il s'avérait l'ignorance du cavalier d'occasion installé sur son dos. Mais, comme ce cavalier n'avait pas aux talons d'irritants éperons et lui laissait une absolue liberté de
lO LA FORCE DU PASSÉ
bouche et d'encolure, il Temmenait sans mauvaise humeur, à grandes foulées faciles, sautant les obstacles sans attendre qu'on l'en priât, se livrant magnifiquement à sa vocation de vitesse.
Il n'alla pas loin. De lui-même, en dépit de son effrénée ardeur, il s'arrêta brusquement, les quatre pieds rivés au sol, les oreilles couchées, les naseaux palpitants d'effroi. Celui qui le montait eût vainement tenté d'obtenir une sagesse pareille. Mais le cheval, fût-ce en pleine ivresse de chasse, avait trop d'intelligence et de générosité pour dépasser, comme une force brute et inerte, cette chose troublante, là... au bord de la route... ces deux formes d'horreur et de douleur, d'où partaient des sanglots, des cris, des interrogations poignantes.
Didier, le cœur contracté d'angoisse, sauta à terre, s'approcha, n'osant demander :
— a: Est-elle morte? »
D'ailleurs, cette question, n'était-ce pas justement celle que formulait la voix gémissante de Christiane :
— « Toinette!... MaToinette!... Parle-moi!... Réponds-moi!... Dis-moi que tu m'entends...
que tu vis encore!... »
Quoi! c'était la réalité, cette scène invraisemblable, déchirante!... Cette jeune femme inanimée, jetée à terre, le front sanglant sous ses cheveux blonds... seule... seule!... et que sa
propre sœur venait de trouver là, par une fatalité atroce, dans cette partie de plaisir, où ils étaient vingt cavaliers, — sans compter la livrée, sans compter les voitures, les curieux des environs 1 Comment était-ce possible? Pourquoi cet isolement incroyable de M°*® de Sebourg? La stupeur paralysa un instant Didier. Puis, ce fut la réaction, l'attendrissement profond, l'élan vers Christiane.
— « Mademoiselle, je vous en supplie!...
Calmez-vous. Laissez-moi vous aider... Voyons... Ce n'est qu'un évanouissement. La blessure ne paraît pas si grave.
— Oh! monsieur Le Bray... Reprenez votre cheval... Courez...' Mais prenez-le donc!... Que ferons-nous s'il s'échappe... Nous sommes si loin!... Allez chercher du secours... Un médecin!... Mon Dieu!... Et personne avec nous qui ait une trompe pour sonner des appels!... y>
Elle changea de position, s'agenouilla pour soulever et appuyer contre elle la tête d'Antoinette.
La blessée portait l'habit rouge, car elle et son mari avaient (c le bouton y> de l'équipage Valtin — ce privilège de grand chic dont Le Bray plaisantait tout à l'heure.
Gérard de Sebourg était membre du conseil d'administration de la Société des Automobiles Valtin, mise en commandite après la mort du
fondateur, frère aîné du directeur actuel. Il s'occupait même directement de l'affaire, organisant la grande publicité, se chargeant des rapports avec la presse, dans les questions de litige ou de lancement. Vaguement homme de lettres, ayant fait son droit, possédant de grandes relations, car il tenait à la vieille aristocratie, qui garde encore son prestige, — et il y tenait aussi bieti de son côté que de celui de sa femme, fille aînée du comte de Feuillères, — il en imposait dans les bureaux de rédaction, où il aimait à fréquenter, et il n'en imposait pas moins à ce milieu de parvenus où évoluait son patron.
Ayant acheté une propriété voisine du château d'Otheval, — cette magnifique construction de la Renaissance, qu'on nommait plaisamment a: Othevaltin », — il y entretenait des chevaux de chasse, ce qui lui permettait de faire partie de l'équipage. C'est là que, depuis une quinzaine de jours, sa demi-belle-sœur, Christiane, — qui n'était pas née de la même mère qu'Antoinette, mais d'une seconde comtesse de Feuillères, — résidait en invitée.
Le plaisir de la chasse à courre, tout nouveau pour la jeune fille, prenait, aujourd'hui et à jamais, dans son souvenir, une bien tragique signification.
Cependant Didier, ayant machinalement ressaisi la bride de son cheval, hésitait, tout éperdu.
Aller chercher du secours?... Sans cloute... Mais le moyen? Il ne connaissait pas un seul chemin de la forêt. Non seulement il ne découvrirait personne, mais, admettant même la chance d'une rencontre, comment indiquer, comment revenir ici, dans cet endroit qui ressemblait à tous les endroits sur une surface de vingt mille hectares?
Dans la perspective de la laye, il vit Francine Valtin, accourant à un trot mesuré. Bien qu'il n'eût aucune illusion sur Tégoïsme qui cuirassait la jolie femme, son impulsion fut de la préparer, d'empêcher qu'elle ne vît brusquement un tel spectacle : cette tête blonde horriblement meurtrie, qui couvrait de sang la jupe et les mains de Chrisriane.
Il courut, à pied, lâchant son cheval, qui se défendait.
— « Madame... Un affreux malheur I... La pauvre madame de Sebourgl...
— Antoinette!... Comment?... Blessée?... y> Il fit un signe et baissa la voix :
— « Pire, je le crains.
— Morte ! »
L'intonation surprit Didier. Puis aussitôt, la hâte froidement curieuse, la façon dont elle poussa son cheval, dont elle posa le premier regard, net et avide, sur ce visage d'amie, ce tendre visage de jeune femme, à la peau plus fine qu^un
oétale de fleur, aux traits doux et délicats, et que : e sang souillait au point de ne pas distinguer où s'arrêtait la blessure du front et de la tempe. Quel sang-froid singulier, après les simagrées de tout à l'heure!
— « Ahl madame... Dites à monsieur Le Bray où il trouvera du secours. Vous connaissez le pays. Aidez-nous ! » supplia Christiane.
Même dans l'égarement d'une telle minute, M"' de Feuillères sentît ce qu'avait de dur l'attitude de cette femme à cheval, dont pas un tressaillement n'avait modifié l'assiette ou la tenue de rênes, et qui, le buste cambré comme un souslieutenant à la parade, continuait à regarder ce qui était intolérable à voir, d'un regard fixe, tombant de haut, sous les paupières abaissées, avec! un peu de pâleur seulement à la joue et aux lèvres.
Les supplications de la jeune fille rappelèrent Francine à son rôle. Elle eut quelques paroles apitoyées, puis, se décidant :
— « Je vais moi-même chercher quelqu'un, y> déclara-t-elle. « Monsieur Le Bray se perdrait. Ce serait trop long de lui expUquer. Je sais une maison de garde toute proche. Et peut-être rencontrerai-je nos gens. Courage, Christiane. Avant un quart d heure vous aurez du secours. »
Ce fut vivement dit, et plus vivement exécuté. Francme Valtm, poupée fluette, possédait un or-
LA FORCE DU PASSÉ If
ganisme d'acier. Au dernier mot, elle était loin, emportée dans un galop de foudre. Montée sur un cheval vite et sûr, — une de ces bêtes qu'elle savait choisir et faire dresser pour elle, afin de briller à la chasse avec le nainimum de difficulté et de danger, — elle se faisait un jeu de cette course. Peut-être aussi quelque chose de violent et d'exaltant, déchaîné en elle, la lançait-il plus éperdument dans l'espace. Ses yeux aux reflets verts brillaient, ses narines minces palpitaient au souffle vif. Le flot de la vie battait haut dans ses veines. Le long de sa fuite fiévreuse, la grande forêt glissait, pleine de silence et déjà crépusculaire.
A un tournant, le vent s'éleva. Il apportait des bouffées de sonnerie. Francine tendit l'oreille. Mais elle vit se dresser celles de sa monture et s'y fia mieux. S'orientant à peu près, elle rendit la main. Le cheval saurait bien rallier la chasse. Il repartit plus follement, coupant de lui-même par le sous-bois. Un instant après, au sommet d'une côte, en face d'elle, des habits rouges parurent.
Les cavaliers aperçurent cette amazone toute seule et se précipitèrent. Un d'eux gagna de vitesse. Celui-là devait la reconnaître, même de si loin. Il la rejoignit deux cents mètres en avant des autres.
— « Gérard, tu es effrayant.,. Je t'adore!...
— Francine!... » s'exclama rhomme, en pâlissant.
— « Méfie-toi, maintenant. Sauve notre bonheur. Il sera divin. Je ne te ferai plus souffrir.
— Qu'est-ce que vous dites?
— Je ne serai plus jalouse, même si elle survit.
— Qui cela ?
— Antoinette. »
M. de Sebourg jeta un cri. Les autres chasseurs l'entouraient. M*"*" Valtin admira son habileté. Il parut apprendre d'elle l'accident survenu à sa femme. Son émotion se manifesta si spontanée, si expressive, en dépit de son naturel concentré, que Francine elle-même, un moment, faillit y croire. Mais non. La tragédie se jouait. Elle y voulait être en plein. Elle s'y jetait de tout son orgueil, de toute son imagination, de toute sa nervosité. C'était à la fois une primitive des cavernes et une détraquée de l'excessive civilisation, cette jolie créature en habit rouge, aux cheveux si bien dorés, si bien ondulés, cette mondaine qui raffinait sur tous les raflSnements, ne trouvant pas dans l'extravagance du luxe moderne encore assez de rites et de parures pour choyer, pour orner son petit corps aux cambrures et aux souplesses félines. Que l'homme dont elle exigeait l'amour eût, sinon tué sa lemme, du moins exposé celle-ci à quelque mor-
tel accident, parce que les soupçons de l'épouse légitime allaient entraver leur intrigue, cela lui causait une griserie scélérate et délicieuse. Déjà, elle envisageait les légendes circulant autour de ce drame, chuchotées dans les salons, où tout s'admet, où les pires infamies trouvent des excuses, pourvu qu'il y ait de l'or autour. Elle en
escomptait d'avance une sorte de gloire atroce.
Un crime commis pour la belle M"*° Valrin...
C'est cela qui fanatiserait les hommes! C'est
cela qui dépouillerait de toute saveur les succès
des autres femmes 1
— « Où est-elle?... Mon Dieu! » questionnait Gérard. « Qu'attendez-vous? Conduisezmoi. D
Elle s'attarda, pour une injonction, d'ailleurs opportune,
— « Restez ici, y> commanda-t-elle à l'un des chasseurs, (c Vous avez les meilleurs poumons. Vous sonnerez a: la calèche des dames y>. Quand le break aura rallié, amenez-le-nous tout de suite. De là-bas nos appels de trompe vous guideront. C'est dans le chemin qui va des Fontaines-Closes au carrefour de la Croix-Marie, d
Sur cette indication, Gérard s'élançait. Tout de suite, elle bondit, fut à son côté. Mais d'autres les serraient de près. Impossible d'échanger une parole.
Par œillades furtives. M"® Valtin observait
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l'homme qui galopait auprès d'elle, le mari def son amie, qu'elle s'était acharnée à lui prendre. Comme il la subjuguait, à cette minute 1 Elle eût accompli des actes de folie sur un mot qu'il eût prononcé. Elle aurait fui hors de cette forêt, proclamant une compUcité meurtrière, risquant tous les périls. Elle se serait jetée à bas de son cheval pour s'agenouiller devant lui. Ce n'est pas qu'elle l'aimât, au sens passionné ou sentimental du mot. Mais elle était ivre, de cette ivresse nerveuse, voisine de la démence, qui semble aux natures féminines déséquilibrées l'exaltation même de la vie. Grâce à ce vertige physiologique, Francine Valtin, qui n'avait pour toute façon de goûter l'existence qu'une frénésie de vanité et de plaisir, se crut transportée aux sommets les plus héroïques de la passion. L'abominable aventure de cette journée, le sang, la mort, le crime peut-être, et aussi le beau visage sombre de Gérard, le mélange d'élégance et de brutalité, de mystère et de sensualité impérieuse, flottant sur cet homme, voilà quel était le haschich dont tournoyait le pauvre cerveau féminin.
Gérard de Sebourg, sous l'habit de chasse, était un cavalier magnifique. Même dans un salon, vêtu du frac ou du smoking, il étonnait par le contraste entre son type de forte race et les silhouettes grêles, trop affinées, sinon falotes, qui
LA FORCf DU PASSÉ IÇ
sont celles de nos mondains d'aujourd'hui. Il avait plus de six pieds de haut, des épaules larges, une superbe tournure, que la trentaine commençait toutefois à épaissir. La figure était régulière, un peu massive, avec un front court sous d'épais cheveux noirs ondes, une forte moustache, une certaine animalité dans la lourde mâchoire inférieure, des yeux pleins d'une flamme obscure, et une expression taciturne, qui, dans la contrariété, devenait facilement rude, presque sauvage. Tel quel, avec le mystère de sa bouche sensuelle et silencieuse, et sans même prendre la peine d'exprimer des idées, des sentiments, un cœur ou une intelligence, que peut-être il n'avait pas, M. de Sebourg ne comptait plus ses succès auprès des femmes. Il n'en tirait aucune vanité. Elles l'ennuyaient, assurait-il. Le plaisir qu'il pouvait prendre en leur compagnie ne lui semblait acceptable qu'avec le minimum d'embarras possible. Aussi, jusqu'à ce que M"™® Val tin se fût mis en tête de faire de lui une chose à elle, les infidélités conjugales de Gérard, si elles existaient, étaient de celles qu'une femme comme Antoinette ignore ou dédaigne. Mais, depuis peu, les entreprises de Francine contre le bonheur. — relatif — de son amie, étaient devenues presque notoires.
On approchait du lieu sinistre. Les deux amis qui suivaient M. de Sebourg et Francine ralenti-
rent, — peut-être par discrétion, peut-être parce qu'ils avaient échangé un regard dont chacun souhaitait d'approfondir le sens.
Un colloque s'échangea entre les deux hommes, à voix basse :
— « Qù donc nous a-t-il rejoints, Sebourg?
— Mais... dans le Fonds des Bruyères, là où le cerf a sauté. Gérard l'a vu le premier. Il est accouru en criant : « Tayaut! y>
— Près des Fontaines-Closes... Et il en revenait seul. N'était-il pas parti avec sa femme pour prendre un raccourci?
— Certes. Je l'ai entendue, elle, qui lui disait : a: Moi, je ne te quitte pas, Gérard, d
Il y eut un nouveau regard, plus expressif que le premier. Puis ces mots hésitants :
— « Oh 1 voyons... tout de même... » Et, finalement, cette réflexion :
— « Epatant!... Celle-là, devant nous, qui vient le lui annoncer!... »
Un hochement de tête commentait le « cellelà 3) et la coïncidence au moins étrange.
Maintenant ils se groupaient autour de la malheureuse Antoinette. Elle n'avait pas repris connaissance. Mais un peu d'eau fraîche, trouvée dans un creux de pierre par Didier Le Bray, et où il avait trempé un mouchoir, avait légèrement étanché le sang. On distinguait mieux la blessure. Le front était affreusement meurtri et ou-
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vert au-dessus du sourcil droit. Une branche, sans doute, contre laquelle l'écuyère, dans le feu de la course, ou par la violence de son cheval, avait rudement donné de la tête.
Son mari, penché sur elle, tâchait de percevoir sa respiration, la maniait avec une douceur de femme. Ceux qui voulurent surprendre quelque chose sur la physionomie de Gérard furent déçus, car ses traits, d'une gravité presque maussade, n'avaient pas grand'chose à faire pour sombrer dans la tristesse, et leur expression, si peu changée, ne trahissait rien.
Tout à coup il raidit ses bras de lutteur et souleva la blessée comme une enfant.
— « Je l'emporterai bien, » dit-il, « Jusqu'à la maison du garde, d
C'était à deux kilomètres. On voulut l'aider. Il s'y refusa. Mais, au carrefour, parut le break, amené à fond de train, et bientôt suivi de toute la chasse, que des sonneries affolées rassemblaient là, sous les premières ténèbres delà nuit. La vieille ramasseuse de bois n'avait pas bougé de son poste. Elle regarda les allées et venues, les mines effarées, les gestes de stupeur, et cette forme inanimée qu'on hissait dans la voiture avec précaution, sans que son œil terne exprimât autre chose qu'une bien vague curiosité, mêlée d^une certaine ironie.
Au moment où le break partait, accompagné
par les chasseurs et par quelques chiens ahuris, qui ne comprenaient plus rien à un pareil laissercourre et à qui les valets hurlaient furieusement : ce Derrière!.,, derrière!... 3>, quelqu'un s'attarda près de la paysanne.
— « Dites-moi, la mère... Qu'est-ce que vous savez? Vous avez dû entendre quelque chose.
— On a crié, y> fit-elle.
— « Qui cela?... Comment?... Que criaiton? »
Elle se tut.
— « Faites attention. Rappelez vos souvenirs. On demandera peut-être votre témoignage.
— Où cela? 3> interrogea-t-elle, méfiante.
— (c En justice... S'il y a prévention de crime. D
Les vieilles lèvres se tordirent en un sourire bizarre.
— « Bah!... Est-ce que les riches commettent des crimes?... Us s'arrangent entre eux. Ils paient les juges. Plus souvent que je me mêlerais à des . histoires pareilles, où il n'y a qu'à écoper pour les pauvres gens. »
Moins d'une heure après, un médecin du pays, amené à toute vitesse en automobile, examinait la blessée, étendue sur le lit de la maison de garde.
Dans la chambre, autour d'eux, outre la ser-
viable hôtesse, il n'y avait que M. de Sebourg, Christiane et M*"* Valtin.
Le mari de cette dernière, André Valtin, dans sa tenue de maître d'équipage, avec sa trompe cerclant son buste de l'épaule gauche au-dessous du bras droit, se tenait assis dehors, le menton baissé contre son habit rouge, avec une mine de consternation décente, mais sacrant au fond de lui-même par tous les jurons qui soulagent une excessive contrariété.
a Que c'était embêtant, nom d'un chien! Que c'était embêtant!... Une saison de chasse perdue... Sa bonne camaraderie avec Sebourg et leurs joyeuses parties gâtées par les jérémiades, le deuil et tout le bataclan. Les choses lugubres, ça ne lui allait pas du tout. Quelle maladroite, cette petite madame de Sebourg! Une écuyèrc médiocre... Une femme en chiffon, avec une main de beurre... N'avait pas su tenir son cheval. Ah! tonnerre!... Le premier accident qui arrivait à l'équipage Valtin... Quelle guigne!... y>
Autour, dans la nuit, des silhouettes d'hommes et de chevaux. On ne parlait pas. On ne bougeait pas. On attendait. De temps à autre, un piétinement de bête énervée, un grognement de chien, la réprimande chuchotée par un domestique. Au delà, du noir, du silence, la glaciale fraîcheur... Des kilomètres et des kilomètres de forêt nocturne.
Les imaginations, hypnotisées par la chose tragique, songeaient à ce chemin entre mille chemins où traînait un peu de sang sur l'herbe froide et sur les pierres. Parmi la multitude enchevêtrée des branches, il y avait un geste sinistre, l'immuable geste de l'arbre meurtrier, contre lequel ce doux front de femme avait heurté, s'était écrasé comme un fruit, — fruit de grâce et d'amour, où nul ne poserait plus des lèvres enivrées.
Quelqu'un, moins capable que les autres de maîtriser son anxiété, s'approcha de Valtin.
C'était Didier Le Bray, le jeune architecte. Il tenait la bride d'un cheval, qui, peut-être, n'était pas le sien, car tous les chasseurs avaient mis pied à terre dans un désarroi complet. Il s'offrit à remonter en selle, à courir n'importe où, au télégraphe, au château, pour un ordre ou un message. Il ne pouvait pas supporter de rester là, sans possibilité de se rendre utile.
— « Merci, tout est fait, » dit l'industriel d'un ton morne. « Le piqueux est à Otheval, d'où l'on téléphone à Steinnetz et àTournaire. » (Il nommait là deux sommités de la chirurgie et de la médecine.) a: Si le docteur d'ici juge cette pauvre petite transportable, nous allons l'emmener dans l'électrique, au château. C'est plus près que chez eux. Des hommes galopent vers Aix-en-Othe avec les télégrammes urgents. Je
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ne vois pas... non... D'ailleurs, mon bon Le Bray, vous ne connaissez pas le pays.
— A-t-on télégraphié à ses parents? i> demanda le jeune homme.
— « Au comte et à la comtesse de Feuilletés? 3> répliqua l'autre, d'un ton changé. « Ma foi, non. C'est trop délicat. Son mari le fera, s'il juge à propos.
— Vous craignez de les effrayer? Mais la situation est si grave!...
— Je ne crains pas seulement de les effrayer. Je redoute la gaffe. Dans quels termes est Sebourg avec les vieux? Le savez-vous au juste, vous. Le Bray, qui êtes leur intime, plus, et depuis plus longtemps, que moi? 3>
Didier répondit :
— « La brouille est fort atténuée maintenant que mademoiselle Christiane va et vient entre les deux maisons et passe de temps à autre quelques semaines avec le jeune ménage. Tant qu'elle était petite, les Sebourg s'efforçaient de l'ignorer, de la tenir à distance. Elle était l'ennemie, le produit vivant de ce second mariage dont avait tant souffert la fille de la première femme. Pour Gérard, moins sentimental, elle était surtout — il faut bien le dire — la gêneuse, venue sur le tard, et à qui s'en irait la moitié de la fortune. Mais elle a grandi. Son charme opère. Qui pourrait garder contre elle
un vilain sentiment? Elle est la bonté, la grâce même. Un ange, cette fille-là!... y>
« Tiens, tiens ! » se dit le mari de Francine, à qui l'intérêt de ces explications et la chaleur du finale venaient de faire un instant oubUer — comme à celui qui parlait — la préoccupation poignante du moment.
Ils y furent rappelés par un incident tout à fait singulier, et qui prit aussitôt, dans les âmes tendues et vibrantes des assistants, une portée extraordinaire.
Au seuil de la maison de garde parut une forme féminine, vivement dessinée sur le fond éclairé de l'intérieur. La voix de M"° de Feuillères s'éleva, tremblante :
— d Monsieur Didier Le Bray... Est-ce qu'il est ici, monsieur Le Bray? »
Le jeune homme, tout proche d'elle, mais que l'obscurité l'avait empêchée de distinguer d'abord, se précipita.
— « Ma sœur désire vous parler, monsieur.
A vous... à vous seul. Venez vite. Elle est bien mal! »
L'étonnement frappa de mutisme le groupe des amis, — c'est-à-dire, pour la plupart, des féroces observateurs, parasites des Valtin, envieux des Sebourg, âmes attentives à la vie comme les spectateurs dans la baraque des fauves, secrètement aux aguets des surprises abo-
minables, où il y a de la cruauté, des meurtrissures et de la douleur. Chacun se demandant à quoi pouvait correspondre la scène qui s'indiquait, nul n'envisageait l'idée plutôt rassurante que M"® de Sebourg vivait, parlait, possédait sa connaissance. L'impression s'accentua jusqu'à la gêne et n'en fut que plus délectable, lorsqu'on vit sortir de l'étroite masure, dans la lividité de la nuit, d'abord le mari de la blessée, puis sa sœur, puis son amie Francine, puis le docteur lui-même, tous s'écartant de cette chambre, — une chambre d'agonie sans doute, — pour laisser libre l'entretien de cette jeune femme de vingt-huit ans avec cet homme de vingt-neuf, qui n'était même pas son parent.
Mais les gens qui se trouvaient là étaient « du monde ï>, rompus à l'art de sauver les apparences. Ils se gardèrent bien de manifester par une réflexion, une attitude, ou seulement un silence, leur véritable stupeur, et de trahir un seul des cent commentaires, plus naalveillants les unç que les autres, qui assaillaient leur esprit.
Tous, empressés autour du groupe, se renseignèrent, par questions émues, sur l'état où se trouvait leur pauvre charmante amie.
Francine se chargea des explications, car M. de Sebourg n'ouvrit pas la bouche, et Christiane laissait enfin échapper les sanglots contenus jusque-là près de sa sœur. Quant au médecin de
campagne, fort embarrassé probablement, il restait suspendu à l'espoir de voir arriver bientôt un de ses illustres confrères. Il calculait mentalement les heures de train, puis la longueur du trajet en automobile, de la station au château d'Otheval et du château d'Otheval ici.
M"° Valtin assurait péremptoirement qu'il ne fallait pas s'exagérer la gravité de la blessure. Ce qui inquiétait le plus, ce n'était pas la plaie du front, mais un ruisselet de sang qui persistait à s'échapper par l'oreille. Elle prononça les mots de lésion transversale et d'opération du trépan. Mais rien de tout cela n'est mortel aujourd'hui. La chirurgie est si merveilleuse I Steinnetz, le faiseur de miracles, sauverait certainement la chérie. D'ailleurs, peut-être, après tout, le crâne était-il intact. Mais le choc terrible avait jeté la pauvre Antoinette dans le coma si semblable à la mort, qui les avait tous effrayés. Une piqûre d'éther l'avait tirée de cette léthargie. Elle avait reconnu ceux qui l'entouraient, n'avait rien dit sur son accident, mais, s'imaginant perdue, venait de réclamer de façon instante la présence de M. Le Bray, à qui elle voulait parler, absolument seule à seul.
M"® Valtin détailla ce fait avec un air d'innocence et de simplicité pire que toutes les insinuations. Le mari d'Antoinette, la face impénétrable, les yeux fixes, parut ne pas entendre.
Pour ne pas tomber à un silence trop significatif, on se tourna vers le médecin aussitôt que Francine se tut.
N'est-ce pas, on ne devait point envisager le pire, du moment que la blessée avait recouvré déjà la force de parler et une lucidité si parfaite? Le praticien murmura quelques phrases peu distinctes. Rien n'était désespéré. La jeunesse a tant de ressources! Et si aucune lésion...
Il n'acheva pas son petit discours. Didier Le Bray s'élança hors de la maison, réclamant de l'aide. M™® de Sebourg venait de perdre connaissance.
Cette fois, aucune piqûre d'éther ne devait ranimer la malheureuse Antoinette. Elle rouvrit à peine les yeux, ne parla plus, et expira dans la nuit.
• Lorsque, plus tard, Francine Valtin voulut tirer de la femme du garde l'indication de circonstances que celle-ci aurait pu surprendre pendant le court entretien qui eut lieu entre la mourante et Didier Le Bray, elle apprit seulement ceci : c'est que la pauvre jeune dame avait voulu écrire. Le monsieur offrit son calepin. Mais, comme il ne retrouvait plus son crayon, il en avait réclamé un. En apportant ce crayon, elle avait vu la blessée, un peu soulevée, soutenue par le monsieur, et se disposant à écrire
avec une volonté, une énergie incroyables. C'est un effort si imprudent qui, sûrement, l'avait fait s'évanouir.
— a Avant d'avoir écrit? y> demanda Francine.
— « Après avoir tracé quelques mots, » répondit la femme du garde.
VENUE Kléber, devant la maison habitée par les Sebourg, les trottoirs et la chaussée sont envahis. L'appareil d'un grand enterrement se déploie. Mais, ce qui anime le quartier plus que les panaches du char, le nombre des voitures, le va-et-vient des visiteurs, c'est le fourmillement des badauds, leurs groupes excités, leurs racontars mille fois redits, toujours accrus dans l'absurde.
Cette mort tragique d'une belle jeune femme, parée de tous les dons de race, d'élégance et de fortune, le mystère de l'accident, le fait même qu'il s'est produit dans une chasse à courre, ce qui prête aux images émouvantes, tout cela passionne le populaire.
Ceux qui ont la chance d'approcher de la maison ne se lassent pas de contempler, sous la voûte, entre les cierges et sous ramôncellement des fleurs, les plis rigides que dessine, autour du cercueil, le drap noir étoile d'argent. Làdessous, il y a le triple coffre des riches, chêne, plomb et bois de violette, capitonné de satin. Et, dedans, le corps délicat, la figure blonde avec son front brisé. En se la représentant, d'humbles vcHsines, des femmes en fanchon de laine ou en bonnet, pleurent comme sur elles-mêmes et comme si leur dure existence leur laissait des larmes à répandre pour d'autres. — m Pensezdoncl... Elle a deux petits enfants I... » Les hommes éprouvent un secret pincement d'émotion, mais ne faut-il pas qu'ils blaguent ou qu'ils évoquent les inégalités sociales? m Ça ne t'arrivera pas, Mélie. Tu ne caracoles que sur les girafes de la foire aux Invalides. y> Puis, c'est la naissance des légendes : a: Paraît que c'est son amant qui y a fichu un mauvais coup. — Non, c'est son mari. y> Et enfin, la philosophie envieuse de prolétaires : <3l Bah! une de moins pour faire la noce. Y aurait pas tant d'histoires si ma ménagère claquait, d
Tout à coup les bavardages s'arrêtèrent. Les têtes se découvrirent. Ceux qui péroraient le plus crânement ne furent pas les derniers à mettre bas casquette ou feutre roussi quand les
hommes des pompes funèbres hissèrent sur le char la lourde bière, qui s'y inséra avec un bruit mat. Elle était arrivée dans un fourgon, la veille au soir, après avoir reçu la bénédiction de rÉgUse et le cachet de la Mairie, à Aix-en-Othe, — la commune forestière où se trouvent le château des Valtin et la maison de chasse des Sebourg.
Il fallut du temps pour disposer la masse des gerbes et des couronnes. Les curieux s'étonnaient de cette profusion de fleurs en février, supputaient la petite fortune que représentaient ces cascades d'orchidées, ces coussins en violettes blanches à bordure de parme, ces enroulements de roses, ces branches énormes de lilas.
Puis, de nouveau, un silence respectueux )lana. Deux hommes s'avançaient pour conduire e deuil. L'aspect du plus âgé remuait quelque chose au fond des mâles poitrines d'ouvriers, qui se bombèrent et se redressèrent instinctivement lorsque parut ce vieillard. C'était le comte de Feuillères, père d'Antoinette de Sebourg. Nul n'ignorait qu'il fût un des héros de Sedan. Quelques-uns murmurèrent : a: Bravo, mouchoir I » à cause du geste célèbre qu'il fit avant de charger à la tête de son escadron de chasseurs. Il avait épingle son mouchoir blanc sur son képi. Et ce linge flottant fut, pendant une heure, presti-
gieux comme le panache de Henri IV, Une balle en emporta un morceau. Lorsque le chef d'escadron, blessé, fait prisonnier, dut rendre ses armes, on voulut lui arracher le lambeau qui en restait. Mais le roi de Prusse, qui gardait l'épée de l'empereur, ne se crut pourtant pas le droit de retenir le mouchoir du commandant de Feuillères. Il intervint lui-même pour le lui faire restituer, comme à l'un des plus braves de ceux qu'il avait salués de ce cri : « Les braves gens! y>
On dit (( les chasseurs de Feuillères y> comme on dit les « zouaves de Charrette ». Personne ne l'ignorait parmi la foule qui regardait partir le convoi. Tous les yeux s'attachaient à l'ancien héros. Sa physionomie n'était pas connue des Parisiens. Depuis son second mariage en 1884, cet homme d'action et d'énergie avait abdiqué tout effort, toute ambition, tout intérêt de carrière. Il avait démissionné comme général de brigade, et s'était enfermé dans le manoir qui, sur la rive du Tarn, un peu en aval de Montauban, rappelle avec une majesté triste l'ancieii fief de ses ancêtres et en garde le nom. C'est là que Christiane était née. C'est là que s'étaient écoulées son enfance et son adolescence. Elle n'avait quitté Feuillères pour la première fois que deux ans avant cette malheureuse partie de chasse, pour venir passer quelques semaines
LA FORCE DU PASSÉ 3f
avec les Sebourg et tâcher de renouer le lien fraternel et filial entre sa demi-sœur et la maison paternelle. Elle renouvela cette visite. Il lui semblait avoir conquis le cœur de cette sœur, son aînée de dix ans. EUe espérait même la rapprocher de sa mère, à elle, qu'elle adorait, quand, par un coup aussi atroce qu'inattendu, Antoinette leur était enlevée.
M"® de Feuillères, assise dans la première voiture de deuil, songeait, avec l'amertume ardente d'une jeune douleur, à tout ce que déchirait en elle et autour d'elle cette mort brutale, La tête inclinée sous son voile de crêpe, elle échappait par le silence à d'importunes consolations. Francine Valtin ne les lui eût pas épargnées. La femme de l'industriel millionnaire se trouvait là, près d'elle, dans cette petite caverne de drap noir, à l'odeur lugubre et indéfinissable, qu'était l'oscillante berline. Vêtue d'un sobre deuil d'amie, du goût le plus sûr, la belle M"® Valtin s'attachait à Christiane, avec un dévouement théâtral, que la jeune fille se reprochait de ne pas apprécier. Au moment du défilé, très nombreux, qui apporta chez les Sebourg les condoléances les plus distinguées de Paris, avant le départ du convoi, Francine s'était arrogée le rôle de maîtresse de maison. (Cette pauvre Christiane, venue de sa province, ne connaissait personne, n'est-ce pas ?)
Toutes deux recevaient les visiteuses dans un petit salon, tandis que, dans le grand, le comte et son gendre rendaient sans mot dire les poignées de mains des hommes. Du côté des femmes, cette loi du silence ne régnait pas.
M"® Valtip présentait sans cesse à M"® de Feuillères des personnes que celle-ci discernait à peine dans la pièce assombrie et le noir semblable des toilettes. Et ces dames abondaient en questions, commençant par déclarer, comme si cette assertion devait annuler la catastrophe, qu' ce elles n'avaient pas pu le croire d, et que € cela n'était pas possible » !
Christiane laissait répondre M"® Valtin. Et ce fut ainsi que la pauvre fille entendit cent fois de suite les détails affreux qui lui perçaient le cœur.
Une autre tristesse pourtant vint à son aide en détournant un peu son esprit de la tristesse dominante. Sa mère n'était pas venue de Feuil- 1ères. « Un état maladif, brusquement aggravé par le choc moral, » expliquait le comte, pour la justifier de n'avoir pas entrepris le voyage. Était-ce tout à fait exact? Comment ne pas supposer plutôt que la seconde M"® de Feuillères n'avait point jugé que sa place fût, même auprès d'un cercueil, chez le gendre de son mari, chez ce Gérard de Sebourg, qui — elle ne pcruvait en douter — avait aigri un malentendu, déjà si
pénible, entre sa belle-fille et elle-même? Voilà ce que pressentait Christiane. Et elle en souffrait. Son œuvre de conciliation demeurait donc un enfantillage, une illusion de sa naïveté? Et quel chagrin, pour son âme pieuse, de constater, chez la mère admirable à qui elle devait sa foi, un sentiment de rancune assez fort pour persister devant une tombe I Question de dignité, chez la comtesse de Feuillères, en face d'un jeune homme dont elle avait gravement à se plaindre. Mais ce malheureux Gérard, brisé par la douleur, eût fondu de repentir devant une main généreusement tendue.
Cette façon d'envisager les choses ne préparait guère Christiane à la conversation que son père eût avec elle, presque aussitôt après la funèbre cérémonie.
Dès que les scènes rituelles du cimetière furent achevées, M. de Feuillères glissa son bras sous celui de la seule fille qui lui restait et l'entraîna vers la voiture de deuil.
— « A l'hôtel Bedford, y> dit-il au cocher.
— « Nous ne retournons pas chez Gérard? y> demanda Christiane, surprise.
— « Pas pour le moment. Les petits en sont absents, n'est-il pas vrai?
— Roberte et François sont chez madame Valtin, avec leur governess, miss Gerrie.
— Bien. Alors... attends, » dit le vieillard.
Il se pencha par la portière, donna une indication. Un instant plus tard, la voiture stoppait devant un bureau de poste.
— « Je vais téléphoner y>-^ dit-il (( pour que miss Gerrie nous amène les enfants.
— Vous ne craignez pas de froisser madame Valtin? y> suggéra sa fille.
— « Oh! non... Oh! voilà une chose que je ne crains pas du tout, » s'écria presque rudement le général, déjà sur le trottoir.
Quand il fut remonté, et qu'il rencontra les tendres prunelles brunes, un peu inquiètes, il expliqua :
— « Sois tranquille, Yane. J'ai mis à ma demande les précautions que tu y aurais apportées toi-même. La présence de mes petits-enfants m'est indispensable pour souffrir un peu moins... Voilà. i>
Il brusqua le dernier mot, se détournant. Sur ses doigts, durcis par le maniement du sabre, il sentit la pression des doigts de sa fille.
— « De toutes façons, ils partiront avec nous, demain, pour Feuillères, comme c'est convenu, y> observa-t-elle.
Le comte n'ajouta rien. Tous deux se turent jusqu'à la rue de l'Arcade.
En rentrant à l'hôtel, le premier soin de Christiane fut de retenir deux chambres pour les enfants et leur gouvernante anglaise. Elle
les voulait aussi rapprochées de la sienne que possible, et surveilla l'arrangement, l'aération, comme si ses neveux ne dussent pas les habiter simplement pour une nuit. Déjà elle prenait profondément au sérieux son rôle de seconde mère. Il serait effectif, car Gérard, bien qu'il possédât, très vive, la fibre paternelle, n'était pas homme à suivre de près l'éducation d'un garçonnet de trois ans et d'une fillette de cinq.
€ Pourvu, » se dit-elle, songeant à son beaufrère, « que nous ne le blessions pas en prenant ainsi dès aujourd'hui les enfants avec nous, comme si nous les enlevions. C'était déjà vraiment dur à père de descendre à l'hôtel, au lieu d'accepter son hospitalité. Je vais faire demander la communication pour voir s'il est rentré avenue Kléber et s'il ne compte pas dîner avec nous. »
Réflexion faite, elle préféra connaître les intentions du comte, avant une démarche, pourtant si naturelle. Elle sentait quelque chose de tellement hostile entre les deux hommes! Ce deuil, au lieu de les rapprocher, semblait avoir aggravé leur dissentiment comme d'un levain de haine. Pourquoi?... Christiane allait l'apprendre. Dieu sait avec quel sursaut d'horreur!
Elle rejoignit son père, dans le salon particulier qu'il avait loué afin d'y recevoir leurs intimes et d'y faire servir leurs repas à l'abri des indiscrétions et des curiosités. Le vieillard se tenait
assis dans un fauteuil, les épaules courbées de fatigue ou de tristesse, les mains enfoncées entre ses genoux, dans une atritude à la fois raidie et accablée. Son visage martial, au crâne chauve, à la moustache et à la barbiche blanches, aux maigres traits pleins de distinction, montrait un sentiment plus âpre que la souffrance. Un feu de colère brillait dans ses yeux gris,
La jeune fille remarqua cette expression dès qu'elle entra dans la pièce, où, cependant, les demi-ténèbres d'un après-midi finissant d'hiver s'épaississaient déjà, filtrant de la rue étroite, qu'écrasait un ciel de neige et de rouille.
Elle s'approcha de son père, s'agenouilla près de lui, voulut lui prendre la main,
— « Assieds-toi, Christiane, » dit-il d'une voix sourde. « J'ai à te parler, »
Elle obéit et prit place à l'angle d'un divan tout proche.
M. de Feuillères plongea son regard, où s'allumaient encore des étincelles de commandement, dans les yeux de sa fille. Et, même à cette minute, sous le poids d'idées tyranniques, il éprouva la suavité coutumière qui montait vers lui de ces prunelles d'un brun si fluide, comme prêtes à se fondre dans la limpidité d'une nacre bleuâtre, entre la double ligne, fuyante et longue, des paupières aux cils épais. Oh! la droiture, la pureté, la beauté, de ces chers yeux!
Le père hésita un instant devant leur candeur. Puis il eut comme une secousse de volonté. 11 commença :
— « Yane, avais-tu le sentiment que ta sœur était malheureuse? i^
Une rougeur — plutôt de brusque émotion que d'embarras — couvrit le fin visage, tout à l'heure très pâle.
— « Malheureuse?... A quel point de vue?
— Par son mari. »
La rougeur s'accrut. Les paupières battirent.
— « Mon enfant, sois franche... Malgré la difficulté pour toi d'aborder certains sujets. Tu as dix-huit ans. Tu ne peux pas tout ignorer des laideurs de la vie, quelque délicatement que nous t'ayons élevée. Parle. J'ai pour te poser une semblable question les raisons les plus graves. >
Christiane baissa la tête et murmura :
— « Je crois que... les derniers temps... elle était un peu... jalouse. ))
M. de Feuillères mordit sa moustache, puis d'un ton net :
— « De madame Valtin, n'est-ce pas? »
La jeune fille eut un tressaillement de surprise.
-^ (( Comment pouvez-vous savoir, père?
Jne impression si secrète, confiée par Antoinette
moi seule 1 Et vous, là-bas, tellement isolé, si oin!
— Innocente!... » fit le général avec une intonation attendrie. « Tu ne connais pas le monde. Ta pauvre sœur aurait pu tout ignorer, ne rien avoir à te dire, alors que c'eût été un sujet de malignité pour tous. Si je te questionne, justement, c'est pour mesurer à quel point la pauvre enfant a pu en souffrir...
— Souffrir de quoi, père?... Qui vous a parlé? Qu'a-t-on pu vous apprendre de méchant et de faux?
— Mon vieux camarade, le général Aumailles, est venu ici ce matin. Tu étais déjà partie pour l'avenue Kléber.
— Le général Aumailles!... Ce n'est pas un homme à colporter de vilains cancans.
— Sois-en sûre. Pourtant il a cru, dans son âme et conscience, devoir me prévenir des bruits qui courent.
— Des bruits?... Quels bruits?... Père!... Vous ne vous rendez pas compte de votre ton, de votre air!... Vous me faites trembler! »
C'était littéral. Les mains, les lèvres de la jeune fille frémissaient. Le flot rose avait disparu de son visage.
— (( Écoute, ma petite, » reprit M. de Feuil- 1ères, € sachons voir les choses en face. Je ne prétends pas te dire ce qui est, ni même ce que je crois. Je vais te dire ce qu'on raconte. Qu'on puisse émettre une abomination pareille, c'est
déjà, pour nous tous, une épreuve suffisante... auprès de laquelle il me serait presque doux d'avoir seulement perdu... y>
La voix énergique se brisa. Christiane sentait son cœur bondir d'angoisse. Son père vit les traits ingénus blanchir et se crisper. Il hâta sa révélation. La vérité, pour inouïe qu'elle fût, ne bouleverserait pas l'enfant plus qu'une pareille incertitude.
— <r Les gens du monde, — de leur monde, j'entends : cette clique de parvenus qui forme la bande des Valtin, tous ces godelureaux et ces pimbêches qui défilaient ce matin devant nous avec des grimaces de menteuse sympathie, — sais -tu ce qu'ils affirment couramment? Que Sebourg n'est pas étranger à la mort de sa femme... Et pourquoi?... Parce qu'il serait affolé par cette coquette, madame Valtin, pour laquelle il aurait la plus insensée des passions. y>
Chrisriane jeta un cri. Elle étendit les mains, se cramponna au bras de son père, comme si elle eût senti le sol osciller sous elle. Et elle attacha sur lui des yeux élargis, vides de pensée dans le reflux terrifié de l'âme.
Le vieillard l'observa, d'un regard intense, cherchant quelque indice, quelque lambeau de vérité, ignoré d'elle-même, dans ce désordre d'impressions.
— « Ainsi, » reprit-il vivement, « tu ne te doutais pas?... Rien n'est venu à toi de ces insinuations?... »
Elle interrompit, véhémente :
— ce Dites de cette calomnie affreuse, mon père!
— Soit! » fit-il après une imperceptible hésitation. « Tu n'as rien observé qui te préparât... y> (Et sur un geste de sa fille :) « Ne t'indigne pas. Réfléchis. Une calomnie, pour odieuse qu'elle soit, se fonde sur une apparence quelconque. La vois-tu, cette apparence?... Toi qui as vécu chez ta sœur, toi qui étais à cette chasse maudite... Matériellement, moralement, découvres-tu quelque chose?... y>
Christiane recula, sans que son regard quittât celui de son père. Elle mit les coudes sur ses genoux et le mince ovale de son fin visage sur ses deux mains. Tout était comme rétracté en elle : son buste ramassé, ses petits poings fermés sous le menton, ses traits pinces et exsangues. Ses yeux seuls s'ouvraient, démesurés. Lentement, elle demanda :
— « On a dit cela, mon père?... Vraiment, on a dit cela? j)
Il inclina la tête.
— « Les gens qui étaient ce matin chez mon beau-frère? Les gens qui le plaignaient, qui lui serraient la main?... y>
LA FORCE DU PASSÉ 4f
Le comte répéta son geste affirmatif, et corrigea seulement :
— « Pas tous, à coup sûr. Mais ceux qui n'affirmaient pas prêtaient une oreille complaisante.
— Et, » insista Christiane, « ceux qui s'inclinaient avec tant de respectueuse galanterie devant madame Valtin, ils la soupçonnaient, elle?... ))
Les lèvres blanches se tordirent et se turent, ne voulant pas émettre le soupçon, qui leur semblait répugnant, inexprimable, — un soupçon toutefois dont Paris enveloppait la belle Francine comme d'une excitante et seyante atmosphère.
Le héros de Sedan eut un mouvement presque d'impatience.
— « Voyons!... Ne m'as-tu pas compris?... Oui, voilà ce qu'on dit, ce qu'on croit, ce qu'on répète. Et ce n'est pas de l'opinion que je m'occupe. On n'en tiendra pas plus rigueur à Gérard qu'à cette femme. Pas un être au monde ne songe à inculper Sebourg en justice. Qui donc y aurait intérêt ? Et, quant aux Valtin, ils sont inattaquables derrière leurs monceaux d'or. Ce que je veux savoir de toi, Yane, comprends-moi bien, c'est si ta pauvre sœur a souffert, si tu as vu couler ses larmes, et si je dois en demander compte à ce misérable, si...
— Assez, père!... Assez!... Assez!... d haleta Christiane, les mains à sa poitrine, comme si elle n'eût pas supporté d'en entendre davantage.
— « Mais, explique-toi, ma chérie... Parle...
Quel est ton sentiment? » interrogea-t-îl, la voix adoucie et tombée.
Elle ne put lui obéir tout de suite. Des sanglots sans larmes la suffoquaient. Enfin, elle prononça le nom d'Antoinette, et, avec ce nom, ses pleurs jaillirent. Elle retrouva des mots, — syllabes heurtées, hachées, mais si aveuglément généreuses! d'une telle incrédulité au mal! Toute son âme de candeur et d'ignorance, foudroyée par une formidable révélation des abîmes de la vie, pantela hors d'elle-même.
Toinette!... Sa pauvre Toinette!... Mais c'était la tuer deux fois que lancer l'accusation infâme contre le mari qu'elle aimait, dont elle était aimée! Ceux qui osaient concevoir une monstruosité pareille, ou s'en faire les échos, étaient les seuls criminels. Ils la créaient, l'action atroce, pour eux, pour leur propre honte, puisqu'ils restaient les amis de celui qu'ils auraient dû fuir comme le plus lâche et le plus vil des hommes, et de la femme qu'ils lui donnaient pour complice... cette iemme qu'on salissait en arrière et qu'on adulait ouvertement. « Et vous dites, père : « C'est qu'elle est riche ! y> Vous, le plus noble
des êtres, vous constatez cela comme une chose toute naturelle. Mais la société est donc une caverne de bandits ! Alors pourquoi m'y avez-vous laissée venir? Emmenez-moi, père!... Emmenezmoi, chez nous, là-bas, dans notre vieux nid, près de maman. Que je ne voie plusl... Que je n'entende plus!... y>
Christiane cachait de ses mains ses yeux et ses oreilles. Sa jeune exaltation aggravait son horreur véritable. iMais pouvait-elle exagérer l'abomination dont elle se voyait enveloppée tout à coup ainsi que d'un cauchemar? Sa sœur trompée, assassinée... L'hypothèse effrayante circulant de bouche en bouche, à peine discutée, aisément admise et d'autant plus hideuse ! Eh quoi ! un simple propos de salon, cette imputation infernale!... Est-ce qu'elle avait bien compris? Estce qu'elle ne perdait pas le sens?
Tous les signes d'une souffrance presque insoutenable passèrent sur son visage et dans ses gestes convulsifs. M. de Feuillères commençait à s'effrayer d'une telle crise morale, provoquée par lui sans assez de ménagements. Mais, comme il essayait de la ramener au calme, la jeune âme affolée y revint d'elle-même, en quelque mesure, par l'apitoiement. Christiane s'écria, d'une voix plus contenue :
— « Ce malheureux Gérard! Il a eu des torts, c'est vrai. Surtout envers ma mère. En a-t-il eu
envers ma sœur?... Comment le saurais-je?...
Tout ce que je puis affirmer, c'est que leur ménage était réellement uni. Leurs insignifiantes querelles roulaient sur des peccadilles. Le pauvre garçon n'a aucune méchanceté, sous ses dehors un peu rudes. Il est d'un caractère sombre, renfermé... Oui, j'en conviens, tout à fait incompréhensible pour moi. Mais de là à commettre des crimes!... Trahir Antoinette avec sa meilleure amie!... Méditer un guet-apens mortel... Frapper peut-être... Ah! lui si fort! Elle, si désarmée, si faible... et qui l'aimait!... La mère de ses deux petits enfants!... »
La jeune fille se tut, avec un frisson, avec un indicible soupir. Son père hasarda, lentement, cherchant les mots :
— a Certes, je partage ton sentiment. Je ne crois pas à un crime si effroyable. Mais enfin... Antoinette a été une victime... dans son cœur... sinon dans sa vie. Tu ne peux t'empêcher de le penser... de me le laisser entendre. Tu parles des torts possibles de Gérard envers elle. Tu conviens qu'elle était jalouse... Elle en avait lieu... sans doute.
— Elle ne vous l'eût pas dit. Elle ne me pardonnerait pas de vous le dire, » s'écria vivement Christiane.
Sa douceur se trempa d'énergie. Même contre un père, même contre celui-là, qu'elle admirait
par-dessus tout, elle saurait défendre cette chose inaccessible, sacrée, la pudeur d'un sentiment de femme. Avait-elle surpris, chez celle qui n'était plus, un mot de désenchantement, un regard qui trahît l'anxiété intime, un aveu de détresse?... Nulle oreille humaine n'en recevrait la confidence. Le mystère de l'amour prenait, dans son cœur de vierge, une beauté farouche et secrète. L'ignorance de Christiane se recueillait, tremblante d'enthousiasme, devant l'inconnu passionné. Elle pressentait que son destin tout entier tiendrait dans un étroit et profond sanctuaire, encore voilé pour elle-même au fond d'ellemême, et où palpiterait une pensée d'unique tendresse, — dût cette pensée ne jamais resplendir au soleil du bonheur humain. Comment pro- " faner chez une autre ce qu'elle sauvegarderait en soi par la fierté du silence? Autant laisser toucher à la robe blanche dont elle avait habillé la morte.
M. de Feuillères comprit qu'à prolonger cet entretien il ne ferait que troubler irrémédiablement une enfant trop peu préparée à la vie. Elle n'en voyait pas les réalités. On ne pouvait sans danger lui en représenter les excès. Les réactions désespérées de cette nature ingénue déconcertaient le père. Il s'imaginait qu'une petite fille, élevée austèrement, dans la solitude de Feuillères, par des parents retrancljés à dessein de
toutes relations extérieures et dont l'un au moins ne concevait plus rien à la jeunesse, avait pu toutefois débrouiller, en quelques semaines passées à Paris, le faux et le vrai des choses mondaines. Le vieux soldat ne se rendait pas compte que l'éducation ne donne pas seulement des notions, mais des organes. Celle de Christiane, toute d'illusion, de confiance et de foi, n'avait développé en elle aucune faculté d'observation. Des années encore ne l'eussent pas amenée à la clairvoyance, alors qu'une secousse comme celle d'aujourd'hui menaçait de la jeter aux extrêmes, en ne lui laissant plus que la possibilité de voir le mal.
La confuse intuition de ceci fit regretter au général de s'être ouvert à sa fille. D'autant qu'il n'avait tiré d'elle aucun renseignement propre à introduire un peu de lumière dans l'obscurité du drame. Il s'efforça de la rassurer en ramenant sa révélation aux limites d'une manœuvre d'envieux, d'une méprisable perfidie, dont se serait alarmée outre mesure l'amitié de son camarade Aumailles. Il ne persuada pas Christiane. Elle avait trop senti son doute, à lui-même. Pourtant il la vit reprendre un apparent sang-froid. Par tendresse pour lui, elle entrait dans la convention où il se plaçait à cause d'elle.
Lorsque, après un moment d'accalmie silencieuse, le comte annonça son intention de sortir.
LA FORCE DU PASSÉ fX
sa fille ne le questionna pas. Elle avait trop de déférence pour la volonté paternelle. Puis aussi, elle redouta d'entendre sonner faux cette voix qui lui avait enseigné le culte du vrai. Tout, dans lactuel désarroi de son imagination, lui semblait inexplicable, décevant. Et, de fait, M. de Feuil- 1ères ne lui eût pas dit qu'il allait trouver son gendre, pour ne pas lui donner à craindre une immédiate explication entre les deux hommes.
Près de quitter la chambre, le comte vint mettre un baiser au front de sa fille.
— « Je suis bien aise de te voir si vaillante, ma chérie. Surtout, pas de larmes quand je serai dehors. Tes neveux vont arriver d'un instant à l'autre. Fais bon visage à ces pauvres enfants, qui ne connaissent pas leur malheur, et qui ne sauraient le comprendre. »
Quelques secondes d'hésitation, puis, plus bas :
— « Ma Yane, y> reprit-il, <( nous épargnerons à ta mère l'effleurement de ces vilenies. Qu'elle ne sache rien! Elle est à l'abri, là-bas. Tu me promets, dis? y>
Un geste le tranquillisa. Il partit.
Christiane resta longtemps immobile, assise où elle était, à l'angle du divan. Les bras abandonnés, la taille fléchie, la tête inclinée sur son cou mince, elle avait l'air meurtrie et brisée
f2 LA FORCE DU PASSÉ
comme une plante frêle que vient de tordre un vent d'orage.
L'obscurité se fit complète, sauf le rayonnement d'un réverbère à travers le tulle des rideaux. La jeune fille ne songeait même pas à tourner un bouton électrique.
Un coup frappé à la porte la tira de cette rêverie — si différente de tout ce qui, naguère encore, l'emplissait de la joie de vivre.
— € Entrez I » dit-elle, croyant que c'était Roberte et François avec leur gouvernante.
Une voix d'homme demanda :
— « Monsieur le comte n'est pas ici? jo
M"® de Feuillères se leva, donna de la lumière, et se trouva en présence d'un domestique, portant la carte d'un visiteur, sur un plateau.
Elle n'eut pas même besoin de prendre cette carte pour lire le nom : Didier Le Bray. Les quatre syllabes frappèrent sa vue et heurtèrent doucement son âme comme par un effet magique. Une sécurité lui vint d'efles. A cette heure où tout chancelait, fuyait, s'intervertissait dans une lugubre fantasmagorie de cataclysme, Christiane évoqua une physionomie franche, une force tranquille, un appui net, solide, implanté dans le roc et non pas dans la boue, a: Didier Le Bray... Qu'il soit le bienvenu 1 » La défiance de tout, cette acre et nouvelle sensation, dont
jr
LA FORCE DU PASSÉ f]
la pauvre enfant se sentait l'âme empoisonnée, laissait intact celui-là.
— « Priez ce monsieur de monter, » dit-elle.
Quand Didier eut été introduit et que les
deux jeunes gens se trouvèrent en face l'un de
l'autre, seuls ensemble pour la première fois, il y
eut une minute muette. Lui, ne s'expliquait pas
l'effarement demeuré visible sur le visage dont
il connaissait toutes les expressions, même celle
de la récente douleur. Elle, ne mesurait pas quel
sentiment profond rendait cet homme, en sa
présence, plus interdit qu'un écolier.
Pourtant le contact involontairement prolongé de leurs regards ne leur causa point d'embarras. Il y avait tant de pureté dans les yeux bruns de Christiane, tant de respect dans les prunelles d'or glauque de Didier, que nulle gêne ne fît s'abaisser leurs paupières.
Le jeune homme parla le premier. Il était venu pour présenter ses devoirs au général de Feuillères, et regrettait de ne pas le trouver chez lui.
— a: Vous désirez voir mon père, » fit Christiane. a. Vous avez quelque chose d'important à lui dire? »
Il s'étonna, sans le montrer, du ton anxieux de la question.
— a Non, mademoiselle. Mais, intimement lié avec votre famille, je n'ai guère pourtant rencontré monsieur de Feuillères qu'au mariage de Gé-
f4 LA FORCE DU PASSÉ
rard. Je tenais à me rappeler à lui, à présenter à ce glorieux soldat ma sympathie respectueuse, dans un malheur qui me touche presque autant que... i> (Il hésita.) (( ... que si j'étais son fils.
— Vraiment, » insista-t-elle. « C'était tout? Vous n'aviez rien de grave à lui communiquer? j>
Une vive émotion parut sur le visage du jeune homme, — ce visage brun, aux lignes accentuées et nerveuses, qu'allongeait une pointe de barbe frisée. Les yeux surtout étaient expressifs, changeant de nuance entre leurs cils de velours noir au moindre reflet de sentiment. Verts ou gris, avec un cercle d'un brun doré, ils paraissaient de feu ou d'ombre suivant les prompts mouvements de l'âme.
— « Mademoiselle Christiane, » répliqua-t-il, « j'aurais en effet quelque chose de très grave à dire à votre père si je pouvais lui ouvrir mon cœur. Mais je ne l'oserais pas. Surtout aujourd'hui. Surtout avant de savoir si vous-même... »
Il s'interrompit, et, très doucement, très bas, la face inclinée vers elle :
— « Me comprenez- vous? )>
La jeune fille ne se récria pas, ne secoua pas négativement la tête. Sans doute, elle le comprenait! Et aucune coquetterie minaudière ne l'incitait à s'en défendre. Comment pouvait-elle ne pas pressentir ce qui se passait en lui? Ce n'était pas une observation psychologique —
LA FORCE DU PASSÉ ff
dont sa candeur était incapable — qui le lui avait révélé. C'était un avertissement plus insidieux, mais tellement clair : la suavité qu'y goûtait son cœur. Pourtant elle n'avait pas songé, même de très loin, à provoquer une déclaration. Par loyauté, plus encore que par confusion ou déplaisir, elle se hâta de rectifier la méprise :
— « Ohl :ù s'écria-t-elle, « si vous saviez!... Une seule chose m'occupe... Je ne suis plus moi-même... Pourrai-je encore vivre ma vie comme j'ai cru l'entrevoir?... Mais il n'est pas question de cela. Je pensais à ma sœur. »
Didier, avec un tressaillement de déception, répéta, l'accent aussitôt apitoyé :
— « A votre sœur?...
— Oui. Ce qu'elle vous a dit, à vous, à vous seul... J'ai cru que vous veniez en parler à mon père. »
Une espèce d'effroi, vite surmonté, passa sur les traits du jeune homme. Comme fuyant une explication directe, il reprit :
— « C'est vrai... Vous en avez été témoin.
Madame de Sebourg m'a adressé des paroles qui furent presque ses dernières. Je voudrais être sûr, mademoiselle Chris tiane, que vous... — comment dirai-je?... — que vous n'en avez pas pris ombrage, que vous ne me jugez pas indigne de cette suprême confiance?
— Vous êtes le seul, y> déclara-t-elle avec
im^L.-!
chaleur, « le seul de tout ce milieu mondain, que je puisse, sans souffrir, me représenter près de son lit de mort. »
Il s'étonna de l'accent, vibrant d'un sens caché. Christiane ajoutait :
— « Je ne parle pas de son mari, bien entendu. Gérard est la loyauté même, sous ses dehors abrupts. Vous le savez aussi bien que moi. >
Didier acquiesça vivement. Une lumière l'éclaîra. M"® de Feuillères connaissait donc les odieux propos. Quelle tristesse!... Voilà d'où venait ce changement pénible chez cette impressionnable enfant. Anxieux, il écouta, tandis qu'elle poursuivait :
— « Mais je ne trouve pas extraordinaire que, se sentant mourir, — et dans des circonstances tellement exceptionnelles, — la femme la plus unie à son mari puisse avoir une confidence à faire à un ami sûr... Dans l'intérêt de ce mari peut-être?... »
Quelle ardeur pressante en ces derniers mots ! Cela fit mal à Didier. Il se tut. Un silence trouble suivit. Puis, ce fut encore Christiane qui parla. Sa voix tremblait.
— « Cette interprétation que je me donne n'est pas une façon indirecte de vous questionner, monsieur. Je ne cherche pas à savoir ce qu Antoinette a pu vous dire. Ma confiance dans la délicatesse de son cœur et dans la noblesse
du vôtre est absolue. Que vous ayez à révéler ceci ou à le taire, je sais que son vœu sera rempli aussi bien que votre devoir. »
Des larmes vinrent aux yeux de Le Bray.
L'accent, l'aspect de la jeune fille, sa détresse intime, son courageux acte de foi, et, plus encore, l'impossibilité d'abolir pour elle toute cause de souffrance, lui brisaient les nerfs.
Christiane, loin de s'imaginer ce que son charme avait de touchant, ne vit que la pitié. Elle s'effraya. Tout lui paraissait, depuis une heure, menace et fourberie dans le sort et les hommes, — sauf dans celui qui se tenait là, assis devant elle, avec cet air de visage, ses yeux tristes, le pli de sa bouche sous la moustache noire, le geste de son bras accoudé au genou, et tout ce qui était lui.
Maintenant, le jeune homme disait, — ce fut comme un souffle, et pounant quelle vibration dans leurs deux âmes !
— « Vous ne demandez pas si Elle m'a parlé de vous?
— De moi?... Oh!...
— Elle avait deviné... Elle se doutait... Je lui avais confié... i>
Le Bray courba le front et baissa les yeux, pour murmurer enfin ;
— « Elle eût voulu... me voir... son frère, d Puis il ne changea plus d'attitude, paralysé
Immi^i
y8 LA FORCE DU PASSÉ
davantage à chaque seconde par l'immobilité de la jeune fille.
M"® de Feuillères n'éprouvait pas la commotion profonde que Didier espérait et craignait à la fois. Ce qu'il venait de lui révéler ne fulgurait pas pour elle en une lueur inattendue. Sa sœur, la première, avait deviné les sentiments de M. Le Bray. M"*® de Sebourg les avait observés avec une approbation attendrie. Elle avait taquiné Christiane, — mais ses taquineries étaient un encouragement. Celle-ci ne pouvait s'étonner qu'une des préoccupations dernières d'Antoinette eût précisé ce vague projet de mariage pour lequel la femme de Gérard se fût employée avec joie si elle eût vécu. N'avait-elle eu que cette pensée en appelant Didier auprès d'elle?
Encore une fois, l'idée qui hantait M"® de Feuillères s'interposa entre son cœur, pourtant si près de s'ouvrir, et la sollicitation amoureuse. La tête penchée du jeune homme se releva lentement, avec une lourdeur de désillusion, tandis qu'elle reprenait :
— « Monsieur Didier... Je ne puis écouter ceci que si vous me délivrez d'un souci terrible. Est-ce bien de ce sujet-là, et de ce sujet seulement, que ma sœur a voulu vous entretenir à l'heure de sa mort? »
Elle regardait en face maintenant le visage
LA FORCE DU PASSÉ fÇ
redresse, qui se durcissait d'un peu d'amertume. Elle vit qu'il se fermait contre son invocation, qu'il refuserait de se laisser lire. Il lui parut soudain devenir étranger. Une impatience douloureuse la souleva.
ft Vous ne pouvez pas me répondre?... Il
s'agissait donc d'autre chose?... »
Les lèvres du jeune homme s'entr'ouvrirent.
11 s'inclina, comme attiré par un aimant. Car une fascination émanait d'elle. Ah! pourquoi cette flamme délicieuse n'était-elle point une réponse à sa propre tendresse? Pourquoi l'enfant insensée s'obstinait-elle à mettre toutes ces choses lugubres au-dessus de leur amour? Il faillit le lui crier. Mais il se contint. Se reculant, il détourna la tête, et articula d'un ton ferme :
— (( N'insistez pas, mademoiselle Christiane. Je vous en supplie I Je ne puis rien vous dire. » Un souffle froid passa entre eux.
Il eut l'intuition qu'elle se retirait en ellemême, qu'elle s'éloignait de lui. Sans doute, elle ne le rendait pas responsable d'un rôle tout involontaire dans le drame, ni du secret qui lui était imposé, ni de la rigide discrétion avec laquelle 'û le gardait. Mais, au lieu d'une délivrance, c'était un oppressant fardeau de plus qu'il apportait à cette pauvre âme, déjà si cruellement accablée. Elle le voyait un peu, lui aussi, dans ces perspectives nouvelles et disproportionnées, que
6o LA FORCE DU PASSÉ
des clartés trop rudes pour ses yeux candides venaient d'ouvrir brusquement devant elle.
Didier comprit ce que l'affreuse épreuve avait saccagé dans cette tendre nature, lorsqu'il entendit Christiane s'écrier :
— « La vie est abominable!... Je la vois maintenant. Je regarde en arrière... Et j'ai pu être si joyeuse quand je quittais notre vieux château pour venir m'amuser à Paris!... Oui... Je retrouvais la fête perpétuelle. On dansait, on chassait, on s'habillait, on s'invitait... Les soirs, au théâtre, on se visitait d'une loge à l'autre. Tous les salons étaient délicats, toutes les figures souriantes. Je voyais la loyauté entre les maris et les femmes, la bonté dans les cœurs, le dévouement dans les amitiés... Et cela cache des trahisons, des guet-apens, des calomnies... Le mensonge y fleurit, le crime n'y fait même pas scandale. Mon Dieu!... Je m'explique l'inquiétude de maman quand elle me disait au revoir. Pourquoi ai-je quitté Feuillères un seul jour? Cela ne m'arrivera plus.
— « Mademoiselle Christiane... Vous avez quelque bienveillance pour moi... Alors ne parlez pas ainsi! » s'écria le jeune homme.
Lui non plus, il ne pouvait envisager froidement les choses, faire la part de la jeune exagération. Déjà, il voyait Christiane séparée à jamais de lui, enfermée dans ce lointain Feuillères, où
LA FORCE DU PASSÉ 6l
il n'aurait même pas l'autorisarion d'aller la voir. La charmante M""* de Sebourg n'était plus là pour le rapprocher de celle qu'il aimait, pour envelopper d'une atmosphère propice l'enchantement de leur idylle naissante. Ce milieu de luxe et de plaisir, que M"® de Feuillères condamnait si implacablement, c'était le sien, à lui, artiste mondain, qui ne pouvait se passer du monde pour ses succès, sa réputation, sa fortune. Il se croyait près d'y conquérir une place digne d'elle. Était-il possible que ce rêve s'effaçât, par des erreurs qui n'étaient pas les siennes, ici, dans ce banal petit salon d'hôtel, qui lui sembla tout à coup sinistre, au tic tac de cette pendule indifférente, qui lui marquaient d'irréparables minutes?
— <r Mademoiselle Christiane... Rappelezvous... Ne m'avez-vous pas dit, un jour, que vous accepteriez volontiers de vivre à Paris? i>
Cette phrase devait rappeler à la jeune fille une espèce d'encouragement donné à l'espoir — ' inexprimé, mais si discernable — de l'architecte.
Il n'obtint qu'un regard perdu et un mouvement négatif de la tête.
— « Croyez-vous, » murmura-t-elle, « que ce soit le moment de songer à l'avenir?
— L'avenir, » répéta Didier, a Un mot de vous va peut-être le clore à jamais pour moi. Ah! laissez-moi parler! d supplia-t-il en lui
voyant élever une main pour l'interrompre. « Ce n'est pas le moment, dites-vous?... Quel autre aurai-je? A Feuiûères, vous serez si loin!... Plus loin, je le sens, par cette horrible crise d'âme que par la distance. Et pourtant, cette distance, elle sera déjà si grande 1 Comment — je ne dis pas : vous revoir, — mais suivre votre pensée ? Vos parents me connaissent à peine. Leur gendre, dont je suis l'ami, n'est guère l'intermédiaire qui me ferait agréer d'eux. D'ailleurs, combien de temps serai-je encore l'ami de Gérard? y>
Sa voix s'assourdit sur cette question, qu'il ajouta comme pour lui-même. M"® de Feuillères ne la releva pas. Mais elle eut un mouvement de buste en arrière. Et, soudain, elle se dressa :
— « Didier Le Bray, » fit-elle, avec une solennité qui ôtait à ce nom ainsi prononcé toute liberté familière, « je n'admets pas votre point de vue. C'est hier, c'est il y a une semaine, il y a un mois, que nous étions très éloignés l'un de l'autre sans le savoir. Quant à l'avenir, j'ai confiance qu'il nous rapprochera. Je l'espère de tout mon cœur. Parce que je choisis mon chemin dans la clarté, dans la vérité, et que votre nature est trop haute pour que vous n'y veniez pas, vous aussi, tôt ou tard. Je retourne au vieux nid de ma famille, où sont les fortes traditions d'honneur, de fidélité, de foi. J'ai soif de l'air qu'on y respire. Qu'il y ait des kilomètres entre nous,
peu importe! Je vous vois à travers des barrières autrement infranchissables. A vous de les faire tomber. ]j Il balbutia, surpris, navré :
— « Quelles barrières?
— Toute la vilenie d'un monde où vous viviez sans dégoût, vous qui le connaissiez, et d'où je m'évade, moi, pour l'avoir entrevu réellement depuis quelques heures. Vous êtes un sceptique. Mais vous valez mieux que le sourire et le hochement de tête dont vous accueilliez mes curiosités. N'avez-vous jamais prévu que la vie pourrait me donner d'autres réponses? Elles sont venues, terribles. Si je vous demandais encore le pourquoi de tous ces rôles que je voyais jouer et dont je ne comprenais pas les contradictions, vous ne pourriez plus sourire, vous ne pourriez plus hocher la tête. Ou bien, si vous le faisiez encore... ))
Elle n'acheva pas. La porte s'ouvrait, livrait passage à cette haute silhouette de vieillard que l'architecte avait suivie, non sans une espèce d'attraction admirative, tandis qu'elle s'avançait, ce matin, à quelques pas de lui, derrière le char mortuaire.
Il revit, de face, le vieux héros de Sedan, ce comte Amaury de Feuillères, qui passait pour un des représentants les plus intacts de la France d'autrefois, de la France traditionaliste et chrétienne. L'aspect seul du septuagénaire évoquait
un ensemble d'idées caractéristiques de sa caste et d'une époque antérieure même à son âge. Il avait ce qu'on n'a plus guère et ce qu'on n'apprécie plus, ce qui ne saurait se produire que par hasard dans une société démocratique, car il faut des siècles d'hérédité pour l'établir, cette chose indéfinissable et futile pour bien des gens, qu'on appelle : « un grand air ». Ce prestige, plus aisé à percevoir qu'à définir, s'alliait d'ailleurs à une extrême simplicité de façons, et à la coupe indubitablement provinciale de la redingote. La longue moustache blanche et la barbiche, à la mode de 1830, ne modernisaient pas les traits pleins de gravité, taillés avec cette énergie, cette accentuation particulière qui crée le type, et prête à une figure humaine l'ampleur expressive de la race. Les yeux impérieux de ce visage, d'ailleurs sans dureté, se posèrent sur Didier Le Bray.
Le jeune homme en supporta le regard avec une hardiesse respectueuse. Il s'inclina profondément, tandis que Christiane rappelait au comte le nom du visiteur, avec quelques détails relatifs à leur amitié.
En face de ce vieillard, dont il devinait l'âme, et qui faisait si bien comprendre celle de sa fille, Didier perçut brusquement ce qui pouvait se passer en celle-ci. Les dernières paroles de la jeune fille s'illuminèrent dans son esprit, qui
LA FORCE DU PASSÉ éf
venait à peine de les saisir. En même temps, la fougue de son propre caractère et de ses sentiments, une exaltation désespérée, faillirent l'entraîner à l'un de ces actes impulsifs qui ne deviennent le comble de la folie ou de l'habileté que suivant leurs résultats, et qui mènent à la confusion totale ou à la victoire. Il ouvrit la bouche pour crier à ce père, dans un sanglot de sincérité : « J'aime votre fille. Laissez-moi la conquérir. Aidez-moi. Je me sens digne d'elle. » Mais il eut l'étrange impression de voir cette physionomie, presque impassible, de vieillard, s'altérer de plus en plus, à mesure que Christiane précisait la personnalité de l'ami qu'elle présentait à son père,
— « C'est vous, monsieur?... vous!... y> répéta le général, se laissant tomber, plutôt qu'il ne s'assit, sur un siège.
Didier ne savait que répondre. Qu'entendait le comte?.,. A quelle caractéristique de sa personne ou de ses actes le jeune homme devait-il rapporter ce « vous » ?
Enfin, dans une émotion que Christiane ellemême n'avait pas encore découverte en lui durant ces tristes jours, M. de Feuillères bégaya presque :
— « C'est vous... à qui ma pauvre enfant...
près de mourir... a parlé? »
Le Bray se sentit pâlir. Est-ce que l'interroga-
toire déchirant de tout à l'heure allait recommencer? Qui donc avait raconté cette scène au comte, à qui l'on aurait dû épargner les conjectures douloureuses? Ill'ignorait, tout à l'heure encore, durant les funérailles. Car, à plusieurs reprises, Didier, reconnu de lui pourtant, n'avait rencontré que son regard vague et sa politesse distante.
Christiane éprouvait la même stupeur. Qui donc son père venait-il de rencontrer? Qui lui avait appris cette suprême entrevue d'Antoinette et de Le Bray? Les témoins de ce fait inexplicable, par un accord tacite, s'étaient gardés d'y faire allusion, du moins devant les intéressés. Il semblait que ce fût, pour la famille, comme n'ayant pas eu lieu. L'étonnement de l'un et de l'autre ne fut pas diminué par ce qui suivit. Sans insister autrement sur une circonstance qui lui remuait le cœur à ce point, M. de Feuillères tendit la main au jeune homme :
— € Merci, monsieur, y> prononça-t-il avec force. « Vous aurez toujours en moi un ami reconnaissant. :»
Pour chaleureux qu'il fût, le geste impliquait un adieu. Le Bray se retira, perplexe, mais avec la consolation de penser que, du moins, le père de celle qu'il aimait ne lui était pas hostile.
Quand il eut quitté la pièce, Christiane tourna vers le comte des yeux interrogateurs.
LA FORCE DU PASSÉ (tJ
— « Ma petite Yane ! » fît-il. « Ma fille chérie! n
L'effusion de sa voix, ses bras ouverts, étaient un appel. Caressan^, elle y répondit, s'approcha. Et lui, l'enveloppant d'une étreinte inquiète, parut vouloir la protéger contre un péril.
— « Que tu m'es précieuse! » murmura-t-il en caressant la soie épaisse de ses cheveux bruns. € Ah I qu'aucun mal ne t'atteigne jamais ! i>
Près de son oreille, il ajouta :
— « J'ai vu Gérard. Je n'ai qu'un mot à te dire : oublions. »
Cbristiane se dégagea, plus alarmée par cette acceptation morne qu'elle ne l'eût été par une violence.
— « Oublions... quoi? » demanda-t-elle avec une vivacité presque sévère. « Les calomnies?... ou... autre chose?
— Les calomnies, » répliqua sourdement M. de Feuillères.
Son visage devint impénétrable, comme tout à Theure celui de Didier. Avec cette différence qu'une ombre infiniment triste tomba comme un voile sur les traits vieillis.
Sa fille ne lui posa pas d'autre question.
D'ailleurs, elle ne l'aurait pu, même si quelque chose d'oppressant, d'indicible, ne l'avait contrainte à se taire. Un léger bruit, gazouillant, piétinant, se fit contre la porte. Puis le coup sec
d'un index britannique. Miss Gertie tourna le bouton, livrant essor à deux mignonnes silhouettes, blanches dans les petits paletots fourrés de cygne, avec un éclat de prunelles limpides, de cheveux blonds et des exclamations zézayantes :
— (( Tante Yane!... Bon papa!... )> C'était Roberte et François de Sebourg.
M"** de Feuillères les serra dans ses bras, avec le sentiment que leur grâce innocente était tout ce qu'elle conservait de son ancienne illusion de la vie.
E lendemain de l'enterrement et de sa visite à l'hôtel Bedford, Didier examinait des épures dans son atelier lorsqu'il entendit le timbre de la porte extérieure. Il leva la tête, surpris, l'oreille attentive. A peine dix heures du matin! Qui était-ce?
Le jeune homme accueillait volontiers, d'ailleurs, une diversion à son travail. Il venait de s'y remettre sans entrain, l'esprit absent, le coeur lourd. Qu'étaient devenus les rêves d'amour et de succès, la stimulante ambition, et cette flamn^^ légère d'un espoir quotidien, qui, récettiixxet^^» lui venait des rencontres toujours possi\^i ^^^ M"* de Feuillères? Sombré, tout cela, fc^ o^^^*" l'allègre ferveur. Puis, ces cartons qu'il f V^^^.^
ces projets, ces plans qu'il retrouv^^/^V^^ \^''
rue de La Rochefoucauld, sentaient V V\> ^^i\
la poussière. Depuis plusieurs niç^C^\^ 0^ ^^
yO LA FORCE DU PASSÉ
talent ne se dépensait que pour le château d'Otheval. Depuis plusieurs semaines il y vivait. D'un jour à l'autre, il y serait rappelé pour l'achèvement des restaurations entreprises. Mais l'existence délicieuse n'y reprendrait pas.
Christiane n'y reparaîtrait plus. L'ombre sanglante de la pauvre Antoinette y flotterait lugubrement. Les propriétaires renonceraient à y venir, comme ils en avaient l'habitude, du lundi au mercredi, pendant la saison de la chasse. EUe était close pour eux, cette saison. L'équipage Valtin ne donnerait certainement plus de laissercourre durant la fin de l'hiver.
Didier écouta le pas de son domestique le long du corridor, puis un colloque vers l'antichambre, et l'introduction du visiteur dans le salon voisin.
Aussitôt, son unique serviteur vint lui dire, avec l'air de componction et l'accent étouffé jugés bienséants par cet homme, à cause du drame dont il n'ignorait rien :
— « C'est monsieur de Sebourg qui désire parler à Monsieur. y>
Didier s'élança. Quelques enjambées rapides, une tapisserie écartée, une porte ouverte, et il se trouva dans la pièce d'apparat de son coquet appartement : joli décor de style ultra-moderne, tout en glaces, en molles étoffes pâles, en meubles frêles, en blancheurs lustrées, avec la
fantaisie et l'amusant caprice que peut se permettre un artiste célibataire.
— « Mon pauvre Gérard! » dit l'architecte, la main tendue.
M. de Sebourg ne prit pas cette main.
Il se tenait tout droit, tout noir, dans ce cadre doucement clair, où s'épandait la lumière d'argent d'un froid matin. Sa taille presque gigantesque, ses vêtements de deuil, sa figure pleine d'ombre, et jusqu'à ce chapeau cerclé de crêpe pendant au bout de son bras, se dessinaient parmi les fluides reflets avec un relief saisissant. Sans mot dire, il attacha sur Didier un regard dur.
— (T Qu'est-ce qu'il y a? Tu ne me donnes pas la main? j> demanda celui-ci.
— « Non.
— Pourquoi? »
Gérard ne répondit pas tout de suite. C'était
un homme pour qui les mots n'avaient pas ces faciles complaisances qui suppléent à tout, même aux sentiments et à la pensée. Il ne les tenait pas à ses ordres. Et, d'ailleurs, il les méprisait. Pour s'en servir, il attendait toujours de ne pouvo^^ faire autrement. En dehors des formule^ ^n^^^' pensables à la vie courante, les circon c^^^ étaient rares où le besoin d'extérioris^j* ^ \C^^ chose de son être intime surmontât sa r^ ^\\> ^^^ pour les phrases, et sa réelle diflîcul^^^X^x^ -çe*^" sion. Il continuait à fixer sur son carw t\ v 4>0
fance deux prunelles d'ardoise, assombries par la contraction de ses épais sourcils noirs,
— « Parle... Assieds-toi, » dit Le Bray.
M. de Sebourg n'obéit qu'à la première de ces injonctions.
— « Je ne m'assiérai pas chez toi, et je ne serrerai pas ta main, tant que tu ne m'auras pas dit pourquoi ma femme a voulu te parler avant de mourir. »
L'accent rauque, l'émotion que rien ne déterminerait à s'épancher, quelque chose de naïf dans la rudesse têtue, faisaient mal. Didier le regarda, pris d'une tristesse affreuse.
— m Gérard!... »
L'exclamation vibra, s'éteignit dans le silence. Les deux hommes, muets, demeuraient face à face.
— « Quoi? Gérard!... i> fit tout à coup celuici en une explosion brutale. « Ne vois-tu pas que tu me rends fou, à crier mon nom comme ça, et à te taire! »
Le Bray, la face tirée de chagrin, eut un geste des bras qui signifiait : « Que veux-tu que je te dise? »
— (c Tu refuses?... » s'exclama Sebourg.
Il fit un pas, l'air si violent et égaré, qu'un interlocuteur peu affermi, n'aurait pas contenu un mouvement de recul. Mais Didier, dans sa stature moins haute et plus svelte, ne manquait pas
dorgueilleuse énergie. D'ailleurs, Taccoutumance au caractère de Gérard rendait moins impressionnante pour lui cette impulsion de sanglier qui fonce. Il croisa les bras et parla, s'effbrçant de mettre dans sa voix ce qu'il avait de conciliant et d'apitoyé dans le cœur.
— « Voyons, mon ami... Écoute... Réfléchis.
Ce que tu me demandes est insensé. Si ta femme a voulu me parler, à moi seul, c'est qu'elle tenait à me confier un secret.
— Elle n'en avait pas le droit!... » gronda le mari.
— (( Ohl tu ne penses pas ce que tu énonces là. De ce qu'une créature humaine est l'épouse d'une autre, crois-tu qu'elle lui doive jusqu'à la dernière parcelle de son âme?... Ne peut-elle pas, sans l'offenser...
— Garde ta philosophie. Je m'en moque I »
interrompit M. de Sebourg, avec un terme plus expressif
— « Cependant...
— Oh! tu ne me rouleras pas par un discours.
Le fait est là. Brute que j'étais de ne pas m'y être opposé! » cria cet homme tourmenté, en changeant de ton et en s'appliquant uix^ Ao^^^^^^ qu'il aurait plutôt méritée dans le ca% o^^^^^^ « J'aurais dû ne pas y consentir, n^ ^^ VjO^^^x
d'à côté d'elle... Mais je ne savais ra ^\S \e "" ' croyais pas si mal. Et puis... raurre tvv^^\ / '^'^
M. de Sebourg dit cela sans le vouloir, dans la hantise de la scène, l'évocation imprévue de Francine Valtin. Sous l'œil brusquement aiguisé de Le Bray, son lourd et superbe visage devint couleur de brique. Toutefois, la conscience de sa maladresse exaspéra sa fièvre. Elle eut un éclat — logique, mais abominable.
— a: Quand une femme, en une heure suprême, veut se confier à un autre homme qu'à son mari, c'est que cet autre homme est son...
— Tais- toi!... »
Le cri de Didier partit, si foudroyant d'indignation, que Gérard n'acheva pas. Il retint la parole blasphématoire, à cause de la honte qu'il en eut, et non sous l'intimidation du geste dont s'accompagna la révolte de Le Bray.
Celui-ci avait bondi à son tour. Ces deux êtres qui, toute leur vie, s'étaient fraternellement aimés, s'affrontaient comme des fauves. Peu s'en fallut que la mâle frénésie déchaînée ne les mît matériellement aux prises. Duel sans apprêts et sans témoins, où leurs membres eussent craqué dans des torsions furieuses, comme leurs âmes éclataient et se tordaient sous d'invisibles blessures.
Si les poings crispés ne se levèrent pas, c'est que M. de Sebourg se reprit, effaçant l'odieuse chose, qu'il se refusait lui-même à admettre.
— « Je sais... Je suis sûr... que cela n'est pas.
LA FORCE DU PASSÉ 7f
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Ne nous avilis point en la défendant. Ahl... » (Un spasme de dégoût le suffoqua.) a: Cependant, voilà ce que la pauvre folle a pu faire croire. Elle nous a... elle s'est déshonorée.
— Mais... D fit Le Bray. a: Si c'était un subKme sacrifice?... »
L'espèce d'attendrissement dont s'apaisait la sombre effervescence de Gérard disparut devant cette hypothèse. Elle ralluma ses doutes, ses soupçons, ses tortures d'amour-propre. Quoil Antoinette lui dérobait et confiait à un autre un fragment si précieux de son cœur, un souci tellement grave, tellement sacré, qu'elle mettait ce souci au-dessus même de la pureté de sa mémoire et de ce qui l'outragerait, lui! Il grinça des dents.
— « Soit! y> fit-il. « Eh bien! c'est toi qui le paieras cher, son sacrifice. Tu parleras, ou noua nous battrons.
— Je ne parlerai pas.
— Alors tu me rendras raison de ton impudence!... Tu oses me déclarer... tu oses!... d rugit-il, s'étranglant de rage, «. que la volonté de ma femme, — sa dernière volonté t)ieu du ciel!... — a été de conspirer avec toi eont^^ ^^^^*
— Je ne t'ai rien dit de ce genre^ x. , f ^i^^^^" dier. ^
— « Enfin, c'était contre moi^ •> ^^ communiqué?... contre moi?... j> /^^ ^
j6 LA FORCE DU PASSÉ
L'architecte eut un geste vague et passa la main sur son front, comme excédé de cette horrible scène.
Il lui fallait, pour la subir sans défaillance, autant de fermeté morale que de courage physique. A chaque minute, M. de Sebourg semblait près de commettre quelque féroce abus de sa redoutable puissance musculaire. Une espèce de délire croissait en lui devant la résistance de Didier, et surtout par la convicrion que cette résistance serait indomptable. Or, ce colosse aux sentiments simplistes, chez qui la matérialité exubérante l'emportait sur le raisonnement, était de ceux que de dangereuses colères jettent hors d'eux-mêmes. Et l'infortuné n'avait-il pas, en lui et autour de lui, durant cette heure cruelle, plus d'une cause pour glisser à cet état de démence momentanée dont on dit d'un être qu'il a: voit rouge » ? Son aspect devenait effrayant : face blêmie aux regards de meurtre, larges épaules où passaient des frémissements, mains qui s'ouvraient et se refermaient comme pour broyer, mâchoires tremblantes, dont on entendait parfois le choc involontaire.
Debout devant lui, tout près de lui, Didier, redressé dans sa taille relativement petite, pâle comme un mort, les bras tombés, n'essayait, ni par une parole, ni par un geste, de parer au déchaînement de l'inévitable. Il dit pourtant, avec
simplicité, — non pas pour influencer l'autre, mais parce que son cœur et sa conscience le lui dictèrent :
— « Je suis profondément peiné, Gérard, s'il y a en ceci quelque chose qui te blesse ou t'afflige. Mais je n'ai pas le choix de l'attitude. Un devoir m'est incombe, — que je ne réclamais pas. Je le remplirai.
— Mieux que tu ne crois, n gronda le mari d'Antoinette. « Car votre fameux secret à tous les deux, tu le garderas pour toujours, quand je t'aurai mis six pouces de fer dans la peau.
— Ainsi, nous nous battrons?... » murmura Le Bray en haussant les épaules.
— s Parbleu !
— A ton aise!... Maisc'esttoi, de cette façon, qui déshonoreras ta femme morte, i
Gérard eut un cri muet, une respiration où il sembla chasser hors de sa poitrine son âme en tumulte. Ses paupières lourdes voilèrent la flamme de ses yeux. 11 s'abattit sur un siège, terrassé comme un taureau qui a dans la nuqu^ ^^ coutelas du matador, t Didier s'assit également. Uneréartinti^'*^^'^^*
I lissait, maintenant qu'il n'avait t|,i \ tcndi^ I toutes ses forces contre une O), ^^ s>>^^ T, I ciante ou contre une impétuei4.^^\0*^ 0,^'^°? • I considéral'adversaired'aujourd*! ^ rf^ \^ . .nV
I considéral'adversaired'aujourd*! ^ î.^ '\ • ■l'i? I de tout le passé. M. de Sebourg ^V 1 1^ ^'^'^
yS LA FORCE DU PASSÉ
enfoui dans ses paumes et ses doigts repliés. Sur le dessin ample et noble de sa tête, une toison noire s'étalait en un velours égal, comme une rase chevelure de gamin. Didier le revit au lycée, à l'étude, penché sur ces textes latins qui faisaient son désespoir, et où lui-même l'avait aidé si souvent à se reconnaître. Combien de fois n'avait-il pas lancé des boulettes de papier contre ce bon gros crâne, fourré si dru, et qui n'offrait aucun accès possible aux subtilités littéraires.
Une mélancolie poignante envahit Le Bray.
Une lâcheté aussi, parce qu'il songea qu'en devenant son ennemi, Gérard élargissait la distance entre lui et celle qu'il ne désespérait pas de conquérir. Il faillit nommer Christiane, révéler la part que son amour pour elle avait eue dans la confidence d'Antoinette. Ne serait-ce pas une charité envers ce malheureux, qui souffrait si réellement, et d'une douleur si exaspérante? Ne serait-ce pas pour lui, Didier, l'affirmation d'une sorte de droit? Il ouvrit la bouche... Même il émit quelques sons indistincts. Puis il s'arrêta, irrité contre sa propre faiblesse, trop loyal, trop scrupuleusement délicat, pour se permettre de poursuivre. Donner un fragment de vérité pour une vérité tout entière, — et sidifférentel — constituerait un subterfuge indigne de lui. De plus, un subterfuge inutfle. Le plus simple raisonnement empêcherait Sebourg de prendre le
change. Maïs ce qu'il prendrait, à coup sûr, ce serait la haine du rêve amoureux de son camarade d'enfance. La prudence autant que la sincérité retinrent finalement celui-ci.
Toutefois Gérard l'avait entendu balbutier un commencement de phrase. Ces mots incertains, puis tout à coup suspendus, redressèrent la tête accablée, la haute silhouette noire. Le veuf se remit debout, reprit le chapeau enveloppé de crêpe,. qu'il avait, en un moment d'excitation, presque jeté, plutôt que posé, sur une table. Il braqua encore longuement, férocement, sur Didier, ses prunelles d'ombre ardoisée, dont l'expression, en cette rude physionomie, se faisait sinistre, et enfin il dit, après que l'autre eût attendu, en se raidissant, les pires invectives :
— « Nous verrons bien!... »
Ce fut tout. Mais quel accent!... Toutefois Le Bray, qui le vit bondir dehors sans trouver rien qui pût éviter l'immédiate rupture, lui sut gré de n'avoir pas lancé quelque imputation de couardise, l'atroce et facile accusation de s'abriter derrière le cadavre d'une femme, une de ces itijures qui salissent comme de la boue, et d'autant plus avilissantes pour qui les profère comme pour qui les écoute que les antagonistes n'y peuvent croire et ne cessent de s'estimer en secret.
Gérard de Sebourg, remonté dans le fiacre
qui Tattendait devant la porte — le cheval mis en travers de la chaussée, à cause de la pente de la rue — ne soulageait pas sa violence, fut-ce en lui-même, par des grossièretés oratoires. S'il n'en avait point proféré, c'est qu'elles eussent répugné à sa nature, peut-être plus par leur emphatique sottise que par leur bassesse. Nul être au monde ne sentait comme celui-là, par un instinct d'ailleurs rudimentaire, l'absurdité des mots. Il n'en formulait pas, en son for intérieur, tandis qu'il se tenait, les bras croisés, ramassé dans l'angle de cet étroit coupé de place, dont les dimensions le forçaient à remonter ses jambes et à replier son buste. Il écoutait battre dans ses veines le courant furieux et précipité de son sang, et il souffrait d'une façon presque animale, par des élancements de sensation, par des images irritantes ou suppliciantes, qui le faisaient sourdement gémir.
Lorsqu'il revint chez lui, avenue Kléber, que Tascenseur l'eut déposé sur son palier, et qu'il eut ouvert la porte de l'appartement, avec la crispation au cœur que provoque ce geste chez qui rentre dans sa maison d'où l'on a, la veille, emporté un mort, il vit tout de suite accourir à lui ses deux enfants.
« Tante Yane nous a amenés, » commença la petite fille, « pour te dire adieu et faire nos malles avec miss Gertie.
LA FORCE DU PASSÉ 8l
— Oh! papa, tu es tout noir, comme tante Yane et grand-père. Pourquoi? d
Il les embrassa sans répondre, les soulevant Tun après l'autre jusqu'à cette hauteur, — considérable pour eux, — où se trouvait son visage triste.
Le petit François reprit, par une intuitive analogie d'idées :
— « On va là où qu'est maman, pas? Que tu as dit qu'elle était partie bien loin.
— Tais-toi donc, LoUey, tais-toi donc, i> chuchota sa sœur, tandis que leur père le reposait près d'elle.
Roberte donnait à son cadet le surnom trouvé par elle-même, alors que, trop petite pour prononcer les syllabes difficiles de « François », elle avait inventé un diminutif, — avec l'inexplicable phonologie des bébés, qui substituent l'un à l'autre des mots sans aucun rapport de son.
Toute la famille, d'après elle, appelait François, « LoUey i>. Lorsque cette fillette de cinq ans fit taire ainsi son jeune frère, parce qu'il réclamait leur maman, le père entrevit dans ce puéril cœur, déjà féminin, des presciences et des délicatesses qu'il n'essaya pas d'approfondir. Que devinait Roberte, devant tous ces habits de deuil, ces figures affligées, l'émotion des caresses silencieuses qu'on lui prodiguait, coïncidant avec la disparition soudaine de sa mère? M. de Sebourg
se garda bien de le demander à l'enfant, qui, d'ailleurs, ne le lui eût pas dit. Mais il posa une autre question :
— « Où est tante Yane? .
— Dans notre chambre. Elle emballe nos affaires, avec miss Gertie.
-. — Allez la prévenir que je suis rentré. Envoyez-la-moi. Je l'attends dans mon cabinet. i>
Christiane, lorsqu'elle entra dans cette pièce, trouva son beau-frère assis, ou plutôt effondré, de tout le poids abattu de son grand corps, sur le divan couleur tabac à bandes de drap brodé, qui garnissait un des angles. Elle fut touchée du vrai désespoir empreint sur cette face d'une si âpre énergie, et qu'une pâleur, spéciale au teint bistré, rendait blafarde. Elle marcha droit à lui, la main ouverte^ tandis qu'il se levait d'un mouvement las.
— « Moi aussi, j'avais à vous parler, Gérard. J'ai accompagné les enfants surtout pour cela.
— Vous êtes bien bonne, » fit-il avec la seule nuance d'ironie dont il fut capable, a Votre père vous y a donc autorisée?
— Mon père n'est pour rien dans ma démarche. »
Elle souligna cette affirmation par un silence. Puis, connaissant assez son beau-frère pour ne pas attendre de lui un autre encouragement à poursuivre que le regard — presque méchant,
d'ailleurs — dont il la scrutait. M"® de Feuillères ajouta :
— « J'ignore tout de ce qui a pu se passer hier entre mon père et vous. Ce n'est pas lui qui me l'apprendra. J'en ai la certitude. »
Gérard prononça fortement :
— « Moi aussi. »
A son tour, elle le regarda. Et, à son tour, à
lui, il fut frappé d'une altération de cette charmante figure. Le pur ovale s'était allongé, les yeux élargis et noircis, la peau comme étirée en transparence. Il remarqua la bouche, d'un rose appâli, un peu fléchie aux coins et qui tremblait. Sur tout cela flottait une bonté profonde.
— € Asseyez-vous, Christiane, 3> dit-il avec une brusquerie qui cachait de l'attendrissement. «Vous ne me haïssez peut-être pas encore, vous. Je l'espère. i>
\ Il traîna un second fauteuil devant celui qu'il
[ offrait et y prit place, pendant qu'elle s'écriait vivement :
— « Vous haïr!... Oh! non. Mais croyez-vous que le monde ait vraiment pour vous de la haine? y>
Il répéta :
— « Le monde?... » Comme s'il ne saisissait pas. Il n'avait pensé qu'à M, de Feuillères et à Didier Le Bray»
Elle expliqua :
— « Oui... les misérables qui colportent cette invention odieuse. Ils le font par un besoin d'émotions viles, par stupidité... Puisqu'ils n'essaient même pas d'en tirer parti contre vous, qu'ils continuent à vous faire bon visage. Cela ne mérite que le mépris. »
Gérard examina sa belle-sœur avec curiosité.
Il s'attendait si peu à de telles paroles! Les expériences qu'il faisait depuis la veille, et surtout la plaie brûlante d'humiliation que son rude orgueil rapportait de l'entretien avec Didier, ne le préparaient pas à rencontrer de la confiance chez la jeune fille. Au contraire. L'exaltation naturelle aux femmes devait porter celle-ci à dramatiser les événements. Et, peu tolérante jadis pour ce qu'elle appelait « les manières d'ours » de son beau-frère, elle l'apercevait sans doute aujourd'hui d'autant plus facilement sous la figure d'un criminel.
— « Eh quoi ! d s'écria-t-il. « Je ne suis donc pas un monstre à vos yeux, comme à ceux de vos parents, de vos amis? Vous n'allez pas me condamner à leur exemple ?» Il ne suivit pas sa pensée, mais, entraîné par un sursaut de rage, il reprit en montrant le poing : « Oh ! on me le paiera!... Et même ceux à qui leur âge — ou autre chose! — m'empêche d'en- demander raison. »
LA FORCE DU PASSÉ 8f
Ses traits prirent une expression terrible.
Chris tiane lui toucha légèrement la main. Cette
colère masculine lui faisait peur.
— « Mon pauvre Gérard! Écoutez... Prenez garde. Vous avez un caractère à la fois concentré
et violent. C'est cela qui vous a fait du tort. Ne donnez pas prise... Mais je ne veux pas vous faire de la morale, » s'empressa-t-elle d'expliquer gentiment quand se tourna de nouveau vers elle un visage contracté. « Je suis venue vous dire ceci : moi, qui ai vécu dans l'intimité de votre ménage, qui vous ai vu auprès d'Antoinette, qui suis sûre que vous l'aimiez, malgré vos façons brusques, je me tiens fraternellement avec vous dans votre douleur, dont je connais la sincérité. Pas une insinuation malveillante ne peut effleurer ma confiance en vous. Et, puisque vos enfants vont rester assez longtemps peut-être, chez nous, à Feuillères, vous aurez cette sécurité de savoir qu'ils sont entre les mains de votre sœur Christiane, qui n'a pas un doute sur leur père, et qui saura le leur faire aimer. j>
La physionomie de Gérard se détendit d'abord, puis se raidit contre l'émotion. Mais, aux derniers mots, ce fut plus fort que lui. Il laissa tomber sa tête sur ses mains. De gros sanglots secouèrent ses épaules. Le géant taciturne pleurait comme un enfant.
M"® de Feuillères contempla, de ses beaux
LaL>
jexxx où brillait, sous deux lannes immobiles, la pitié la plus délicate^ un spectacle tel que sa jeunesse et son inexpérience n'auiaient pas imaginé si impressionnant. Elle ne savait quelle parole prononcer, ni quel geste fiûre, incertaine d'avoir causé du bien ou du mal en provoquant cette effusion presque tragique.
Lorsque, enfin, M. de Sebourg, avec une secousse résolue, se redressa et regarda la jeune fille, il la surprit dans cette anxiété, qui penchait vers lui sa jolie tête, éblouissante d'une divine expression.
— f Ah! Chrîstiane, » s*écrîa-t-il, f je ne vous connaissais pas! >
Ni lui ni elle ne surent au juste d'où jaillissait Tardente impétuosité de ce cri. Quand l'esprit n'a que trop de raisons pour justifier les élans désordonnés de l'être, comment mesurer ce qu'y ajoutent les obscurs tressaillements du cœur et des sens? Cet homme, veuf d'hier, et cette jeune fille, sa demi-belle-sœur, se débattaient dans un orage de pensées suffisant pour les empêcher d'entendre quelques éclats de foudre plus lointains, précurseurs d'un orage pire.
Ce fut dans la même ignorance de ce qui naissait en lui, à cette minute, que Gérard céda à une impulsion irrésistible. Il ne put pas ne pas s'ouvrir, au moins partiellement, à Christiane. Quelque chose de trop lourd TétoufFait. Et le pre-
mier effet d'une grâce délicieuse, qui n'agissait que trop vivement sur lui, fut d'attirer hors de ses retraites, comme par un magnétisme, son âme élémentaire et farouche, une de ces âmes étrangement construites, telles qu'en produisent les infinis hasards des combinaisons ataviques, pétrie de matériaux primitifs et barbares, avec quelques-uns des éléments raffinés de nos modernes psychologies.
— « Ma pauvre enfant! » soupira-t-il, « vous' avez raison de me prendre en pitié. Mon malheur est plus grand que vous ne pouvez croire.
— Comment? » dit la jeune fille saisie d'appréhension.
— « Je ne suis pas le scélérat qu'on vous a représenté, Christiane. Mais plût au ciel que je le fusse ! Je n'endurerais pas un tel supplice.
— Quel souhait 1 1> fit M"® de Feuillères, interdite. « Mais c'est une façon de parler, n'est-ce pas? Vous souffrez, mon pauvre Gérard. Voilà tout ce que je veux comprendre. Ne me confiez pas autre chose. y>
Une timidité la prenait maintenant devant l'inconnu de ce caractère d'homme. Au fond, elle n'avait jamais sympathisé avec son beaufrère. Il avait fallu l'impérieux sentiment d'une injustice pour qu'elle vînt à lui comme elle était venue, pour qu'elle lui parlât comme elle l'avait fait. Mais qu'allait-il, à présent, lui apprendre ?
Elle aurait voulu l'interrompre. Elle aurait voulu s'éloigner.
Il continuait, en phrases hachées, avec la pauvreté de mots qui offrait les sentiments et les faits tout à cru, sans nuances :
— c Oui, ) 'aimerais mieux... Si j'avais une nature de bourreau, j'aurais agi volontairement... je n'aurais pas de remords... Et je me moquerais de ce qu'on pense! Mais c'est bien pire. *Elle est morte par ma faute... Sans que je le veuille!... mais par ma faute... Ça, c'est épouvantable!... Je ne m'en consolerai jamais. Je vois toujours ce chemin, qu'elle a pris... Elle s'en allait fâchée... un moment de nerfs... J'aurais dû la suivre. Je ne l'ai pas fait... J'ai retenu mon cheval... « Va donc, boude à ton aise. > Énervé, moi aussi. Je la vois... je la vois encore, qui s'en va... Ah! la pauvre petite!...
— Mon Dieu!... » gémit Christîane, suffoquée de pleurs. «Toinette...ma chérie!...» Puis, quand elle se fut un peu reprise : « Pourquoi me dites-vous cela ? » demanda-t-elle douloureusement à Gérard. « Que vous vous en soyez expliqué avec mon père, cela ne suffisait-il pas? »
L'homme singulier à qui elle s'adressait passa tout à coup de l'abattement à une révolte presque indignée :
« A votre père!... Mais je n'ai rien révélé de ceci au comte. Il me demandait une explica-
tion. Je l'ai simplement menacé de lui en demander une à mon tour. Me croyez-vous capable de m'accuser devant qui essaie de le prendre de haut avec moi? Si j'ai pleuré près de vous, Christiane, si je vous ai découvert la vérité, c'est parce que vous avez été bonne, que vous m'avez témoigné de la confiance. »
« Demander une explication au comte de Feuillères, lui, Gérard?... » refléchit Christiane, que cette phrase avait frappée. Mais elle ne s'y attarda pas. Plus tard seulement, elle devait s'acharner sur l'énigme. Aujourd'hui, des impressions trop multipliées, trop aiguës, lui mettaient le cœur à vif.
— « Vous vous étiez donc disputé avec ma sœur, durant cette chasse? y> questionna-t-elle, d'une voix blanche, comme si elle ne pouvait plus le plaindre, mais se refusait à l'accabler. M. de Sebourg inclina la tête. Son désespoir apparaissait d'autant plus réel que toute emphase en était absente. Non seulement il ne tentait pas de discourir, d'arranger son rôle, mais il n'essayait même pas de réagir contre l'espèce d'atonie qui suivait les sanglots de tout à l'heure et la crise de l'aveu. Il retombait à son mutisme, se repliait au delà de la rude barrière qui, d'habitude, empêchait d'atteindre à sa sensibilité, et même d'y croire. Seuls, ses yeux d'un gris sombre, où les pleurs trop rares, trop fiévreux.
avaient laissé des filets pourpres, disaient le cuisant chagrin à travers leur brume de sang.
— « Mais votre querelle ne devait pas être grave? » insista Christiane. « Comment Toinette, si douce, a-t-elle pu vous quitter dans un accès d'humeur? »
Le veuf haussa tristement les épaules.
— « Que lui aviez-vous fait?
— Elle avait vu, i^ prononça Gérard, « madame Valtin me glisser un billet pendant que je mettais cette toquée en selle. »
Le visage de Christiane devint de marbre, tout à coup pâli et glacé. Une minute éperdue passa pour cette jeune fille, qui, après avoir refusé la vision d'une chose répugnante, se sentait touchée brusquement par sa réalité. Elle se leva. M. de Sebourg, avec un agrippement de noyé, la retint par sa robe.
— « Vous me fuyez? i>
Elle détourna la tête. Tout s'insurgeait en elle. Sa pudeur même ne tolérait plus le cruel entretien. Cet homme et la femme qu'il venait de nommer étaient bien les meurtriers de sa sœur.
Un accent, tellement étranglé, déchiré, qu'elle en tressaillit toute, s'éleva :
— « Christiane!... Vous ne comprenez donc plus!... Tout à l'heure... Je croyais... Votre pitié... C'était si doux!... Mais vous me l'ôtez... Je ferai quelque chose d'inouï... Vous verrez... Je
LA FORCE DU fASSÉ CI
souffre trop!... Cette Francine... une malade, une folle... qui m'obsédait! Oh ll'écraser comme une bête mauvaise!... »
Gérard lâcha le pli de robe, palpable fragment de là seule douceur qu'il «ût trouvée en ces horribles jours, et qui s'en allait. Il redevint le fauve acculé, qui, tout à l'heure, avait failli bondir sur son ancien ami.
— « Je me vengerai! » cria-t-il. « Ah! c'est ainsi!... Gare à eux!... On me rejette comme un chien !... Des gens qui ont tous des cadavres dans leurs placards murés! Ça va être drôle!... » •
Un ricanement de férocité suivit. Puis, presque aussitôt, un râle déchirant : « Antoinette est morte en me haïssant... Oh! Oh!... j> Et alors, le souvenir, tremblant de larmes : a: Pouvais-je lui dire?... Pouvais-je lui montrer cet infernal papier, qu'elle exigeait? Elle a couru au hasard, aveuglée de chagrin... Moi, j'étais furieux contre elle, furieux contre l'autre... Est-ce que je sais consoler les femmes?... Je ne l'ai pas rappelée, pas suivie... Ah! Dieu... ah! Dieu... y>
Une lamentation sourde, affreuse à entendre, sortit de cette poitrine d'athlète, secouant le grand corps massif. Gérard, de nouveau, s'était assis, et, de nouveau, cachait sauvagement sa figure dans ses mains.
Et Christiane aussi avait repris sa place, retombée, défaillante, sur le fauteuil tout proche du
malheureux. Elle pleurait. Il se tut. L'un comme l'autre, dans le sflence qui se prolongea ensuite, ne considéra plus rien, n'évoqua plus rien, sinon cette fîréle silhouette de femme, galopant dans la fbrét brunie et bleuâtre d'hiver, et ce cheval, excité, excité encore par l'amazone, en fuite devant la vie perfide, et cette branche trop basse, qui, brusquement, arrêtait tout.
Un moment plus tard. M"* de Feuilletés, entendant les appels du périt François : « Tante Yane!... Tante Yane!... > — sans doute malgré tous les efforts de miss Gerrie, — se disposa à rejoindre les enfants.
EUe tourna vers Gérard un regard qui semblait conseiller l'apaisement. Il ne s'en contenta pas.
— « Vous seule, > dit-il précipitamment, « pouvez me donner l'illusion qu'elle me pardonne. »
Christiane eut un hochement désolé de la tête. Mais la bonté de son cœur, par une émanation inconsciente, s'en alla, comme un baume, — hélas I trop suave! — vers ce loup blessé et mordant le fer enfoncé dans la plaie qu'était Gérard de Sebourg.
N curieux spectacle, celui que présentait, à l'aube de ce matin d'avril, le coteau de Beau-Soleil, au-dessus de Montauban.
Il ne faisait pas encore jour, et une agitation insolite, un grouillement de foule, le remuement de masses obscures, aux formes apocalyptiques, troublaient la fraîche sérénité des vignes et des prairies, sous un ciel immense, d'une pureté Iperveilleuse, qui, peu à peu, prenait des transparences de cristal.
Ce n'était pas, cependant, un bivouac de troupes en grandes manœuvres, ni un campement de bohémiens, comme on eût pu le croire dans le vague du crépuscule. On assistait là aux préparatifs d'une de ces solennités toutes nou-
v)-t LA FORCE DU PASSE
velles dans les âisœa de rindustne comme dans celles de l'élégance, que la mode et Ilntéret consacrenr d'ane Éiçoa prescrgieuae : le départ d'une course d'aucomo biles. Celle qu^on appelait <r la Coupe des Souverains », à cause de Tencouragemenc donné à ce match par plusieurs chefs d'Etat, allait être disputée pour la première fois en France. L^irinéraire fixé, et qui devait être parcouru à trois reprises, se déroulait au sud de Moncauban, dans une région de routes admirables, de plaines et de coteaux modérés. Il descendait vers Toulouse, qu'il contournait, piquait sur Auch, en une incomparable ligne droite, côtoyait un instant le Gers, s'en détachait à Fleurance, remontait jusqu'à Moissac par Saint-Clar et Saint-Nicolas, puis se fermait sur cette éminence de Beau-SoleÛ, qui domine l'ancienne capitale du Bas-Quercy, et lui donna peut-être son premier nom, car on doit y voir le ^orts ollbanus des Romains.
Tous ceux qui se passionnent, par chic ou autrement, pour la traction mécanique sur route, avaient évalué, jusqu'à la plus faible pente ou au plus aisé tournant, les qualités et les défauts de ce parcours, qu'on désignait glorieusement par ce titre : « le Circuit de Gasgogne :».
On ne parlait que de cela dans un monde spécial, et même ailleurs. Le chauvinisme s'en mêlait» Eu France^ on comptait sur la victoire.
LA FORCE DU PASSÉ 9f
Le mot est si douxl Et nous en avons depuis si longtemps perdu l'usage I Beaucoup de journaux la prédisaient. Les épreuves éÛminatoires en fournissaient l'augure. Les deux voitures Valtin qui, chez nous, étaient arrivées, l'une première et l'autre seconde, avaient couvert le kilomètre en moins de temps que, dans d'autres pays, les rivales qu'on leur opposerait.
Gérard de Sebourg, lors de cette course nationale, avait conduit au succès la plus valeureuse de ces machines. On s'était un peu étonné de voir un homme de son nom et de sa situation manœuvrer lui-même le véhicule où s'attachait la fortune d'une société industrielle, se faire le champion matériel de cette maison dont il était l'un des chefs. Mais, loin de l'en blâmer, l'opinion mondaine — cette opinion qui (avec une si scandaleuse indulgence, d'ailleurs), l'avait considéré comme l'assassin de sa femme — goûtait assez cette façon de lancer son chagrin ou son remords à un train de cent cinquante à l'heure. On voyait dans l'action aventureuse quelque chose de crâne et de désespéré, qui séduisait. Puis, cet ancien habitué des salons notoires et des restaurants en vogue, de qui l'on "percevait partout, avant qu'il fut en deuil, la ilhouette de gladiateur sous l'habit noir, la iigure héroïque et taciturne, semblait l'homme •nême de ce sport effrayant qu'est une course
d'automobiles. Dès son début, il surgit vainqueur. Ce fut l'apothéose. Maintenant on comptait sur lui pour le triomphe définitif. Il était le grand favori du jour, — de ce jour, qui se levait, si délicieusement bleu et clair, sur le coteau de Beau-Soleil.
Les symptômes de l'engouement actuel apparurent, sous la douceur des premiers rayons.
Des gens de toute caste avaient passé la nuit là, une nuit heureusement sèche et tiède. Depuis les snobs millionnaires, qui campaient sous'des tentes somptueusement agencées, ou dans des roulottes meublées d'acajou et d'argent, jusqu'aux chauffeurs sans place, aux parieurs en pantalons troués, qui avaient dormi sur la dure, on dénombrait des milliers d'êtres de toutes les castes sociales, agités de la même frénésie.
Le sans-gêne de la foule avait dévasté des vignes, ce dont les propriétaires ne s'inquiétaient pas, sachant qu'ils seraient indemnisés par les organisateurs du match sensationnel, auquel de si gros intérêts étaient suspendus.
En attendant, le coup d'œil était véritablement pittoresque. Les toiles des tentes blanchissaient au soleil levant. Les parois vernissées des voitures scintillaient. Des flammes jaunes, delà fumée tournoyante, voltigeaient sur des feux de sarments, autour desquels s'activaient des chefs tout de blanc vêtus, le béret neigeux sur la tête.
aussi graves que devant les fourneaux de leurs monumentales cuisines.
Déjà sortaient, par l'ouverture des tentes ou les petites fenêtres des roulottes, des fêtes de Parisiennes, coiffées à miracle, comme si elles avaient emmené leur ondulaieur, et qui s'interpellaient avec des éclats de rire, plus ou moins spontanés et jeunes. Les yeux tendus guettaient les toilettes qui commençaient à s'exhiber. Chacune s'était livrée aux plus laborieuses et coûteuses combinaisons pour apparaître sous la « création s la plus originale, dans ce meeting dont les lois d'étiquette restaient encore mal établies.
Le chic avait décidé ces installations en plein air, la nécessité aussi. Les hôtels de Montauban regorgeaient de monde. Celui du Midi, sur la place d'Armes, abritait des Altesses. On prétendait qu'un roi, venu incognito, arriverait tout à l'heure de Toulouse, où il était logé avec sa suite. Les Montalbanais haussaient les épaules. Un souverain n'aurait pas eu le mauvais goût de préférer l'hospitalité de la ville rivale.
Cependant les dernières ombres dg i - x)xâ^ ^e dissipèrent. Une lumière d'une limpjj. j,V!>^°^^" parable se répandit sur le paysage. »■• ^ â-^^*^ ^ tout à coup. Vision sans bornes, O S^ \e ^^,'' une plaine s'ouvrait, plus infinie -. V .^ ^^' ^ verdure s'y déployait en nappes ^\x \> ^
douces, qu'on ne distinguait pas les bois^ aux frondaisons neuves, des cultures et des prairies. On reconnaissait des centaines de villages, à la tache blanche de leurs maisons, à la fine pointe de leurs clochers. Des villes, au loin, s'étendaient, vaporeuses comme des traînées de brumes violâtres. Çà et là, une boucle d'argent révélait le cours d'une rivière. Au fond, à une distance énorme vers le lointain prodigieux où la terre glissait à la fluidité du ciel, n'était plus que de l'espace et de la nuance, quelque chose saisissait puis déroutait l'œil : une série de formes impressionnantes, si légères qu'elles échappaient par instants à la vue éblouie, mais d'un éclat et d'une immobilité tels, quand elles ressuscitaient de l'azur, qu'on ne pouvait confondre avec aucun nuage leur blancheur précise et aiguë. C'étaient les cimes des Pyrénées.
Devant la grandeur vertigineuse de cette plaine, une des plus vastes et des plus fertiles du monde, tout se rapetissait, même cette altière cité de Montauban, qui s'érigeait, un peu à droite, contre l'autre pli du coteau, dressant son clocher de Saint-Jacques, tout rose dans l'atmosphère du matin, et jetant au travers du Tarn les sept arches en ogives de son célèbre vieux pont.
Mais, ce qui paraissait d'une mesquinerie pitoyable, maintenant que le soleil posait un
gigantesque évantail d'or au ras de l'horizon, et que la magnificence de la nature devenait visible, c'était tout cet appareil de campement mondain. Dans cette immensité découverte, on eût dit un déballage de jouets. Et c'était aussi la laideur des estrades, au long de la route superbement vide, les échafaudages de bois blanc, à demi masqués d'andrinople, dont le rouge violentait atrocement la délicatesse des choses matinales, et garnis — sacrilège I — par des guirlandes de fleurs en papier. Même les draperies de velours à franges jaunes, marquant les places réservées aux spectateurs royaux et aux personnes de marque, aggravaient le ridicule du décor.
Toutefois, les soldats qui, au commandement de leurs oflSciers, commençaient à s'échelonner le long de la piste, se postaient à temps pour compenser ce fâcheux aspect de foire, en détournant les idées vers les possibilités tragiques de l'épreuve. Sur ce chemin blanc et désert, que leur présence interdirait pour quelques heures à tout être vivant, un drame allait se jouer entre des volontés humaines et des forces aveugles. La mort guetterait ses proies. Il y avait bien des chances pour qu'un tel défi de la pensée à la matière, ne fût pas poussé jusqu'au bout sans le sacrifice de quelques existences.
— « Ce n'est pas ici, au point de départ et
d'arrivée, qu'il y aura le plus de monde, » fit observer André Valtin à sa femme, tandis que celle-ci, dont sa camériste attachait la jupe, frottait ses ongles avec un polissoir saupoudré de a: coraline i>, a: Sais-tu où les estrades sont le plus nombreuses et où les places se paient le plus cher? »
La jolie Francine demanda vivement :
— « Où cela? i>
Car, malgré des préoccupations réellement poignantes, l'inquiétude la saisissait qu'il y eût peut-être, sur tout le parcours, un endroit où il fut plus « chic y> de se montrer.
— « C'est à la descente de Montestruc, y> répondit son mari. Et il expliqua : — a: Une pente qui file à pic sur le Gers, avec un tournant juste avant le pont. Le seul endroit vraiment dangereux du circuit, et connu par la fréquence des accidents. Les loueurs de banquettes obtiennent ce qu'ils veulent. On s'attend à voir s'écrabouiller là quelques coureurs.
— Charmant public !» dit la belle M™^ Valtin, devenue pâle.
— « Il est le même partout.
— C'est gai. »
Les petites mains aux ongles fuselés, plus brillants que de la porcelaine rose, mollirent un peu et suspendirent la friction agile.
Francine murmura, d'une voix trouble :
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— « Ce Gérard est foui Quelle idée, quand on s'appelle Sebourg, de faire ce métier de mécanicien! 3>
Son mari la regarda. Depuis le drame de la forêt d'Othe, il avait des soupçons. Rien n'était venu les confirmer ensuite, sinon peut-être la nervosité folle de sa femme, une espèce de détraquement, remarquable même chez cette nature de déséquilibre et de caprice.
Il répliqua :
— « Je trouve ça tout naturel. La plupart des grands fabricants courent eux-mêmes.
— Ils ne s'appellent pas Sebourg.
— Moi, qui ne m'appelle que Valtin, je pourrais être sur ma machine. »
Elle ricana :
— « Pas de danger!
— Pourquoi donc?
— Tu risquerais de te faire bobo. y>
La femme de chambre, qui attachait la ceinture, ne put retenir une crispation furtive des lèvres. Mais aussi Madame avait un tour de taille supérieur de deux centimètres au cercle étroit qu'il s'agissait d'y agrafer.
— « Tu serais donc la seule à oser dire que je suis lâche, j> riposta André.
Cette conversation, peu aimable, et où le ton l'était encore moins que les paroles, avait lieu dans une petite pièce, qu'on aurait pu prendre
pour une très belle cabine de transatlantique. C'était la chambre à coucher, dans la roulotte automobile des Valtin. Une voiture extraordinaire, d'un luxe ingénieux, d'un confortable impossible à imaginer pour qui n'en avait pas examiné de près le minutieux agencement. Ce véhicule, avec ses galeries extérieures, où se fixaient les malles, et tout ce qui se bouclait dessus, et tout ce qui se suspendait, se dépliait, se dissimulait dedans, et la multitude de ses accessoires en argent ou en or, avait fait la stupeur des badauds, à l'Exposition de 1900. Francine déclarait d'ailleurs que c'était une vraie guimbarde, bonne pour des saltimbanques. Les ingénieurs de son mari avaient à l'étude, pour satisfaire à son extravagante fantaisie, un modèle qui, enfin, la contenterait peut-être.
Ce mari, qui se pliait à toutes ses volontés, non par tendresse, mais pour avoir la paix, et qu'elle venait de railler avec une insolence si injuste, car il ne manquait point de bravoure, se tenait devant elle, déjà prêt pour la grande journée. Il portait la redingote et le haut-de-forme, dans ce lieu champêtre et avant six heures du matin. Car il se sentait pénétré de son importance et savait qu'il aurait à déployer sa courtoisie pour des héritiers de trônes, sinon même pour un souverain en personne. De taille moyenne, mais bien prise, d'aspect vigoureux.
André Valrin montrait cette aisance physique qui approche de la distinction, et qu'il devait plutôt aux exercices du corps, à Téquitation de chasse, dont il était passionné, qu'aux manières de son monde, — celui des gros bourgeois viveurs, — un milieu de la plus épaisse vulgarité. Il avait un teint rosé, une courte barbe châtaine, un commencement de calvitie, des yeux noisette, et l'air bon enfant. Au fond, rusé comme un renard. Son astuce, toujours en éveil, se tendait vers deux choses : gagner de l'argent, et ne pas se laisser « embêter ». La vie lui semblait bonne. Il entendait en jouir à sa guise. D'ailleurs sensible au ridicule, ostentatoire et vaniteux. Constamment sur la défensive contre les parasites et les aigrefins qu'attirait autour de lui son immense fortune. Il avait une façon distraite de décourager ceux qui lui proposaient des affaires soi-disant merveilleuses, et ce même silence indifférent quand un ami réclamait discrètement son concours pour quelque action généreuse ou utile. Il cessait d'entendre, de comprendre... Un mur. Mais les souscriptions des journaux offraient toujours en tête le nom d'André Valtin — Société des Automobiles Valtin — en regard de la plus grosse somme offerte. Ça ne comptait pas dans les aumônes, c'était de la réclame. Et sur ce dernier article, on n'épargnait rien. Car tout rapportait.
M. Valtin regardait sa femme.
Elle n'avait peut-être pas mesuré la puissance d'égoïsme de ce caractère. Bien qu'elle lui lançât tout le temps de ces mots : « Tu ne penses qu'à toi. — Oh! ce que tu en fais, c'est pour toi. » Elle se figurait lui reprocher une faiblesse. Francine, trop instable pour posséder en elle-même une force quelconque, n'imaginait pas que l'amour de soi, de son repos, de son prestige, pût devenir un mobile redoutable. Elle, tout en ne vivant que pour sa petite personne, était capable d'aventurer ce qui lui était plus précieux que l'existence, pour le caprice d'une minute, dans une folie de nerfs, une débauche d'imagination. Son André n'était pas ainsi. Chez lui, l'égoïsme était intransigeant, dogmatique, absolu. Tel un idéal. Cet être plein d'urbanité, si l'on troublait sa plénitude de jouissances, pouvait devenir héroïque et féroce, comme un fanatique dont on tracasse la foi.
Francine altérait depuis quelque temps la sérénité de ce culte auto-sensuel. L'idée qu'il devrait peut-être se montrer jaloux, faire acte dé mari berné, ou siibir la moquerie universelle, lui, André Valtin, — Société des Automobiles Valtin, la première marque du monde, — cette épine dans sa vie triomphalement joyeuse, ce caillou dans son soulier, l'exaspéraient plus que ne l'eût exaspéré la jalousie elle-même, s'il eût
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été capable d'un tel paroxysme amoureux. La jalousie a, en effet, un dérivatif, qui est de se manifester. Tandis que la suprême inquiétude de cet homme était de se voir peut-être contraint à une manifestation quelconque. Car, le jour où il aurait cessé d'être aveugle, il n'aurait plus le droit de s'amuser avec Francine comme avec une maîtresse, aussi insupportable mais aussi exquise que n'importe, la plus capable d'étaler avec une esbrouffe renversante la gloire pécuniaire des Valtin, et de faire répéter inlassablement le nom — raison sociale — par tous les échotiers mondains. Il n'aurait plus une seconde d'insouciance. Sa vie serait empoisonnée. Comment poursuivre, avec des airs d'Othello, la fête continuelle : les parties en yacht, en mail, en auto, les soupers dans les cabarets à la mode, les rigolades dans les petits théâtres où l'on se gausse des maris trompés?
André Valtin, plutôt que de subir un lancinant souci, eût fait, comme on dit « un malheur ». Gribouille conjugal, il eût tout cassé pour ne pas entendre le petit craquement, irritant et progressif de la fêlure. Ne rien savoir, il préférait cela. Mais, le jour où il saurait, son égoïsme exaspéré le rendrait terrible.
Francine aurait pu s'en douter, au regard mauvais qu'il posa sur elle, lorsqu'elle l'eût — devant une domestique — traité de capon, après
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avoir laissé deviner ses transes pour celui qui serait le héros de la journée, Gérard de Sebourg.
Il examinait rageusement cette femme, — la sienne, — révolté en secret contre le pouvoir qu'elle détenait de bouleverser toute son existence, mais se gardant bien de lui en rien montrer.
Calme, Francine, à présent, faisait bouffer, d'un doigt léger, l'auréole de ses cheveux fauves, dans l'ombre vaste du chapeau. André se disait : « Elle est épatante, tout de mêmel » Car elle représentait l'effigie idéale qu'un Chéret eût pu dessiner pour les affiches des automobiles Valtin. Elle était l'enseigne vivante, et, par là même sans doute, le type féminin par excellence pour ce mari chez qui l'amour ne subsistait qu'en une combinaison de parisine, de chic et d'industrialisme.
La taille exagérément cambrée de la jeune femme se moulait dans une longue redingote de drap gris souris, pareille à sa jupe. Les revers, lisérés de velours héliotrope, laissaient voir, en s'entr'ouvrant, leur broderie intérieure compliquée, et pressentir les délicatesses d'une blouse de dentelle. La cravate en linon et vieilles valenciennes, était épingle d'un gros cabochon d'émeraude, une pierre célèbre dans la joaillerie des deux mondes, le seul bijou que portât Francine ce marin, outre ses bagues, que les gants de
suède gris-perle allaient dissimuler. Son chapeau était un gainsborough en feutre, du même gris que le costume, sur lequel s'enroulait une admirable plume, dite « amazone », de teinte héliotrope. On ne pouvait imaginer une élégance plus raffinée ni plus sobre, une ligne plus conforme à la plastique féminine telle que la conçoit la mode récente, une toilette mieux en harmonie avec le lieu et l'événement du jour.
La satisfaction qu'en éprouva M. Valtin accrût sa rancune de penser qu'un autre en recevait peut-être le secret hommage. Il prononça, d'un ton qui aurait pu inquiéter sa femme, si la voix, -les gestes, les pensées de cet homme, n'étaient devenus pour elle si indifférents qu'elle n'en percevait plus le sens :
— « Rien ne dit, tu sais, que Sebourg arrivera premier. Ma seconde voiture, la quatre-vingtseize chevaux, s'est admirablement comportée à l'éliminatoire. Elle n'a été battue que de cinq minutes et demie.
— « Elle est conduite par un imbécile, » dit M^"^ Valtin.
Que la belle Francine jugeât la capacité de l'ingénieur-mécanicien à qui une des plus grosses maisons industrielles du monde confiait sa seconde chance de succès, cela devait faire sourire. Son mari n'en eut pourtant aucune velléité.
Désagréablement impressionné, peut-être même.
suggestionné contre toute raison, et d'ailleurs d'une humeur massacrante, il sortit de la roulotte en faisant claquer les portes minuscules de cette « maison de poupée i>.
Sa femme n'en eut cure. Autre chose lui détraquait les nerfs, malgré la domination étonnante qu'elle gardait srur eux, et lançait son cœur spasmodique, affolé comme un farouche oiseau en cage, contre la paroi oppressante de son corset.
Elle sortit à petits pas dans l'espace immense, préoccupée malgré tout de l'effet à produire, ne voyant de ces pays déroulés jusqu'aux lointaines montagnes, de cette ville ardente où couvait la cendre d'un passé véhément, — ce Mon tau ban crispé d'orgueil, — et du grand chemin clair, entre la haie des soldats, chemin recueilli dans l'attente de la foudroyante lutte, que quelques visages de Parisiens où elle cherchait à lire la consécration de son couturier.
Même de plus naïfs hommages ne lui déplaisaient pas. Un gavroche montalbanais s'arrêta pour la contempler avec une admiration hardie. Puis il se frappa la joue droite, et secoua les doigts comme s'il venait d'y pincer une bestiole à aiguillon, tandis qu'il s'écriait : « Qu'un bigardi zM'a fissati,,, » (« Quel moustique! il m'a piqué I })) Exclamation et geste de tout Gascon faraud émoustillé par la vue d'une jolie femme.
Celle-ci eut un sourire. Sans comprendre le galant symbolisme, elle ne pouvait se tromper sur le sentiment.
jyjme Valtin gagna le coquet édifice de toile dans lequel ses domestiques dressaient le couvert pour la collation du matin. On devait y être une vingtaine de leur bande, en dehors d'euxmêmes, de Sebourg et de l'ingénieur qui conduirait leur seconde voiture. Le rendez -vous était pour six heures du matin. Car le départ commençait à sept.
Sous la tente, une longue table étendait son impeccable ordonnance. Les dentelles du linge éclatant, les porcelaines précieuses, l'argenterie, les fleurs, tout cela venu dans des fourgons automobiles, — même les orchidées et les roses, apportées de Paris, — rappelaient, sans en omettre un détail, les splendeurs de la salle à manger d'Otheval ou de l'hôtel de l'avenue Montaigne. Autour, se tenaient, en grande livrée, les valets attentifs.
M"*® Valtin jeta un coup d'œil, fit quelques aigres remarques :
— « C'est inconcevable! On ne peut pas se taire écouter. Je vous avais recommandé. Clément, d'apporter les écuelles de saxe, pour le consommé froid. On va le boire dans des tasses à café au lait, alors? Ce sera ridicule! De quoi aurons-nous l'air? 3>
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Elle tourna le dos à Clément, le maître d'hôtel, dont la face navrée exprimait la plus respectueuse componction, mais qui préférait l'algarade prévue à la casse des fragiles merveilles et au renvoi qui s'ensuivrait. Il demeura impassible, bien qu'il entendît parfaitement la phrase à peine étouffée :
— « Espérer un peu de goût de ces gens-là...
Quelles brutes! »
Derrière la silhouette mince, aux cambrures savantes, à la raideur agressive, qui s'effaçait sous la portière de toile, les laquais échangèrent un bref sourire. D'abjectes pensées leur offraient un divertissement et une revanche. Clément seul, à cause de sa dignité, ne partagea pas leurs furtives représailles.
Comme elle quittait la tente, Francine se heurta contre quelqu'un qui allait y entrer. La haute stature, le noir du costume, et la secousse intérieure annonçant celui qu'on cherche, la firent s'écrier :
— <!c Gérard!... y> Aussitôt elle ajouta :
— (L Ah! enfin... Venez, venez... Il faut que je vous parie. 2>
M. de Sebourg s'immobilisa, la regardant de haut, l'air dur.
Les yeux de la jeune femme, clairs entre les cils noirs, élevèrent une supplication.
— « Un mot, voyons... un motl... N'y a-t-il pas assez longtemps que je suis raisonnable, que j'ai évité de vous rencontrer?
— Dites de me poursuivre,» fit-il implacablement.
— <( Soit. Vous êtes cruel de me le reprocher. Je vous aimais.
— Faites attention, madame, y> murmura-t-il avec un coup d'œil alentour.
Il avait ses raisons de craindre qu'elle ne perdît la tête, ne commît quelque extravagance. Depuis trois mois qu'Antoinette était morte et qu'il avait voulu rompre avec celle qui était la cause de cette mort, Gérard mesurait le poids d'une liaison où les facilités d'une vie absurde et la fantaisie impérieuse d'une coquette l'avaient entraîné. L'exaltation produite chez cette névrosée par le drame de la forêt d'Othe, l'interprétation criminellement romanesque dont elle ne voulait pas se laisser désillusionner, et ensuite la défensive de Gérard^ — qu'elle prenait pour une crise passagère de remords, — excitaient jusqu'au paroxysme cet amour d'imagination et de vanité. La dédaigneuse mondaine, qui planait au-dessus de l'existence, garantie contre les hasards vulgaires par son luxe d'idole et son armée de valets, s'était jetée aux aventures d'une grisette affolée, courant les rues à pied par la pluie, guettant sous les portes cochères, station-
nant dans des fiacres, se faisant surprendre par un pipelet gouailleur, assise trois heures sur une marche d'escalier, pour déjouer l'intraitable résolution de M. de Sebourg qui ne voulait plus la revoir seule.
Gérard, qui, sous ses dehors de force et de ténacité, avait des faiblesses, presque des candeurs, finissait par se sentir effaré devant les inconséquences de cette créature sans logique, aux folies imprévues, à la fragilité invincible. Déjà, durant les quelques rendez-vous à quoi s'était réduite leur entente coupable, il considérait avec plus d'inquiétude que d'amour sa conquête involontaire. Aujourd'hui, il en était excédé, presque jusqu'à la haine.
— d Tenez, entrons là, ]o lui dit-elle.
Et comme le maître d'hôtel, Clément, sortait de la tente principale, avec sa face imperturbable où rien ne se reflétait, M. de Sebourg, gêné pour cette femme qui semblait tout oublier des réalités environnantes, la suivit sous l'abri voisin.
C'était une autre case de toile, qui devait servir de vestiaire aux coureurs de la maison Valtin. On y voyait les pardessus en toile cirée dénommés (n parapluies du chauffeur ]o, les passe-montagne à conques pour les oreilles, lés masques à lunettes, que ces messieurs arboreraient tout à l'heure. Une glace — bien superflue — s'offrait pour enregistrer leur grotesque
.apparence. Francine ne vit rien de tout cela, sinon qu'il n'y avait personne, et que, pour un instant, elle se trouvait seule avec Gérard entre les quatre murs de coutil.
— « C'est indigne, » commença-t-elle, a de vous conduire avec moi de la sorte... »
Elle ne continua pas longtemps sur ce ton. Avant même qu'il eût répondu, elle passait des reproches aux plaintes.
— « Que vous ai-je fait? Je vous aime. Votre dureté est sans nom. Avez-vous juré de me rendre folle?... Si j'étais exigeante, tyrannique, insupportable, je comprendrais. Mais qu'est-ce que je vous demande? Un quart d'heure de causerie à cœur ouvert... De la simple amitié, soit. Tant que vous voudrez. Mais que je vous voie, que je vous entende, que je vous sente un peu à moi. Si vous voulez me détacher de vous, ce n'est pas le moyen, je vous assure... »
Gérard, au supplice, écoutait monter cette voix qui se haussait aux notes aiguës.
— « Madame, pour l'amour du ciel!... Nous sommes pis qu'en plein air ici. Nous ne savons qui nous entend.
— C'est votre faute. Pourquoi m'avez-vous refusé cette entrevue, hier encore? La veille d'un jour où vous risquez votre vie dans cette course maudite. Ah! Gérard, quand je pense que tu peux mourir!... »
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Ce cri déclencha tout, — l'émotion vraie, la vibration désordonnée des nerfs, l'effort suprême pour la reprise de possession. Francine se jeta sur la poitrine de M. de Sebourg.
— « Dis-moi que tu m'aimes... Que mon image sera devant toi... Je ferai des vœux si ardents!... Cela te portera bonheur I y>
Elle pleurait, balbutiait, éperdue, sincère sans doute. Son visage, d'une joliesse artificielle, subitement éclairé par une flamme qui ressemblait à de la passion, se tendait, frémissant et tendre, sous les lèvres de Gérard.
Celui-ci, troublé, se pencha. Mais il ne donna pas le baiser auquel se refusait son cœur. En deux bras fougueux il serra le buste étroit, mû de pitié, d'aversion, d'un vertige brutal.
Un reflet de clarté, ondoyant tout à coup -devant lui, fit lever les yeux à Sebourg. En face, le grand miroir était devenu tout blanc. L'impression, indistincte une seconde, se dégagea. Quelqu'un venait de soulever la toile de la tente. Et ce quelqu'un, vu à contre-jour, dans la glace, prit brusquement figure.
C'était André Valtin.
Il y eut un instant pétrifié. Francine, la taille bnsée en l'étreinte d'énervement qu'elle croyait frénétique d'amour, les mains aux épaules de Oerard, le visage renversé dans une extase, ne s était aperçue de rien.
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La portière de toile retomba. Le blanc rayon s'éteignit, et aussi la vision de cet homme, dans le miroir.
— « Votre mari!... y> dit sourdement Sebourg.
— « Quoi donc?
— Il a vu. 3>
Elle s'écarta précipitamment, avec une pâleur autour du rose délicat et artificiel de ses joues.
— « Bah! y> fit-elle après le premier saisissement. « Nul autre témoin... Il fera celui qui ignore. Il n'agit que pour le qu'en-dira-t-on. La preuve, n'est-ce pas?... Il a filé.
— Mais il a vu que je le voyais.
— Ça, » rétorqua Francine, <r c'est plus grave. »
Elle parlait d'un ton posé. M. de Sebourg convint en lui-même qu'elle était crâne. Ces demi-folles, menées par leurs nerfs, ont d'étranges moments de sang-froid. M™® Valtin, évidemment fort inquiète, conservait une attitude tranquille.
Lui-même se garda donc d'une violence, malgré le soulagement qu'il aurait éprouve en envoyant cette néfaste créature à tous les diables. Mais il fut net :
— a Madame, y> dit-il, « j'arrêterai ou je réparerai — point n'est besoin de vous l'affirmer — les suites de cette affaire fâcheuse. Quoi qu'il advienne, me voilà prêt à endosser toutes les responsabilités. Mais, si loin que me mène votre
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fantaisie, et quoi qu'elle me contraigne à faire, sachez-le bien : la comédie se jouera contre mon gré, car je n'ai pas, je n'ai jamais eu, je n'aurai jamais... d'amour pour vous. i>
Sur ces mots, avec un geste qui semblait rejeter le Ken antipathique, avec un élan d'évasion, Gérard bondit au dehors.
Des strideurs de cuivre montaient, s'évaporaient dans l'espace énorme. Une fanfare assemblée là, sur le point le plus élevé du coteau, entre les échalas bruns d'une vigne, éclatait tout à coup, puis sonnait sans relâche, — on ne savait pourquoi.
De la ville affluaient des milliers de gens. Il en venait sans cesse, par les sentiers du coteau ou par le tronçon terminus de la route, celui du départ étant déjà interdit à la circulation. Chacun se hissait comme il pouvait, sur des banquettes, des tables, des échelles, des tréteaux, installés au petit bonheur. Les titulaires des places privilégiées, dans les tribunes, dédaignaient d'arriver si tôt.
On regardait les voitures de course, rangées par ordre de départ, suivant le tirage au sort de la veille. Des gendarmes les entouraient. Un respect craintif allait vers leurs formes bizarres, où se cachait un organisme merveilleux. Elles revêtaient quelque chose de sacré, car elles détenaient, avec le mystère de leur vie mécanique.
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celui des hasards de succès et de mort auxquels se suspendait la fiévreuse attente de cette journée.
Laquelle tuerait les audacieux qui demanderaient trop à son âme trépidante et à ses muscles d'acier? Laquelle arriverait la première parmi le délire des hourras?
Était-ce celle-là, de couleur bleue, une française, la victorieuse de l'épreuve éliminatoire? Tout le monde se la montrait. Elle n'avait rien d'héroïque, avec son petit avant carré, sa forme fataliste de cercueil, son air trapu et tranquille. Elle ne ressemblait pas à un monstre au museau anguleux et féroce, comme sa compatriote, la Georges-Sireuil, ni surtout comme cette ridicule a: tarasque », qui, avec ses gros yeux en cabochon de verre et sa véritable gueule armée de dents, donnait pourtant moins l'idée d'une bête de cauchemar que l'effrayante voiture anglaise, — verte celle-ci, — à la carapace allongée entre ses roues qui la dépassaient, figée dans une fureur immobile, et dont la détente devait être quelque chose de surnaturel et d'inhumain.
Des paris s'élevaient pour la belge, à la robe jaune, dont le capot s'affilait en tranche-bise, et dont on vantait la stabilité. Mais la faconde gasconne se taisait devant l'allemande, qui, l'année précédente, avait remporté la « Coupe des Souverains 3>, et qui devait s'être sournoisement perfectionnée depuis. Elle montrait son avant
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vertical, percé de mille trous, — un radiateur nid d'abeilles, qui devait aspirer le vent, l'utiliser pour refroidir le carburateur. Sa simplicité de lignes, sa teinte obscure, ses roues très écartées du châssis, lui donnaient on ne savait quel air de volonté indomptable.
D'ailleurs, pour les badauds, ignorant des questions techniques, il y avait une attraction de curiosité supérieure à celle des voitures. C'était le campement des Valtin, la roulotte, les fourgons, les tentes, l'innombrable valetaille. Le public s'amassait autour des cuisines en plein air, et tâchait d'apercevoir cette tablée d'heureux par les interstices des toiles. Ceux qui avaient pu distinguer les élégances du couvert, et surtout les physionomies célèbres, — la belle jy^tne Valtin, souriant à ses hôtes; André Valtin, le puissant constructeur, tout animé par la certitude du triomphe et tâchant d'exalter la confiance chez ceux qui allaient courir pour lui; Gérard de Sebourg, l'espoir du championnat français, — en faisaient la description à leurs voisins. On admirait, parmi les gens du peuple, que les deux mécaniciens près de risquer leur vie à côté des conducteurs, eussent été invités à la collation des maîtres. Quand les patrons trinquèrent avec eux, l'émotion de la foule extérieure faillit renverser les murs de toile.
A sept heures précises, le départ commença,
devant les tribunes bondées. Ceux qu'on appelait « les hôtes illustres de la France », altesses, grands-ducs, et le souverain lui-même — (un brave homme de roi, l'air très simple, avec sa lorgnette en bandoulière) — s'étaient rappelés leur légendaire devoir d'exactitude.
Les commissaires mirent dans la main de Sa Majesté le drapeau blanc, qui autorisait le démarrage de la première voiture. Le bras auguste se leva. Ce fut comme un déchaînement de foudre.
De cinq minutes en cinq minutes, les départs se succédèrent. Une houle de souhaits et de bravos, déferlant le long des barrières, du sein de cette foule méridionale et française, suivit le siUage du troisième véhicule. C'était la première Valtin, montée par Sebourg, et qui avait gagné l'éliminatoire. A l'arrière de la machine, plutôt légère d'aspect, on reconnaissait la grande stature du conducteur. Aucun autre n'avait cette apparence gigantesque sous l'attirail des vêtements imperméables qui l'élargissaient encore. La casquette à mentonnière, les lunettes, le masque, lui faisaient un type formidable. On l'acclama joyeusement. Dans le rude assaut du vent, il perçut la stimulante ferveur de ces cris. L'ivresse l'envahit brusquement, avec l'oubli de tout. Sa docile machine filait sans effort. Il pouvait lui demander bien davantage. L'espace
n'existait plus, instantanément disparu avant que ses yeux l'eussent mesuré. Son âme céda au vertige. M. de Sebourg ne fut plus que l'animateur d'une force de conquête et de vitesse.
De la tribune officielle, Francine l'avait vu s'élancer. A cette minute, elle crut le haïr. En elle, résonnait encore la parole qui la rejetait, la repoussait, et avec quel accent de résolution méprisante! Elle souhaita sa défaite, — pis encore, sa destruction, la catastrophe qui broie et qui tue. Quant à son mari, assis à côté d'elle, est-ce qu'il comptait seulement? Un pleutre. Il n'avait pas montré par un geste, même involontaire, que le sentiment de la jalousie ou celui de l'honneur conjugal pût exister en lui. Mais il s'était emballé, à table, dans une discussion sur les ressorts frénés. Quelle misère !... « Les pauvres êtres que les hommes ! » se disait Francine, avec l'écœurement de sa vanité meurtrie. A peine accueillit-elle le baume flatteur d'une admiration princière. Un grand-duc, barbu jusqu'aux yeux, de taille plus haute encore que l'ingrat Sebourg, venait de se faire présenter et semblait fasciné par cette femme au charme aguicheur et dédaigneux, d'une si parfaite élégance, parisienne comme un bibelot de la rue de la Paix.
— (H Puisque Son Altesse est assez aimable pour te tenir compagnie, je te laisse un instant,
francine, » dit Valtin. « J'ai vu partir mon numéro un, je vais jeter un coup d'œil à mon numéro deux, dont le tour ne vient que dans vingt-cinq minutes. 3>
Personne ne lui répondit, ne parut même se soucier de son explication.
Il descendit l'escalier de la tribune et se rendit à l'endroit où stationnaient les voitures. Il y en avait encore seize à partir. Son ingénieur, qui le vit s'approcher, vint au-devant de lui.
— a: C'est moi qui conduirai, » dit Valtin.
« Donnez-moi votre veston de cuir, votre coiffure, vos lunettes.
— Comment, monsieur?
— Laissez... Je ne manque pas de confiance en vous. Je vous le prouverai... J'augmenterai votre situation... Vous toucherez toutes vos primes... Pas un mot de plus... Nous n'avons que le temps. Venez. y>
II l'entraîna en arrière des tribunes et de la foule, vers les tentes, afin qu'on ne remarquât pas leur manœuvre. L'ingénieur essaya encore une protestation, mais s'arrêta vite devant le silence résolu de son patron. Il lui remit son barbare accoutrement, l'aida à s'en revêtir. Les deux hommes étant à peu près de la même taille, on n'eût pas facilement reconnu le maître sous le capuchon hermétique, le masque et les lunettes.
Cependant, il n'était pas encore installé à son volant, que déjà le bruit circulait parmi les spectateurs : « André Valtin court lui-même. î Si discrètement qu'ait eu lieu l'échange, des yeux l'avaient surpris, des bouches l'avaient signalé.
Quand cette voiture s'avança vers la ligne de départ et stoppa pour attendre le signal, il y eut .une rumeur, jusque dans la tribune officielle, où le désir d'être plus correct que le protocole figeait les assistants. Des gens se levaient, tendaient le cou, puis faisaient à leurs voisins des signes d'aflîrmation ou de dénégation.
Francine ne s'étonna pas encore, — même quand elle entendit monter de la foule les cris de : a: Vive Valtin ! » Leur marque était populaire. Et, avec ses deux voitures, classées premières à l'épreuve nationale, on pouvait compter sur cette maison pour donner à l'industrie française une éclatante victoire.
Mais, soudain, elle tressaillit. Le conducteur s'était tourné vers elle. Ce mouvement de tête, ce long regard des gros verres impénétrables trouant la fantastique figure de cuir... qu'est-ce que cela signifiait? Mais, grands dieux!... Elle reconnaissait ce geste des épaules...
EUe se pencha, les lèvres entr'ouvertes par un effroi irraisonné. La machine bondit, vola, disparut. Ce fut comme un songe qui s'évanouissait.
« Je rêve, » se dit-elle. Mais avant que les propos l'eussent fixée, quelque chose, en elle, affirma qu'elle ne rêvait pas, une de ces intuitions qui surgissent en éclair, formée de toutes les remarques de l'inconscient, réunies d'un seul coup.
N'avait-elle pas blessé André au plus vif en niant son courage, dont elle ne pouvait douter, en le comparant à l'intrépidité de Gérard? Et, quand il l'avait surprise dans les bras de ce même Gérard, ne se trouvait-il pas dans l'état de rage humiliée où la révélation devait être plus affolante. Son sang-froid ensuite, son indifférence apparente, comment avait-elle pu s'y tromper?... Quel mari, à moins d'une abjection morale dont elle ne pouvait, en toute conscience, le soupçonner, eût montré pareille endurance, sinon par la force de quelque résolution terrible et secrète ? Et puis, il y avait cette course... Les énormes intérêts engagés... L'honneur de la maison... Le point de vue patriotique... Pour le vaniteux André Valtin, les deux derniers mobiles se confondaient en un véritable délire d'ambition : la France et lui... Ou plutôt : lui, avec la France pour le rehausser, pour grandir à des proportions sublimes sa personnalité de fabricant.
Sa femme, terrifiée, d'une pâleur livide sous son rose de poupée finement peinte, n'enteiji-
dant plus les réflexions de son courtisan princier, se demandait ce qu'elle devait craindre, et craignait tout, vaguement, sans pouvoir rattacher ses idées par un fil de logique.
Où, d'ailleurs, était la logique dans l'action d'André Valtin? Que voulait-il?... Peut-être rien que donner un dérivatif à l'effroyable effervescence nerveuse où le désordre des passions instinctives jettent un être humain, dans certaines crises abominables et inattendues. Peut-être gagner la course contre Gérard, livrer au rival ce duel sans précédent, où l'humiliation de celui-ci serait mille fois plus sensible qu'un coup d'épée, sans mettre Francine en cause. Sentiment bien délicat et bien héroïque pour un André Valtin! Mais sait-on ce que le sourire dédaigneux d'une femme... (« Tu ne ferais pas ceci, et l'autre, celui que j'admire, le fait y>)... peut inspirer de rage grandiose à un homme, fût-il aussi peu chevaleresque que le possesseur de la première marque d'automobiles du monde.
Il ne s'en disait pas si long, celui qui s'enfonçait éperdument dans l'espace, ivre comme d'une drogue diabolique. Il avait cherché, — par un instinct exacerbé, — et il goûtait, ce qui remédie à tout, ce qui semble, contre toute morale, le paroxysme de l'épanouissement humain : l'état de délire où se joue en nous le drame des forces supérieures à nous-mêmes.
LA FORCE DU PASSÉ I2f
L'action frénétique allait lui procurer cette intoxication qui, de la vulgaire ivresse de l'alcool jusqu'aux vertiges passionnés de l'art ou de l'amour, fait de tous les hachischs le recours dernier de notre orgueil ou de notre souffrance.
Déjà, à peine parti, un soulagement rendait sa fureur presque voluptueuse. Il était hors de lui-même, hors du normal et presque de l'humain. Avec une espèce de joie terrible, André poussait sa machine dans la clarté de la route, au delà même de ce qu'elle pouvait raisonnablement donner, dans cette pensée unique : Rattraper Gérard. Pourquoi?... Il n'en savait rien. Pour le dépasser, vraisemblablement. Pour le broyer, peut-être... et soi-même avec lui.
Cela avait d'autant moins de sens que la seconde voiture Valtin pouvait l'emporter sur la première en restant loin derrière elle, — décompte fait de l'avance au départ. N'importe! C'était bien sa victoire personnelle que Valtin voulait, la victoire de sa maison par lui, sans la devoir à l'homme qu'il venait de prendre en furieuse haine, mais c'était aussi le triomphe immédiat et physique sur l'autre, la sensation de le braver, de le laisser en arrière, dans le désespoir et la stupeur.
Il se répand, parmi les foules, une sorte de fluide magnétique, établissant de singulières communications de pensée et des intuitions sur-
prenantes. On ne sait quelles paroles volèrent, quelles impressions coururent, autour de ce circuit de près de deux cents kilomètres, entièrement ceinturé d'êtres humains. Dès le premier tour de la course, on eut l'idée qu'il se passait quelque chose de tragique. Une anxiété haletante et la jouissance passionnée qui se mêle à l'angoisse dans les spectacles d'effroi firent frissonner de Montauban à Toulouse, de Toulouse à Auch, à Fleurance, à Moissac, cette longue chaîne vivante, compacte ou mince, mais à peine interrompue çà et là, que formaient tant de milliers de curieux.
Était-ce la nouvelle, propagée comme électriquement, que Valtin, à la minute dernière, était monté sur sa seconde voiture? Était-ce l'allure effarante de cette voiture? Ou le sinistre mutisme de son conducteur lorsqu'il dut s'arrêter à divers endroits de contrôle? Sait-on la part de l'observation et celle des ondes inconnues que propage les fluides psychiques, dans les pressentiments collectifs?
A la fin du premier tour, André Valtin passa dix minutes seulement après Gérard, parti une demi-heure avant lui.
On l'applaudit à peine. Une attente suspendait les cœurs. On le sentait fou.
Francine, qui, belle et enviée, trônait littéralement, tout près d'un roi, et reine de cette fête.
expiait en ces mortels instants comme elle aurait dû expier si sa pauvre âme infirme eût été pleinement responsable. Quel éclat de foudre allait tomber? Serait-ce une défaite humiliante ou une victoire atroce? Et qu'est-ce qui suivrait? Que prévoir?... Elle ne dédaignait plus son mari. Quels comptes rendre à un tel homme !
Pour la première fois, ses yeux frivoles découvrirent la grandeur de ce paysage qui s'en allait jusqu'aux Pyrénées: arène prodigieuse, doucement éclairée par un soleil encore tendre. Villes, forêts, campagnes, maisons groupées autour des clochers innombrables... tout cela ne comptait pas cependant. Où donc étaient, dans cette immensité, les deux points imperceptibles, les deux êtres rendus déments par elle et se ruant à leur destin.
Gérard de Sebourg, qui avait pris la tête, eut la sensation que quelqu'un gagnait derrière lui. Il murmura :
— « Cette damnée belge nous rattrape.
— Ce n'est plus elle, :& fit son mécanicien, qui s'était retourné.
— a: Et laquelle, alors, nom de D!... )> L'homme ne distinguait pas, dans le tourbillon de poussière qui s'élevait malgré le soigneux westrumitage de la route. Sebourg força le train. La distance, quelque temps demeura invariable.
A la périlleuse descente de Montestruc, comme Gérard dévalait à plein train, dérapant à chaque virage, il comprit, par des coups de trompe impératifs et l'exclamarion efFarée de son compagnon, que l'autre cherchait à le dépasser au plus redoutable tournant, en le coupant à la corde.
— « Ils vont nous aborder!...
— C'est eux qui risquent le plus, » fit le mécanicien, résigné à tout.
Sur le pont du Gers, la poussière tomba brusquement. Les depx voitures n'étaient plus qu'à vingt mètres.
— « C'est la nôtre! Elle est bleue!... » cria joyeusement l'ouvrier.
Il ajouta :
— « Oh! épatant! Le patron... qui la conduit! ^
Gérard tourna la tête... L'espace d'une seconde... Il reconnut Valtin... Il vit les yeux dont il le regardait... Car l'adversaire, d'un mouvement rapide, venait de soulever son masque.
Dès lors, ce fut épique et insensé. Une véritable course à l'abîme. Gérard, ignorant le dessem du mari outragé, et si même celui-ci avait un dessein raisonnable, marcha pour ne pas se laisser atteindre, pour maintenir sa machine, sa vie et sa victoire, hors de portée d'un attentat cie tou. André a: colla » à lui, pour employer
une expression qui représente bien ces engins effrénés courant au même train, comme si un aimant happait le second, l'emportait à la remorque de l'autre.
Pendant une demi-heure, ils ne gagnèrent ni ne perdirent l'un sur l'autre un centimètre.
Quand ils repassèrent pour la seconde fois devant la tribune officielle, ils étaient de beaucoup en avant du troisième coureur, et presque roue à roue, dans une allure telle — si incompréhensible, étant donnée leur avance et tous deux gagnant pour la même maison, — que le public n'applaudit pas, figé d'épouvante.
On suivit la formidable vision : les deux voitures monstrueuses, élancées dans un effort détraquant sur leurs roues tourbillonnantes, acharnées aux flancs l'une de l'autre comme deux bêtes enragées, — les quatre hommes cramponnés à ces forces en démence, spectres sans forme et sans visage, plus immobiles que des statues, et qui ne trahissaient rien, les humbles de leur résignation impassible, les forts de leur meurtrier tourment.
Il fallait encore attendre plus d'une heure et demie avant de savoir qui l'emporterait finalement dans cette rivalité effarante.
Les autres voitures passèrent à des intervalles irréguliers. On les revit toutes. Aucun accident ne s'était produit sur ce parcours admirable, qui
comptait un seul point dangereux, la descente de Montestruc.
Mais on se désintéressait presque de ces vaillantes, qui avaient le tort de n'être pas dans l'impossible er l'inouï. On fit pourtant une ovation à la belge, qui soutenait admirablement son train. Partiie cinquième, elle n'avait plus devant elle que le couple démoniaque des françaises.
C'était à celles-ci que tous pensaient. Ce fut elles qu'on attendit dans une fièvre si extraordinaire que personne ne bougeait, ne voulait perdre sa place aux abords du poteau d'arrivée. A peine parlait-on. Nul ne songeait à distraire l'attente par quelque satisfaction d'appétit. Jamais les marchands de comestibles et de rafraîchissements ne firent nulle part si maigre recette.
Dans la tribune ojfficielle, où l'hypocrisie mondaine et la courtoisie étrangère réglaient les attitudes, on proclamait déjà le triomphe de l'industrie française et de la maison Valtin. On entourait Francine, on la félicitait. Chacun apportait son mot pour obtenir un sourire de la beauté du jour.
Plus pâle qu'une morte, hypnotisée par ce ruban de route vide où devaient reparaître les coureurs, elle répondait comme un automate.
Lorsque le moment approcha où l'on pût
espérer les voir surgir, elle prit une lorgnette et la plaça devant ses yeux.
Que ce fut long!
Enfin quelque chose bougea, un point noir, suivi d'une longue queue blanche, au loin, dans cette partie si rétrécie que les deux bords semblaient se rejoindre. Cela s'approcha, météore singulier, qui montait, descendait, d'après les ondulations du terrain. Le point noir grossit, traînant toujours son immense panache de poussière. Bientôt ce fut une tache très nette. Une seule!... Qui donc arrivait là des deux lutteurs? Gérard ou André?...
Francine fut fixée la première. Elle distingua la couleur jaune. Quel cri!... La lorgnette lui échappa. Ses bras battirent l'air. Et tandis qu'on s'empressait autour d'elle, la voiture belge, ralentissant, franchit le but. On reconnut, outre sa nuance de nationalité, son capot incliné en tranche-bise, son avant dégagé, son radiateur latéral, et la figure de son conducteur, qui, le masque ôté, saluait à droite et à gauche, les yeux ivres, la face grave.
Pour savoir si sa victoire était relative ou absolue, il fallait attendre les autres voitures, parties presque toutes après la belge. Mais, quand celle-ci eut atteint son point d'arrêt, on sut tout de suite, par son chauffeur, qu'il n'y avait aucune chance de revoir les deux voitures de la
maison Valtin. Elles avaient culbuté ensemble à la descente de Montestruc. L'une avait même fait un bond terrible après avoir heurté l'angle du pont. Elle avait roulé sur la berge, presque dans le Gers. Le champion belge ignorait le nombre des victimes.
E château de Feuillères, sur la rive gauche du Tarn, entre Barry-d'Islemade et Méauzac, est une des belles demeures historiques de la Gascogne. Sa fondation date du xii® siècle. Il est devenu composite, comme tous ces édifices privés, qui ont traversé les siècles et subi les vicissitudes des temps, avec les caprices de leurs propriétaires. Èbréché par les luttes contre les Anglais, démantelé par ordre royal, sous le ministère de Richelieu, devenu habitation de plaisance, puis délaissé à un fermier, pendant que ses maîtres faisaient la guerre ou suivaient la cour à Versailles, vendu à vil prix pendant la Révolution, il n'était guère qu'une ruine magnifique quand le comte Hugues de Feuillères rentra en France,
en 1 8 1 5 , réintégré dans tous ses biens et gratifié d'une charge lucrative par la munificence de Louis XVIII.
A cette époque, le château prit l'aspect qu'il a encore. De ses restes superbes, on releva ce qui pouvait être rendu habitable. On y mit les architectes et les ouvriers pour les restaurations. Mais on se contenta de maintenir comme curiosité archéologique les corps de logis trop anciens et ce qui demeurait de la forteresse.
La tour crénelée, quelques ogives de la chapelle, les débris du mur d'enceinte, flanqué de bastions, dont plusieurs sont encore debout, le portail roman, les prisons, les souterrains allant jusqu'au Tarn, mais que la rivière ne peut envahir à cause de l'élévation de la colline, sont des monuments où vit l'âme d'une France qui n'est plus. De même, les archives de Feuillères gardent les souvenirs des anciens droits de la châtellenie. Le fief relevait d'abord de l'évêché de Montauban, qui y exerçait haute, basse et moyenne justice, droit de dîme au treizième, plus une -ponouérée, ou charge d'homme par quartier de vigne, privilège de pêche exclusive dans le Tarn, depuis les moulins d'Islemade jusqu'à la Roche-Dieu de Méauzac, le bénéfice des épaves, notamment les dépouilles des noyés, dont l'or appartenait à l'évêque, l'argent à son , sergent, — et tous autres droits seigneuriaux.
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Le domaine, autrefois très riche en terres, en fermes, en bois de haute futaie, fut séparé de Tévêché et constitué en comté sous Louis XII. Le père de Christiane se trouvait être le dernier titulaire d'un nom ancien, dont il avait pendant une heure réveillé l'éclat, par sa belle conduite durant la guerre de 70.
Maintenant, tout cela semblait tenir aux choses finies : cette antique demeure, ce titre, ce vieillard, cette existence d'isolement hautain où il se confinait depuis son second mariage. Les rares invités ou les visiteurs de marque admis par exception à FeuiUères se sentaient partagés entre l'admiration, l'ironie et la mélancolie. Suivant les caractères, un de ces sentiments dominait. Il se trouvait des profanes pour chuchoter, en sortant, que ce manoir, trop noblement ruiné, ressemblait à un décor d'opéra. Les siècles avaient travaillé en machinistes avertis, disposant trop bien le lierre où il fallait, suspendant une arcade dans les airs avec une élégance trop voulue.
Peut-être y avait-il un peu de la faute du dernier FeuiUères. L'ancien officier consacrait à l'entretien de cette énorme et merveilleuse relique tous les revenus de sa fortune, quand il n'y sacrifiait pas des lambeaux du capital :
(( Feuillères sera à toi, y> disait-il à Christiane, car il se plaisait à réunir les deux tendresses su-
prêmes de sa vie : sa fille cadette, — la préférée de toujours, la seule aujourd'hui, — et sa demeure ancestrale. — a: Oui, Feuillères sera à toi. Toute ma fortune mobilière, qui en représente l'équivalent, — et bien davantage, au prix où se vendent les vieux châteaux, — ira à mes petitsenfants Sebourg. De la sorte, on évitera la vente de notre chère maison. Car il faudrait, non seulement liquider à ma mort, mais partager ensuite entre eux deux. Leur intérêt manifeste décidera leur père à accepter cet arrangement, que fixeront mes volontés dernières. j>
Christiane écartait ce genre de conversation. Mais le vieillard insistait :
— (n Pourquoi?... Me persuaderas-tu que je suis immortel?... Laisse-moi donc résoudre un de mes grands soucis : le sort de notre nid familial. S'il t'appartient, je sais que tu le garderas, dût-il te coûter des sacrifices. Ce sera pour toi une dot plutôt encombrante. Elle t'oblige à choisir un mari qui ait les moyens et le désir de sauvegarder cette richesse improductive. y>
Au mot de « mari », la future héritière du château rougissait et souriait, comme font toutes les jeunes filles. Pour l'instant, elle semblait déjà une jeune veuve, avec sa gravité, ses simples robes noires et la sollicitude dont elle entourait ses petits neveux. Elle seule dirigeait leurs repas, leurs jeux, leurs promenades, les premiers en-
seignements à leur portée. Miss Gertie, l'Anglaise, se conformait docilement à ses indications. Quant à sa mère, à elle, bien que jeune encore, elle semblait comme retirée dans l'espèce d'inertie mélancolique où s'enferme la vieillesse.
La comtesse de Feuillères né s'efforçait pas à une tendresse qu'elle ne pouvait éprouver très vive envers les petits-enfants de son mari. Parfaitement bonne pour eux, par une douceur naturelle de son caractère, elle n'oubliait pas qu'elle avait souffert par leurs parents.
Adrienne de Feuillères montrait l'automne d'une beauté dont le printemps avait dû être, pour le moins, aussi radieux que celui de sa fille. Ghristiane, d'ailleurs, lui ressemblait beaucoup. C'était le même visage étroit, d'un ovale si élégant, la même taille haute. De. dos, on aurait pu les confondre, si la première n'avait pas eu les cheveux prématurément blanchis. De face, cette chevelure paraissait poudrée, tant la jeunesse des traits comportait peu l'accompagnement de neige. Les yeux y gagnaient, — plus profonds, plus noirs, plus expressifs que ceux de Ghristiane. La vie y avait mis quelque chose de passionné, et comme un peu d'effarement, qui se déguisait vite en orgueil. La comtesse de Feuillères était connue pour sa piété. On l'eût qualifiée d'austère, si ce terme n'impliquait une
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sévérité égale pour les autres et pour soi-même. Cette femme, au cœur triste et tendre, n'avait point de sévérités pour autrui.
Lorsque sa fille lui revint de la lointaine capitale, où elle-même n'avait jamais mis les pieds depuis ses années de pension au Sacré-Cœur, elle découvrit tout de suite les indignations, les révoltes rapportées par cette jeune âme, et n'approuva pas les arrêts absolus de l'enfant.
— « Ma petite Yane... On ne doit pas juger sans comprendre. Et comment comprendre sans avoir vécu?
— Croyez-vous donc, mère, qu'un jour viendra où je comprendrai la trahison, le mensonge?...
— Dieu t'en préserve!
— Alors ?
— Tu comprendras sans doute la souffrance, hélas I parce que tu es une créature humaine, et surtout parce que tu es une femme. Ce jour-là, tu sauras tout ce qu'il y a de misère morale et physique dans ce qu'on appelle « le mal y>. Et tu auras pitié.
— J'ai pitié des sauvages ignorants, qui ne connaissent pas la loi divine, y> répondait Chrisriane. « Mais quelle pitié aurais-je pour une société qui s'est jouée de ma crédulité, de ma bonne foi? Ces gens-là ont des églises qu'ils
non une forme de mensonge, la plus dégradante pour l'âme? Qu'attendre d'un monde si convaincu de sa laideur morale qu'il n'ose dépouiller les apparences de ce qu'il n'est plus? N'a-t-il donc pas une logique, une lumière à soi, un idéal? Puisqu'il a dépassé la phase religieuse où nous restons, pourquoi n'a-t-il pas découvert d'autres vertus que les nôtres, et qu'a-t-il affaire de nos rites? y>
Adrienne s'étonnait d'entendre sa fille parler ainsi. Son esprit ne s'embarrassait pas de ces questions générales. Mais un retour vers des préoccupations particulières semblait lui rendre pénible cette intransigeance qui raidissait l'âme, et même un peu les traits, de la jeune raisonneuse. Elle regardait Christiane avec une inquiétude infinie. Un jour, elle fit part à son mari de sa crainte :
— « Nous n'avons pas préparé cette enfant aux surprises que les cruautés du sort peuvent lui réserver quand nous n'y serons plus.
— Nous l'avons élevée suivant notre cœur, »
dit-il. a: Elle nous rendra cette justice-là, soyezen sûre. Cela lui viendra en aide, si le pire doit arriver. i>
Les époux n'échangèrent pas un mot de plus.
Mais il y avait, dans leur regard, de ces choses si constamment présentes qu'elles n'avaient pas besoin d'être dites.
Un jour d'avril, à la fin d'un après-midi si lumineux et si riède que le printemps méridional y prenait des airs d'été, des visiteurs inattendus s'arrêtèrent devant la grille de ce domaine où la vie semblait s'attarder à un rêve ancien.
Du château même on les aperçut, car l'entrée principale est toute proche d'une des façades.
Une simple rangée de fers de lance s'interposait entre deux bastions de l'ancien mur d'enceinte et laissait voir, au delà d'une sauvage pelouse, toute chevelue de graminées à l'ombre de deux énormes sapins séculaires, le côté le moins ruiné, mais le plus curieux cependant, du logis : une antique maison à rez-de-chaussée roman avec une arche aveugle en plein cintre et une porte du même style, élevée sur trois marches, entre deux colonnettes délicates, supportant une frise en demi-cercle d'un archaïsme délicieux. Dans un angle du premier étage, une fenêtre datait encore de la même époque, tandis que la partie supérieure et l'énorme faîtage, avec sa grosse cheminée carrée, étaient d'un gothique primitif. Cette bârisse, d'une simplicité admirable, se montrait flanquée de deux avant-corps : celui de gauche, d'un gothique élégant, celui de droite, renaissance.
C'est devant le merveilleux périt portail ro-
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man que, la grille une fois ouverte, une automobile — la première dont les pneus eussent écrasé le sable de cette retraite hautaine, stoppa court, après un rapide virage. Ce véhicule portait deux messieurs et le mécanicien. Un des premiers descendit, et, au domestique accouru du fond d'une salle basse et voûtée qui servait de vestibule, demanda s'il pouvait parler à M. le comte de Feuillères pour une affaire très urgente.
— (n Voici ma carte, » ajouta-t-il.
L'homme la considéra en hésitant.
— « Est-ce que Monsieur pourrait attendre un moment?
— C'est monsieur de Feuillères qui ne peut pas attendre, y> dit nerveusement le visiteur. « Il a besoin de savoir sans tarder ce que j'ai à lui dire.
— En ce cas, y> fit le valet, « je vais demander à madame la comtesse l'autorisation de sonner la cloche. Car monsieur le comte est en promenade dans le parc, et dame! c'est grand. Il peut être loin. y>
Ce serviteur, d'ailleurs mal stylé, réfléchit encore. Évidemment, il n'avait pas l'habitude d'accueillir des étrangers. La mine rassurante de celui qu'il avait devant les yeux l'encouragea.
— (( Si Monsieur veut prendre la peine... »
Il ouvrit une porte. Une salle presque nue,
mais où se dressait une cheminée monumentale, et d'où l'on apercevait les verdures profondes, descendant de l'autre côté de l'habitation jusqu'au Tarn. Le visiteur, négligeant la sollicitation des vieux fauteuils, tout en angles droits, se mit à y marcher de long en large d'un pas soucieux.
Cependant le domestique s'en allait à la recherche de la comtesse. Il la trouva sur une terrasse, en compagnie de sa fille. Leur air d'attente et d'agitation contenue révélait qu'elles avaient aperçu ou entendu la voiture.
C'était un événement pour leur émotivité féminine. C'en fut un bien plus encore, pour la plus jeune des deux, lorsque sa mère, lui ayant passé la carte avec un geste d'ignorance ou de déception, Christiane lut le nom de Didier Le Bray.
— (a C'était un ami d'Antoinette, un frère pour Gérard, » expliqua-t-elle, tandis qu'elle craignait de perdre le souffle dans les chocs désordonnés de son cœur.
« Il vient pour moi, » pensa-t-elle, ne sachant pas ce qui l'oppressait le plus de l'angoisse ou delà joie.
M'"^ de Feuillères, ne s'apercevant pas du trouble de la jeune fille, disait ^r^j^g eîï^p^^^^^" ment au domestique :
— 0: Sonnez les sept coups, q-. ^ \x elle
ajouta, pour Christiane : (c Ton père n'entendra peut-être pas. Il a dû sortir du parc, car il a pris la charrette et le poney, pour promener les enfants. »
Un instant après, toutes deux devenaient attentives à la voix nette et sonore de la cloche. Sept coups bien détachés. Puis, après un intervalle, sept autres coups, et ainsi de suite. C'était le rappel pour le maître du château, en cas urgent, sans gravité impérieuse. La mère et la fille écoutaient. Le cri du métal partait dans l'air pur et retombait en frissons dans les vieilles pierres. Les premières hirondelles, troublées, se dispersaient hors des nids en construction. Le soleil vif baissait dans un ciel de turquoise. 11 y avait partout de l'espérance en suspens et une immensité sans fin de souvenirs.
Dans la salle basse, Didier aussi, mais plus sourdement, entendait cette cloche. Il s'était arrêté de marcher. 11 regarda autour de lui, — les murs, sur lesquels fusaient de légères arêtes, qui s'affirmaient plus nerveuses à la courbe de la voûte et se nouaient au plafond, la cheminée rude, bossuée d'emblèmes, les meubles presque aussi anciens que les murs... Puis, au delà, par les croisées à meneaux, la grandeur un peu triste des futaies, dont la verdure s'assombrissait à travers les petites vitres glauques.
Il se dit :
« Voilà donc où elle a été élevée I Comment pourrait-elle avoir une autre âme? Mais ce qui me charme en elle, parce que je la comprends, ne l'empêchera-t-elle pas de jamais me comprendre, moi? >
La cloche cessa de sonner. Presque aussitôt des portes battirent. On entendit des rires d'enfants.
Didier Le Bray eut un sursaut. Ses mains se raidirent et tremblèrent. Pendant cinq minutes, il avait oublié ce qui l'amenait ici.
Il n'avait pas eu le temps de recomposer son visage que M. de Feuilletés fut devant lui. La première rencontre de leurs regards jeta comme des lueurs, trop sinïstrement expressives.
— € Est-ce un malheur qui vous amène chez moi, monsieur?... Votre air...
— C'est un grand malheur, > déclara aussitôt Le Bray.
Le vieillard parut inquiet, mais pas autant qu'on aurait pu croire. Il avait ici, à Feuilletés, autour de lui et en sécurité, tout ce qu'il aimait au monde : sa femme, sa fille, ses petits-enfants. Quant à son gendre...
Il prit donc le temps de faire asseoir son visiteur et s'assit lui-même :
— € Parlez, monsieur.
— Saviez-vous, monsieur, que Gérard courait pour la Société Valtîn dans la Coupe des... »
Le marquis Tinterrompit, demanda :
— « Un accident?... »
Didier inclina tristement la tête.
— « Épouvantable... Quatre victimes.
— Mon gendre ?
— Il n'est pas mort... mais dans un état très inquiétant. :»
Une gravité, qui n'était pas de la douleur, qui trahissait une concentration de pensée profonde et comme une lutte secrète de sentiments, immobilisa les traits et le regard du comte. Avec un léger sursaut, comme s'il se rappelait qu'il dût parler, il dit enfin :
— (( Le malheureux I... Mais aussi quelle folie peu digne de son nom... Et... où est-il? Qu'at-il?... Qu'est-il arrivé au juste ?... Mon Dieul...
— Une chose d'autant plus atroce, y> reprit Didier, a: que cela est advenu en dehors de toute prévision, de toute vraisemblance. Gérard était sûr de la victoire. Il a, d'ailleurs, tenu la tête tout le temps. Une seconde voiture Valtin courait, mais à laquelle on ne demandait que de se placer honorablement. Est-ce qu'au moment même du départ, Valtin n'a pas eu, tout à coup, le caprice de conduire lui-même cette seconde voiture et de la faire gagner. Il a engagé, contre Gérard, contre sa propre maison, une lutte insensée, inutilement dangereuse. Au second tour, nous les avons vus passer roue à roue,
yîiA
monsieur... C'était effrayant!.,, La foudre 1... Nous ne respirions plus. Madame Valtin était là...»
M. de Feuillères regarda profondément le narrateur :
— « Je comprends, > fit-il.
— « Ahl » continua Le Bray, avec un soupir de réponse, a, quel drame! Et combien inattendu! Car enfin, ces deux hommes... ils se trouvaient à la même table, une heure avant, et très naturels, très joyeux, — à ce qu'on m'a dit, du moins.
Car, pour moi, ne voulant pas rencontrer Gérard, je n'avais accepté qu'une place dans une tribune,
— Vous êtes brouillés? ï interrompit le vieillard.
— Oui.
— Depuis?... » L'expression du regard suppléa la phrase.
— « Oui.
— Veuillez achever, monsieur.
— Personne ne peut achever... Sauf mon infortuné ami... s'il en revient. Y a-t-il eu maladresse, détraquement mécanique, volonté de démence ec de crime?... Le fait est qu'à la descente de Montestruc, — une très mauvaise pente, avec plusieurs tournants, et qui s'engouffre dans un pont étroit, sur le Gers, les deux voitures se sont probablement heurtées. L'une a bondi,
d'après les témoins, comme un cheval qui se cabre et a fait un panache terrible. L'autre s'est emballée vers la rivière et s'en est allée rouler sur la berge, après avoir accroché et brisé l'angle du parapet. C'est sur celle-ci qu'était Gérard. Il a été lancé dans la vase, presque dans l'eau. Voilà ce qui l'a sauvé. Quant à Valrin et aux deux hommes...
— Morts, naturellement, d termina le marquis.
— « Ahl... et pires que morts, » fit Le Bray d'une voix sourde.
— a: Où est mon gendre? Qui le soigne? j^ s'informa M. de Feuillères.
Didier expliqua qu'on avait transporté le blessé dans une demeure particulière, voisine du lieu de l'accident. Des gens riches, hospitaliers, aimables, en vagues relations, justement, avec le monde du sport automobile. Ils possédaient une Valrin. C'est sur cette voiture que Le Bray était accouru à Feuillères.
— <c Sans m'imposer à Gérard, qui me hait aujourd'hui, j'ai pu m'occuper du pauvre garçon, » ajouta-t-il. « Je l'ai même dû. J'étais le seul, là-bas, qui le touchât de près, qui eût l'honneur de vous connaître. Il ne m'a pas vu. Il n'avait pas repris ses sens.
— Mais qu'a-t-il?
— On ne sait pas encore exactement.
— Peut-il être transponé ici?
— Oh! pas tout de suite. Si vous désirez le voir, monsieur, l'automobile vous conduira en moins d'une heure. J'ai été accompagné par un jeune homme, Maxime Tournet, le frère de l'hôte actuel de Gérard, qui se tient, avec sa voiture, à votre entière disposition.
— Commentl... C'est tout à fait courtois. Et où est ce monsieur? Qu'on le fasse entrerl... » s'inquiéta le marquis, avec un souci de poUtesse tout de suite prédominant chez ce parfait gentilhomme.
Des allées et venues animèrent d'échos inusités les salles et les vestibules sonores. En haut grandissait l'anxiété des deux femmes. Elles surent bientôt à quoi s'en tenir. La première exclamation de Christiane fut :
— « Robertel Françoîsl... où sont-Ils? »
Car sa terreur était que, dans le désarroi général et par l'indiscrétion des domestiques, les pauvres enfants n'entendissent quelque chose de l'affreuse nouvelle. On avait à peine réussi à les maintenir dans l'ignorance pour leur mère... Leur malheur se doublait effroyablement. Mais ils n'étaient vraiment pas à l'âge de le connaître.
Son élan vers les deux pedts la sauvait aussi de rester en présence de Didier. Elle se reprochait de trouver un intérêt à cette présence, tandis qu'elle aurait dû être tout entière au
IfO LA FORCE DU PASiÉ
sentiment douloureux de la catastrophe qu'il annonçait.
D'ailleurs, ce mélange d'émotions, dont une seule devait bouleverser un cœur de jeune fille, eut raison de la vaillance de celle-ci. Quand elle se trouva dans l'appartement des enfants, auprès de ses neveux et de miss Gertie, Christiane défaillit. L'Anglaise lui prodigua ses soins, avec l'aide d'une femme de chambre, tandis que les petits, saisis d'inquiétude, demandaient :
— « Pourquoi que tante Yane ferme les yeux?
Elle va pas dormir comme nous, quand y fait jour. Elle est trop grande. C'est-y qu'elle a bobo? ï>
Une heure environ plus tard, la cloche sonna encore à Feuillères. Une autre cloche, plus modeste, plus grêle, et placée, non dans l'échauguette de la tour, comme l'autre, mais à l'angle d'un balcon, dans la partie habitée. Elle annonçait le dîner, très bourgeoisement.
Christiane l'entendit, de la même place qu'elle n'avait point quittée, et où, peu à peu, elle s'était remise, tout de suite absorbée par les deux petits êtres à qui elle se devait plus que jamais. Les enfants apprenaient à l'aimer, mieux peutêtre qu'ils n'eussent aimé leur propre mère. Car Antoinette, absorbée par mille obfigations mondaines, vivait loin d'eux. Mais ici, dans cette grande demeure austère, — où cependant il y
. FORCE DU PASSi
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avait tant d'espace pour jouer et des jardins si amusants, — la seule place chaude où les petits pouvaient se nicher, entre deux vieillards et une froide Anglo-Saxonne, n'était-ce pas le cœur de tante Yane?
— « C'est le premier coup du dîner, is ît not, miss Gertie ?» fit Christiane. a II faut que je me prépare. Mais... » ajouta-t-elle, frappée d'une réflexion, « j'avais compris que mon père devait partir. Si ma mère est restée seule, pourquoi n'est-elle pas venue près de nous? »
La jeune fille eut le mot de cette mince énigme lorsque, après un rapide arrangement de sa toilette et de ses beaux cheveux, elle descendit à la salle à manger.
Cette pièce immense, avec ses boiseries d'acajou, ses panneaux de tapisserie du siècle dernier, son grand lustre en cuivre, sa table un peu trop vaste pour l'intimité, n'offrait rien de féodal. Quatre hautes portes-fenêtres s'ouvraient sur un perron. Au delà, c'était un jardin, dont les étroits parterres rectilignes, les buis taillés, les berceaux de verdure, mettaient un décor délicieusement vieillot et maniéré dans cet angle du grand parc sauvage. M"" de Feuillères l'avait baprisé l'Orangerie, à cause de quelques arbrisseaux dans des caisses vertes qu'on y alignait durant la belle saison.
En entrant, Christiane ne vit d'abord per-
If2 LA FORCE DU PASSÉ
sonne. Sur la table, trois couverts. Mais l'un était dressé pour un étranger, car elle y remarqua une serviette pliée en bonnet d'évêque, au lieu du vieux rond d'argent de son père.
Presque aussitôt, venant du dehors où un peu de clarté diurne persistait. M™* de Feuilletés parut avec Didier.
— « Ton père est parti, » dit la marquise, a: Il ne rentrera sans doute pas ce soir. Tout dépend d'ailleurs de l'état où il trouvera ce pauvre Sebourg. Monsieur Le Bray veut bien rester notre hôte. Je crains, » ajouta-t-elle avec un faible sourire, a: que ce ne soit un peu parce qu'il n'a pu faire autrement. 3>
Christiane eut une inclination légère, d'accueil ou d'acquiescement. Elle n'osait se tourner vers le jeune homme, trop sûre qu'elle était de rencontrer son regard.
Il rectifia :
— = « Madame votre mère ne persistera pas, j'espère, dans cette idée. Pourtant, il est de fait que l'impos'sibilité pour moi de retourner auprès d'un ami toujours cher, mais qui ne saurait supporter ma vue, avec mon désir de rester proche de lui, expliquent mon indiscrétion et l'aimable contrainte que j'ai subie de vos parents. »
Didier expliqua encore :
— <r Si le malheur voulait que Gérard fut condamné, et s'il consentait à me voir avant de
ir.u
■, je sais qu'à cette extrémité je pourrais lui venir moralement en aide. Je ne m'éloignerai donc pas. »
Tandis que Didier parlait, toustrois s'assirent. La grosse lampe du lustre les enveloppait dans un cercle de clarté. Au dehors, par les fenêtres dont les volets n'étaient pas clos, on voyait le crépuscule vert et or sur le jardin à la française, où bombaient les bosquets noirs. Tout le silence de la nuit envahissante, et du vaste parc, et du lourd château plein de secrets, se rétrécissait autour d'eux jusqu'à peser sur leurs coeurs. Ils avaient, pour les réunir, ce lien qui serre si fort : une tragique tristesse commune. Jamais Didier Le Bray, dans son existence d'artiste et de Parisien, n'avait éprouvé quelque chose d'analogue à cette heure étrange qu'il traversait. A son tour, maintenant, il n'osait pas regarder Christiane. Toutefois, ils étaient à peine assis l'un en face de l'autre que leurs yeux se rencontrèrent.
u côté opposé à sa façade, le château de Feuillères domine la vallée du Tara.
Le parc descend jusqu'au bord de la rivière, où les châtelains ont le droit de pêche, — dernier vestige de leurs privilèges seigneuriaux! — et encore parce qu'ils en acquittent la taxe.
Un caprice de terrain donne une beauté particulière au domaine. La pente ne commence qu'à cent cinquante mètres en arrière de l'habitation, et, sur ces cent cinquante mètres, de part et d'autre d'une large esplanade, deux rangées doubles d'ormes centenaires s'étendent le long d'une pelouse rectiligne semblable au Tapis vert de Versailles. Au delà, et presque Jusqu'à la berge, dévalent plusieurs hectares de belles fu-
LA FOKCE DU PASSÉ 1 f f
taies, auxquelles la main de l'homme ne touche guère que pour y faire les coupes indispensables aux profondes cheminées du château.
Depuis plusieurs jours, Didier Le Bray menait là, dans cette nature à la fois sauvage et toute frémissante d'un inoubliable passe humain, à l'abri de la noble et calme demeure, près de cette famille qui le changeait sï complètement de ses relations parisiennes, une existence très nouvelle pour lui. Il pouvait la goûter, cette existence, et s'interroger à loisir sur les correspondances secrètes qu'elle éveillait dans son caractère et dans ses senriments, car l'inquiétude pour Gérard n'avait pas duré. M. de Sebourg vivrait. L'état de prostration, dont on avait cru que le blessé ne reviendrait pas, s'était transformé en une fièvre cérébrale. A une inertie qui semblait celle de la mort avaient succédé les violences dti délire. Cependant, les phénomènes redoutables s'atténuaient. Les médecins répondaient de la guérison. Il y avait bien aussi une fracture, celle de la clavicule, qui avait compliqué les choses, surtout pendant l'agitation fébrile. Mais ceci n'offrait aucun danger en soi.
Gérard de Sebourg allait être transporté au château de FeuïUères. Le comte attendait avec impadence que les docteurs en donnassent l'autorisation. Car il supponait difficilement l'idée de l'obUgation à laquelle sa famille serait tenue
If6 LA FORCE DU PASSÉ
envers les étrangers qui avaient recueilli et soigné son gendre. Le peu d'affection qu'il portait à celui-ci rendait la charge morale d'autant moins légère. Toutefois, le vieillard l'envisageait en galant homme, et rendait justice à des hôtes, d'ailleurs délicats, et qui, dévoués à leur tâche volontaire, ne voulaient pas entendre parler de reconnaissance.
Cette prochaine arrivée de son ancien camarade à Feuillères allait en exiler Didier. Sans insister autrement sur sa brouille avec Gérard, que nul n'ignorait au château, l'architecte prétextait de ses travaux pour renoncer à la douceur d'un séjour qu'il s'accusait de prolonger outre mesure.
Devant la nécessité indiscutable, M. et M*"® de Feuillères ne persistèrent plus à démontrer au jeune homme le peu d'urgence de ces travaux, qu'il mettait en avant. Sa principale occupation était, en effet, de restituer à Otheval l'aspect que cette magnifique demeure présentait quand elle fut construite sous les Valois. Or, la mort du propriétaire, André Valtin, suspendait, pour l'instant, de telles poursuites. Didier avait envoyé ses condoléances à la jeune veuve, et ses excuses de ne pas assister à l'enterrement. Le jour même de la cérémonie, on eut le plus à craindre pour Gérard. Et un devoir, sur lequel l'architecte ne s'expliquait pas, le retenait à
îkiA
If8 LA FORCE DU PASSÉ
II ajoutait plus bas, songeant à la funeste partie de chasse qui lui avait coûté sa fille aînée : € comme de l'autre. > Mais, résolu à ne pas juger, à ne pas parler, à ne pas agiter ces tristes problèmes, même avec ce jeune homme qui gagnait chaque jour davantage sa confiance, il se hâtait de conclure :
— € N 'importe 1 elle a dû passer un effroyable moment tandis que les automobiles de ces fous se ruaient par sa faute vers on ne sait quelle abomination. Si ceci n'est pas un châtiment, comment faudrait-il qu'elle eût le cœur fait? Laissez-moi penser qu'elle a souffert. Quand ce ne serait que l'horreur physique... »
Quoi qu'on en puisse penser, ce sujet de conversation tombait vite entre les deux hommes. Ni l'un ni l'autre ne souhaitait de l'approfondir. Un objet tout différent alimenta leurs entreriens lorsque, le salut de Gérard assuré, ils cessèrent de passer tout leur temps en allées et venues, de Feuillères à l'hospitalière villa où gisait le pauvre garçon. Ce thème était le pittoresque manoir, à demi ruiné, si cher au cœur du comte. De tenir là, sous la main, un architecte épris de son art, expert en archéologie, fanatique des monuments de la vieille France, — ou qui venait brusquement de sentir naître en lui ce fanatisme, — constituait pour le vieil aristocrate une joie sans mélange. Il n'avait pas, lui,
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l6o LA FORCE DU PASSÉ
levé d'où glissait sur lui le regard attentif dej beaux yeux sombres. Tout à coup, il se l'imaginait trop vivement, ce regard, et il tressaillait, le cœur secoué, la voix défaillante. s
Mais ce que Didier préférait, c'était le grandparc à l'abandon, aux allées obstruées de raxnilles, où les jambes un peu ankylosées du comte ne l'accompagnaient pas loin, et où il la rencontrait parfois seule avec ses petits neveux.
La jeune fille semblait d'ailleurs ignorer l'embarras du tête-à-tête. Pourtant elle ne le recherchait pas. Parfaitement naturelle, dans toutes ses démarches et tous ses gestes, elle avait une réserve tellement discrète qu'on n'y eût point découvert la gaucherie et l'effarouchement où croient s'affirmer les pudeurs peu sincères. Ses parents, pas plus qu'elle, ne se souciaient des contraintes, bonnes pour les virginités fragiles, ou pour celles qu'on veut artificieusement mettre en valeur. M. et M"® de Feuillères trouvaient tout simple que leur fille eût plus à dire qu'euxmêmes à un jeune homme connu par elle antérieurement durant ses séjours à Paris, et qui détenait en commun bien des souvenirs, où s'évoquait sa sœur morte et leurs joyeuses parties d'autrefois. Ils n'avaient pas eu besoin d'observer longuement M. Le Bray auprès de Chrisriane pour apprécier sa tenue parfaite et le respect plutôt exagéré dont il l'entourait, — un respect
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d'or et de larges pâquerettes, donnaient envie de les saisir dans les mains ou de se rouler dans leur masse onduleuse. Leur vivante caresse était tentatrice comme celle d'un lac parfumé.
Le jeune homme atteignait l'extrémité de l'avenue, et il allait s'engager dans un des chemins en pente qui descendent au Tarn, lorsqu'il perçut, vers sa gauche, des rires et des voix, puis, presque aussitôt, une exclamation effrayée. Il entra vivement dans le taillis, se débattit un instant parmi les cépées vigoureuses, puis trouva l'issue vers une clairière.
Là, sur une prairie en miniature, le poney Cabri, attaché à un piquet par une longe de cinq à six mètres, prenait ses ébats. En ce moment, il avait une compagne de jeu. Et Didier se fût diverti à la jolie scène, s'il n'avait aperçu tout de suite le visage anxieux avec lequel M"® de Feuillères constatait l'imprudente désobéissance de sa nièce.
— « Bobette ! » ordonnait Christiane, « veux-tu bien finir ! Viens ici à l'instant ! »
Roberte de Sebourg ne se rendit pas à l'injonction. C'était une fillette de cinq ans, mais qui en paraissait plutôt sept. Elle ressemblait à son père, avec ses cheveux d'un blond brunissant, courts et bouclés, ses yeux d'ardoise, ses traits d'enfantine statue romaine. Volontaire, intrépide, aimant les jeux où l'on court le risque
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buté, et commença de mordiller et de secouer sa courte jupe, comme un jeune chien secouerait une poupée de chiffons. Roberte n'en riait que plus fort.
Le Bray ne fit qu'un bond. D'une forte tape aux naseaux, il détacha la prise de Cabri, puis il enleva dans ses bras la petite fille. Le poney tira sur sa longe, se mit debout, hennit coléreusement. Et Roberte, non moins furieuse, frappa de ses poings minuscules l'impassible épaule de Didier, tandis qu'il la rapportait à sa tante.
— « Oh! Bobette, quel chagrin tu me fais! 9 dit celle-ci. « Et que dirai-je à papa, qui est si malade, quand il me demandera si sa petite fille a été sage ? »
La physionomie de Roberte s'imprégna de gravité. Debout maintenant, ses boucles tombées sur le front, sous un ruban déplacé par l'agitation, remonté en diadème, avec sa face au court ovale, ses larges yeux, son nez droit et bref, elle avait l'air d'une dure petite princesse byzantine.
Peut-être allait-elle s'amender en quelque repentir câlin. Mais Didier s'étant permis de la détendre : — « Il faut lui pardonner, je suis sûr qu'elle ne le fera plus, » elle lui lança un regard noir et s'enferma dans sa dignité.
Cependant, miss Gertie, la gouvernante, ap parut tout essoufflée, tirant François par la main
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l66 LA FORCE DU PASSÉ
Ceux qui restent sont d'autant beaucoup plus forts. On a toujours assez d'enfants dans la Angleterre. y>
Cette fois, Christiane aussi éclata de rire.
— « Nous n'en avons que deux, ici, » ditelle, (H et nous y tenons. Tâchez de garder leurs membres intacts, miss Gertie.
— / love them, the darlingsl » fit l'étrangère, soudain détendue, en enveloppant les deux petits de ses longs bras.
M"® de Feuillères se tourna vers Didier.
— « Vous alliez trouver mon père. J'y vais aussi, » fit-elle avec une grâce qui semblait s'excuser de la petite scène de famille.
Tous deux s'éloignèrent. Ils marchaient côte à côte. Au lieu de couper par des sentiers de descente, comme ils eussent fait séparément, ils prirent l'allée dont le lacet s'allongeait en pente douce. L'herbe l'envahissait aux trois quarts. Des petites étoiles jaunes ou blanches, d'exquises violettes pâles, foisonnaient jusque sous leurs pieds. Des arbres, à demi déracinés par le ravinement de la terre, se penchaient sur eux du haut des talus. Parfois, dans les espaces éclaircis, l'eau du Tarn apparaissait, franchement bleue, de cette hauteur, sous le reflet du ciel. Et, de toutes parts, dans l'air silencieux, c'était l'essor transparent des petites feuilles vertes, ces feuilles toutes neuves, que le vent et la poussière n'ont
de la religion et l'orgueil de la Hbre pensée jusqu'à refuser d'entrer dans une église? Ah! si vous saviez comme elle est modeste, celle de notre petit village de Feuîllères! Pauvre petit temple rustique, aux images naïves! Que pouvait-il contre votre altière raison? Et j'aurais tant voulu vous y voir à côté de moi! ^
Pouvait-elle mieux dire qu'elle l'aimait, et qu'à l'heure du service divin sa préoccupation avait toute été pour lui? Didier en éprouva un trouble délicieux. Peut-être eût-il préféré crier sa joie et sa reconnaissance plutôt que de subtiliser sur des notions métaphysiques. Mais, là aussi, il y avait quelque chose à exprimer qui traduirait son frémissement de tendresse.
— « Avec toute autre, je serais entré à l'église, mademoiselle Christiane. J'aurais été là, comme à une promenade. Et même j'aurais goûté quelque douce rêverie mystique dans ce pauvre sanctuaire. J'adore les églises de village. Avec vous, cela m'était interdit.
— Pourquoi? » demanda-t-elle, étonnée^
— a: Vous auriez pu vous tromper sur le sens de mon geste. Je vous dois la vérité sur moi-même. Comment prendre à côté de vous l'attitude de la prière, si je ne priais pas réellement? »
A son tour Christiane sentit le grand souff s qui fait trembler de joie les cœurs. D'où venai ,
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médie religieuse, l'homme ne l'est-il pâs aussi par la comédie de l'ingénuité virginale? Vous ne savez pas ce qu'est la jeune fille moderne, surtout à Paris. Vous êtes une jeune fille d'autrefois.
— Et vous parlez tranquillement de cela! 3> s'exclama Christiane.
Il répondit avec douceur :
— a: Je n'ai pas vos raisons pour m'en indigner. Vous jugez le monde à la mesure de votre rêve intact. Moi je ne possède aucun critérium de ce genre. Mais je suis riche de ce qui est la rançon de l'incrédulité : une immense indulgence.
— Oh 1 prenez garde, l'indulgence est si près de l'acceptation.
— Et l'acceptarion, de la complicité, :& sourit Didier. « Mais vous ne le pensez pas en ce qui me concerne.
— Non, certes 1 y> fit-elle avec chaleur, a: Je sens bien que vous aimez la vérité autant que moi.
— Hélas 1 3> murmura-t-il, attristé tout à coup, « comprendrez-vous jamais à quel point ma vérité est proche de la vôtre?
— Ce sera un jour la même, j'en suis sûre, ]s> affirma Christiane avec une étrange confiance.
Il la regarda, un peu désorienté. Exigerait-elle de lui une profession de foi catholique? Mentir
peut se passer de l'essence merveilleuse. Il faut rester chrétien par les pratiques et par les œuvres, aussi longtemps que les apparences du christianisme semblent nécessaires à la vanité mondaine ou au bon ordre social. Le crime de la société moderne, c'est de renier un idéal tellement supérieur à ses propres conceptions que seuls les vestiges de cet idéal l'empêchent de sombrer dans la fange des instincts. Elle s'acharne contre lui, sans être capable de le remplacer. Mais, en même temps, elle se cramponne à lui, parce que, s'il se dérobait tout entier, elle ne saisirait que le néant. Elle est saturée d'illogisme et de mensonge.
— « Nous autres, vieux Français de l'ancienne France catholique, » ajouta Christiane, € nous pensons peut-être faux, mais, du moins, nous vivons vrai. C'est de cette vérité-là que je parlais tout à l'heure. Elle seule importe. Nul n'est astreint à connaître l'inconnaissable. Mais chacun doit être honnête, c'est-à-dire accorder sa conduite et son attitude avec ses principes. Tant pis pour ceux qui n'en ont pas! Mais mille fois honte à ceux qui cachent la vilenie des leurs sous l'apparence des nôtres, parce que, sans ce masque, Ûs n'oseraient pas regarder leur conscience.
— Vous voyez bien, y> fit Didier, non sans quelque amertume, (n que je ne pouvais vous
venaient d'atteindre une sorte de plateau étroit, où l'allée s'élargissait en rond-point, avant de tourner pour redescendre. Des sapins l'entouraient, dont toutes les branches, noircies par les hivers, portaient à leur extrémité une pointe d'émeraude. Et l'on eût dit des milliers de petites flammes vertes sur de gigantesques ifs de bronze. La sève sauvage saturait l'air d'un parfum de térébinthe. Juste au-dessus du Tarn, les arbres s'écartaient, et il y avait là un banc d'où l'on apercevait la rivière, les cultures de l'autre rive, et l'ondulation lointaine des collines du Haut-Quercy. Christiane et Didier s'assirent sur ce banc. Le jeune homme se pencha vers la jeune fille. Il fit un mouvement pour lui prendre la main. Elle n'osa point avancer la sienne. Il craignit de lui déplaire, et resta le bras soulevé, dans une attitude dont la gaucherie la toucha. Alors, il dit, comme si quelques minutes de silence n'avaient pu interrompre la chaîne de leurs pensées :
— (n Voudriez-vous y songer maintenant? 3) Elle regardait fixement dans la distance, pardessus les saules gris et les vignes touffues, vers l'horizon frangé de dentelures mauves. Un lent sourire lui vint aux lèvres. Elle se tourna vers ce visage qu'elle eût voulu voir sans cesse, avec la même expression enivrante, mais qu'elle craignait de regarder... ce visage qui ne serait plus là demain. Elle prononça :
LA FORCE DU PASSÉ lyf
— « Le sacrement du mariage met l'éternité dans la tendresse humaine. Non... je ne pourrais pas épouser quelqu'un qui n'y croirait pas.
— L'éternité de la tendresse, l'éternité de l'amour... Mais, à cela, je crois de toute mon âme, » s'écria Didier.
La facilité un peu puérile de l'exclamation n'échappa point à Chrisriane. Elle continua, rêveusement, comme s'il n'avait pas pu comprendre :
— a Oh ! comment être femme et ne pas trembler, quand l'être à qui on donne toute sa vie, agenouillé à côté de vous devant l'autel divin, ne sent rien de surnaturel et de mystique fortifier la faiblesse de ses serments ? Comment se fier à celui qui, là, au moment même où il s'engage pour toujours, se prête à une mise en scène dont il se raille ou s'énerve à part soi? Sans doute, il aime celle qu'il épouse. Sans doute, il pense que cet amour sera impérissable. N'importe! Seul, il n'en peut pas répondre, car il n'est qu'un homme. Puis, n'est-ce pas affreux qu'il mente, par ce simulacre, dans la minute précise où sa sincérité est la seule garantie de bonheur pour celle qui s'unit à lui? »
Didier attachait des yeux brûlants et tristes sur la jeune fille, de qui chaque parole, chaque mouvement d'âme, l'enchaînait davantage. Il ne la voyait que de profil, car uti ejûbarras char-
Ij6 LA FORCE DU PASSÉ
mant ne pennettait pas à Christîane de lui parler en face. Il la trouvait étonnamment belle, comme s'il la contemplait pour la première fois. En effet, pour la première fois, elle se révélait à lui dans la plénitude de sa grâce, avec toute k clarté intérieure projetée sur ses traits. C'était un illuminement. Tant de splendeur douce, de force intelligente, de rêves délicats, se dérobaient sous la suave placidité habituelle de cette physionomie, qu'au moindre ébranlement un peu profond tout cela surgissait en un éclat d'expression incomparable.
Didier se disait : « J'ai été fou de rester ici jusqu'à cette minute. Comment pourrai-je oublier une telle femme ? Avec quelle certitude de félicité je mettrais mon cœur entre ses mains! Mais ses parents souhaiteront un brillant parti pour elle. Je n'ai que mon art et mon modeste nom d'ancienne bourgeoisie. Et voilà que je me suis illusionné sur la sympathie que je lui inspire. Elle élève entre nous la barrière des scrupules religieux. »
Il se taisait, découragé.
Aussi candide en ce moment qu'elle-même, plus ému, plus craintif encore, il ne démêlait pas plus qu'elle ce qui tenait de passion déjà exigeante dans les réflexions que la jeune raisonneuse venait d'émettre. Le sacrement du IJ^L : lïuriage ! Certes, il apparaissait à Christiane
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comme un dogme inéluctable. Mais de quel prix, ce dogme, aujourd'hui qu'elle aimait !
Toutes les farouches revendications de son cœur, fait pour les tendresses exclusives, s'affirmaient dans son désir d'amener son élu aux engagements que la religion consacre et qui lui empruntent une force d'éternité. C'était l'inconsciente aspiration, sous le conscient attachement à la foi. Si M"® de Feuillères avait eu du sang bohémien dans les veines, au lieu de son pur sang bleu, elle eût ouvert une de ces veines pour offrir les gouttelettes rouges à la soif de celui qu'elle voulait lier à elle pour toujours. Elle aurait attaché à ce rite barbare une pensée mystique, accrue par l'intensité de son désir. Son sentiment religieux, qu'elle connaissait, était vif et sincère. Son amour, qu'elle ne connaissait pas, s'y mêlait tout de suite, pour y puiser et y ajouter plus de force.
Cependant, elle s'émut parce que Didier se taisait, et qu'elle sentait une douleur dans ce silence. Quand les lèvres cherchent à interpréter des cœurs qui s'entendent tout bas, mais que les discours séparent, elles sont plus éloquentes à rester closes, ou bien à prononcer les mots simples qui ne troublent pas les harmonies secrètes.
— «Je vous ai fait de la peine? î> demanda Christiane.
Didier mit la main sur ses yeux.
— € Pardonnez-moi... » murmura-t-il. Cachait-il donc des larmes ? Elle trembla,
comme les faibles tiges qu'un souffle agitait autour d'eux.
— € Pourquoi m'avez-vous parlé de mariage? »
dit-elle, c Je ne me marierai jamais.
— Ah ! moi non plus ! 3> s'écria le jeune homme en montrant brusquement un visage où Christiane, en effet, découvrit, autour des paupières, quelques traces humides.
Elle sourit de cette exclamation. Ce fut son premier mouvement de malice, de coquetterie involontaire. Malgré tout, elle était fenmie. ' — « On assure, » fit-elle, « que l'amour transforme la vision qu'on a de la vie.
— Aimeriez-vous jamais assez pour changer la vôtre? d questionna Didier.
— a: Et vous ?
— Mais c'est la même, admirable et déraisonnable enfant! » s'écria-t-il. <r Ah! que n'ai-je l'illusion de ne pas vous être trop indifférent pour qu'il soit inutile de vous le démontrer. Je vous prouverais bien que, dans mon respect des anciens mythes, qui ont donné la vie à mon art et des formes de beauté aux rêves de mon âme, il y a le sens de votre pitié. Comme dans ma compréhension de tout ce qui est humain, même du mal... — oui, j'ose vous le dire, même du mal.
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— il y a le sens de votre charité. Comme dans rhéroïsme que Je mets à ne pas vous leurrer sur mon incapacité de croire, il y a le sens de votre vérité. Ne me disiez-vous pas tout à l'heure: « Ce sera un Jour la même. » Quel jour, si ce n'est aujourd'hui? Celui où je viendrai vous dire que j'ai la foi? Qui vous prouvera si je l'ai, ou si mon adoration pour vous ne met pas dans ce pauvre monde un mensonge de plus... un de ces mensonges dont vous avez justement horreur? »
Une nuance indéfinissable donnait à ces dernières paroles on ne sait quelle souriante invraisemblance, quelle légèreté sur l'ardent fond de passion, permettant à la Jeune fille de n'en pas prendre ombrage. Christiane ne s'y trompa point cependant. Toute leur causerie n'avait-elle été frémissante de ce qu'ils ne disaient pas. Mais, justement, ils étaient au bout de ce qu'ils pouvaient dire. Un mot de plus, et ils arriveraient aux paroles trop décisives. Tous deux reculèrent. L'une, par pudeur, l'autre, par la terreur de l'irrévocable.
D'ailleurs, il leur semblait avoir remué des mondes. L'infini du sentiment les comblait. Ils ne pouvaient plus douter de leur amour mutuel. Ce qu'il en adviendrait restait le secret de l'avenir. Le présent était trop rempli pour qu'ils ne s'y arrêtassent pas afin de le mîeu% goûter.
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Ils se trouvaient à cette période adorable de l'amour où l'avouer est moins délicieux que le taire.
— « Allons retrouver mon père, 3> dit Christiane.
Et ils n'échangèrent jusqu'à la berge que des mots insignifiants. Seulement, un talon des petits souliers de M"* de Feuillères ayant tourné contre un caillou, Didier avança promptement le bras et la sourint pendant quelques secondes.
Que de fois il allait refaire ce geste, en pensée! Que de fois Christiane, dans la solitude, sentirait glisser autour d'elle cette main attentive, et s'appuierait contre cette chère épaule 1
Tant la dévorante ardeur de l'amour se trouve riche parfois d'un pauvre souvenir.
LA FORCE DU PASSÉ l8t
VU
E château de Feuillères eut un nouvel hôte. Gérard y passa les quatre ou
cinq semaines de sa convalescence.
Mais, bien qu'il fût de la famille, et malgré la présence de ses deux enfants, qui créaient un si fort lien, on l'y sentait plus étranger que l'étranger dont il prenait la place. Didier avait fait s'épanouir les coeurs. Lui, les faisait se contracter. Non seulement il n'avait pas, avec son beau-père, ni surtout avec la femme de celui-ci, une pensée commune, mais Christiane ne douta plus qu'il n'en eût d'hostiles. Cependant elle les démêlait mal. La gêne souffrante que semblait éprouver sa mère devant M. de Sebourg, et la dureté que prenaient les yeux de cet homme quand il regardait la comtesse provoquaient
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chez la jeune fille un sentiment pénible. Ce n'étaient, il est vrai, que des nuances. La délicate fierté de M""** de Feuillères, la parfaite courtoisie de Gérard, n'eussent pas laissé saisir ces nuances à quelqu'un de moins sensible, de moins attentif, de moins directement intéressé, que Christiane. Mais elles n'échappaient point à l'inquiétude filiale.
M. de Sebourg, cependant, s'efforçait de ne point imposer l'aspect d'une physionomie taciturne par habitude, et que les catastrophes récentes imprégnaient d'une âpre tristesse. Il s'enfermait dans l'appartement mis à sa disposition, recevant les soins d'un domestique dévoué, venu avec lui de Paris pour la course d'automobiles, et qui n'avait pas quitté son chevet depuis l'accident. Lorsqu'il se mêlait à la vie familière, il s'occupait surtout de Roberte et de François. Les enfants étaient un prétexte à diversions, sans lequel une telle existence intime eût à peine été tolérable. Leur espièglerie empêchait le silence de durer, — ce silence, prolongé avec tant de douceur entre gens qui s'entendent, et chargé d'un poids si oppressant quand on y devine l'essor des pensées défiantes ou amères.
Christiane était la seule personne près de qui Gérard semblât recouvrer un peu d'élasticité d'âme. Et encore lorsqu'ils se trouvaient en tête
à tête ou avec les deux petits. Quel caractère ne se fût assoupli près de Christiane? Elle avait une douceur contagieuse, une bonté si compréhensive! Elle touchait aux points les plus cuisants du cœur avec de si ingénieuses et clairvoyantes précautions. Son défaut était peut-être une crainte exagérée de faire souffrir, et l'impuissance de marquer aux autres qu'elle apercevait leurs difformités morales. Ainsi, elle avait gardé de la confession de son beau-frère une espèce d'horreur. Et pourtant, comme elle lui supposait des remords proportionnés à ce qu'elle voyait d'odieux, de sournois, de brutal, dans la conduite qu'il avait tenue à l'égard d'Antoinette, et qui avait affolé celle-ci jusqu'à la mort, elle éprouvait pour lui une pitié immense. Ce qu'elle comprenait de l'effroyable tragédie de Montestruc, lui faisait entrevoir chez ce malheureux des affres intimes dont sa sensibilité s'épouvantait. Et elle n'était attentive, dans ses rapports avec lui, qu'à lui cacher son antipathie irréductible, afin de ne pas ajouter une peine à celles qu'il endurait, — fût-ce justement.
Il y avait, dans ce généreux souci, un danger auquel la modestie de la jeune fille l'empêchait de penser. C'est que sa compassion, son désir de réconforter un être coupable, — mais moins coupable encore que victime d'étranges fatalités, — s'exprimaient sur le visage le plus délicieux
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et dans des prunelles dont la douceur brune s'embellissait des suaves intentions de la charité intérieure. Et le danger s'aggravait de ce que Gérard de Sebourg, âme simple et violente, était prédestiné à s'enflammer tôt ou tard de quelque passion redoutable. Il n'avait jamais éprouvé ce que pouvait être en lui la force de l'amour, n'ayant eu pour sa femme qu'une affection calme, et pour d'autres que de brefs caprices sensuels. Il pouvait l'ignorer toujours. Mais sa nature ne lui permettait pas de la subir à demi. La destinée noue ses intrigues et fait éclater ses coups de théâtre avec un art auquel ne sauraient atteindre les plus présomptueux romanciers. Ils ne disposent pas, comme elle, de l'infini des causes et de la multiplicité innombrable des ressorts. Leurs préparations se bornent à quelques brèves données. Aussi n'ont-ils pas le droit de dérouler devant leurs lecteurs les hasards inouïs de la vie. Les événements qui nous stupéfient sans cesse dans la réalité ne seraient que du bas feuilleton sans l'incommensurable enchaînement des faits qui les rendent, — non pas vraisemblables, puisque nous ne le saisissons qu'en une si faible part, — mais théoriquement possibles. Cet enchaînement, c'est ce que nul auteur ne saurait plagier dans l'œuvre de ce prodigieux dramaturge qui est Dieu, de qui les prologues tiennent des siècles.
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LA FORCE DU PASSÉ iSf
Toutes les circonstances, sans en excepter une seule, orientant la vie de Christiane et celle de Gérard, convergeaient vers la situation terrible où ils allaient se trouver, et les maintenaient dans l'imprévision qui la rendrait plus inextricable.
M"° de Feuillères aimait, — ce qui doublait sur ses yeux le voile d'aveuglement déjà placé par sa candeur et son inexpérience. M. de Sebourg portait depuis cinq mois à peine le deuil de sa femme, — un deuil tout brûlant de remords, — et il était plus ignorant encore des surprises de l'amour que cette chaste jeune fille, car il y était incrédule. Il pensa d'abord n'être ému que par une sympathie délicate, la seule qui fût descendue en un baume à ce point bienfaisant sur l'irritation cruelle de ses blessures. Ensuite, il distingua surtout en lui-même la gratitude et l'admiration pour la seconde mère qu'avaient rencontrée ses enfants.
— n Ma pauvre Antoinette ne s'occupait pas d'eux autant que vous, » disait-il à Christiane. « Elle les abandonnait trop aux domestiques et à leur gouvernante. Mais les exigences du monde l'absorbaient tellement! Et ses toilettes!... Le temps des essayages dévorait sçs journées...
— Chut!... y> faisait doucement M^^^ de Feuillères, avec un reproche mélancolique, plus près de la prière que du blâme.
l86 LA FORCE DU PASSÉ
— « Vous lui ressemblez si peu! » reprenait Gérard, e II est vrai que vous êtes seulement sa demi-sœur. Mais n'avait-elle pas reçu à peu près la même éducation que vous, dans ce château plutôt austère?...
— Non, » expliquait la fille d'Adrienne.
(( Mon père, à ce que j'ai entendu dire, n'a donné sa démission et n'a vécu si retiré que depuis son mariage avec ma mère. Sa première femme avait des goûts tout différents. Antoinette a été fêtée, entourée, comme l'est une fille de général, dans le plus brillant milieu militaire, surtout avec un nom comme le nôtre, et jolie comme elle était. Elle a dû vous le raconter.
— Sans doute... » prononçait distraitement M. de Sebourg, avec un regard plutôt tendu au dehors, vers la créature gracieuse, pleine d'une vie étincelante, que retourné en dedans vers le fantôme déjà moins distinct de la morte.
Cependant, Christiane insistait sur le changement produit chez son père par un second mariage.
— « Maman seule a su le comprendre. Elle a partagé tout de suite son culte pour Feuilletés. Elle s'y est enfermée avec lui. Jeune comme elle était, elle s'est complu dans cette solitude. Mon pauvre papa avait beaucoup souffert des goûts frivoles de sa première femme.
— Par bonheur, elle a disparu à temps, y> ré-
ÏIÀu f ...
pliqua une fois Sebourg, avec une âcreté d'ironie qui laissa Christiane interdite.
Ce fut surtout à cause de Roberte que Gérard commença de sentir confusément l'influence de M"® de Feuillères, l'atmosphère d'âme que cette jeune fille créait autour d'elle et qui allait lui devenir sans prix. L'enfant, avec sa face ronde et grave, aux larges yeux, de petite princesse byzantine^ sa courte chevelure bouclée, d'un fauve brunissant, ses intrépides caprices, sa volonté têtue, enchantait et exaspérait son père. Il l'adorait, la gâtait, la rudoyait. On n'aurait pas pu dire qu'il î'élevait mal, car ses procédés avec elle étaient aussi éloignés que possible d'un système quelconque d'éducation, même détestable. Tantôt il s'égayait des escapades de la petite, l'admirait déraisonnablement, exaltait son puéril orgueil, tantôt il s'emportait en des colères brusques si les désobéissances de la fillette cessaient de correspondre à ce qui pouvait lui plaire en elle, ou à son humeur du moment. Il y avait alors des luttes, qui ne manquaient pas de comique, entre les deux vouloirs, également obstinés, de cet homme et de cette gosseline fantasque, de ce colosse et de cette sylphe. Ils se ressemblaient trop pour ne pas se heurter. Et les chocs se produisaient de bonne heure, à cause de l'importance que M. de Sebo^^g donnait à la fillette. Elle lui tenait tête avec i.-.e audace im-
l88 LA FORCE DU PASSÉ
payable. Lui, ne trouvait pas toujours cela drôle, et ne s'accusait pas de cet état de choses. Ne voyant aucun moyen, sinon la force, pour dompter l'enfant, il se servait de la sienne. Il allait quelquefois Jusqu'à frapper Roberte.
Lorsque Christiane vit, un jour, cette main qui eût fait plier un cheval sur ses jarrets, se lever contre une petite fille de cinq ans, elle fut consternée. Miss Gertie, qui avait amené la coupable à son père, ne semblait pas autrement émue de ces procédés correctionnels vraiment britanniques. Quant à Roberte, elle se tenait droite et ferme sous la menace d'une gifle qui semblait devoir l'anéantir. Sa petite frimousse blanche jusqu'aux lèvres, les yeux élargis, brillants de fureur et de larmes héroïquement retenues, elle protestait par cette seule phrase :
— a: Ce n'est pas tante Yane qui me battrait, elle! y>
Le nom produisit un effet magique, mais plus encore l'apparition de celle qu'évoquait l'enfantine détresse.
Christiane, qui blâmait tout bas le père, tâcha de n'en rien laisser voir.
— « Je ne te battrais pas, i> dit-elle, « parce que tu te conduis avec moi comme une petite fille sensible, qui montre du cœur, à défaut de raison. Mais, avec papa, tu fais le périt animal obstiné. On donne des coups de fouet aux jeunes
ânes rétifs, parce qu'il n'y a pas d'autres moyens de se faire comprendre d'eux.
— Je ne suis pas un âne, » déclara Roberte.
« Car un âne, avec ses sabots, ne pourrait pas découper des images. Et j'ai découpé celles de l'alphabet que bon papa avait prêté pour m'apprendre à lire.
— Voihécédaire du Dauphin I y> s'exclama M"® de Feuillères, songeant combien son père estimait précieux cet exemplaire unique, et combien il serait navré de sa perte.
— « Oh! c'était un si vieux livre! d déclara Bobette, en haussant avec mépris ses mignonnes épaules.
— (L Voilà ce qu'elle a fait! » dit M. de Sebourg. « Et elle vient de crier, en trépignant, qu'elle recommencerait si bon lui semble. Tante Yane, je vous abandonne cette vilaine enfant. Je ne veux plus en entendre parler. Elle a de la chance que vous soyez survenue. Je lui aurais administré la correction qu'elle mérite. Et je vous réponds qu'elle aurait eu de quoi s'en souvenir. »
Christiane, qui avait éprouvé une frayeur véritable devant l'état de colère où elle avait surpris Gérard, lui sut gré — sans même penser à s'en attribuer le mérite — de s'être maîtrisé si promptement. Elle ne tira aucun indice inquiétant pour sa propre tranquilj^ f d.e cette sou-
pîesse tnuce aouveîle ciiez iine nacue si abrupte, et elle ne remara^-ia pas L intonatioii smguBèremenc attendrie ie ce f anre Yine j^ par lequel il la nommait en présence de l' entant,
L înficînct plus perspicace de la hlîette ne s'y trompa pas :
— T Tante "^ ane. ) dît-elle, quand son père Cit quitté la chambre, non sans aToîr violemment rejeté la porte, < puisque papa tient tellement à vous plaire, demandez-lui de ne plus jamais me taper... Car s^il me bat encore, je sens que je le détesterai. *
Elle ajouta, en dressant sa petite tête orgueilleuse :
— € Je ne veux pas qu'on me touche!... Je suift Roberte de Sebourg. »
De cette fierté, Christiane se servait, précisément, pour obtenir un peu de sagesse volontaire de Tcnfant difficile. Ici encore, elle la mit en oeuvre. Mais Tingénieuse éducatrice n'était pas toute à sa tâche. Le mot de sa nièce : « Puisque papa tient tellement à vous plaire, » avait projeté au fond d'elle-même une trouble lueur.
Comme toujours, lorsque se dégage en nous une notion déjà préparée par notre inconscient, cette lueur s'aviva de légers indices restés inaperçus et qui, brusquement, surgissaient dans sa mémoire. Un malaise gagna Christiane. Mais '""^^ . elle s'en accusa plutôt qu'elle ne le subît. Et,
tout de suite, elle s'absorba dans l'immédiat devoir.
Le plus important n'était pas d'amener la petite coupable à résipiscence. Il fallait obtenir du père une modification à sa manière de traiter la fillette, manière que la jeune tante jugeait déplorable. M"® de Feuillères chercha l'occasion de parler à Gérard en particulier. Elle la trouva, le soir, après le dîner, tandis que M. de Sebourg fumait un cigare, en faisant les cent pas dans la grande avenue, parmi la clarté gris-perle et rose d'un long crépuscule de juin.
Christiane lui exposa les arguments que, toute la journée, elle avait médités. Elle le fit avec une ardeur froide, avec une gravité qu'il ne lui connaissait pas. EUe s'y appliquait, tâchant de ne point s'écarter de son thème, n'y apportant que des développements de raison. Elle évitait toute allusion à ses propres sentiments, et surtout ces phrases de compréhension apitoyée sur les tristesses qui pouvaient assombrir l'âme de son beau-frère et excuser la rudesse accrue de celuici. Hier, elle aurait eu de ces appels au cœur, de ces douceurs enveloppantes. Aujourd'hui, une prescience tardive les lui interdisait.
M. de Sebourg écoutait, ne répondait guère.
Il n'était pas l'homme des analyses ni des subtilités. Si la voix chère de Christiane n'eût pas semblé délicieuse à ses oreiljçv. s^t^^ut dans
cette ombre grandissante du vieux parc, dont il sentait vaguement la poésie malgré son peu d'impressionnabilité aux charmes de la nature, il eût traité tout cela d'ergotage. Mais l'amour éveille chez les êtres les moins finement vibrants des sensibilités imprévues. Devant les deux causeurs, la vaste nappe de la longue pelouse s'étendait entre les rangées d'ormes noircissants. Cela finissait contre un ciel d'aigue-marine et de safran, où se dessinait le léger croissant, à peine visible, de la lune nouvelle. Et les lignes simples de ce décor, l'infini clair où il aboutissait, les nuances de la lumière mourante, la fraîche odeur du soir, faisaient sourdre la nostalgie d'un vague autrefois. Un attendrissement dissolvait les nerfs.
— « Pourquoi vous donner tant de peine afin de me persuader, Christiane? Dites-moi que tel est votre désir. Je ferai ce qui vous plaira. y>
Quel accent changé 1 D'où venait cette douceur rauque, ce frémissement jamais entendu?
— « Il ne s'agit pas de moi, d répliqua vivement la jeune fille.
Tout son être se rétractait, comme froissé déjà, sans qu'elle comprît encore. Ce n'est pas Didier qui lui parlerait avec cette soumission banale, rendue déplaisante par la bizarrerie de l'intonation. Il aurait eu des idées à lui, et il les lui aurait dites. Il lui en aurait suggéré d'autres.
Son intelligence nuancée était un champ de dé- ' h
couvertes. Et l'ombrageuse pudeur de Chris- 1
tiane se sentait dans une telle sécurité près de
luil A cette minute, le contraste entre les deux
hommes se marqua si vivement, surtout, sans
doute, par l'inconscient regret, (oh! la divine
soirée si l'un eût été ici à la place de l'autre!)
que M"® de Feuillères s'écarta de son beau-frère
dans un mouvement d'imperceptible répulsion.
Gérard ne devina que son mécontentement de ne pas l'amener plus vite à ses théories. Mais puisqu'il promettait de s'y conformer!... Il n'avait pas de prétention en matière pédagogique. Pour lui, quand un enfant se montrait indocile, on lui donnait le fouet. La crainte du châtiment n'était-elle pas, pour les mioches, le commencement et la fin de la sagesse? Et encore les corrigeait-on, non pas quand ils faisaient mal, mais quand le mal qu'ils faisaient ennuyait leurs parents. Ça leur apprenait la vie, et que la liberté des uns a pour barrière le dommage qu'ils causent aux autres. N'ayant pas de données psychologiques plus profondes à présenter à sa bellesœur, il eut la prudence de garder celles-là pour lui.
— « Pourquoi tant de démonstrations ? » ditil soudain. « Vous faites de Bobette ce que vous voulez, presque sans la punir. Et moi, qui l'écra- ,
serais d'une chiquenaude,' je n'arrive pas à la
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mater. Cela prouve quel immense besoin de vous nous avons, elle et moi, ma chère Christiane. Elle, pour apprendre à vous ressembler. Moi, pour ne pas souffrir par cette enfant, que j'adore, et surtout pour ne pas la faire souffrir inutilement.
— Mais, y> dit M"° de Feuillères avec une netteté voulue, « je ne serai pas toujours là. Les enfants ne passent que l'été avec nous. Ensuite ils vous rejoindront à Paris. »
M. de Sebourg garda le silence.
— a: Rentrons, y> fît Christiane. « Je regrette que vous ne consentiez pas à... »
Il l'interrompit, lui mit la main sur le bras. Mais elle se dégagea, d'un geste vif.
— « A quoi est-ce que je ne consens pas? »
prononça-t-il avec une émotion presque impressionnante. « A quoi pourrais-je ne pas consentir de ce que vous souhaiteriez? Si je comprends bien, vous trouvez mauvais que je secoue un peu cette petite diablesse de Roberte? Je vous donne ma parole d'honneur de ne plus jamais lever la main sur cette enfant. Est-ce bien ce que vous attendiez de moi ?
— Ah! i> s'écria-t-elle, dans la joie du résultat, « je vous remercie. Voilà un serment dont je vous suis profondément reconnaissante. »
Il sentit que la sincérité de son propre élan, la totalité de sa soumission, lui avaient valu tout
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4JiP.j.-.
lettre pour M"* Christiane. Le père avait remis la missive à sa fille avec une réflexion souriante :
— (n Notre Jeune ami t'envoie des considérations philosophiques. Il te prend pour directeur de conscience. M'est avis qu'il souhaite fort d'être converti par toi*
— Me permettez-vous de lui répondre, père ?
— Moi? Oh! je crois bien, si ta maman n'y voit pas d'objection. Mais, seras-tu de force? Ton correspondant plaide avec éloquence la cause de l'humanitarisme rationnel et de l'évolution, contre la religion révélée, contre la fixité de certains principes, que nous tenons pour immuables, éternels. C'est une chose tellement rare, — du moins en France, — de voir les Jeunes filles discuter avec les jeunes gens sur de pareils sujets, que je t'y autoriserais, ne fut-ce que pour l'originalité du fait. Le Bray vaut mieux, d'ailleurs, que cet argument d'exception. Réponds-lui, mon enfant. Il est digne de l'honneur que lui fera ainsi mademoiselle de Feuîl- 1ères. »
La jeune fille avait vu dans cette phrase l'approbation d'une amitié que ses parents envisageaient comme pouvant se transformer plus tard en un autre sentiment, sans qu'ils eussent lieu de le craindre. Donc ils accordaient à Didier Le Bray une estime capable de les faire passer sur l'absence de l'origine aristocratique souha '-
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table pour eux chez un gendre. Cette certitude iflKJ ouvrit l'essor au rêve, déjà si doucement distinct, ^- qui palpitait au cœur de Christiane. En écrivant ira à Didier, elle laissa couler sous sa plume l'es- ^'' sence même de son âme, dominée maintenant par l'idée dont il l'avait suggestionnée, et qui èK éclatait en elle : « Rien d'irréductible ne nous ■^! sépare. » Seulement, c'était sur le domaine de rc- ses enthousiasmes et de sa foi qu'elle voulait amener cette union de leurs pensées, dont la perspective lui apparaissait maintenant comme ^' un but accessible, ineffable, suprême.
c- Elle y songeait, sur le banc, dans la chaude
solitude de l'été, parmi cet arôme des sapins qui s'insihuait maintenant, si fort, jusqu'à son cœur. La puissance évocatrice du parfum initiait sa jeune candeur aux premières complicités troublantes de la nature et de l'amour. Son âme sérieuse méditait sur les arguments par lesquels pourrait s'amender le cher esprit incrédule. Mais l'haleine des arbres, en gonflant sa poitrine, en effleurant ses narines et ses lèvres, lui rendait présente l'apparence corporelle où brillait cet esprit. Elle voyait le brun visage, d'une si fine énergie, avec sa nervosité sarrasine, ses yeux changeants de velours et d'or. Elle entendait la voix aux intonations un peu voilées. Elle sentait autour de sa taille le bras si promptement, si tendrement protecteur.
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IçB LA FORCE DU PASSÉ
Une inquiétude bizarre l'arracha brusquement à sa songerie. Christiane eut le sentiment qu'on l'épiait. Une attraction pénible lui fit tourner la tête. Et alors, à peu de distance, parmi les verdures, elle aperçut son beau-frère, qui la contemplait avec une expression qu'elle ne lui avait jamais vue.
Le sang de la jeune fille lui jaillit au visage. Il lui sembla que ces yeux étrangement avides venaient de surprendre son âme à nu, de violer en elle le secret qu'elle-même n'osait y découvrir. Son indignation s'accrut de l'instinctive antipathie qui la soulevait par instants contre Gérard. Jamais cette physionomie, brutalement belle, ne lui avait causé un si véritable éloignement.
Elle dressa le buste, sans se lever du banc, car elle se sentait toute tremblante. Elle regarda cet homme qui la regardait, et qui n'était plus pour elle un parent, un ami, un frère, mais une sorte d'agresseur. Une minute s'écoula, lente, intolérable, révélatrice.
Enfin Gérard fit quelques pas. Il s'approcha de M"° de Feuillères. A mesure qu'il avançait, l'expression de ses traits se faisait plus humble, plus soumise, puis tout à fait implorante. Lorsqu'il fut proche à la toucher, il joignit les mains, fléchit un genou.
Il n'eut pas le temps d'achever son geste.
Christiane s'élança, comme galvanisée d'horreur. M. de Sebourg l'entendit balbutier :
— « Oh! pas cela!... pas cela!... pas ici!... y> Elle s'enfuyait. Il la rattrapa, la saisit par un
bras.
— d Ecoutez-moi... Répondez-moi, Christiane. Que vous ai-je fait? »
Elle put se dégager, chercha l'appui d'un arbre, s'immobilisa, les épaules collées au tronc d'un sapin, plus pâle encore contre la rougeâtre écorce. Elle défaillait d'une indicible angoisse.
— ((Ah! que vous êtes belle!... » murmura Gérard avec une intonation passionnée jusqu'à la souffrance, et comme si cette exclamation gémissante eût jailli de lui-même contre sa volonté.
— « Je vous défends de me parler ainsi... Je vous le défends !
— Pourquoi?... Oh! Christiane!...
— Mon Dieu !... 2> dit-elle, les yeux dilatés et comme si elle ne pouvait croire à la réalité de cette chose. « Mais c'est affreux !... C'est affreux!...
— Non, ce n'est pas affreux, Yane chérie.
C'est naturel. C'était fatal. Pouvais-je ne pas vous adorer?... Oh! il y a peu de temps que je
le sais... J'en ai eu peur... Je ne suis pas digne ^
de vous. Mais vous m'avez changé déjà. Vous j
ferez de moi l'homme que vous voudrez... Vous
avez eu si divinement pitié de moi ! La pitié est bien près de la tendresse... J'avais cru... :»
Elle l'interrompit. Cette pitié, qu'il invoquait, n'existait plus au cœur de Christiane. La révolte qui montait en elle, qui s'enflammait de tous les souvenirs, de toutes les visions, et surtout par la pensée de Didier, eût rendu cruelle cette enfant si douce. Elle lui jeta, haletante :
— « Mais ma sœur!... ma sœur que vous avez... >
Sans doute elle n'eût pas prononcé le mot.
C'était assez de le suggérer. Pourtant Gérard le sentit s'enfoncer en lui comme une lame de poignard en pleine chair. Avait-elle oublié, parce qu'il tremblait d'amour et fondait en supplications, l'être de violence qu'il était réellement?... Elle eut un sursaut de frayeur physique devant l'éclair sauvage, le mouvement furieux qui lui ordonnait de se taire.
— « Ne dites pas cela!... Vous êtes la dernière qui devriez le dire!... y>
Elle frémit au souffle profond de ce cri et resta muette. Lui, se rabattit de deux pas en arrière, les mains à ses yeux, secoué d'un déchirant sanglot.
Un peu après, il se reprit, revint vers elle, avec un visage sombre, où les yeux ardoisés luisaient durement sous les sourcils trop touffus et trop noirs.
— « Je n'aurais jamais cru que vous me haïssiez. »
— Je ne vous hais pas, Gérard. Rien ne me ferait vous haïr... rien, excepté...
— Quoi donc?
— Cette idée... que vous penseriez à moi autrement qu'à une sœur. »
Il ricana, furieusement, douloureusement.
— « Une sœur!... Convention absurde!...
Vous n'étiez qu'à moitié celle d'Antoinette.
Vous n'aviez pas la même mère. De toutes façons, vous ne seriez pas la mienne. Rien ne s'oppose à ce que vous deveniez ma femme... aucune convenance, aucune loi.
— Jamais!... jamais!...» cria-t-elle. « Je ne serai jamais votre femme! y>
Il fixa sur elle un regard obscurci, plein de menace, d'ironie, d'orgueil blessé, de souffrance, — un regard tumultueux qui s'efforçait à la froideur implacable.
— «: Vous avez tort, ï> dit-il avec un accent d'énigme.
Il tourna ensuite sur lui-même — tel un fauve captif qu'un inaccessible ennemi vient de toucher d'un fer rouge à travers les barreaux de sa cage. Le tronc déjà solide d'un jeune arbre se rencontra. Il le saisit d'une main, donna une secousse du poignet, le cassa net. Un échevèlement de rameaux s'abattit, s'emmêla aux ronces
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et au lierre rampant, traîna tristement sur le sol, dans l'ombre verdoyante et tranquille. M. de Sebourg était parti depuis un moment que Christiane, le cœur atrocement serré, regardait encore la jonchée de cette fraîche vie végétale qui allait se flétrir là, tandis que le tronc montrait ses filaments arrachés, tendres et humides comme des nerfs. C'était un présage, un symbole, qui ajoutait à son effarement.
« Il faut que je parle à mes parents, » se dit M"° de Feuillères. « Je dois les avertir. »
Elle rentra dans cette intention. Mais, à mesure qu'elle approchait du château, des perplexités imprévues l'assiégeaient. Devait-elle aggraver les dispositions plutôt sévères où le comte se trouvait à l'égard de son gendre? Étaitil indispensable qu'elle troublât l'âme trop naturellement anxieuse de sa mère? Si une explication orageuse se produisait, n'était-il pas à craindre que M. de Sebourg ne quittât précipitamment Feuillères et qu'il n'emmenât ses enfants ? Christiane voulait garder ces pauvres petits, qui avaient tant besoin d'elle. Le père s'en irait. Cela ne faisait pas de doute. Elle lui avait parlé si nettement! D'ailleurs, guéri de ses blessures, il était, de toutes façons, près de son départ. Si les choses suivaient leur cours, Gérard retournerait à Paris, laissant son fils et sa fille pour tout l'été, avec leur gouvernante. Un éclat
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présence, à un degré moindre, la contraction intérieure que sa fille discernait si bien, et dont celle-ci remarqua l'atténuation.
Mais il fut un point où Christiane reconnut qu'elle s'était illusionnée. Son peu de connaissance des hommes et de la passion lui avait fait penser à tort qu'un amour comme celui de Gérard se découragerait devant la netteté d'un refus. M. de Sebourg, avant de s'éloigner, lui fit clairement comprendre qu'il n'était pas maître de changer de sentiment et qu'il s'obstinait à garder de l'espoir. Bien qu'elle eût évité soigneusement le tête-à-tête, en s'attachant aux pas de sa mère dès qu'elle se trouvait hors de l'asile sûr de sa chambre close, il avait su lui jeter de ces mots gonflés d'ardeur et de signification, de ces regards où passe toute la flamme intérieure, comme en pouvait trouver un être tel que lui, si peu coutumier des souplesses du langage et des grâces adulatrices, mais dont les impulsions simples, forcenées, sincères, surgissaient comme l'éclair du nuage ou le torrent du rocher, avec une fougue naturelle qui ne manquait pas de grandeur.
La tristesse et la peur se glissèrent dans l'âme de Christiane. Une appréhension lui vint de ce que pourrait être la rivalité de Gérard et de Didier, si le malheur voulait que ces deux hommes fussent aux prises. Déjà, elle ne l'ignorait pas,
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2o6 LA FORCE DU PASSÉ
traits qui la transfiguraient depuis l'adieu récent, et sur lesquels son père et sa mère se méprenaient singulièrement, comme elle allait s'en apercevoir.
Us échangèrent un regard d'intelligence. La comtesse eut une inclination doucement résignée de la tête, et le comte prit la parole :
— « Ma chère enfant, nous soupçonnons à ton air heureux que Gérard t'a parlé avant de partir. Et ce qu'il t'a dit ne te déplaît pas. Si ton cœur — guidé peut-être par ces deux petits innocents, que vous aimez l'un et l'autre — s'accorde avec le sien, nous ne ferons pas obstacle à votre volonté. Les idées de ta mère et les miennes se sont profondément modifiées depuis quelque temps. J'ajoute qu'il existe un intérêt familial des plus puissants pour nous faire souhaiter ton mariage avec Sebourg. Je t'expliqueraL.. »
Il n'acheva pas. Sa fille ouvrait des yeux d'épouvante, joignait des mains convulsives, et, le visage altéré tel qu'il ne l'avait jamais vu, jetait un cri dont ses parents furent comme transpercés :
— « Mon mariage... avec Sebourg!... »
Ils pâlirent, eux aussi. Elle distingua, dans leur stupeur, quelque chose de gêné, une confusion, une complicité, qui la consternèrent. Mais ce fut si rapide! Peut-être s'était-elle trom-
LA FORCE DU PASSÉ lOq
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pée. Sa mère se levait, s'élançait vers elle, l'entourait de ses bras, comme craignant de la voir s'abattre sur le sol, lui chuchotait à l'oreille :
— (L Nous croyions... Nous te pensions tout au moins préparée. Calme-toi, ma chérie... »
(Christiane tremblait contre elle.) a: Sois bien sûre que personne ne te contraindra... personne. ))
Et M"® de Feuillères se dit — tandis qu'il lui semblait que le paysage familier changeât de face :
« Personne ne me contraindra... Il y aurait donc des raisons pour me contraindre ? Mes parents voient une nécessité à... cette chose. Us la désirent... N'est-ce pas inouï !... invraisemblable!... Mais depuis quand? Et pourquoi?... »
*'-*-a4ik....
A MONSIEUR DIDIER LE BRAY Rue de La %ocl}efoucauld, Paris
Feuillères, octobre 19...
(T Cher monsieur,
E ne veux pas que vous apprenie\ par un simple faire-part le nouveau malheur qui nous frappe. Il est immense. éMon pauvre père a rendu le dernier soupir ce matin, à l'aube. La cause immédiate de sa mort a été un refroidissement pris à la pêche, durant un de ces premiers jours glacés et humides d'automne. iSMais je crains bien qu'une grande dépression morale n'ait préparé cette fin rapide.
m Depuis quelques mois, le comte était triste, pré-
occupé. Je n'ai pu mesurer qu'en partie la profondeur du chagrin qui le minait. Il ne me Va pas dévoilé, — pour ne pas m'affliger sans doute, — lorsqu'il était bien portant. Et il nous a quittées si vitel,.. Quelle inquiétude rongeait ce noble cœur? En étais-) e l'objet?... Je l'ignorerai peut-être toujours, car je n'ose questionner ma mère, dont la dou^ leur est affreuse.
« Vous avei connu, et de tout près, cher monsieur T>idier, l'être admirable qui nous est ravi. Vous lui avei donné sa dernière joie terrestre. Jamais je n'oublierai sa physionomie heureuse, animée, lorsqu'il venait de parcourir avec vous notre chère vieille demeure et que votre art en avait ressuscité pour lui les murs croulants,
« Jamais auparavant. Je crois, et surtout jamais ensuite, je n'ai revu mon père tel qu'en ces journées bénies.
« Comme nous avons tous espéré alors qu'elles reviendraient bientôt, — pour être plus durables I.,. Hélas L,. peu après, je ne sais quelle atmosphère de malheur a pénétré cette maison,
« Si je ne croyais qu'au hasard aveugle, ou qu'à l'enchaînement de causes dont le point de départ serait dans je ne sais quel antre horrible des universelles ténèbres, je dirais qu'une fatalité pèse sur nous. éMais, vous le savei, j'ai la foi. oihl qu'elle m'est précieuse à cette minute! Songei à ceci : j^ai en moi plus que la certitude de n'avoir pas perdu
la.
pour toujours mon père adoré. J'ai la sensation que son âme reste présente. Elle me parle, elle me console, elle me prête sa force. Que ferais- je sans elle, ^Didier? Et sans le secours de Vieul Car ce n'est pas seulement ma douleur qui m'accablerait. Je dois parter aussi celle de ma mère,.,
« q4u revoir, mon ami, La plume me tombe des mains. Que vous dire?.,. Je me croyais vaillante, et voilà que les pleurs m' étouffent. Tense\ à moi.,» Tensej à moi,
« Christiane. »
Lorsque Didier* Le Bray reçut cette lettre, il éprouva tout d'abord, avant d'avoir pu faire intervenir la volonté dans ses sentiments, un sacrilège bonheur. Tel est le cœur humain. Le sien bondit d'une incoercible joie. Une circonstance le forçait à revoir Christiane, tout de suite, sans retard, aussitôt qu'un train pourrait le porter là-bas. Et M"'' de Feuillères, orpheline, isolée, brisée de chagrin, lui semblait déjà sienne. Elle se réfugiait vers lui. Il allait devenir tout pour elle. Déjà il l'enveloppait moralement d'une étreinte de protection, de consolation. Une fièvre folle de mots berceurs, tendres, étourdissants, lui tremblait aux lèvres. Ah! Christiane... Christiane en larmes, Christiane en un tel deuil!..'. Quel dévouement le soulevait!... Et
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comment, malgré la révolte de sa conscience, ne pas s'avouer la terrible allégresse de pouvoir exhaler ce dévouement?
Le geste physique fut en correspondance avec l'exaltation immédiate. Le jeune homme se précipita vers sa bibhothèque, à l'endroit où il croyait trouver un indicateur de chemin de fer. Il fit chercher le plus récent. Le premier train pour Montauban partait ce soir, à neuf heures. Demain matin, il serait à Feuillères, — à temps, espérait-il, pour les obsèques. Ceci lui fut certifié par le faire-p'art, qui arriva dans l'aprèsmidi. Le comte serait enterré le lendemain, à trois heures, dans le cimetière du village, — l'ancien cimetière du château, où reposaient ses
ancêtres.
Lorsque ce faire-part fut remis à Didier, celuici avait repris la maîtrise de son être intime. Il ne réussissait point à étouffer la clameur d'ivresse bourdonnant en lui à l'idée qu'il allait revoir Christiane, et prendre peut-être dans son cœur une place d'autant plus grande que ce cœur serait plus désolé, — non, il ne pouvait se soustraire à cette satisfaction détestable, — mais il parvenait à ne pas s'y abandonner, à s'en défendre, à n'en point convenir avec lui-même : seule ressource de la pauvre vertu humaine contre la surprise des instincts.
L'intervention matérielle du papier funèbre
vint en aide à l'honnête volonté de Le Bray. Il y fixa des yeux pleins de pitié. Une émotion de regret sincère s'éveilla en lui, lorsqu'il lut, imprimé en solennelles capitales, dans le large cadre noir et parmi les formules mortuaires, le nom désormais rayé de ceux des vivants : le comte Henri-Horace-Amaury de Feuillères. Cette existence contre laquelle la sienne avait palpité de sympathie, d'anxiété, d'espoir pendant quelques jours inoubliables... elle était abolie. Didier posa sur sa main un front mélancolique. Des images l'assaillirent. Sa poitrine se contracta. La joie impérieuse de tout à l'heure tourbillonna en lui, s'effaça, revint en lambeaux, déchiquetée comme une fumée sous un soufRe d'angoisse, qui avait le froid de la mort et le gémissement de l'incertitude.
Ce trouble instant s'écoula. Et voici que s'esquissèrent des réflexions plus précises. Sur cette lettre de deuil, un autre nom, — celui d'un vivant, à la vie plutôt tenace, encombrante, agressive, — devait frapper Didier. Gérard de Sebourg, comme gendre, venait en première ligne des parents. C'est lui qui conduirait le mort à sa dernière demeure. Leur rencontre était inévitable.
(H Qu'importe I y> pensa l'architecte, après avoir rapidement envisagé si cette rencontre pouvait le moins du monde offusquer M°*® de Feuillères
LA FORCE DU PASSt 21^
OU sa fille, et s'il n'y avait pas, pour lui-même, un devoir de convenance qui l'obligeait à s'abstenir. (De quelle urgence aurait dû être ce devoir!) Le Bray ne le vit pas. Il était bon juge en délicatesse. Mais son différend avec Gérard ne pouvait l'empêcher de tenir sa place d'ami de la famille aux funérailles du comte. Et, quel que fût le caractère violent de son ancien camarade, il le savait incapable de provoquer un scandale, ni même un incident de rancune personnelle, devant des femmes en pleurs et devant un cercueil.
Les choses se passèrent, à ce sujet, tout autrement que Didier ne l'avait prévu. D'avance, il s'était représenté l'attitude glaciale de Gérard. Puisque celui-ci était l'initiateur de la rupture, il attendrait son salut, qui ne viendrait sans doute pas. M. de Sebourg affecterait de l'ignorer.
Lui, se tiendrait sur la réserve. Ce serait d'autant plus facile que tous deux ne se trouveraient en présence qu'au moment de la cérémonie funèbre.
Or, le lendemain, lorsque, dès dix heures du matin, Didier Le Bray se présenta au château de Feuillères et fit passer sa carte, demandant si Madame la comtesse ou Mademoiselle daigneraient le recevoir, il éprouva une stupeur de voir paraître Gérard dans le salon où il attendait.
Sebourg tenait encore le carton, qu'il s'était fait remettre.
— « J'ai vu ton nom, t) dit-il, « et je suis venu à toi. »
Didier resta hésitant. Que signifiaient la phrase et la démarche? Le visage taciturne de Gérard ne les expliauait pas, — surtout en la lugubre ambiance qui l'assombrissait encore.
Mais Sebourg tendit la main.
— « Allons, Didier... Ma colère a peut-être été injuste. Et puis... »
Il eut un geste vague, comme pour écarter à jamais certains souvenirs. D'ailleurs, arrêté, comme toujours, par la dérobade rétive des mots, il n'acheva pas. Didier, qui le connaissait, crut comprendre. Ce garçon, presque dépourvu de sentimentalité, d'une puissante vie instinctive, et qu'il avait connu libre d'esprit, joyeux à sa manière, dans la pleine satisfaction de ses goûts sportifs et sensuels, finissait par s'insurger contre l'acharnement du sort néfaste, contre le drame, les larmes et la mort. Peut-être, si sa pensée brutale et simpliste eût osé se traduire, voici quelle forme elle aurait prise :
(c Et puis, les morts et leurs secrets ne m'intéressent plus. Assez de sanglots et de deuils. Tout ce qui me rattache à une tombe me pèse. Je veux oublier. Je veux vivre. »
L'intuition de Didier n'était que trop juste.
LA FORCE DU PASSÉ 2 1 f
Même elle n'allait pas jusqu'au bout. Gérard, épris de Chris tiane, oublieux d'Antoinette, ne comprenait plus le sentiment de mari offensé, la jalouse angoisse, toute brûlante de remords, qui l'affolait contre son ami, tant que gisait vive et saignante en lui la tête blonde au front ouvert, et qu'il croyait entendre la pauvre bouche convulsive le désigner comme un meurtrier.
Didier prit la main tendue. Mais il n'y mit aucun élan. Car, dans cette offre de réconciliation, il percevait encore autre chose, et en quoi il ne se trompait pas non plus : une intention chez Sebourg de s'interposer entre Christiane et lui.
De fait, il dut insister pour voir la jeune fille, qu'on prétendait enfermée dans ses appartements, la porte consignée. Lorsque, enfin, M"® de Feuàlères fut avertie et le fit prier de monter auprès d'elle, dans la bibliothèque, Le Bray eut la contrariété de voir que Gérard s'attachait à ses pas.
Il se sentit paralysé par cette présence. Elle semblait voulue, soupçonneuse, significative. D'ailleurs, la chaîne amicale entre son ancien camarade et lui, trop brutalement rompue, ne se renouait pas de la sorte, instantanément. Une gêne en résultait. Et tout ceci faisait que Didier se sentait plus gauche, plus froid, que le premier étranger venu, devant cette Christiane pâle et
2l6 LA FORCE DU PASSÉ
les yeux rougis, vers qui toute son âme criait de tendresse, tandis que ses lèvres restaient maladroites et balbutiantes.
Son trouble ne l'empêcha pas de remarquer que M"® de Feuillères, elle aussi, demeurait contrainte. Elle maîtrisait singulièrement sa douleur. Elle donna des détails sur la dernière maladie de son père, avec ce calme impersonnel, cette pudeur défensive des sentiments intimes, que les êtres les plus frémissants de sensibilité puisent dans le contact d'une nature antipathique. Didier ne la reconnaissait pas, ne comprenait pas. Christiane lui semblait tout à coup lointaine. Comment eût-il deviné que l'élément de malaise était entre la jeune fille et le beau-frère de celle-ci ?
Cependant M"® de Feuillères lui dit, d'une voix où il perçut enfin une vibration profonde :
— « Voulez-vous le voir? y>
Il ne répondit que par une inclination de tête et un regard.
— « Venez, y> reprit-elle.
Ils sortirent. M. de Sebourg suivit. Mais, à l'angle du vaste palier, là où s'ouvrait le corridor conduisant à la chambre du comte, Christiane se retourna :
— « Je vous en prie, Gérard... »
De la voix, de la main, des yeux, elle l'arrêtait. Sous cette forme de prière, il y avait une injonc-
LA FORCE DU PASSÉ llj
tîon si nette, que même cet homme follement volontaire en resta comme cloué au sol. L'heure était trop solennelle, le vœu filial trop sacré, la fierté silencieuse de la jeune fille trop impressionnante. Il n'insista pas. De plus en plus, Didier sentait dans l'attitude de ces deux êtres quelque chose d'anormal.
Une minute encore, et de souveraines impressions balayaient le faible pressentiment hors de sa pensée. Il était seul avec Christiane en face du mort. La religieuse, qu'ils avaient trouvée en prières auprès du lit, s'éclipsait discrètement.
Tous deux gardèrent le silence. Mais leurs doigts se joignirent. Et ils contemplaient le visage, aux contours affirmés en noblesse, aux lignes fines et pures, comme d'une cire admirable. Le corps s'effaçait sous la courte-pointe d'un rouge sombre, qui se soulevait légèrement à la place des pieds. Au bord du drap rabattu, les mains élégantes tenaient un rosaire. Un crucifix reposait sur la poitrine. Dans l'ombre de la chambre, aux volets fermés, des flammes de bougies palpitaient faiblement. Un parfum amer et nostalgique montait d'une jonchée de chrysanthèmes, dont les touffes rougeârres, jaunes ou blanches, entouraient la longue forme rigide. Dernière floraison d'automne coupée aux massifs mouillés du vieux parc. L'âme du domaine, tous les vents qui pleuraient aux détours des allées.
2l8 LA FORCE DU PASSÉ
aux fentes des antiques pierres, les voix conflises de la race, s'exhalaient avec cet arôme sauvage. Le mystère de la vie et de la mort étreignit puissamment Didier.
Que savons-nous? Quelle est cette audace philosophique qui prétend expliquer l'énigme inexplicable de notre destin? Que devient le plus aflîrmatif orgueil devant la face à jamais immobile d'un être aimé? La science dit : c: Néant. y> Mais néant de ses propres fins, devrait-elle entendre. Comment la pensée vivante concevrait-elle une vérité au delà d'elle-même? Si cette pensée s'éteint pour jamais dans Tagonie du corps, elle ne peut définir un état qui succéderait à ce qu'elle fut. L'anéantissement :
qu'est-ce que cela? L'idée en est moins accessible à notre esprit que celle, par exemple, de la gravitation universelle, — autre apparence dont se leurre notre savoir, qui, nulle part, ne peut atteindre le sens de la Nature et de ses lois. Alors, pourquoi disposer de l'inconnaissable dans rinfatuation de notre débile intelligence? Pourquoi ne pas murmurer : « J'ignore... » quand l'impossibilité d'admettre une révélation divine ne nous permet pas de nous écrier : m J'espère I... »?
Ceci frappa Le Bray. Son âme, encore remplie d'échos chrétiens, comme presque toutes le nôtres, plus mystique que vraiment rationnelle
LA FORCE DU PASSi 219
••par sentimentalité, devait recevoir cet enseignement d'un tel lit de mort. Là gisait un homme dont l'existence avait, par les aïeux de même sang, de même idéal, de même croyance, des racines infinies dans le passé. Est-ce que tant de forces accumulées à travers les siècles ne projetaient rien au delà de cette chair refroidie? Elles s'y imprimaient encore dans l'intense expression des nobles lignes. La tête morte dégageait sur ses traits l'essence même de la race, plus encore que ne le faisait naguère la tête vivante. Une indicible espérance flottait sur ce repos.
Mais il y eut encore l'émoi tout proche de la créature si chère, le tremblement de foi et de douleur passant des doigts frêles de Christiane dans la main virile qui les serrait silencieusement. Ah! croire avec elle, croire comme elle... Lui donner cette consolation, dans une pareille heure!...
L'ardente impulsion devint une réalité. Soudain, Didier tomba sur les genoux, et, le front contre le bord du lit, eut un profond sanglot. M"® de Feuillères s'agenouilla aussi. Elle pleura aussi... Cela dura quelques minutes.
Lorsqu'ils se relevèrent, elle le regarda profondément et demanda :
— « Vous avez prié? »
Il répondit, en inclinant la tête, avec son rêve dans les yeux :
— « Peut-être... 3>
Elle le ramena du regard vers son père :
— « Vous croyez, dites, que tout ne finit pas là?... Que cet être si admirable, si bon, ne sera pas enseveli ce soir tout entier?
— Je le crois.
— Ah! » murmura-t-elle ardemment, « son âme est encore ici. C'est lui qui conquiert la vôtre, Didier. Il a obtenu cette grâce pour sa fille. »
Elle s'inclina sur l'oreiller, jeta un bras sur la poitrine du mort avec un geste de tendresse indicible, approcha ses lèvres du front glacé. Didier l'entendit qui prononçait dans un souffle :
— (s: Merci, père... Merci. ^
Lui-même joignit les mains. Il remerciait aussi, sans savoir quel fantôme ou quel dieu. Son cœur fondait d'une émotion surhumaine.
L'amour venait à lui dans la mort, si divinement fort et pur, qu'il en était haletant, ébloui. Il n'osait toutefois risquer un mouvement, un mot, car rien, lui semblait-il,' n'eût été digne de cette enfant merveilleuse, de cette heure solennelle. Mais combien il aimait Christiane! Il lui voua tout son être à cet instant, son être tout entier, jusqu'à son orgueil philosophique. En lui, montait l'antique invocation nuptiale : « Ta maison sera ma maison, et tes dieux seront mes dieux. »
Lorsque M"^ de Feuillères sortit avec Didier
LA FOhCE DU PASSÉ 221
de la chambre funèbre, tous deux étaient sous une de ces impressions démesurées qui élargissent l'âme au delà des limites ordinaires de la vie. Chacun se sentait certain que l'autre la partageait. Et ils se savaient plus irrévocablement liés que s'ils avaient échangé des serments. Tout cela était dans leurs yeux lorsqu'ils se regardèrent. Mais Christiane dit simplement :
— (( Je vais aller voir comment ma mère se trouve. Personne n'entre auprès d'elle, excepté moi. Cependant, je pense qu'elle souhaitera de vous serrer la main. i>
Dans l'obscurité presque totale du petit salon où se tenait la comtesse et où il fiit amené, Le Bray distingua mal le visage de la veuve. Son cœur se serra d'une pitié acre. Ce n'était plus la douleur magnifiée par l'enthousiasme, l'espérance, la jeunesse, chauffée aux flammes insidieuses de l'amour. Il se trouvait en présence de l'irréparable. Une existence s'écroulait ici, plus atrocement que dans la pièce voisine, où gisait le cadavre. Même il eut comme le pressentiment d'un désastre qui dépassait le tragique deuil. Cependant Adrienne de Feuillères n'avait pas proféré une plainte. Elle prit, dans l'ombre, la main du jeune homme, eut un indicible hochement de la tête, et d'un geste, arrêta ce qu'il allait dire. Il ne puj: que s'incliner et se retirer aussitôt.
Malgré rexalration où il continua de vivre pendant tout le jour, des crises d'égoïsme, telles qu'il avait dû en combattre la veille à l'annonce de la mort, vinrent mortifier Le Bray. Ainsi, ce lui fut absurdement pénible de voir M. de Sebourg marcher seul, en avant de tout le monde, derrière le corbillard. L'affirmation visible que cet homme devenait le chef de la famille, qu'il occupait maintenant à Feuillères une place prépondérante, et possédait, jusqu'à un certain point, des droits d'arbitre, de directeur, de conseiller, près de Christiane, tandis que lui, Didier, n'était qu'un ami, réduit — au moins pour le moment — à la discrétion d'un tel rôle, lui faisait un mal presque physique. Les remarques fugitives du matin lui revenaient, plus significatives : Gérard ne gardait pas, auprès de sa belle-sœur, une attitude simplement fraternelle. Cette notion s'insinua en Didier. Sa volonté l'écarta. Elle revinL
Il eut d'autres mesquines souffrances, au cimetière. L'assemblée y était peu nombreuse, mais presque entièrement composée de cousins à des degrés divers, personnalités aristocratiques de Montauban et des environs, à qui lui-même, Parisien que nul ne connaissait, devait céder le pas. La distance, matérielle et morale, s'en augmentait entre Christiane et lui. Des dames empressées entouraient, soutenaient la jeune
fille. Il ne l'approcha que dans le défilé, à son rang, et ne rencontra même pas les chers yeux, fut à peine sûr qu'elle l'eût distingué des autres, à travers le voile de crêpe, rabattu pour cacher l'explosion de pleurs de la cruelle minute, quand, la pelle d'argent à la main, elle avait jeté la première motte de terre sur le cercueil.
Didier s'éloigna. Il prit au hasard une route qui lui sembla se diriger vers Montauban. Il irait à pied. Peu lui importait que la distance fût longue. Ce qui serait long, jusqu'à lui paraître sans fin, ce serait d'attendre, dans cette ville, que les convenances lui permissent de revenir à Feuillères, d'avoir, avec celle qu'il aimait, dont il se savait aimé, un entretien décisif. Il ne pouvait douter de ce que serait cet entretien, ni de l'issue délicieuse qui le terminerait. Ce serait l'engagement suprême. Ah! ensuite... il aurait toutes les patiences. Quelque date lointaine qu'elle fixât pour leur union, il se résignerait. Le bonheur lui appartiendrait, il en était sûr. Mais aujourd'hui!... Tout son espoir palpitait sous les rideaux d'un lit mortuaire, dont il évoquait sans cesse la suggestion sacrée, mais dont l'ombre lui alourdissait le cœur. Sa mâle jeunesse brûlait de revenir à la claire splendeur de la vie. Quand tiendrait-il entre ses mains les mains de Christiane et recevrait-il son aveu^
non parmi les larmes, mais dans le plus divin des sourires ?
Il marchait, à travers ces alternatives de folle impatience et d'attendrissement. Sa fièvre d'amour animait passionnément le paysage d'octobre, la route jaune, à demi sèche, avec de fines ornières d'eau luisante, les vignes rougeâtres et dépouillées, le grand espace^ calme, sous un ciel de gaze et de nacre, jusqu'aux horizons violets.
LA FORCE DU PASSÉ 22f
ANS un des salons d'apparat du château, le notaire de la famille, M° Rastoul, de Montauban, lut le testament de feu le comte de Feuillères.
Ce testament était court.
Comme le défunt avait, en se mariant pour la seconde fois, reconnu à sa femme une rente viagère incessible et insaisissable, il ne nommait la comtesse Adrienne, dans ses volontés dernières, que pour proclamer sa tendresse envers elle et sa reconnaissance du bonheur qu'elle lui avait donné. Ainsi évitait-il l'écueil de paraître, au dernier moment, frustrer de quoi que ce fût les descendants du premier lit au profit d'une personne pour laquelle il avait toujours redouté
leurs dispositions hostiles. Tout ce qu'il possédait en biens meubles et immeubles, se trouvait donc simplement divisé en deux parts :
l'une revenant à Christiane, l'autre aux enfants d'Antoinette. A cause de ceux-ci, qui étaient mineurs, une liquidation totale devait légalement survenir. Mais M. de Feuillères exprimait le vœu, sous forme d'une injonction solennelle à ses héritiers, que le château ne fût pas effectivement mis en vente, mais que, par un arrangement à l'amiable, cette demeure et les dépendances appartinssent à sa fille. Le reste de la fortune, supérieure à l'estimation la plus élevée qu'on pût faire du domaine, garantissait les intérêts de ses petits-enfants de Sebourg. Quant au titre héréditaire, il ne constituait pas, d'après la loi française, une valeur transmissible. Le dernier possesseur de ce titre émettait seulement le désir que le fils aîné de Christiane, — si Christiane avait des fils, — le portât en souvenir des ancêtres, après avoir obtenu régulièrement l'autorisation d'ajouter à son nom celui de Feuillères. A défaut d'héritiers directs de Christiane, ce privilège reviendrait au jeune François de Sebourg.
Ce testament fut écouté par les intéressés dans le plus respectueux silence et ne souleva aucune objection. M. de Sebourg dit ensuite à M® Rastoul qu'il allait le mettre en rapport immé-
diat avec son notaire de Paris, afin que tous deux avisassent aux moyens de concilier les exigences administratives avec la plus stricte éxecution des volontés de son beau-père.
M™° de Feuillères et sa fille, qui entendirent cette phrase, ne purent se retenir d'échanger un regard de soulagement. Mais, aussitôt, elles se retirèrent. Depuis la mort du comte, elles vivaient isolées en leur appartement, prenant leurs repas ensemble dans le petit salon particulier de la comtesse, tandis que Gérard, avec ses enfants et l'institutrice, étaient servis dans la salle à manger. L'état moral et physique de sa mère fournissait le meilleur prétexte à Christiane pour s'éloigner ainsi d'un homme dont l'opiniâtre espoir, la tenace passion, lui inspiraient une inquiétude allant parfois jusqu'à l'angoisse. Telle était sa réserve, sa prudence, que, malgré sa sollicitude pour ses neveux, elle évitait de s'occuper de Roberte et de François depuis que le malheur récent avait ramené leur père. Ces innocents avaient, par leurs gentillesses mêmes, des façons dangereuses d'établir la familiarité. Il avait donc fallu l'ouverture du testament pour la remettre en face de Sebourg. Mais, là encore, l'émotion défaillante de sa mère lui permit de s'éclipser aussitôt que la formalité fut remplie. Maintenant, pensait-elle, rien ne retenait plus son beau-frère ici, surtout qu'à Feuil-
lères il était désormais ciiez elle, suivant la décision du chef de famille défunt. Elle ne doutait pas qu'il n'eût le tact de repartir promptement.
— « Estimons-nous heureuses, » lui fit observer sa mère, a: que monsieur de Sebourg n'ait élevé aucune objection contre les dernières volontés de ton pauvre père. Entrer en lutte avec lui m'eût terrifiée. »
Dans l'intonation d'Adrienne, il y avait un frémissement de délivrance qui ressemblait presque à de la joie. Chez cette femme tellement brisée de chagrin, vieillie de dix années en quelques jours, une telle vivacité de satisfaction étonnait. Christiane en fut frappée.
— « Certes, cela vaut mieux ainsi, » dit-elle. « Mais, enfin, de quoi peut-il se plaindre? Les intérêts de ses enfants sont sauvegardés.
— Ce beau domaine de Feuillères...
— Est une charge. Il faut l'aimer comme je l'aime pour le revendiquer. D'ailleurs, qui l'aurait eu, de Roberteou de François? On aurait dû vendre, — à perte naturellement.
— Le titre y reste attaché.
— Oui. Mais le titre n'est plus, dans nos mœurs, qu'une convention courtoise. Ce n'est pas pour la possession du titre, valeur illusoire, que Gérard pourrait plaider contre moi ou mes héritiers à venir.
— Plaider contre toi! » murmura la comtesse de Feuillères avec un étrange frisson.
— « Il n'en est pas question, mère, » reprit la jeune fille d'un ton plus léger, enveloppant de ses bras la pauvre femme, comme un enfant craintif que l'on rassure. En elle-même, elle se disait : « Maman ne se doute guère que l'amour de Gérard m'est plus redoutable en ce moment que son ambition ou sa cupidité. Lui, me faire un procès! Sans l'odieux qu'il y aurait à discuter les désirs de mon père, je le souhaiterais presque. Quelle barrière entre lui et moi! i>
Volontiers, elle aurait vu un abîme s'ouvrir entre eux. Tant qu'elle sentirait rôder autour d'elle cette ardeur, dans l'ombre, elle n'oserait pas ouvrir son cœur à l'espérance et à l'amour. Sans savoir au juste ce qu'elle devait craindre, elle sentait peser cela sur sa destinée, comme une menace.
Le lendemain, ce fut un élancement aigu d'appréhension quand sa femme de chambre vint lui remettre un billet où M. de Sebourg sollicitait la faveur de l'entretenir en particulier sur un sujet des plus graves.
La velléité qu'elle eut de se soustraire à une telle obligation ne dura que l'espace d'un éclair. Son beau-frère ressentirait terriblement l'injure d'une défiance, qu'après tout il ne méritait pas. Ce qu'il avait à lui dire était probablement d'un
tout autre ordre que ce qu'elle redoutait. La mémoire de sa sœur, de son père, la sécurité morale de sa mère, l'éducation de ses neveux, que de sujets dont il pouvait importer qu'ils s'entretinssent ensemble ! M"° de Feuillères n'avait pas le droit de suspendre des intérêts sacrés de famille au nom de ses délicatesses particulières. Sa fierté la garantissait contre le reste. Armée de cette fierté, elle se dirigea vers le Tendezvous.
Gérard l'attendait dans une pièce du rez-dechaussée, sorte de cabinet de travail-fumoir, où naguère elle passait les soirées avec ses parents.
Dans un après-midi tel que celui-ci, couvert et pluvieux, le décor était plutôt sombre. Des tapisseries aux murs, d'anciens portraits, des boiseries foncées, des embrasures profondes faisant reculer la lumière terne et grise, un ameublement massif, au cuir incrusté de dorures éteintes, tout ici portait une face de recueillement et de souvenir. Il semblait que le moindre geste, dans ce sàton d'une intimité si ancienne, dût éveiller les chuchotis des confidences d'autrefois, endormies aux angles obscurs.
M. de Sebourg, debout près d'une croisée, les yeux perdus dans les perspectives ruisselantes du parc, se tourna vivement à l'entrée de s« belle-sœur.
Il vînt à elle, et, tout de suite, lui prit la main:
— « Pourquoi me fuyez-vous? 3> demandat-il. « Vous avez donc peur de moi? »
Elle sentit ce colosse trembler. Un chevrotement altérait sa voix. Christiane eût préféré sa brusquerie. La souffrance d'autrui lui ôtait toute force. Mais une image, soudain évoquée, s'interposa comme une armure, la raidit, la rejeta en arrière.
— ce A quoi bon de telles phrases, Gérard?
Je ne vous fuis pas, puisque me voici. Mais, si je suis venue, c'est que j'attends de vous des paroles raisonnables et sérieuses.
— Ahl très sérieuses, i> fit-il, se reprenant par un sursaut d'orgueil, tandis que le sang lui montait au visage.
Tous deux, machinalement, s'assirent. Le coude à une table, il la regardait. D'abord, elle ne distingua qu'un feu brutal dans ces yeux fixes, attisés par la rougeur de la face. Puis, les joues pâlirent, les prunelles se troublèrent. Une buée y monta, semblable à des larmes. Gérard murmura :
— « Mais voyez donc comme je vous aime!
J'ai de quoi vous parler en maître, vous prouver que vous ne pouvez, que vous ne devez appartenir qu'à moi... Et je n'ose plus rien vous dire. Je suis auprès de vous comme un enfant. y>
Christiane se leva. Elle n'avait compris que le sens général des mots. Les siens jaillirent, précipités.
— € Voilà... Je le craignais. Vous prétendez me contraindre à écouter cela. Mais je ne veux pas. Vous entendez?... Je ne veux pas... »
EUe se détournait, marchait vers la porte.
Puis, percevant un pas lourd derrière elle sur le tapis, elle s'arrêta, toute droite, les paupières mi-closes, frémissante :
— « Gérard, vous êtes un galant homme.
Nous sommes ici deux femmes seules, deux femmes en deuill... Laissez-nous... Laissez-moi. »
Une voix sourde, près de son oreille, lui dit :
— « Christiane... Est-ce possible que votre père ne vous ait pas parlé avant de mourir?... »
La jeune fille fit volte-face, comme sous un choc de foudre. Dans sa figure blanche, ses yeux dilatés interrogèrent follement.
— a: Même si je vous fais horreur, ne prendrez-vous pas en considération le désir de votre père? Nierez-vous qu'il souhaitait notre mariage?... Et ne vous a-t-il pas laissé deviner pourquoi? »
Elle se taisait. Quelque chose de terrible rampait vers son cœur, allait y atteindre. Mais qu'était-ce donc? D'où cela venait-il? Ses pensées tourbillonnaient dans un vertige. Son père?... Oui... son père... Cette idée entrevue en lui...
Mais alors?... Et comment celui-ci pouvait-il savoir?
M. de Sebourg demanda encore :
— « Le comte ne vous a-t-il pas parlé de moi... dans ce sens? j)
Les lèvres décolorées de Christiane formulèrent à peine cette syllabe :
— (( Si... »
Elle ne savait pas mentir. Mais, en eût-elle été
capable, que son épouvante devant le mystère l'eût poussée à convenir de ce qu'elle connaissait, pour éclaircir le reste. D'elle-même, avec un pas de somnambule, elle revint à la place J qu'elle avait quittée, tandis que son beau-frère j reprenait la sienne. Et alors, M"° de Feuillères, j surmontant la gêne intolérable éprouvée tout à l'heure sous l'enveloppement du désir amoureux, ne songeant même plus à l'ardeur toute proche d'un tel amour, saisie tout entière par la tragique situation morale, exposa nettement :
— « J'en conviens. Mon père m'a causé cette surprise profonde de paraître enclin à favoriser un mariage entre vous et moi. Toutefois, vous vous tromperiez en supposant qu'il m'ait exprimé cette pensée à son lit de mort, comme un vœu suprême. Ce fut l'objet d'une conversation déjà lointaine. Devant mon opposition absolue, il n'insista pas. Il ne m'a pas dit ses raisons. Jamais il ne m'en a reparlé.
— Mais... ravîez-vous persuadé?... Avez-vous eu la certitude qu'il ne le souhaitait plus?... i>
Un silence. Les yeux de Gérard étaient rivés à ceux de Chris tiane.
Elle dit enfin, quoique faiblement :
— « Mon père m'aimait trop pour souhaiter mon malheur. »
Le grand corps de Gérard fut secoué comme celui d'un taureau que perce une banderille.
— « Serait-ce donc votre malheur de m'épouser? »
Sous le regard trop éloquent de la jeune fille, il éclata, il eut ce rugissement inattendu :
— « Pour parler ainsi, vous en aimez 'un autre! »
Une si réelle frayeur s'empara de Christiane que, sans même réfléchir et comme on se gare d'un péril mortel, elle protesta, jeta un « Non! id plus prompt que sa volonté sincère. Gérard aux prises avec Didier!... Cette perspective était audessus de son courage.
Sebourg plissa les paupières sur un regard d'ironie sauvage. Il haussa les épaules, marcha furieusement par la chambre. Puis il revint se planter devant elle :
— (( Comme vous mentez mal, ma pauvre Christiane! » dit-il.
Elle s'en rendait compte. L'humiliation c penser qu'elle en arrivait là, et inutilement,
LA FORCE DU PASSÉ 2]f
fit s'insurger encore une fois. Pourquoi demeurait-elle à subir ces choses? A quel cauchemar était-elle en proie? De nouveau, elle fut debout, prête à s'éloigner.
— « Soit! y> dit-elle. <r Que vous importe I Je n'ai point à vous répondre! De quel droit me parlez-vous comme vous le faites?... »
Elle n'acheva pas. Les paroles moururent dans sa gorge devant l'expression que prit la physionomie de Gérard. Il réalisait seulement maintenant ce qu'il avançait tout à l'heure: « Vous en aimez un autre. y> A cette seconde précise, le sens de son propre cri le pénétrait, confirmé par l'attitude de Christiane. Une véritable folie l'égara passagèrement. Il saisit le poignet de la jeune fille.
— « Mais vous ne pouvez, honnêtement, épouser personne que moi! Je n'ai qu'un mot à dire pour vous en donner la preuve. Votre père le savait. C'était pour vous éviter d'entendre ce mot qu'il a souhaité notre mariage. Je vous aime... Je vous aime... Ah! Dieu m'est témoin que je voudrais vous épargner toute peine!... Mais ne me tentez pas, ne me tentez pas!... Ne me laissez pas soupçonner que vous rêvez de vous donner à un autre!... y>
Il frémit, comme dans l'excès d'une souffrance physique. Puis, soudain, voyant défaillir la jeune fille, qui retombait sur son siège, palpi-
tante d'effroi, Gérard prit son front dans ses mains, sanglota presque :
— « Malheureux que je suis!... Vais-je donc me conduire comme un lâche? y>
Il fut rappelé à lui-même par une voix morne, mais douce, qui disait :
— « J'attends. » Et cette voix, avec plus de fermeté, répéta : « J'attends, monsieur de Sebourg. y>
M*^^ de Feuillères rassemblait toute sa force, nerveusement calme, les bras serrés contre son buste, le visage blanc à faire peur, troué par ses larges yeux d'ombre. Un agneau qui comprendrait ce qu'est le couteau du boucher. Le remords saisit Gérard. Christiane reprit :
— ce Vous ne pouvez plus me refuser l'éclaircissement de cette énigme, quelle qu'elle soit. Vous en avez trop dit. D'ailleurs, je sentais bien que vous représentiez pour nous une menace.
Mon père aussi, sans doute, le sentait. Ce fut l'amertume de ses derniers jours. Pourvu que ma pauvre mère!... Enfin, dites... Quelles sont vos armes? Usez-en comme bon vous semble, sauf pour compter que jamais elles me forcent à devenir votre femme.
— Oh! y> gémit-il, « cependant... »
Il s'agenouilla, leva les mains vers elle, e aussi sa face chargée de passion, — cette figure forte et sombre, inexpressive des nuances, mais
magnifique d'intensité quand se déchaînait l'orage intérieur. Un tel homme pouvait enthousiasmer une femme. Pas celle-ci. Pas celle qui avait au cœur le plus délicat jardin des rêves, et qui mêlait à sa tendresse toutes les subtilités de sa nature pensive. D'ailleurs, elle aimait. Et ne s'attaquait-il pas à son amour? Elle s'écarta, comme d'une chose répugnante et odieuse, de cette tête tendue vers elle, dont elle ne pouvait même pas percevoir la véhémente beauté, ni prendre en pitié l'angoisse.
— « Non, » disait Gérard d'une voix rauque, s'arrachant, pour ainsi dire, les paroles du gosier, — ces paroles dont il ne disposait pas aisément et dont il craignait, plus que jamais, l'indiscipline et les pièges, — « non, ne m'ordonnez pas de parler. Je n'ai rien à dire, sinon que je vous adore... Mais il y a plus... Je vous veuxl... Pour moi,, pour mes enfants, pour la justice des choses, pour votre repos.. Je vous veux!... Vous ne savez pas... C'est la vérité de notre vie à tous... Votre père savait, lui. Il a vu notre mariage comme la solution de tout. Il me l'a dit. Je vous le jure! Même son testament le prouve.
— Son testament!
— Oh! Christiane... assez! Ne me questionnez pas. Vous voyez bien que je suis à genoux. C'est pour implorer de vous votre bonheur autant que le mien. Soyez ma femme, soyez la mère
de Roberte et de François. Rien ne pourra vous atteindre, alors... Ces petits. .'. Us vous sont si chers! Et moi, je vous aime comme un fou...
oui, comme un fou!... »
Son délire, son geste qui se rapprochait d'elle, exaspérèrent Christiane. Elle devint de glace. Elle brava tout.
— « Je vous forcerai bien à aller jusqu'au bout de votre lâcheté, » s'écria-t-elle. « J'entends. Vous m'épargnerez quelque révélation déchirante si je vous accorde ma main. C'est un marché. Je n'y consens pas. Je n'y puis pas consentir. Vous aviez deviné juste, en effet. J'aime quelqu'un... Je me considère comme engagée à lui. Maintenant, accomplissez votre vilaine besogne. 3>
Elle était injuste dans ce mépris, que son accent fit atroce. Mais comment pouvait-elle ne pas l'être? Lui, qui se débattait sincèrement contre la tentation la plus inouïe de captiver comme dans une cage d'acier cette âme altière, d'enchaîner cette destinée qu'il voulait sienne, lui, qui résistait de toute son énergie aux bondissements de ses rudes instincts, il ressentit jusqu'aux plus profondes fibres du cœur le cinglement dont elle le lacéra.
En une seconde, il fut debout, il se rejeta trois pas, derrière une table, comme s'il av. peur de ne pas retenir une violence physique.
croisa ses bras, dans lesquels s'enfonçaient ses ongles crispés.
— € Vous l'aurez voulu, y> prononça-t-il. « Sachez donc qu'il y a un mystère autour de votre naissance. Vous êtes bien, selon votre état civil, la fille du comte et de la comtesse de Feuillères. Mais je possède tels documents qui me permettraient d'exiger la rectification de cet état civil. Si je vous faisais un procès demain, — un procès que je ne peux pas perdre, — vous n'auriez même plus le droit de porter le nom de votre père, et mes enfants deviendraient ses seuls héritiers. i>
M. de Sebourg venait de scander ces terribles phrases avec une netteté de coups de hache, une dureté mécanique, pour ainsi dire. Ce qu'il y avait d'humain en lui semblait se désintéresser de l'œuvre cruelle. Mais à peine fut-elle accomplie qu'il s'affaissa d'horreur. Il ne pouvait plus soutenir la vue du visage martyrisé de Chrisriane. Il cacha ses yeux d'une main et gémit :
— ce Vous m'avez traité de lâche... Pourtant, je ne le suis pas. Ce procès, je ne le ferai pas. Mais que dirai-je à mon fils, quand il sera en âge de connaître ses droits au titre et au château de Feuillères? Pourrai-je l'empêcher d'en dépouiller les vôtres? Ah I Christiane, Chrisriane, le ciel ne nous a-t-il pas tous pris en pitié le jour où il a permis que je vous aimasse éperdument?... Si
VOUS aviez voulu!... Vous auriez pu même ignorer ce que j'ai l'affreuse obligation de vous apprendre. Si vous aviez voulu!... »
Il y eut un silence- M'** de Feuillères n'avait pas fait un geste, pas jeté une exclamation. Dans sa stupeur, maintenant qu'elle n'entendait plus la voix de Gérard, elle écoutait monter en ellemême d'autres voix qui lui apponaient une étrange convicrion.
L'inexpliqué lui revint. Tout s'éclairait d'une lugubre lueur. Des souvenirs passaient dans sa mémoire. C'était son père rentrant de chez Sebourg, le jour de l'enterrement d'Antoinette. Il avait été lui demander compte du bonheur et de la vie de sa fille aînée. Il revenait, amèrement résigné, avec ce mot sur les lèvres : « Oublions. » C'était l'accent de Gérard, quand elle lui déclara pour la première fois que jamais elle ne serait sa femme. « Vous avez tort! » C'était la physionomie de délivrance montrée par ses parents lorsqu'ils avaient pu croire que Christiane épouserait son beau-frère. C'était le souci rongeur empoisonnant les derniers mois de l'existence paternelle. Et c'était quelque chose d'une évidence plus douloureuse que tout cela et plus lointaine aussi. La mélancolie incurable de sa mère, son abnégation, son effacement, sa pié*''^ ardente et humble, qui ressemblait à un loi ; repentir. Le repentir... Sa mère... sa sainte .
La chère âme de blancheur et de douceur... O Dieu !
Une plainte tremblée monta dans l'intimité de la pièce assombrie et familiale, où il semblait qu'un mouvement dût éveiller des chuchotis d'anciennes confidences par ce gris après-midi d'automne, entre les meubles de cuir aux dorures éteintes.
— <r Monsieur de Sebourg, est-ce que ma mère peut souffrir de tout cela? i>
Gérard redressa la tête, et, vivement, avec la satisfaction de s'affirmer magnanime :
— « Votre mère? Me croyez-vous capable de déshonorer une femme?... Puisque je vous dis que je ne fais pas ce procès. y>
Une souffrance aiguë déchira Christiane.
Etait-il possible qu'elle la connût, cette souffrance-là? « Le déshonneur d'une femme. y> Et il s'agissait de... Elle ne rêvait pas. C'était la réalité. C'était le commencement d'une abomination qui ne finirait plus. Elle allait être en proie à cette idée, à cette crainte positive, peut-être?... Jamais rien n'en délivrerait son cœur!...
Ce fut plus fort que sa volonté, que sa fierté, que les clartés redoutables qui s'imposaient à son esprit. Ses mains se tordirent. Tout se brisa.
— « Gérard, ayez pitié!... Vous n'êtes pas méchant. Ayez pitié!... Dites-moi que cela n'est pas vrai ! »
Des sanglots la suffoquèrent. Il se précipita. Il pleurait aussi.
— « Yane... Yane adorée!... Pardon... Je vous ai fait mal... Mais vous m'avez affolé, en me disant que vous en aimez un autre. Je ne veux pas, je ne peux pas vous voir à un autre!... Et je sais que vous ne Tépouserez pas si vous connaissez la vérité. Voilà... C'est vrai... Tout est vrai. Mais qu'importe!... Je vous adorerai tant ! Vous direz : a Après tout... Ce pauvre garçon!... » Alors vous consentirez. Et mes enfants seront vos enfants. Et ce qui sera à vous sera à eux. Ce sera la réparation de tout. Votre mère?... Mais elle ne saura jamais que j'ai eu le soupçon de rien. Elle ignore même, à coup sûr, que votre état civil soit attaquable. Je vous expliquerai. Ce n'est qu'une subtilité de la loi. i>
Gérard continua ainsi, entremêlant ses protestations d'étranges vues pratiques, qu'il atténuait par de gauches délicatesses. L'embarras de sa tactique et de son langage pouvait donner à croire que le sentiment de ses intérêts aiguillonnait très à propos son amour. Il n'en était rien. C'est seulement après s'être épris de Christiane qu'il s'était avisé de ceci : en jouant de la situation, en éveiUant les scrupules de cette conscience délicate, il arriverait à ses fins. Surtou qu il ne s agissait pas de lui, mais de ses enfants Et non seulement d'eux, mais de la comtesse,
Pour le repos de sa mère, et pour que François devînt, selon l'ordre légitime des choses, comte de Feuillères et maître du vieux domaine, la jeune fille, une fois éclairée, accepterait d'être M"^^ de Sebourg. Christiane se refusait, Christiane le repoussait. Et il avait un infaillible moyen de la conquérir. Ce moyen, Gérard s'en servait, simplement parce que sa passion ne lui eût pas permis de ne pas en faire usage.
Il y avait longtemps que, sa femme et lui, dans leur animosité contre la comtesse Adrienne, avaient reconstitué le roman qui la leur donnait pour belle-mère. Cette pauvre Antoinette, si tragiquement tuée à la chasse, n'était pas seulement la blonde victime désormais soustraite aux jugements sévères des hommes. Elle avait possédé une petite personnalité très positive, très sagace. Sa haine pour la seconde femme de son père se nourrissait d'indices précis, interprétés à faux, mais comme il était fatal qu'elle les interprétât. Gérard connut cette histoire de famille par elle, qui en souffrait dans sa sentimentalité, et il l'accueillit comme quelqu'un qui devait en souffrir dans ses intérêts. Certaines données peu claires semblaient autoriser leur malveillance. Us l'aigrirent en la ruminant. Et, lorsque le hasard mit M. de Sebourg à même d'éclaircir les points douteux de l'aventure, nul n'y eût apporté plus d'âpre perspicacité.
Voici ce qu'il reconstitua, et ce qui était parfaitement exact, sans qu'il y découvrît les circonstances atténuantes que, malgré toutes ses préventions, lui-même eût admises, mais que nulle bouche ne lui révélerait.
Si le comte de Feuillères s'était remarié à l'étranger, et très promptement après la mort de sa première femme, c'est qu'il n'avait pas attendu la disparition de celle-ci pour se faire aimer d'Adrienne, — une Feuillères comme lui, cousine pauvre, dont certains obstacles l'avaient séparé durant leur adolescence, mais qu'il regrettait toujours. Il avait commis l'imprudence de l'appeler dans sa vie intime, pour soigner celle qui s'éteignait auprès de lui d'un mal que le monde croyait une maladie de langueur.
Donc, aux secondes noces, c'étaient deux coupables qui s'unissaient, deux complices qui légalisaient leur faute. De cette faute, une enfant venait de naître, en secret. Et cette enfant était Christiane. Reconnue par ses parents, légitimée par leur mariage, élevée à l'écart dans ce château de Feuillères où le comte enfermait jalousement un bonheur non exempt de remords, elle semblait ne devoir jamais subir les conséquences d'une aventure qui n'en comportait pas d'apparentes. La démission du comte, de longs voyages, la retraite finale, avaient si bien embrouillé ou effacé les choses, que nul bruit fâ-
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cheux n'en était resté dans les échos publics, et que les plus mauvaises langues n'y trouvaient point de pâture.
Antoinette seule, âgée de dix années environ lors de la naissance de sa sœur, rumina sans cesse des circonstances qui la blessaient, et que, plus tard, elle jugea singulières. Le culte voué par elle à sa mère morte n'avait rien que de fort naturel, et il était naturel aussi qu'elle ignorât combien l'objet de ce culte s'éloignait de l'idéal conçu par son enfantine tendresse.
Si quelque chose pouvait justifier en effet l'infidélité de M. de Feuillères, c'étaient les tourments que sa première femme lui avait causés. La légèreté de cette frivole créature et l'incompréhension où elle était du noble caractère de son mari auraient suflî à rendre celui-ci fort malheureux. Mais ce ne fut pas tout. La jeune comtesse s'éprit si follement d'un capitaine du régiment où M. de Feuillères était alors chef d'escadron, que leur scabreuse idylle frisa le scandale public. Le capitaine permuta par ordre, mais non tout à fait contre son gré. Et il ne manifesta sans doute qu'un médiocre regret. La détraquée dont on le séparait avala une dose de poison. Se croyant près de mourir, elle déclara à son mari que son désespoir d'amour, et non le remords, la décidait au suicide. Le comte, même après cette atroce bravade, eut l'héroïsme de tout
faire pour la sauver. Il y parvint, du moins momentanément. L'estomac perdu par la drogue absorbée, la malheureuse traîna une existence lamentable, réclamant des soins constants, ne s'alimentant plus qu'au prix de vives souffrances. Il fallait auprès d'elle un dévouement de toutes les heures. Ce n'était pas le commandant de Feuillères qui, malgré la plus magnanime grandeur d'âme, pouvait l'exercer. Il eut l'idée de recourir à sa cousine Adrienne, seule dans la vie, et qu'une situation précaire forçait précisément à chercher quelque emploi où elle ne dérogeât point. Elle vint. Sa présence auprès de la malade permit à l'époux bafoué, trahi, de se désintéresser de la femme qui l'avait fait atrocement souffrir, et même de cesser de la voir. Il put laisser s'apaiser les plaies cuisantes, presque oublier que sa vie restait liée à celle d'une créature indigne. Mais quelque chose de trop consolant et de trop doux s'épanouissait dès lors à sa portée. Les cœurs déchirés résistent le moins à l'effleurement du bonheur. Le souffle délicieux les pénètre par toutes les issues d'où s'échappa leur sang. Quand on a pleuré jusqu'à sa dernière larme, la réaction vers la joie est trop vive. On inventerait la félicité. Qu'est-ce donc quand on la rencontre dans une concordance parfaite avec l'essor des aspirations ?
Le comte et sa cousine s'aimèrent. Ils s'ai-
mèrent longtemps sans se l'avouer. Ils se défendirent vaillamment contre cet amour, lorsqu'ils ne purent plus se le taire. Mais un jour vint où l'occasion fut trop insidieuse, le vertige trop entraînant. Ils faiblirent. Peu de semaines après, M. de Feuillères se trouvaJibre, veuf. Cependant l'irréparable était accompli. Le terrible espoir d'être mère consternait et ravissait Adrienne.
On devine sous quelles couleurs Antoinette de Sebourg devait se représenter un tel roman, dont elle supposait que sa mère avait été l'innocente victime. Jamais rien, ni dans les paroles, ni même dans les sous-entendus de son père ou de la seconde comtesse, n'avait pu lui donner à penser que cette soi-disant victime eût mérité son sort. D'ailleurs, cette notion ne serait pas entrée dans son cœur filial. Elle gardait un vague et poétique souvenir de la jolie créature qui l'avait mise au monde, et, dans son adolescence orpheline, sentimentale, elle baisait les portraits qui la lui rendaient présente, puis pleurait en imaginant que cette morte, sa mère, avait connu, tandis qu'elle languissait sur un lit de souffrance^ les horreurs de la trahison domestique.
A peine mariée, elle satura Gérard de cette légende. Ce garçon simple, facilement suggestionnable, se trouva bientôt dans un état d'âme correspondant. Et il se sentit d'autant plus mal disposé pour la seconde femme de son beau-père
que, sans elle, tous les biens du comte, et surtou le magnifique château, leur fussent revenus intégralement. Un gendre, même suffisamment doué de sentiments généreux, ne voit pas échapper la moitié d'un héritage pareil sans quelque déplaisir, surtout quand il se croit lésé par le désordre et l'intrigue.
Telle fut donc la nature des influences qui amenèrent M. de Sebourg à examiner cette ancienne histoire de plus près. A force de ressasser des dates, certains doutes lui vinrent. Il se mit en campagne, fouilla des registres, découvrit non seulement des actes de décès, de mariage et de naissance, mais la transcription en France de ceux qui avaient été dressés à l'étranger. Et, quand il eut ces papiers entre les mains, et qu'il les compara, — ce qui se produisit très peu avant l'accident de chasse où Antoinette perdit la vie, — il acquit cette certitude : Christiane était née moins de cent quatre-vingts jours après que la première comtesse fut morte. Elle rentrait donc dans la catégorie des enfants dont la loi française n'admet jamais la légitimation. Si cette légitimation se trouvait inscrite en marge de l'acte de mariage des parents, c'était par suite d'une erreur, ou plutôt d'une fraude légère et facile. M. et M""® de Feuillères, qui avaient établi la reconnaissance de leur fille à l'étranger, ne demandèrent l'autorisation de l'ajouter à leur acte
ses
de mariage, en France, que sous prétexte d'omission et de rectification d'état civil, après plusieurs années. Les paperassiers de l'administration, devant un acte de mariage dûment établi, n'avaient pas été compter les jours d'un veuvage ir l| antérieur. La question ne fut même pas soulevée. Elle ne pouvait l'être maintenant qu'à grand fracas et avec tout l'appareil de la justice.
Ce n'était pas à causer cet effroyable esclandre 5ef! que songeait M. de Sebourg lorsque, dans sa jiiîj cruelle explication avec sa belle-sœur, il lui réi\ suma les faits et proposa de lui soumettre les À pièces convaincantes. En droit strict, il pouvait J^ [ ouvrir le débat. Et quand il disait que ses enfants [ I lui demanderaient peut-être un jour compte de son abstention, il établissait une probabilité qui n'avait rien de chimérique.
Mais il corrigea aussitôt le dur argument par il deux considérations : la première, que ses enfants n'avaient guère chance de connaître jamais un accroc à la loi, si ténu que des légistes mêmes devaient être avertis pour le distinguer; la seconde, qu'il n'admettait pas que des êtres issus de son sang pussent couvrir de boue un nom que portait leur mère, déshonorer une femme et dépouiller la jeune tante qui leur fut si tendre, — tout cela pour une question d'argent. Certes, il y avait autre chose que l'argent. Il y avait ce noble manoir de Feuillères et
2fO LA FORCE DU PASSÉ
le titre qui s'y attachait. François pourrait plus tard les regretter sans bassesse. Il ne pourrait, sans vilenie, faire valoir ses droits à leur possession. Tout resterait donc en l'état, concluait M. de Sebourg. Mais tout resterait en Tétat, à rencontre même des derniers vœux du comte de Feuillères. Celui-ci avait vu l'impasse. Il avait considéré comme un acte d'inévitable justice et d'inévitable prudence le mariage de sa seconde fille avec le mari de la première. C'était le seul moyen de laisser ignorer à Christiane une vérité bouleversante, de faciliter, sinon d'assurer (au cas où il ne surviendrait pas d'autres enfants) la restitution de l'héritage entier aux descendants d'Antoinette, et de compenser toute rancune au cœur de Gérard par le don magnifique de celle qu'il aimait. M"® de Feuillères ne pouvait pas se nier à elle-même que son père n'eût entretenu de telles pensées. A regarder de près, elle en voyait la trace dans la forme très spéciale de son testament. Il n'avait pu les lui manifester plus clairement. Elle comprenait trop pourquoi.
Cependant, à cette conversation suppliciante, les heures avaient passé. L'approche du crépuscule glissait des ombres dans la pièce ancienne et déjà baignée d'un recueillement obscur. Les deux infortunés qui avaient remué là tant c*" souffrance, qui s'en étaient mutuellement abre vés, se taisaient enfin, l'âme repliée en une a
LA FORCE DU PASSÉ 2fl
freuse courbature, la bouche pleine d'un goût amer. Une sourde honte, un irrésistible écœurement, leur serraient la gorge. Ils avaient entr'ouvert, chez eux, chez leurs proches, les cachettes profondes où s'élaborent les mobiles de nos actes. Et ils sentaient vaguement le fond nauséabond de la nature humaine. Comme si, sous les roses d'un cimetière, se fût entr'ouverte la fosse où se décompose un cadavre, qui alimente les racines, les tiges et la splendeur des fleurs épanouies.
Christiane se leva.
— <r II faut que j'aille retrouver ma mère. Je tremble qu'elle ne s'inquiète. Je vous dirai ma résolution.
— Me pardonnez-vous? » demanda Gérard à voix basse. « Puis-je garder un espoir, si faible qu'il soit?
— Aucun espoir, » répliqua-t-elle nettement.
« Du moins quant à mon cœur, quant à ma personne. Je ne serai jamais à vous. Pour l'héritage, c'est autre chose. »
Sur l'insulte et l'énigme de cette dernière phrase, lancée avec un sourire de dédain. M"® de Feuillères partit.
Gérard ne se trouvait pas en plein bois, comme lors d'une déception moins catégorique. Il ne pouvait casser un arbre. Aussi son désespoir furieux, sans issue au dehors, faillit le suffo-
quer. Il arracha sa cravate, déchira son col, — car il étouffait. Des imprécations, qu'il n'osait hurler, gonflaient sa gorge. Finalement, il s'abattit sur un siège, les bras jetés en travers d'une table, la tête oscillant au rythme de ses sanglots, et il râlait tout bas :
— « C'est Didier qu'elle aime!... Parbleu, je m'en doutais bien. Ah! du moins, elle ne l'épousera pas!... Non, je la connais... Maintenant qu'elle n'ignore plus... Elle ne l'épousera pas! y>
Tandis que ce malheureux homme, tout lacéré de passion, se révoltait contre son supplice, M"° de Feuillères raidissait sous le sien ses frêles épaules. Pour sentir son âme se hausser jusqu'au courage nécessaire, elle relevait la tête, elle portait ses yeux vers le ciel. Le geste physique appuyait l'effort intérieur. Elle monta des escaliers, traversa des chambres, gagna celle où se tenait sa mère.
Quand elle en ouvrit la porte, ce lui fut un saisissement de voir l'ardeur précipitée avec laquelle M""" de Feuillères tourna vers elle un visage rétréci d'appréhension. La veuve était assise dans le jour mourant d'une fenêtre. Ses mains pâles tremblaient sur sa robe noire. Son front, ses joues, étaient de la nuance de sa chevelure, devenue récemment toute blanche. Certes, sa fille l'avait vue meurtrie et douloureuse dans son terrible deuil. Mais jamais avec cet air d'é-
crasement, ni cette peur au fond du regard. Un infini de pitié, d'amour, noya le cœur de Chrisriane.
— « Maman chérie, pardonnez-moi. Je vous ai laissée longtemps seule.
— N'étais-tu pas avec Sebourg? d balbutia la mère.
— « Un moment... oui... Nous avons causé, y> dit la jeune fille, d'un ton qui parvînt à être naturel.
— « Qu'aviez-vous donc tant à dire ?
— Beaucoup de choses, pour l'arrangement de notre vie, l'éducation des enfants. Figurezvous... Il craint que nous ne soyons toutes les deux bien seules, dans ce grand château, qui sera maintenant si triste.
— Moins triste quand sa sombre figure n'y sera plus, » observa la comtesse.
— a: Oh! mère, ne soyons pas injustes, précisément à l'heure où il se montre conciliant.
— Conciliant?... Lui!... C'est vrai? i>
Quel soulagement dans ce cri ! M"° de Feuil- 1ères aflSrma :
— « Je vous l'assure.
— Je craignais tant... i> chevrota la comtesse, « je craignais tant qu'il ne te fît de la peine!... i>
Chrisriane s'agenouilla, mit tendrement sa joue contre Fépaule maternelle, leva de beaux yeux calmes :
2f4 LA FORCE DU PASSÉ
— c Quelle peine peut-on nous faire? N'avons-nous pas notre chère grande douleur? >
Un souffle passa sur le charmant et doux visage. La comtesse disait, tout bas :
— « Ton père est mort. Il t'est sacré. Mais moi, qui suis vivante, te suis-je toujours aussi chère que lorsqu'il était là?...
— Deux fois plus chère, ma mère aimée... :»
Adrienne fondit en larmes en étreignant sa
fille. Larmes de joie. Elle fut sûre que Gérard ne savait rien, ou, s'il savait, n'avait rien dit. Et toutes deux restèrent enlacées, délicates formes noires, aux visages clairs dans le crépuscule, tandis que la pluie cessait de cingler les arbres du vieux parc, et que, parmi les branchages dépouillés, éclatait à l'ouest une longue fusée d'or, là où s'enfonçait le soleil, sous les lourdes nuées violettes.
h! par exemple... C'est trop fort!... y> Francine Valtin jeta cette exclamation en voyant monter à sa rencontre, dans Tabrupt et frais sentier coupé de degrés rustiques, une silhouette de connaissance.
La tête qui dominait cette silhouette se leva, et, sous le rebord du chapeau de paille, apparut le visage élégant et nerveux, les yeux ombrés, la barbe brune, aux frisures taillées en pointe, de Didier Le Bray.
Tout de suite, la fringante mondaine s'anima dans la présence inattendue de ce charmant garçon. Jadis, à Otheval, il lui avait plu beaucoup. Et, sans doute, elle se serait arrangée pour qu'il s'en aperçût, n'eût été l'affolement
qui l'avait saisie pour Gérard, le caprice vertigineux — seul sentiment qui dût jamais lui donner l'illusion de la grande passion, et qui l'a- .vait tenue pendant des mois comme fascinée, dans la hantise du géant superbe, indifférent et brutal.
Elle se récriait de nouveau, n'en revenant pas de surprise.
— « Non!... Se rencontrer ici!... C'est insensé!... D'où tombez-vous comme ça, mon petit Le Bray?
— Mais, i> fit-il en souriant, « je ne tombe pas... Je monte... Et d'autant plus vite que vous m'apparaissez en haut de ces marches, madame. i>
Il se découvrait, s'inclinait, — de plain«pied maintenant sur le palier rocheux. Et, d'emblée, sans avoir le temps de réfléchir, avec sa souplesse de Parisien, il se mettait à l'unisson du ton dégagé de la jeune femme, se doutant, à l'air de celle-ci, à sa toilette, et surtout à l'aspect d'un second personnage, que le rappel des souvenirs tragiques eût été tout à fait hors de saison.
Et pourtant la seule vue de Francine les avait réveillés, ces souvenirs, en une fulguration foudroyante. Pour lui, c'était hier, cette journée qui datait de moins d'un an, où il avait frémi en regardant l'inquiétude, puis l'anxiété, puis l'épou-
LA FORCE DU PASSÉ 2f7
vante, pétrir effroyablement les jolis traits. Ses yeux, depuis, ne s'étaient pas posés sur eux. Et il y associait toujours le reflet de la catastrophe. Il aurait cru retrouver instantanément, dans ces prunelles d'un vert lumineux, des images tourbillonnantes et sanglantes, la ruée des haines furieuses provoquées par leur flamme perverse, la chevauchée au gouffre des machines démentes, l'écrasement des membres et des crânes, la stupeur immobile des cadavres, une ineffaçable horreur. Il les apercevait toutes pétillantes de vanité, de gaieté. On y lisait une satisfaction sensuelle, égoïste, d'être soi et de vivre, qui, répandue également sur toute la personne de jy^me Yaltin, la rendait provocatrice et irritante. Jamais elle n'avait été plus à son avantage. Sa beauté — avec on ne sait quoi de factice qui tenait de l'arrangement, du chic, plus que de la perfection plastique ou de l'expression — rayonnait dans une gamme de clarté. Elle portait une exquise robe blanche, — une de ces robes molles et simples, dont la façon est une œuvre de patience et d'art, et dont les dentelles incrustées valent un prix fou. Sur les ondulations lustrées de ses cheveux fauves, s'évasait une grande capeline en paille de riz, sur laquelle étaient jetées en touffes des violettes de Parme blanches et mauves. Du même mauve était son ombrelle. Et cette nuance délicate, mariée à tout
ce blanc, marquait encore une vague intenrion de deuil.
Au bord de ses lèvres accentuées de carmin, la nacre de ses petites dents régulières perla, tandis que, dans un sourire, elle se tournait vers un grand Jeune homme, trop beau, trop brun, trop bien mis, à la moustache exagérément retroussée en crocs, à Tair arrogant et félin. Elle présenta :
— « L'architecte Didier Le Bray, grand prix de Rome, et que vous seriez inexcusable, mon cher Antonio, de ne pas déjà connaître, car demain il sera célèbre. Le prince Antonio Cesalpino, mon fiancé. » (Les clairs yeux glauques revinrent à Le Bray avec une malice tranquille). « Ce n'est pas officiel. Nous vous demandons le secret jusqu'à la fin de mon année de veuvage. »
Elle ne parut pas penser que Didier pût concevoir quelque soupçon quant à la pureté de ces fiançailles, qui semblaient se comporter si conjugalement. Ou du moins elle parut n'en avoir cure. Son rire — très prenant d'ailleurs — éclata, tandis qu'elle ajoutait :
— a: Dire que nous nous croyions bien à l'abri dans ce coin perdu de la côte! Si nous pensions y rencontrer quelqu'un!... Mais enfin, comment êtes- vous ici?... »
Malgré la part d'affectation qu'elle apportait en tout, sa surprise était sincère et motivée. Le
LA FORCE DU PASSÉ 2f9
sentier où ils se trouvaient tous trois descend en lacet de l'unique hôtel du cap d'Aggio à la station du chemin de fer, la Turbie, dernier point d'arrêt avant Monte-Carlo, en venant de Nice. C'est un sentier privé, qui conduit aussi à la grève. Car l'étroit promontoire, surmonté par l'immense caravansérail du Paradise-Hôtel, dévale brusquement jusqu'à la Méditerranée, et la voie ferrée, au ras des flots, a été conquise sur le roc.
On ne peut d'ailleurs imaginer un site plus délicieux que celui où le Bray venait d'aborder le couple. Le soleil provençal de février y émoussait sa force à travers des verdures somptueuses, parasols veloutés des pins, touffes dentelées des yeuses, franges mouvantes des poivriers. Un pittoresque désordre de rochers s'enguirlandait de plantes fleuries, se hérissait d'agaves, montrait, dans les creux où s'entassait un peu de terre, des nappes de violettes, de narcisses, de frézias. Toutes les formes prenaient plus de grâce, toutes les couleurs devenaient plus vives, en se découpant sur le bleu profond de la mer. Le moindre souffle d'air remuait des parfums. Au delà des dépendances de l'hôtel, un peu en contre-bas de son boscheno à demi sauvage, on découvrait des jardins de viUas, d'une culture plus maniérée, mais si riants à voir, avec leurs terrasses, leurs légers portiques,
26o LA FORCE DU PASSÉ
leurs cascades, leurs quinconces de citronniers, d'orangers, de palmiers, leurs rideaux de roses ou de géraniums, et les panaches d'or de leurs mimosas.
Le Bray désigna l'une de ces jolies maisons, au style composite, couronnée de balustres, et d'une élégance florentine, avec sa galerie à colonnettes.
— « Oh! madame... Voici qui est cruel pour ma vanité. Toutes ces villas du cap d'Aggio, qui appartiennent à une même Société, sont mon oeuvre. Un chemin, entre elles, porte mon nom. Et vous n'en revenez pas de me rencontrer ici!...
— Bah! toutes mes excuses... y> Elle prit son face à main.
— « Mais c'est ravissant, cette bonbonnière!
J'aime mieux ça que les tours à mâchicoulis que vous restauriez à Otheval, Antonio mio, il faudra que nous achedons une de ces maisons. Mais, à propos d'Otheval, dites. Le Bray... vous n'y travaillez plus?
— J'attendais vos ordres, madame, »
Elle rit de plus belle. Jamais Didier ne Tavait vue de si joyeuse humeur.
— a: Vous les attendrez longtemps. Je suis complètement désintéressée d'Otheval. Mes gens d'affaires négocient la vente de ce château. J'ai cru qu'ils en faisaient continuer les recons-
tructions. Ils préfèrent sans doute laisser le champ libre à la fantaisie des acquéreurs. 3>
Tout en parlant, M™® Valtin s'était retournée vers l'hôtel et recommençait l'ascension du sentier.
— « Nous n'avons plus le temps pour le train de Monte-Carlo, y> dit-elle au prince italien. a Le voici qui sifHe en sortant du tunnel.
— C'est moi qui vous l'ai fait manquer. Je suis désolé, madame, » prononça Le Bray.
— « Si vous saviez comme ça m'est égal!
Nous déjeunerons ici, voilà tout, et nous irons jouer après. Nous sommes en veine, le prince et moi. Le Bray, je vous emmène. »
Il essaya de protester, puis, mollement, se laissa faire. La société de cette femme l'attirait, l'effrayait à la fois. Il espérait et craignait trop d'entendre parler de Christiane. D'ailleurs, il jugeait avec une impitoyable clairvoyance la créature de désastre et de frivolité qu'était Francine. Mais elle lui offrait un curieux sujet d'observation. Or, pour un homme de trente ans, un sujet d'observation, si piètre soit-il, n'est jamais dénué d'intérêt quand il a une figure de séduction raffinée, des robes du grand faiseur, et qu'émanent de sa personne des effluves de partums capiteux et de caprices pervers. Si, dans une telle curiosité, bien peu perverse elle-même, il y avait toutefois une ombre de lointaine
offense pour l'amour pur et absolu qui remplissait le cœur de Didier, il allait en être cruelletnent puni.
Pour l'instant, il arrivait, avec ses deux compagnons, à la vaste terrasse du Paradise-Hôtel, d'où la vue sur la mer et la côte rocheuse est splendide. Là, le soleil tapait dur. Aussi c'était le désert, cette terrasse. Même dans les niches d'osier, sous les vastes parasols de toile, il n'y avait personne.
Us montèrent les degrés du perron, entre les vérandas protégées par les stores rouges, par le voile des plantes grimpantes. Le vestibule s'offrit, monumental avec ses colonnes de marbre dignes d'un temple babylonien et ses vases en majolique où tenaient des arbres entiers, des phénix aux palmes énormes.
jyjme y^lûn se dirigea vers l'ascenseur.
— « A tout à l'heure, n'est-ce pas. Le Bray? Vous déjeunez avec nous. »
Il acquiesça, puis fît mine d'entrer dans le salon de lecture. Mais, dès qu'il se sentit sûr de n'être plus vu, il revint sur ses pas, pénétra dans le bureau du portier, et consulta le tableau où s'inscrivaient les noms des voyageurs. C'était la première fois, depuis les trois semaines qu'il venait de passer à l'hôtel. Il les avait vécues, ces trois semaines, tellement à distance de la vie courante, dans un tel éloignement de rêve, en
face d'une énigme si poignante, et dans l'absorption d'une seule pensée, d'une seule image!...
[Debout maintenant devant le tableau, il s'embrouillait parmi toutes ces petites cases, tous ces noms aux terminaisons étrangères, en ofi, en iy en eiîij en son, sans trouver ce qu'il cherchait. M™® Valtin devait être ici incognito, mais sous quelle désignation ? Ce serait amusant de le savoir. Oh! ces noms inconnus! Ces gens qui s'inscrivaient là, pour vingt jours, pour dix jours, pour deux jours, puis dont on retirait la fiche, et qui s'en allaient, dans l'omnibus chargé de malles, avec la figure énervée du départ, la figure d'appréhension des soldats qui quittent l'étape sans savoir à quel piège, à quel tournant de route l'invisible ennemi les attend...
« Dire qu'il y a des vieillards là-dedans! 3) songea Le Bray. a Quel courage ne faut-il pas aux vieillards pour voyager ! Sous ce masque indifférent du départ, pas un qui ne se dise : a: Estce ce la dernière fois? » Et comme ils se gardent de prononcer cela tout haut! L'être humain est tout de même un beau joueur devant ce tapis vert de la vie, où il est sûr de perdre contre la mise inépuisable des jours. » Puis, tout de suite, il se reprit : (( Non pas ceux qui ont une espérance éternelle. Christiane la possède... Et moi?... Ah ! elle m'y eût amené. Mais ne m'a-t-elle pas retiré même l'espérance terrestre!... )î>
— « Monsieur ne trouve pas?... Monsieur a-t-il besoin d'un renseignement? »
C'était le portier, agacé à la longue par rimmobilité de ce voyageur. Serait-ce un affilié de la police, malgré son titre d'architecte? Oseraiton penser qu'A y eût quelqu'un de suspect paxmi la clientèle d'élite du Paradise-Hôtel?
L'important personnage fit un pas vers Didier, qui, confiis et comme s'éveillant d'un songe, battit en retraite. Mais un dernier regard au tableau lui en apprit plus long que son minutieux examen. Il vit éclater cette ligne parmi les autres, comme si un ressort la faisait jaillir :
Trince et princesse oAntonio Cesalpino,
de éMilan.
« Ah! très bien... » se dit-il.
Une demi-heure plus tard, à l'une des tables les mieux placées de la véranda, dans la rotonde, près du vitrage, où l'on jouissait de la vue sans être incommodé par le soleil, Didier attaquait les hors-d'œuvre, assis entre le prince, envers lequel il éprouvait une méfiance incroyable, et la pseudo-princesse.
Antonio parlait un fi^ançais roucoulant et zézeyant, mais assez correct. Tout de suite, il se mit en devoir d'expliquer à Le Bray une martin-
LA FORCE DU PASSÉ 26f
gale infaillible. Et il tomba des nues en apprenant que l'architecte, depuis trois semaines qu'il vivait à un quart d'heure de Monte-Carlo, n'avait pas encore mis les pieds au Casino.
« Un joueur, d pensa celui-ci. a: Mais n'est-il que cela? Un décavé, un aventurier, peut-être. Un homme à femmes, d'après plusieurs indices. La pauvre Francine paiera cher la vanité d'être princesse. y>
Quant à la fortune, elle en avait assez pour s'offrir cette fantaisie. Riche par elle-même, elle héritait encore de son mari, qui, n'ayant vu clair qu'au moment où il allait mourir, n'avait pu changer le testament fait entièrement en sa faveur. Mais, si frivole qu'elle fut, elle devait bien avoir, dans sa structure de poupée, quelque fibre sensible par où elle pourrait souffrir. Et elle paraissait en tenir fortement pour son Antonio. Serait-ce par celui-là que viendrait l'expiation ?
Didier n'eut guère le loisir de philosopher.
Le prince rabâchait encore ses calculs sur le trente et quarante, pour un auditeur qui avait l'esprit à toute autre chose, lorsque, brusquement, l'architecte tressaillit. Francine venait de dire:
— « Eh bien. Le Bray, racontez-moi un peu...
A quand le mariage entre Chrisriane de FeuU- 1ères et ce gros pataud de Sebourg? y>
Sans attendre la réponse, elle ajouta avec un sourire mauvais :
— « Il n'y a donc personne pour la mettre sur ses gardes, cette petite niaise? Gérard est le pire des rustres. Je n'en voudrais pas pour mon chef d'écurie. Et n'a-t-il pas assassiné sa première femme, la pauvre Antoinette... un ange!
— Comment cela? » demanda Cesalpino.
« Voulez-vous dire « assassiné y>... pour de bon?
— a: Pour de bon » est admirable! » repritelle en s'esclaffant. « Je crois bien!... Ça s'est fait presque sous mes yeux.
— Oh! » s'exclama l'Italien, plus captivé que scandaKsé. « Mais c'est une histoire de chez nous que vous racontez là, ma chère.
— Le Bray ne me démentira pas, y> reprit-elle en se retournant vers leur convive dont elle ne remarqua pas la soudaine pâleur. « C'était à une de nos chasses. On a vu le mari et la femme partir ensemble dans une allée. Cinq minutes après, dans cette même allée, on trouvait madame de Sebourg, gisante à terre, couverte de sang, mourante. Elle avait le crâne ouvert. y>
Didier esquissa une protestation. Sa voix s'étrangla. Tandis qu'Antonio, passionné par le récit, demandait :
— <r Mais pourquoi voulait-il se débarrasser d'elle? Était-ce pour épouser cette belle-sœur, cette Christiane dont vous parliez?
— Monsieur!... » cria presque Le Bray.
Puis, percevant une surprise aux tables voisines, il poursuivit, baissant le ton :
— « Je vous en prie, ne pariez pas de choses que vous ignorez, que tout le monde ignore...
— Allons donc ! cher ami, » reprit perfidement Francine. « Et vous?... N'avez-vous pas reçu la dernière confidence de cette malheureuse Antoinette? y>
De pâle, Didier devint pourpre. Mais il vit le regard ironiquement illuminé de l'Italien se poser sur lui. Cesalpino s'orientait vers une jalousie de mari, dont lui-même. Le Bray, eût été la cause. De dégoût, il se tut. Et ce fut pour sentir plus pleinement la brûlure de la première atteinte, l'allusion à un mariage possible entre Christiane et Gérard. Cette brûlure devint intolérable, quand M"® Valtin prononça, avec d'énervants sous-entendus :
— a: Monsieur de Sebourg était, paraît-il, éperdument épris d'une autre femme, — une femme qui le dédaignait, d'ailleurs. 11 faut avoir été élevée dans la sauvagerie provinciale de Feuillères pour se toquer de ce dangereux butor. Après la catastrophe qui m'a enlevé mon pauvre André, y> — (les vertes prunelles virèrent et se perdirent à demi sous les cils noirs) — « et qui fut entièrement la faute de Sebourg, je ne comprends pas que la Société des Automobiles Val-
tin agrée encore les services de ce monsieur.
— Surtout, :» crut devoir observer Cesalpino, € si cette Société garde le nom de la victintie.
— Oh! ce n'est pas cela, y> crut devoir observer Francine. « En affaires... la sentimentalité... non. Mais ce fou a compromis la marque. Il a fait battre l'industrie française. Pensez donc!... La machine belge a gagné. Nos dividendes en souffrent encore.
— Vous en touchez pourtant de jolies parts, d déclara le prince, en homme qui a vérifié les choses de près.
— « Pardon madame, 3> interposa Didier, « j'aimerais savoir d'où vous tenez — car je ne peux la croire imaginée par vous — l'assertion que vous avanciez tout à l'heure.
— Laquelle? 3> demanda Francine, en tournant vers lui ses yeux clairs, de l'air le plus ingénu qu'il lui fût possible.
— a: Le prétendu mariage de mademoiselle de Feuillères avec Gérard de Sebourg.
— Prétendu?...» répéta-t-elle. «Comment!
voua ne saviez pas?... Mais c'est de notoriété pubKque, à Paris.
— C'est impossible!... » fît-il avec une sourde véhémence.
M"® Valtin haussa les sourcils, contempla le jeune homme avec une ironie mêlée de feinte commisération :
— « Oh!... oh!... Pardon... Mon pauvre Le Bray !.... Si je me doutais, par exemple!
— Si vous vous doutiez de quoi, madame? »
Il se dominait, tâchait de garder le ton aisé de
la conversation. D'abord, parce que sa situation comme simple ami de Christiane ne lui permettait pas d'en prendre un autre. Ensuite, parce qu'il voulait découvrir l'origine d'un bruit qu'il jugeait abominable.
Cependant M"*® Valtin commençait à se gausser de lui avec le sans-gêne et l'impertinence qu'elle se croyait permis envers un artiste naguère à ses gages, et qui, travaillant pour vivre, roturier, se mêlait d'aspirer à la main d'une héritière de vieille souche. Elle s'y divertissait, non sans une réelle méchanceté. Ce garçon ne lui faisait-il pas l'injure de ne point languir pour elle et de penser à une autre femme? — d'y avoir pensé sans doute même quand il séjournait à Otheval, sous son toit?
Ce qui compliquait le supplice de Didier, c'est que le prince, avec des sourires de flatterie pour Francine, affectait de prendre plaisamment l'architecte sous sa protection.
— a: Voyons, ma chère amie. Ne tourmentez pas cet infortuné monsieur Le Bray. Sa discrétion est louable... Puisqu'il vous assure que vous vous trompez!...
— Il ne s'agit pas de moi, j> protesta le jeune
homme, e: Mais, comme ami de la comtesse de Feuillères et de sa fille, sans aucune autre prétention, je dois mettre à néant des histoires qui les compromettent.
— C'est Chris tiane qui se compromet, » répliqua vivement M*"® Valtin. c II n'est que temps, je vous le garantis, qu'elle épouse son ex-beaufrère. D'où sortez-vous donc, mon pauvre ami? Et depuis combien de temps avez-vous quitté votre garçonnière parisienne?
— Depuis plusieurs mois, je l'avoue, » répondit l'architecte avec un découragement soudain.
Quelque chose de froid s'insinuait dans ses veines. Il retrouvait brusquement la sensation qui l'avait jeté hors de Feuillères, puis ensuite hors de sa demeure, de son train de vie habituel. Non seulement l'atroce douleur de trouver Christiane changée, mais encore une obscurité de mystère, d'équivoque. Au loin, sans se consoler, il avait, du moins, banni les suggestions basses, les soupçons, le doute. Il avait replacé dans la lumière immaculée la suave figure. Quel affreux nuage l'interceptait de nouveau?...
— € Votre absence vous excuse, » continuait la voix mordante de Francine. « Vous ignorez les extravagances commises par Christiane. Elle doit être affolée d'amour. Un véritable envoûtement. N'a-t-elle pas entraîné sa mère hors de leur vieux château, — cette relique où s'atta-
chait l'âme de son père, et qu'il lui avait laissée comme le foyer de la race, dont elle devait y entretenir la flamme. Ils sont tellement symbolistes, ces gens-là!... Ah! elle a eu vite fait de planter là les ancêtres et leur foyer, dès que le barbon eut tourné de l'œil. Elle est venue à Paris — Gérard y demeure. — Elle s'y occupe des enfants de Gérard. Elle les adore. — Une façon d'adorer le père. — Elle va faire une donation de Feuillères au petit garçon, avec la clause essentielle qu'il relèvera le titre de comte. Le gosse de Sebourg va devenir le chef du nom et des armes. Si, après cela, Gérard ne l'épouse pas, il se montrera plus mufle que nature.
— Elle ne signera pas sa donation avant, ou elle serait bien imprudente, votre héroïne, » interposa nonchalamment Cesalpino. a: Est-ce qu'elle est jolie, cette demoiselle?
— Si on veut, » riposta Francine du bout des lèvres.
Didier la regarda profondément. Il avait les traits comme noués d'angoisse. Ses dents contractées n'auraient pu laisser passer une bouchée de nourriture. Aussi avait-il posé son couteau et sa fourchette.
— « Si j'avais su vous bouleverser de la sorte!... y> murmura M"® Valtin.
La fausseté d'un tel regret donna au jeune homme le stimulant nécessaire pour se ressaisir.
- ■— ^^— Il II ^— ^^.— — — »»i^i^-^^— ^—
Il réussit à prendre presque naturellement part à la fin du repas. Mais avant de laisser tomber le sujet de conversation qui lui avait été si pénible, il affirma sa conviction :
— « L'inexactitude d'un des faits que vous vous êtes laissé raconter, madame, prouve quelle foi on peut ajouter aux autres. M"® de Feuillères donner la demeure héréditaire de sa famille, se séparer du château!... Allons donc! Elle a ua culte trop ardent pour tout ce que respectait et chérissait son père. S'il lui a légué leur vieux nid, c'est parce qu'il la savait capable comme lui de se priver de tout pour en maintenir les pierres. Elle est de la même trempe. En elle vit la force du passé. Elle croirait trahir sa race. Jamais elle ne fera cela... jamais!
— L'amour en a fait faire bien d'autres, » ricana M"** Valtin.
Cette fois, Didier se tut. Encore une parole de ce genre et il saccagerait tout. Il insulterait Francine, il giflerait son bellâtre de prince. Quel scandale! Et quel compte sévère Christiane pourrait lui en demander!
Il se mit donc à parler d'autre chose, avec le calme convulsif d'une extrême fureur, et le sourire mécanique de mâchoires qui voudraient mordre. Enfin, on se leva de table. Ses compagnons lui offrirent de prendre le café dehors. Il refusa.
— « Alors, où nous retrouverons-nous? i> demanda Francine.
— (c Pourquoi faire, madame?
— Mais vous venez avec nous à Monte-Carlo.
C'était convenu. »
Elle ajouta méchamment, irritée par sa physionomie glaciale :
— « Vous gagnerez ce que vous voudrez à la roulette, aujourd'hui, si le proverbe est vrai.
— Je ne comprends pas, » fit Didier d'un tel ton, et avec un regard si agressif vers Cesalpino, qu'elle cessa de rire.
— « Allons, mon petit Le Bray, ne faites pas le boudeur. Vous aviez promis de nous accompagner.
— J'ai eu alors quelque distraction, madame.
Car je pars aujourd'hui même pour Paris. Le rapide s'arrête ici, en bas, à trois heures quarante. A peine ai- je le temps de jeter mes affaires dans ma malle. y>
Une animation, un éclair, presque de sympathie, s'alluma aux yeux froids de M"*® Valtin. Elle s'intéressait. Le roman, deviné par elle, et qu'elle raillait tout à l'heure, s'agrandissait, prenait une tournure attachante. Elle ouvrit la bouche pour prononcer des réflexions mieux intentionnées, mais qui n'eussent pas été sans doute moins saugrenues et blessantes. Elle la referma aussitôt. Pour la seconde fois, elle venait de voir les yeux
de Le Bray passer d'elle au prince, avec une expression peu rassurante. La mimique voulait dire clairement que, si on le poussait à bout, il aurait à qui s'en prendre.
De brefs saluts furent échangés, comme entre gens qui ne comptent guère se croiser souvent dans la vie.
A comtesse de Feuillères et sa fille étaient, en effet, installées à Paris.
Toutefois, lorsque Didier, après avoir écrit à Montauban pour obtenir leur adresse, se présenta chez elles, il crut les retrouver dans quelque provincial asile, moins majestueusement romanrique, mais aussi calme et retiré que leur xnanoir.
Le fiacre qui l'emmenait par des boulevards lointains où il n'avait jamais passé, s'arrêta tout au bout d'une rue solitaire, la rue Boileau, dans les parages les plus rustiques d'Auteuil. Un vieux mur, une grille verte, un jardin, négligé comme un terrain à vendre, où de grands arbres montraient leur écorce encore nue et toute noircie par l'humidité. (Oh! les verdures chaudes et brillantes du cap d'Aggio!) Une maison an-
cienne, d'assez grand air. Sans doute une c folie :» de Tavant-dernier siècle, une habitation des champs, où se donnèrent des fêtes galantes, lorsque Auteuil était un hameau, un endroit de villégiature élégante pour les gens de cour, les fermiers généraux et les filles d'Opéra. Le décor n'avait pas eu le temps de prendre encore l'air et le goût de ses modernes habitantes. Aussi le visiteur qui y pénétrait se sentit dépaysé jusqu'au serrement de cœur.
Une impression tout autre, et non moins pénible, vint l'assombrir davantage, lorsque, ayant franchi la grille, qu'une femme de chambre ouvrait, il vit accourir à lui Roberte de Sebourg. La fillette avait grandi. Ses yeux paraissaient manger sa figure menue et toute pâle. Mais cet aspect maladif venait peut-être du capuchon de laine rouge qui lui couvrait la tête, cachant ses oreilles, son cou élancé et ses boucles brunissantes.
— « Bonjour, monsieur Le Bray. Tante Yane va être contente de vous voir... Bonne maman aussi, y> ajouta-t-elle par acquit de conscience.
Lorsqu'elle eut tendu sa menotte, avec sa bonne grâce hautaine de petite princesse, elle jeta son cerceau et se sauva en criant :
— « Je vais les prévenir. »
Dès le vestibule, Didier eut moins froid à l'âme. Il rentrait dans une atmosphère accueillante, imprégnée d'une douceur bien connue.
Des meubles de Feuillères étaient là, des boiseries, des tentures. Il reconnut les lampadaires de bronze, les stalles du quinzième siècle, un coffre, une tapisserie de la même époque. Certaines choses paraissaient un peu démesurées pour le cadre étroit. Mais tout était si ingénieusement disposé qu'on aurait cru à une adaptation immémoriale des amples objets aux murailles restreintes.
On le fît entrer dans une pièce dont la vue lui causa une véritable émotion. Il y aperçut, — touchant presque le plafond, d'ailleurs, bien qu'on en eût sacrifié la hotte, — la cheminée en bois sculpté qu'il avait admirée dans le plus intime salon de famille, à Feuillères, et le mobilier de ce même salon, tendu de cuir sombre où s'effaçaient les gaufrures d'or. Comment eût-il soupçonné la conversation tragique dont ces meubles gardaient le souvenir? Lui-même, jadis, avait, à leur contact, dans le repos offert par leurs formes enveloppantes, passé des heures si délicieuses !
Une porte s'ouvrit. M"° de Feuillères parut.
Didier apportait l'intention de scruter ce visage, de forcer les pensées secrètes à y affleurer sous son regard pénétrant. Il n'en vit que la tristesse et la grâce. Ses yeux, dont il durcissait en vain la flamme, se voilèrent d'émotion.
Un bouleversement pareil faisait trembler la
jeune fille. Après avoir touché la main de son ami, elle affermit comme elle put sa voix, pour lui dire :
— « Ma mère est en haut. Voulez-vous prendre la peine de monter la voir?
— Par grâce!... » murmura-t-il. « Une minute!... Il faut que je vous parle... à vous seule. »
Christiane changea de couleur.
— « Est-ce bien nécessaire?...
— Vous le demandez!.., i> fit-il avec un reproche aigu.
Comme elle se taisait, atteinte par ce cri, défiante de son propre trouble, Didier continua :
— a: N'est-ce donc pas vous, Christiane, qui m'avez appris à mettre au-dessus de tout la vérité?... Pour me hausser jusqu'aux nobles exigences de votre âme, j'ai risqué de perdre même ce qui me semblait le bien le plus précieux du monde : l'espérance de votre amour. J'ai eu le courage de ne pas simuler une foi religieuse qui me manquait. Vous rappelez-vous quand j'ai refusé d'entrer à l'église de Feuillères, parce que je ne me croyais pas le droit de prendre une attitude qui vous eût trompée? Vous rappelez-vous?
— Oui.
— Comprenez-vous maintenant quel courage il me fallait? 2>
Elle ne répondit que des yeux.
— (c Et dans le parc, sous les pins... Cette
conversation que nous avons eue... Ahl Christiane... Chaque mot en est gravé au fond de moi. Quelle tentation!... Mon Dieu!... J'eusse mis mon cœur sous vos pieds... Çt j'ai pu ne pas plier mon esprit à une soumission qui eût été un mensonge... Parce que le moindre mensonge constituait une offense à votre divine sincérité. Me suis-je efforcé d'être digne de vous, alors? Savez-vous ce qu'il m'en a coûté? Le savez-vous?
— Je le sais, Didier. »
Il reprit, si solennellement, si profondément, qu'une évocation auguste surgit. Le lit funèbre du comte de Feuillères se dressa, avec la forme rigide, la noble tête aux yeux clos.
— « Et plus tard... plus tard... quand je me suis agenouillé près de vous... quand j'ai prié près de vous, c'était encore dans la vérité de... y>
Elle l'arrêta. Comment permettre qu'il rappelât ce qu'elle n'osait revivre? N'était-ce pas cela dont elle était punie? L'extase qui l'avait ravie au chevet de son père mort, l'ineffable victoire dont elle avait chuchoté la joie en une effusion de reconnaissance, près de l'oreille fermée aux bruits de la terre. Mystère de délice et d'effroi! Pourquoi n'était-elle pas morte aussi dans ce transport? Malgré tout, elle ne pouvait croire que son cœur filial eût été sacrilège.
— « Didier, je sais tout cela comme vousmême. Où voulez-vous donc en venir?
28o LA FORCE DU PASSÉ
— A ceci. J'ai été vrai avec vous, toujours, à n'importe quel prix, moi qui ne suis qu'un enfant de ce siècle. J'ai mérité que vous le soyez avec moi. Vous me le devez. Je dirai plus : vous le devez à vous-même, à votre religion, à votre nom, à votre race, à toute cette force du passé que vous dressiez en face de mon incertitude. Vous m'aviez rallié à votre idéal. Voulez-vous donc maintenant me le faire blasphémer?
— Ah! :& s'écria- t-elle désespérément. «Voilà... Voilà le supplice!... Il est juste. Quel n'était pas mon orgueil!... Il n'y a pas une créature humaine qui puisse se croire au-dessus des autres. Celles qui croient posséder la lumière sont aussi près de la chute que celles qui tâtonnent dans les ténèbres. Je ne le savais pas. »
Didier écouta avidement ces paroles. Il tâcha d'en suivre les moindres inflexions. Un moment il crut comprendre... Mais comment dévoiler ce qu'il saisissait?... Il ne pouvait établir nettement les circonstances que lorsqu'il serait sûr des sentiments. Il reprit son invocation de tout à l'heure :
— € Chrisriane, je vous adjure de me dire la vérité!...
-r- Je vous ai dit la seule qui vous importe : J'ai renoncé au mariage. Ne me demandez pas autre chose, Didier. Soyez généreux. Vous l'avez été lors de notre dernier adieu, à Feuillères. Vous
êtes parti. Vous avez promis de ne plus me reparler de ces choses. C'est sur la foi de votre promesse que je suis venue à vous, ici, à l'instant même.
— Je ne connaissais pas, 3> dit-il d'un air sombre, « l'étendue de l'épreuve que je m'imposais. y>
Ils se regardèrent, non seulement des yeux, mais de toute la brûlante clairvoyance de leurs âmes. L'un et l'autre étaient restés debout. Parfois la gêne de leurs sentiments dénudés, ou l'agitation, les faisait se détourner, marcher au hasard par la pièce, saisir des objets que leurs doigts frémissants lâchaient aussitôt. Mais toujours ils revenaient face à face. Et ils échangeaient des regards auprès desquels toute l'intensité de leurs paroles n'était qu'une rumeur sourde et inexpressive comme une vibration d'ailes invisibles sur l'ardeur d'un parterre en été.
— « Écoutez, Christiane, » reprit tout à coup Le Bray. « Il y a une question que je veux, que je dois vous poser. Et vous allez y répondre, parce que votre silence même serait une réponse. y> Il s'arrêta, puis reprit : « Agissez-vous librement?
— Tout à fait, y> dit-elle avec force.
— « Personne n'a dicté votre conduite, ne vous a obligée à venir à Paris, ne vous a contrainte à... » (une hésitation).
— « A quoi? » demanda-t-elle.
11 se mordit la lèvre.
— « Rien... Plus tard.
— Et qui donc, » demanda-t-elle fièrement, « aurait le pouvoir de me donner des ordres?
— Il ne s'agit pas d'ordres. On peut contraindre de bien des façons. On peut vous menacer. 9
Christiane protesta du geste.
— (c Non pas vous-même, mais quelqu'un qui vous serait cher. y> (Et il la regardait, profondément).
Elle pâlit. De nouveau, leurs yeux se croisèrent.
— « Cela n'est pas, » affirma-t-elle.
— « Vous me le jurez?
— Je vous le jure.
— C'est de votre plein gré que vous avez quitté Feuillères?
— De mon plein gré.
— Quand y reviendrez-vous ?
— Jamais, » dit-elle.
Une expression de terreur couvrit le visage de Didier. Ses prunelles qui, dans la joie, brillaient comme de l'or, s'assombrirent jusqu'à paraître noires. Son teint devint de cendre.
— « Vous ne retournerez jamais à Feuillères? y>
Lentement, elle secoua la tête.
Le Bray la regarda avec une âpreté qui le lui
rendit méconnaissable. Elle haleta d'angoisse. Il attendit un instant, puis demanda :
— « Me permettrez-vous de veiller à l'entretien du château? Votre père aurait eu confiance en moi pour une telle mission.
— C'était mon désir aussi, y> répondit-elle. « Avec vous, j'eusse préservé la beauté de notre vieille demeure. Je n'ai plus le droit d'y penser. Dans peu de temps, Feuillères ne sera plus à moi.
— Non! Cela n'est pas... cela n'est pas! »
cria Didier. « On me l'a dit. Je ne l'ai pas cru. J'ai affirmé que vous préféreriez mourir plutôt que de vous séparer de Feuillères. Christiane... Est-il possible?... Voyons... Je rêve... Et c'est encore moins possible, n'est-ce pas? que vous tassiez donation du domaine au fils de Sebourg?
— Si, y> dit-elle. « C'est à mon neveu François que passera le château, avec le nom. Après tout, n'est-il pas le dernier héritier mâle? Puisque je ne me marierai pas.
— Vous ne vous marierez pas?
— Non.
— ■- Ce n'est pas ce qu'on assure, ce que vos étranges déterminations donnent à croire.
— Comment?... Ce qu'on assure... Qui donc parle de moi? Qui donc s'occupe de moi? Je ne vois personne. Si peu de gens savent seulement mon existence I
— Croyez-vous que la calomnie ait besoin de connaître ceux qu'elle salit, Christiane?
Des milliers de personnes interpréteront votre conduite, vous blâmeront, vous condamneront, que vous n'aurez jamais aperçues, qui seraient bien en peine de vous désigner dans une foule. Elles ignorent les traits de votre visage, mais décrivent les plus secrets de vos sentiments. C'est ainsi. Vous, personnellement, êtes pour la chronique mondaine une proie plus raffinée qu'une autre. Vous portez un nom brillant. Votre père l'a illustré. Vous êtes la belle-sœur d'un homme très connu, — pour d'autres raisons. Mais le sport ne donne- t-il pas aujourd'hui la gloire? Et des malheurs éclatants n'ont- ils pas soulevé autour de votre famille une curiosité qui ne se calme pas?
— Avec quelle amertume vous dites tout ceci, Didier! Pauvre ami! Quelqu'un vous a fait du mal à cause de moi. Qu'a-t-on bien pu vous raconter?
— Guère plus que ce que vous-même confirmiez tout à l'heure. Vous donnez Feuillères au fils de Se bourg! i>
Il prononça le nom avec une si grinçante ironie que Christiane tressaillit et recula, blêmissante.
— « Mais... y> balbutia-t-eUe, torturée par le regard dont il la blessait et l'implorait en
même temps, « qu'aviez- vous dans l'esprit?...
que disiez-vous à l'instant? Ne s'agissait-il pas i d'un soi-disant... mariage?
' — Oui.
i — Du mien?
— Oui.
— Avec qui?
— Avec le père de cet enfant pour qui vous déchirez les dernières volontés du comte de Feuillères.
— Oh!...»
Ce cri, par ce qu'il exprimait d'indignation,
d'écœurement, de révolte, fut plus suave qu'aucune musique à l'oreille de Le Bray.
— « Vous avez cru cela, Didier!...
— Non... non... Je ne l'ai pas cru. Je voudrais du moins ne pas le croire. Mais j'ai tant souffert!... Et je souffre encore davantage. Car, enfin, la preuve qu'on m'en a donnée, cette circonstance qui lie vos deux noms, est vraie cependant. Pourquoi... ah! pourquoi... par quel scrupule^ sous l'empire de quel sentiment, vous séparez-vous de Feuillères? i>
Combien de fois allait-il lui redire cette question désespérée? Maintenant, leur dialogue n'était plus l'épreuve mesurée de tout à l'heure, où chacun encore épargnait l'autre, et s'épargnait soi-même, en s'efforçant de ne pas remuer le fond de leurs âmes, — cette citerne pleine de
sanglots, de désirs, de prières, et même d'injures, où suffoquait leur amour. Il s'en échappait désormais des échos exquis et affreux.
A un moment, Didier exhala toute sa tendresse passionnée, avec une douceur soumise et d'autant plus poignante. A un autre, il accusa Christiane de s'être jouée de lui. Enfin, usant d'une ressource dont sa délicatesse répugnait à se servir, il essaya de forcer la confiance de la jeune fille par des allusions d'uQe si hasardeuse gravité qu'il s'en effraya lui-même :
— « Si vous me disiez seulement, 3> avançat-îl, « que le changement survenu en vous a une cause étrangère, indépendante de votre volonté, peut-être serait-il en mon pouvoir de réduire cette cause à néant.
— Comment cela? » fit-elle, en ouvrant sur lui ses beaux yeux, las de se meurtrir trop cruellement ou trop délicieusement aux siens, las aussi d'avoir défendu leur secret.
— « Parce que cela s'accorderait avec une mission qui me fut confiée.
— Quelle mission? et par qui?
— Rappelez- vous... votre sœur m'a parlé avant de mourir.
— Oh! mon Dieu... » soupira Christiane.
— a: Ce qui arrive, » reprit lentement Le Bray, sans regarder M"® de Feuillères, € me fut presque prédit par l'infortunée Antoinette. Vous
savez déjà qu'elle avait deviné à quel point je vous appartenais, même alors. Elle me mit en garde.., contre... un danger que vous pouviez courir, et dont il était impossible qu'elle vous prévînt... »
Le jeune homme cherchait ses mots. Soit qu'il dît trop ou qu'il ne voulût pas tout dire, il composait laborieusement ses phrases. Quelque chose de dissimulé ou d'incertain nuisait à l'effet qu'il voulait produire. Cet effet n'était pas médiocre, cependant, car M"® de Feuillères, pétrifiée d'attention, répétait d'une lèvre haletante :
— « Un danger?...
— Oui... Et ce danger pouvait, croyait-elle, dépendre de Gérard.
— De son mari?... Elle l'accusait?...
— Elle ne l'accusait de rien. Elle craignait, en disparaissant, vous laisser exposée à... sa haine.
— Monsieur de Sebourg ne me hait pas, »
dit Christiane.
Le ton de la jeune fille fiit si fier et si froid que Le Bray y crut sentir une bravade. Comme il se trompait! La malheureuse enfant ne songeait en ce moment ni à elle.jj^êîx^^ ^^ ^ ^^^- ^^^ songeait à sa mère. La terre^v. (jue, Ç^^ întwiùon ou autrement, Didier n'app j, y^x. ^^ ^^^tet. ^^"^"^ le poids courbait mainte v.^^ ô^ çto^jt^^ ^^''^* tence, lui glaçait l'âme. O^^ V^ 4 ^ jeMxx'tV^^^^^
lui avait rappelé la suprême confidence d'Antoinette, cette terreur l'avait crispée jusqu'à suspendre en elle tout autre sentiment et même son amour. Sa sœur, à l'heure de la mort, avaitelle eu le pressentiment qu'une catastrophe pouvait naître de ce fait que le violent Gérard connaissait la redoutable vérité? Avait-elle invoqué l'appui d'un ami délicat et sûr, qu'elle savait dévoué à Chrisriane jusqu'au sacrifice? Ou bien avait-elle prévu que cette vérité deviendrait, pour cette même Christiane, une barrière morale qui la séparerait du seul être dont lui pourrait venir le bonheur, car celle-ci, l'apprenant par Gérard, ne voudrait ni la révéler ni la taire à un mari, et, par conséquent, ne se marierait jamais. Mais alors, dans l'une ou l'autre hypothèse, Antoinette avait parlé... Et Didier savait...
Cette possibilité effara M"® de Feuillères.
N'était-ce pas le malheur suprême, dont elle ne pouvait supporter l'idée? Pour le conjurer, elle brisait sa" vie, elle immolait son cœur. Plutôt désespérer l'homme qu'elle aimait, se vouer ellemême à des regrets sans fin, que de révéler une tare de sa race, que d'humilier ses parents, de • divulguer leur faiblesse et le mensonge social qui en avait été la conséquence. Oui, le mensonge des siens, le mensonge de sa propre naissance... Et à qui?... A celui qu'elle avait fait
s'agenouiller au chevet de son père mort, qu'elle avait amené à reconnaître l'essence divine de sa foi héréditaire, la supériorité de son idéal traditionnel, et surtout cette ferveur de vérité qu'elle lui montrait dans l'accord de la vie avec les principes, accord que ses yeux enthousiastes avaient si longtemps considéré comme exclusif à sa caste.
Un excès de scrupule, un excès d'orgueil, un sentiment exalté de ce qu'elle devait à l'honneur des siens, la peur intolérable de se diminuer avec eux dans le jugement de Didier, prêtait à cette alrière jeune fille une volonté héroïque de martyre.
Mais ce n'était pas tout. La plus simple délicatesse, à défaut même de cet intransigeant orgueil, lui défendait de dire à celui qui était là : « Vous m'avez aimée quand j'étais sans conteste Christiane de Feuillères, et je vous ai donné à entendre, alors, que je vous accorderais ma main. Accepterez-vous encore d'épouser celle qui — par la jalousie exaspérée d'un autre — peut se voir enlever tous ses biens et jusqu'à son nom? » Car cette menace de procès, que Gérard épargnait à M"° de Feuillères, ne la ferait-il pas éclater contre la femme de son rival, Didier Le Bray? Exposerait-elle celui-ci aux représailles ou à la générosité de Sebourg?... Le pouvait-elle? Pouvait-elle faire
que la réalité ne fût pas? Et s'offrir, dans l'humiliation, à celui qu'elle rêvait naguère d'élever jusqu'à elle, de faire entrer en maître dans ce beau domaine ancestral, où elle n'était plus qu'une intruse, et d'où elle s'en allait pour qu'oa ne l'en chassât pas ?
Ce ne fut donc point par une instigation de coquetterie, mais par une nécessité de défense contre des alternatives où elle tremblait d'engager un si noble amour, qu'elle fit une réponse précipitée, la première qui lui vint pour détourner la marche fatale de l'explication, — réponse, d'ailleurs, trop véridique :
— « Monsieur de Sebourg ne me hait point.
— Avouez donc qu'il vous aime!... :ù cria Didier, emporté, lui aussi, par l'impétueuse logique de sa souffrance et de sa passion.
Le visage, brusquement empourpré, de Christiane se détourna. Il y eut un silence. Le Bray, qui était assis, se leva. Un torrent d'amertume lui jaillit des lèvres.
— ce Et vous voulez me faire croire que vous ne l'aimez pas, que vous ne l'épouserez pas!... Quoi! Cet homme vous aime... Et vous quittez Feuillères pour vous rapprocher de lui, vous élevez ses enfants, vous vous dépouillez pour son fils!... Mais, si vous ne pensiez pas à lui appartenir, vous agiriez abominablement à son égard en le nourrissant ainsi d'une illusion!... Vous!...
Ah! voyons... Pourquoi ne pas oser me dire ce qu'il en est? Ai-je mérité cette défiance de votre part?... Après tout, si vous m'avez donné de l'espoir, vous ne vous êtes liée à moi par aucun engagement. Vous êtes libre, mademoiselle. Je le reconnais. Et si c'est pour Gérard que vous craignez, soyez tranquille... Je n'ai aucun droit de m'en prendre à lui. Sans descendre d'une lignée de preux, je suis un galant homme. j>
L'idée fixe de Christiane lui fit voir, dans cette dernière phrase, une ironique insinuation. De nouveau, l'agitation éperdue de son cœur se suspendit autour d'une angoisse unique... Se doutait-il?... Dédaigneuse de se défendre, elle dit vivement :
— « Eh bien! c'est au galant homme que je m'adresse. Répondez-moi, monsieur. Ma sœur Antoinette a-t-elle précisé ce danger dont vous parliez tout à l'heure?... Ce danger qui nécessitait votre appui? y>
Il répéta, haussant les épaules :
— (n Mon appui... i> Et ensuite, la voix assourdie d'émotion : « Mon appui?... Je pouvais songer à vous l'offrir contre l'animosité de votre beau-frère, que craignait Antoinette. La pauvre mourante n'avait pas prévu que, malgré son souvenir, à elle, il oserait vous parler d'amour. Lui!... à vous!... mon Dieu!... Non, ceci, elle ne l'a pas imaginé. Encore moins... )>
Christiane rinterrompit :
— « N'achevez pas, Didier. Ne vous chargez pas d'un remords. Ne m'accusez pas. Aussi bien nous n'avons rien à nous dire sur un tel sujet. Si je m'attarde à cette discussion, au risque de la voir nous entraîner à des procédés indignes de nous, c'est parce que je veux savoir ce que vous a confié ma sœur.
— Vous le savez.
— Comment. Elle ne vous a exprimé que cette appréhension vague? 3>
Le Bray sembla se recueillir un moment, puis il prononça avec force :
— « Oui.
— Rien autre?
— Rien.
— Donnez-m'en votre parole. »
Il appuya sur le visage interrogateur un long regard, plein de tristesse. Hésitait-il? Voulait-il donner du prix au mot attendu? Il vit palpiter convulsivement les paupières sur des prunelles noyées d'angoisse. Et, résolument, il ajouta :
— « Je vous en donne ma parole. »
Sur ce même visage si cher, qu'il continuait à observer, il lut une soudaine délivrance. Alors il eut un sourire de découragement, de mélancolie indicible. Et il reprit :
— a: Vous voilà rassurée, mademoiselle de Feuillères. L'étranger que je vais redevenir pour
vous n'emporte rien dont il puisse se prévaloir comme d'un droit à la moindre de vos pensée^. J'oublierai même, si tel est votre désir, les heures où il m'a semblé que nous rêvions un même rêve. Leur souvenir est ce qui me restera de plus précieux au monde. Cependant je l'abolirai, si vous me l'ordonnez.
— Il le faut, i> murmura la jeune fille.
Le Bray s'inclina.
Ce geste d'acceptation, d'adieu, symbolisa tout à coup, pour Christiane, l'irréparable. Son cœur se rompit, tandis qu'elle restait toute droite, et qu'elle ne trouvait rien pour faire qu'une si atroce douleur ne fut pas. Elle ne pâlit guère davantage. Ses traits demeuraient immobiles.
Ses mains tremblaient à peine, et l'une, qui se retenait au bord d'une table, ne paraissait pas indispensable pour la soutenir. Cependant toute sa vie s'en allait d'elle, comme si ses artères se fussent vidées de leur sang. Et un cri était en elle, désolé, aigu, persistant, qui, toutefois, ne franchissait pas ses lèvres muettes.
Didier se détournait déjà pour sortir, sans que M"® de Feuillères eût fait un mouvement, lorsqu'une porte intérieure du salon s'ouvrit et la comtesse entra. Le trouble qu'elle laissait voir frappait chez une personne si peu démonstrative. A peine se rendit-elle compte de la présence d'un visiteur. Sans doute ne songeait-elle
plus qu'on le lui avait annoncé. Elle marcha droit vers sa fille :
— « Christiane, ma chérie, monte auprès de Roberte. Voilà cette enfant qui se plaint... Elle te demande... Pourvu qu'elle ne soit pas prise à son tour!... »
M"® de Feuillères partit d'un tel élan qu'un frisson de souffrance furieuse secoua Didier. a: Ah! la fille de Gérard... Parbleu! » Il crut voir une tendresse déraisonnablement inquiète pour l'enfant de l'homme adoré, là où il n'y avait que la fuite éperdue devant son amour, à lui, — son amour, que la pauvre Christiane aurait déchaîné, une minute plus tard, par un sanglot de mortel regret.
— « Veuillez m'excuser, madame. Je me retire, y> balbutiait l'architecte.
— (n C'est moi qui vous demande pardon, i> dit M™® de Feuillères avec la froide politesse d'une personne absorbée par toute autre chose. « Nous avons pris cette fillette avec nous pour la préserver de la contagion, car son petit frère est malade. Et la voilà tout d'un coup dans un état qui me fait peur. Si j'osais vous demander... Nous n'avons pas le téléphone...
— Voulez- vous que je passe chez votre médecin? » offrit Le Bray avec la courtoisie obligatoire.
— (( Celui de monsieur de Sebourg. Car nous
LA FORCE DU PASSÉ IÇf
n'en avons pas. Nous sommes depuis si peu de temps à Paris! Voici l'adresse du docteur qui soigne le petit François, » ajouta-t-elle en griffonnant deux mots sur une carte. « Et comme vous avez une voiture...
— J'y cours, madame.
— Ah! mon pauvre monsieur Le Bray I » soupira la comtesse, qui sembla constater seulement alors la personnalité du jeune homme. « Le malheur s'achame après nous. Ces enfants...
mon mari les aimait tant! C'étaient ceux de sa fille Antoinette. Christiane ne les chérirait pas davantage si c'étaient les siens. Et puis, quelle responsabilité !
— Ohl madame, i> fit Le Bray, « les indispositions des enfants sont rarement graves. i>
Et il s'éloigna, craignant de laisser apparaître l'indifférence féroce qu'il éprouvait pour les deux encombrants petits êtres et même pour cette dolente Adrienne, dont il avait, à Feuil- 1ères, goûté la douceur mélancolique, mais qu'il rendait aujourd'hui responsable, pour une part, des inconséquences de sa fille.
€ Chrisriane, la femme de Sebourg!... y> se disait-il, tandis que son fiacre suivait les interminables rues d'Auteuil. ce Christiane, la femme de Sebourg!.. . Oh! c'est à devenir fou!... »
IDIER Le Bray, comme tous les êtres humains qui souflfrent, et surtout comme les plus raisomieurs et les plus affinés, s'acharnait à circonscrire sa souflTrance, à déterminer certains élancements plus aigus, en dehors desquels il imaginait que le reste serait supportable. Ainsi il se disait :
« Si j'étais sûr que Christiane fut heureuse, qu'elle ne se sacrifiât pas à quelque idée fausse ou exagérée de son devoir, je me résignerais à la perdre. i>
Ou bien :
« Si ce n'était pas pour Sebourg que son cœur eût changé, il me semble que j'endurerais mieux son abandon. Mais l'idée qu'elle a pu subir, elle, cette âme délicieuse, la grossière fascination d'un être si lourdement matériel, cela, c'est la pire torture. J)
Pire ou moindre, la torture était de celles qu'on ne décrit pas, de celles qui atteignent un malheureux dans tous les points de sa substance par où il peut souffrir. Didier avait éprouvé, jusqu'à un enchantement presque surhumain, la délicatesse d'un amour qui ressemblait si peu aux réalités effleurées par lui avec scepticisme, et tellement au rêve secret pour lequel il gardait toute sa ferveur. Avant de rencontrer M"® de Feuillères, il n'avait pas eu même l'illusion d'aimer. Depuis le premier jour où il l'avait vue, elle n'avait plus quitté sa pensée. Elle était longtemps demeurée en lui, charmante et inaccessible. Puis l'espoir était né. Il avait tremblé comme un enfant devant l'aspect trop merveilleux du bonheur. Et, enfin, il s'était attaché par l'invincible lien de ce qu'il donnait de lui-même, quand il avait incliné son esprit sous les mains jointes de cette enfant en prières. Le miracle s'était accompli si doucement qu'à peine Didier se rendait-il compte. Ce n'avait pas été un éclat de foudre qui le prosternait sur le chemin de Damas. Mais il avait goûté la haute ivresse d'associer à un sentiment plus cher que sa vie une espérance d'éternité. Puis, cette espérance correspondait en lui à des aspirations dont il ignorait la force. Le doux ensorcellement avait-il été plus terrestre que divin?... Qui l'oserait dire? Le jeune homme sentait bien, aujourd'hui, que, s'il perdait la
créature adorée, il ne perdait pas la trace lumineuse qu'elle avait, en passant, laissée dans son âme. € D'elle, au moins, » pensait-il, <r je garderai la foi qu'elle a tenu à me donner. Dieu, qui l'a voulue si parfaite, acceptera d'être honoré à travers elle. Peut-être, un jour, ne verrai- je plus que Lui seul. En attendant. Il me pardonnera si c'est à elle que je pense en entrant dans les petites églises de village qui ressemblent à celles de Feuillères. ]&
De telles rêveries inspiraient au pauvre garçon une exaltation dont s'anesthésiait un peu sa douleur. Puis, tout à coup, si, dans la rue, une haute taille masculine, des épaules larges, une allure impérieuse, lui rappelaient qu'il est des êtres de force et de conquête auxquels les femmes aiment à céder en frissonnant, û délirait en lui-même sous l'assaut de la jalousie. Les soupçons les plus bas se ruaient avant qu'il pût les prévenir. Et, même quand il les avait rejetés, il en restait meurtri, frénétique et haletant.
Un soir, — environ deux semaines après son adieu à Christiane, — il traversa une crise plus particulièrement abominable.
Ce jour-là, il avait travaillé chez lui, sans sortir. Ou plutôt, se sentant presque incapable de travail, il avait distribué de l'ouvrage à ses dessinateurs, et s'était enfermé, sous prétexte d'élaborer un projet. Des heures pénibles avaient
passé. Didier attendait. Il ne pouvait s'empêcher d'attendre. Quoi?... Une lettre peut-être de Christiane. Espoir né d'un excès de souffrance, par l'instinctif besoin d'une diversion, d'un soulagement, d'une forme de supplice autre. Le pressentiment, d'ailleurs absurde, que tout ne pouvait pas finir ainsi, qu'il allait recevoir une explication de la jeune fille, et la recevoir aujourd'hui, commença par lui procurer un peu de calme. Puis, presque aussitôt, ce fut pire. Tous les bruits de la vie, les allées et venues, les coups de sonnette, martelèrent de déceptions sa fièvre croissante. Quand la nuit tomba, — une nuit froide de mars, grise et opaque au crépuscule, puis bientôt éclaircie, dégagée, glacée de lune, — et qu'il se trouva dans sa chambre, en face de ses effets de soirée, préparés par son domestique pour un dîner en ville, il se jugea plus près d'une folie désespérée que d'une parade dans le monde.
Il s'habilla cependant. Son activité machinale semblait sa dernière ressource contre le désarroi de son cœur et de sa volonté. Quand il fut prêt, il se laissa mettre sa pelisse, prit sa canne, sortit.
Son intention était d'accomplir le rite banal jusqu'au bout, de vivre, durant les quelques heures de cette soirée, non pas sa vie tumultueuse, éperdue, pleine d'impulsions obscures,
mais la vie conventionnelle du mondain dont il portait la tenue, et dont le couvert était marqué par un carton délicat, à une table étincelante et fleurie, sous les bougies électriques.
Il partit à pied, vers l'avenue Hoche. Dans le parc Monceau, les arbres silencieux et nus contre l'air argenté, les grandes pelouses pâles, l'odeur sauvage, et ce ciel triste avec cette face éclatante de la lune, changèrent sa résolution. Décidément, c'était sa vie, à lui, qu'il vivrait, dans cette atmosphère excitante et glaciale comme un breuvage. De quelle façon? Il ne savait pas encore.
Pour écrire un mot d'excuse aux personnes qui l'attendaient à dîner, Didier entra dans un bar, non loin du Tattersal. Il se fit servir un plat froid et de la bière anglaise, envoya son billet par un lad. Puis il se retrouva dehors.
Sans aucun but déterminé, il commença de marcher dans la direction d'Auteuil. Il passa l'Étoile, entra dans l'avenue du Bois.
L'immense promenade s'étendait, presque solitaire, dans une clarté d'argent, sous le vide énorme du ciel. De chaque côté, les lourds hôtels, soigneusement clos, gardaient, comme un mystère, quelque forme de la joie ou de la douleur humaines, dont les aspects sont plus multiples et plus variés que les feuilles dans une forêt. Quelques-uns offraient de nombreuses fe-
nêtres éclairées et l'animation de silhouettes mouvantes contre la transparence des rideaux de tulle. D'autres, sur toute leur façade noire, n'avaient que la lueur filtrée d'une lampe discrète. D'autres encore, par la baie lumineuse de leur porte cochère, laissaient sortir un coupé, à la vitre duquel apparaissaient des pâleurs d'étoffes, des éclairs de joyaux. Les roues quittaient le trottoir avec une saccade. La voiture filait vers la ville. Derrière elle, un valet refermait les hauts battants de chêne. La nuit bleuâtre revenait battre doucement le seuil.
Didier, avançant d'un pas énergique, sentait rôder contre son cœur à vif les frissons de toutes ces fièvres inconnues. Dans le mal qui le brûlait, il y avait un peu des tristesses sans nombre et sans nom qui se dérobaient là, sous les girandoles des lustres, à l'écart, au fond d'une chambre à demi obscure, contre les coussins tièdes d'un correct équipage. Le mal de vivre lui tordait le cœur jusqu'au spasme, entre l'orgueil impassible des simulacres humains, et l'indifférence, mille fois plus impassible encore, de la nuit splendide et muette.
Dans son exaltation nostalgique, il ne savait qu'une chose : c'est qu'il allait vers la maison de Chrisriane. Pourquoi?... Sans doute, parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. Nulle intention de s'y présenter, à une telle heure.
D'ailleurs, y rentrerait-il jamais? Aucun projet, même insensé, ne s'esquissait en lui. Mais, comme l'incertitude des véritables causes de son malheur le torturait plus particulièrement, il obéissait à un obscur besoin de voir, de s'approcher, d'observer, de deviner peut-être. Ou bien, il suivait, tout simplement, une invincible attraction.
L'idée d'avancer plus vite, de prendre une voiture, ne lui venait même pas. Plus la marche serait longue, plus longtemps durerait cette espèce de soulagement que, dans un état d'âme trop tourmenté, on retire du fait seul d'agir, et cette espérance, vague, imprécise, qui naît et s'accélère avec l'action. D'ailleurs, le mouvement en lui-même, par la fraîcheur stimulante, produisait déjà comme une salutaire griserie.
Il se dirigeait un peu au hasard, ignorant d'ailleurs le chemin, sauf dans l'orientation générale. Quand il atteignit enfin la rue Boileau, il en éprouva une surprise. Le silence extraordinaire de ce quartier l'impressionnait. L'heure devait être tardive. Un embarras de se trouver là saisit Didier. Ce fut même une espèce de remords, comme d'une indélicatesse. Mais il se dit que M"® de Feuillères ignorerait toujours l'étrange démarche. Aucun risque de la rencontrer. Les deux femmes, dans leur deuil, ne sortaient certainement pas le soir.
Brusquement il se trouva en face de la maison. Combien elle lui parut inaccessible, interdite, au delà de sa grille fermée, dans son jardin sauvage, avec un côté blanc de lune et un côté noir d'ombre, également hermétiques sous les persiennes rabattues!
Il sembla au jeune homme apercevoir de la lumière entre les lattes d'un volet. Mais l'éclat de cette nuit pure, qui noyait la lueur douteuse, l'empêcha de s'en assurer.
Il n'aurait pas cru éprouver à la fois tant de douceur ni tant de détresse dans une contemplation imaginée à l'avance si nettement. Qu'y a-t-il donc dans les choses? Pourquoi ces murs, qui ne lui livraient rien, dont il s'était figuré cent fois l'aspect, le fascinaient-ils comme par un charme de magie?
Son immobile rêverie durait depuis un moment déjà, sans qu'il pût s'y arracher, lorsqu'un fait se produisit, tellement inattendu, que la stupeur cloua Didier, l'empêchant d'abord de faire un geste. Une porte de la maison s'ouvrit, se referma. Un homme, que n'accompagnait même pas une domestique, traversa le jardin, franchit la grille et la rejeta d'un choc, ainsi qu'on peut le faire chez soi ou dans une demeure familière, puis, sans tourner la tête, sans remarquer Didier, debout, en face, dans un pan d'ombre, s'éloigna d'un pas vif. C'était Gérard de Sebourg.
304 LA FORCE DU PASlÉ
La paralysie momentanée qui, dans la surprise atroce, avait lié les membres de Le Bray, se dissipa presque aussitôt. Une ébullition furieuse de tout son être y succéda. D'un bond, il se jeta sur les traces de celui qui s'en allait.
Il ne le rejoignit pas tout de suite.
M. de Sebourg marchait d'une allure si désordonnée que, l'eût-il moins bien connu, Didier aurait soupçonné son rival de l'avoir remarqué et de le fuir. Mais quel péril eût fait tourner le dos et précipiter sa course à cet homme audacieux? L'autre, qui le suivait, ne se demanda même pas la raison d'une telle hâte. Il s'efforça seulement de gagner, sur les longues enjambées du géant, dont la haute taille paraissait plus haute encore, avec son ombre démesurée dans la clarté lunaire. Didier ne voulait pas le mettre sur ses gardes par un galop ostensible derrière lui. Non... mais le surprendre à son tour, lui infliger le sursaut détraquant éprouvé par luimême, tout à l'heure!... Et, dans la secousse, arracher à cette impétueuse nature un cri qui fixerait leur antagonisme, qui permettrait la lutte!...
L'endroit où ils arrivaient facilita cette manœuvre. La rue Boileau aboutit au boulevard Exelmans, qui, de la station d'Auteuil à celle du •Point-du-Jour, porte en son milieu le viaduc du chemin de fer de Ceinture. Arcades étranges.
LA FORCE DU PASSÉ ^Of
^ que l'heure faisait sinistres, avec le jeu des blanj cheurs de lune et des noirceurs d'ombre entre j les piliers trapus. Equivoque refuge pour les \ conciliabules d'amour ou de crime, qui groupent là-dessous, même en plein jour, des silhouettes souples et furtives. Le voisinage d'une louche banlieue et des tanières que recèlent les fortifications ajoute à l'horreur de cette lugubre maçonnerie, dont la vaste courbe offrait cependant une espèce de grandeur babylonienne sous la limpidité millénaire de l'espace.
Où donc allait Gérard? Pourquoi s'engageaitil sous ces voûtes à guet-apens, au lieu de suivre le trottoir découvert? Ces questions ne préoccupèrent point Le Bray. Il voyait diminuer la distance entre eux. Encore quelques bonds et il la franchirait. Ce ne fut qu'un instant. Il allait le toucher. Sa main violente se leva, se crispa sur une épaule...
— « Sebourgl... »
Celui qui fuyait depuis un instant avec une
hâte affolée s'arrêta, se retourna. Sa face mortellement pâle surgit devant Didier, dans un glacial rayon, qui la pâlissait encore. Les creux obscurs des yeux, la barre sombre de la moustache, tranchaient sur ce masque blême, dont la morne tristesse figea même la colère qui se précipitait vers lui.
— « D'oïl viens-tu?... Qu'est-ce que tu fais
3o6 LA FORCE DU PASSÉ
ici? > demanda Le Bray, atterré par une telle vision.
— « Je ne sais pas... > balbutia l'autre avec égarement. « Je ne sais pas... Je m'en vais... pour... pour ne pas voir mourir ma fille...
— Oh!... >
L'enfant... La petite Roberte... Son malaise d'il y a quinze jours. Didier n'y avait même plus songé. Cette belle fillette, si pleine de vie, si volontaire, à l'air de petite princesse byzantine, ne savait-il pas combien son père l'adorait! Il cria, secoué de pitié :
— « Mon pauvre Gérard!...
— Laisse-moi, » fit celui-ci, d'un accent rauque, affreusement brisé, « laisse-moi partir...
— Mais où vas-tu?
, — Que sais- je?...
— Voyons... Tu te trompes sans doute... Il y a encore de l'espoir... Tout n'est pas fini.
— Pour moi, si.
— Comment?... Pour toi?...
— Je suis un malheureux, Didier. Je suis maudit!... y>
Un frisson d'atroce douleur ébranla de la tête aux pieds ce grand corps d'une si prodigieuse résistance. Le Bray, stupéfié, pensa le voir fléchir. En même temps, Sebourg porta les deux mains à ses yeux et laissa échapper un sanglot.
— (r Écoute... » dit son ami. « A l'âge de ta fille, îl se produit des miracles... Et si elle est soignée par mademoiselle de Feuillères... »
Ce nom sembla produire sur l'infortuné un effet magique. Découvrant sa figure convulsive, où roulaient de grosses larmes, il saisit le bras de Didier :
— « Christiane... y> fit-il, a: Christiane... y> Il répétait ce nom avec une ferveur infiniment pénétrée, douloureuse, a: Ah! tu ne sais pas... » Il courba la tête, puis reprit, dans une explosion, comme si son cœur crevait : « Si elle la soigne!... Mais elle la dispute à Dieu, qui veut m'enlever mon enfant pour me punir. Elle la dispute, heure après heure, minute après minute... La fièvre typhoïde... C'est effroyable!... Dans ce délicat petit corps... Tu n'imagines pas l'abomination!... C'est un combat de toutes les secondes... Tout le temps quelque chose à faire... Des bains glacés, des piqûres... Les crises à épier... Une négligence, et tout serait dit. Christiane est là, sur la brèche... Elle ne s'est pas reposée un instant depuis dix jours. Les médecins n'en reviennent pas de son courage, de son sang-froid, de sa présence d'esprit... Deux fois, 'ûs ont cru qu'elle avait sauvé Roberte... Elle, elle seule, tu entends... Pas eux... Elle fait cela pour mon enfant... Et je me suis conduit avec elle comme un misérable!... A cause de mon
enfant, elle supporte ma présence, qui lui est un supplice. Car elle me hait. Combien n'a-t-elle pas raison de me haïr!...
— Elle te hait?... » cria Didier.
Du fond de sa détresse, Gérard perçut la joie, vainement contrainte, d'un pareil cri. Il eut un tressaillement. Ses yeux s'élargirent, flambèrent. Un choc rapprocha ses mâchoires. Mais ce fut la dernière révolte du vieil homme. Ses traits s'apaisèrent dans un sourire navré.
— « Naturellement... puisqu'elle t'aime.
— Moi!... 3> murmura Le Bray.
— « Ne faut-il pas que je l'admette?... Ne faut-il pas que je réalise son bonheur après ce qu'elle vient de faire pour moi, son pire ennemi?..- Elle connaît la sincérité de mon repentir. J'ai baisé le bas de sa robe et je lui ai demandé pardon, à genoux, devant le lit où mon enfant se meurt... Elle pardonne... Elle pardonne... la sainte!... Mais c'est Dieu qui ne me pardonne pas!...
— Mon pauvre... pauvre ami!... y> s'écria Didier, lui saisissant le bras, a: Ce n'est pas possible... Ta petite Roberte vivra... Viens, retourne... Elle est peut-être mieux en ce moment. Pourquoi t'en allais-tu? »
Sebourg expliqua, en phrases hachées de gémissements. Dans la soirée, il y avait eu consultation. L'enfant demeurait inerte. Les réac-
tifs n'agissaient plus, ne réveillaient plus, en ce frêle organisme anéanti, la moindre excitation vitale. C'était la fin. Plus rien à faire qu'à attendre. Le dernier soupir s'exhalerait avant l'aube. A moins que...
— « Tu vois!... Il y a encore un espoir, » suggéra Didier.
Gérard hocha la tête.
— « Si faible!... Les docteurs l'ont donné par pitié. « Si l'enfant, » m'ont-ils dit, « revient d'elle-même au sentiment, à la connaissance, par un geste, par un mot, fût-ce par une plainte... Alors... peut-être... 3> J'ai attendu ce geste, ce mot, cette plainte... J'ai épié le moindre frémissement sur ce pauvre petit visage... Oh!... je croyais le voir se dissoudre et s'amincir encore... A un moment, je n'ai plus eu la force... Je me suis sauvé comme un fou !
— Viens, y> dit Le Bray, qui l'entraîna.
Ils retournèrent. Leur marche était lente. Sebourg pesait sur le bras de Didier, en y crispant la main, jusqu'à lui faire mal. M/oins pour chercher un point d'appui — ce robuste organisme ignorait les défaillances — que pour le retenir. Il aurait voulu n'arriver jamais au bout de ce trottoir désert, où pleuvait une clarté bleuâtre. C'était encore un peu d'espoir, de cet espoir insensé, qu'il prétendait ne pas admettre, et qui le gonflait comme un air qu'on aspire malgré soi.
Li-bas, au deli de cette grille dose, ce serait l'inéluctable réalité.
L'effroi d'y arriver fit rechercher à Sebourg une instincrive diversion. Peut-être aussi les paroles qui jaillirent de ses lèvres et qu'il accentua, contraignant Le Bray à s'arrêter par instants, pour mieux les entendre, exprimèrent-elles un besoin de contridon, d'orgueil immolé, de sacrifice offen, qui détourneraient le châtiment lorsqu'il en était temps encore.
— € Ah! si l'on pouvait effacer, racheter, quand on a fait le mal!... Mais rien ne saurait ôter du cœur de Christiane la douleur que j'y ai mise. J'ai agi en lâche. La révélation dont je l'ai blessée à jamais, voilà l'irréparable. Comment les mots ont-ils pu sortir de ma bouche?... Mon Dieu!... Pendant une heure, j'ai cessé d'être un gentilhomme... Que dis-je?... d'être un homme, simplement. J'ai agi en brute. J'avais perdu la raison... Elle m'avait donné à entendre qu'elle t'aimait. Je ne me possédais plus. ]>
Didier écoutait avec un tremblement au cœur.
Cette action obscure, dont Gérard semblait se repentir avec une telle sincérité, quelle en serait la suite ? Ne créerait-elle pas un insurmontable obstacle au bonheur qu'il recommençait d'entrevoir? Et il apprenait en même temps combiec il était aimé. Quel délice dans quelle angoisse 1 Pourtant il ne répliqua rien. Toute préoccupation
personnelle lui répugnait jusqu'à s'en défendre au secret de lui-même, près de ce malheureux à qui l'image de son enfant mourante arrachait une haletante confession.
— « Pour les conséquences matérielles, j'ai fait ce que j'ai pu, 3> continuait Gérard, comme s'il eût vidé tout haut sa conscience, et non dans le souci de se rendre compréhensible. « J'ai prononcé un vœu solennel. J'ai renoncé à Feuillères pour moi et les miens. J'ai adjuré Christiane de se joindre à mon serment devant Dieu qu'elle n'abandonnerait pas la maison de ses ancêtres... Sinon elle portait malheur à ma fille. Elle laissait tomber sur nous la foudre, que j'avais attirée, que je voulais détourner, dans la mesure du possible... Ahl qu'il m'a fallu l'implorer!... Elle ne voulait pas... Puis elle a bien fini par voir que l'excès de sa délicatesse tournait à la pire injure pour moi, devenait un excès d'outrage, que je ne méritais pas... Est-ce que l'intérêt avait dicté ma conduite? L'intérêt!... Je serais donc le plus abject des êtres. C'était elle que je voulais conquérir, par n'importe quel moyen. Et puisqu'elle ne serait jamais mienne, il ne me restait plus que la honte et le regret de ma lâcheté. J'avais bien le droit pourtant qu'on me laissât restituer ce domaine maudit, qui portait malheur \ mes enfants! i>
Et Gérard ajouta, changeant de ton :
— € Car François aussi avait été très malade. Sa convalescence ne marche pas comme je le souhaiterais. Tu ne le savais pas? >
Le fracas d'une voiture, grossi par le sonore silence de ce quartier et de l'heure, suspendit la réponse de Didier. Un coupé stoppa devant la maison des dames de Feuillères, au moment où les deux amis y arrivaient. Sebourg s'élança vers un homme qui venait d'en descendre :
— « Docteur! Vous êtes revenu!... A plus de minuit... Vous avez donc de l'espoir?
— Sortiez-vous pour me chercher? Que se passe-t-il? :» demanda le praticien.
Il n'attendit pas d'explication. On répondait à son coup de sonnette. Vivement, il entra, gagna le perron, monta l'étage, habitué déjà à ce trajet. Le père, muet à présent, l'œil sombre et fixe, la mâchoire contractée, suivait, — comme un condamné suit le prêtre vers le lieu du supplice.
Didier avait hésité à la grille, puis l'avait franchie. Il hésita dans le vestibule. Personne ne l'arrêta. Son cœur volait devant lui. Avec les deux autres, il gravit l'escalier.
Au milieu d'une chambre vaste, — que Von n'avait point meublée encore, à moins qu'on ne l'eût démeublée exprès, — se trouvait un étroit lit de fer argenté, dans lequel était couchée Roberte. Une table, une baignoire d'enfant, quel-
ques sièges, complétaient ce décor d'infirmerie. Tout restait d'abord un peu indistinct, dans la seule clarté d'une veilleuse. Mais on monta la mèche d'une lampe, on en alluma une autre...
Et alors Didier vit deux choses inoubliables : la petite figure blême, immobile sur l'oreiller, cette jolie enfant devenue méconnaissable, avec les os délicats saillant sous la peau transparente, le nez pincé, les lèvres exsangues, et le saccage de ses lourdes boucles taillées au hasard, réduites à des mèches déchiquetées et inégales, pour délivrer la tête douloureuse, toujours ruisselante de sueur. Auprès, c'était la vision de Christiane, changée, elle aussi, maigre et pâle, mais d'une beauté plus touchante, et si résolument gardemalade, avec son grand tablier sur sa jupe noire, et les épaulettes de toile, serrant autour d'elle une veste d'intérieur en flanelle blanche.
Ses yeux, agrandis par des cernes de fatigue et par l'amincissement des traits, rencontrèrent vite ceux de Didier. Ils s'adoucirent, mais ne s'étonnèrent pas. Le danger de l'enfant amenait une visite de l'ami. Chose toute simple. Elle perdait la notion de l'heure. Pas une pensée pour elle-même ne lui vint.
— a: Aucun changement? » demanda le docteur.
— « Aucun.»
Le médecin s'approcha, souleva d'un doigt
les paupières de la petite malade. Elles retombèrent, inertes. Il ne fit pas de réflexion et resta debout, à regarder, mordant sa lèvre inférieure en faisant remonter sa barbe blonde, qu'il avait fine et soyeuse. Le père ne posa pas de questions. Il se laissa tomber sur une chaise basse, où il se trouva à cheval, les bras au dossier, le menton sur ses mains, les yeux fixés sur sa fille. Christiane et Didier ne purent contempler longtemps ce qu'il y avait dans ces yeux-là. Ils en écartèrent les leurs, échangèrent un rapide regard. Puis, eux aussi observèrent l'enfant, stupéfaits que le médecin n'eût pas dit encore : (( C'est fini. y>
Or, dans ce recueillement désespéré, dans ce silence absolu, dans cette tension ardente des cœurs, — dont émanent peut-être des forces mystérieuses, — voici ce qui se passa :
Un mouvement, si faible qu'on n'y crut pas d'abord, agita le drap vers la poitrine de Roberte. Ce mouvement se répéta, plus distinct, monta plus haut, vers le menton. Christiane, sur un signe du docteur, rabattit un peu les couvertures. Et l'on vit se dégager une petite main, une main presque invraisemblable de fragilité, qui se dressait, et dont les doigts légers se tendaient pour on ne sait quel doux signe.
Et ce fut quelque chose dont l'émotion ne peut pas se dépeindre, cette petite main qui sor-
LA FORCE OU PASSÉ ^If
tait, après s'être un peu débattue dans les draps, cette petite main où revenait la volonté de vivre, et qui restait suspendue, comme pour annoncer une bonne nouvelle à ceux qui étaient là. A nioins qu'elle ne leur demandât de la tenir, sur le chemin d'ombre affreuse où l'âme innocente s'en allait.
Gérard plongea le front dans ses bras rejoints, et éclata en sanglots.
Qudqu'un lui toucha l'épaule :
— (( Taisez-vous I... Taisez-vous doncl... Regardez!... y>
Avant même qu'il eût le temps de distinguer quoi que ce fut à travers ses larmes, il entendit un son tel qu'il en fut remué jusqu'au fond de ses entrailles. Mais il imagina être en proie au vertige. Une voix plus imperceptible qu'un souffle venait de murmurer : « Papa!... y> Et quand on le traîna, stupide et n'osant croire, jusqu'au bord du lit, il aperçut les grands yeux ardoisés de Roberte, démesurément ouverts dans la blême figure menue, et qui se fixaient sur lui, et qui le reconnaissaient.
— « Allez-vous-en tous, y> chuchota le docteur.
Car la porte s'ouvrait, une femme de chambre paraissait, puis, presque aussitôt la comtesse.
— « J'ai la presque certitude que l'enfant est sauvée. Mais à la condition que personne ne
3l6 LA FOKCE DU PASSÉ
reste ici, sauf mademoiselle de Feuîllères et moi.
— Ne puis-je cependant être utile? Ne puis-je aider Christiane, qui succombera de fatigue? > murmura le père.
— c Nul ne peut aider mademoiselle Chrisâane. A peine le puis-je, » dit le docteur, c Ma science n'est rien auprès d'un dévouement aussi tenace et intelligent que le sien. Vous lui devrez votre fille, monsieur de Sebourg. >
Gérard se dirigea vers Christiane. Il inclina devant elle sa haute stature, glissa un genou en terre. Les assistants virent son hautain et rude visage se couvrir d'humilité, tandis qu'il abaissait les paupières et soulevait, pour l'effleurer de son front, la main pendante de la jeune fille.
On crut à une ferveur de gratitude. Mais on sentit frémir là des sentiments plus compliqués, des significations plus saisissantes, lorsqu'on entendit ce mot, — vibrant de quel trouble! — arraché aux fibres profondes d'une âme hors d'elle-même :
— « Pardon! »
LA FORCE DU PASSÉ ^ly
'hiver finit. Le printemps s'annonça au petit jardin sauvage de la rue Boileau. Il y mit ce charme délicieux qui s'accommode du plus étroit coin de terre, et qui, peut-être, émeut davantage dans une nature captive. Une verdure tendre frissonna aux branches de quelques grands arbres, voilant les constructions proches, donnant une illusion de forêt. Des lilas fleurirent contre la grille. Un cytise balança des grappes d'or. Un marronnier donna la surprise de ses thyrses roses. Et les violettes fleurirent jusqu'au milieu des allées, dont le dessin s'effaça plus complètement sous la poussée des herbes.
Roberte de Sebourg, guérie, avait été emmenée par son père. Il était allé chercher, pour elle
)rS lji fcsce oa fasse
et pour le petit Fnmçoîs. anaîrpIiisTmfiantqne celiii de Paris ou même d Aoteml, afin d'y finroriser leur convaTeicencc.
En ce pûnpanc après-midî d'arcil, oà les ccmileurs étaient si neuTcs, si gaies, Chnsdane de Feuillères et Didier Le Bray, assis sur un banc vermoulu, dans le joli désoidre de l'endos fleuri, parmi les pépiements des otseaiix, écoutaient enfin librement la voix de leur jeunesse, de leur amour et du bonheur permis.
Un scrupule encore pesait sur le cœur de la jeune fille. Il allait être dissipé d'une façon qu^elle ne prévoyait guère.
— « Oui, » disait-elle à Didier, c je puis accepter d'être votre femme. Je ne risque plus d'exposer votre délicatesse, votre fierté, à des luttes ou a des humiliations indignes de vous. Les difficultés de famille, suscitées par mon beau-frère, ont été abolies par lui. Je ne pouvais m'obstiner, même par désintéressement, à en maintenir les conséquences. Mon attitude serait devenue injustement outrageante pour Gérard, qui, d'ailleurs, eût rejeté mes sacrifices. Je devais revenir, — puisque ma conscience ne s'y opposait plus, — à la volonté de mon père. Je devais aussi, » ajouta-t-elle avec une rougeur et un sounre pleins de grâce, « ménager un aveniqui n appartenait plus à moi seule, puisque j^ ic partagerai avec vous. > r n ^
— Chère Christiane... » murmura passionnément son fiancé.
— « Enfin... il y avait ma mère... ]i> reprit M"** de Feuillères avec une gravité douloureuse.
Elle secoua la tête, sembla écarter de la main quelque chose d'impossible à énoncer, puis continua :
— « Tout est donc rétabli dans l'ordre, au moins dans ce que j'appellerai l'ordre humain. Vous retrouvez, mon cher Didier, la même Christiane de Feuillères que vous connaissiez... y> (Elle ajouta plus bas, avec un adorable regard) : a: que vous aimiez... lorsque mon père vivait. La tourmente qui a passé sur moi, qui m'a rendue, vis-à-vis de vous, si différente de moi-même, est apaisée. Elle ne reviendra plus. Cependant, elle a laissé au fond de mon âme une douleur et un secret. Qui m'eût dit cela?... Que, me donnant à vous dans toute la sincérité de mon être, je serais contrainte de garder par devers moi une pensée... Hélas! il me faut autant de courage pour vous la taire qu'il m'en faudrait pour vous la dire. Et je ne distingue pas mon devoir. Qu'il est loin, mon intransigeant orgueil!... Je ne voyais la vérité que dans ma race, dans ma maison, en moi-même... La force du passé me faisait lever le front, déliait mes lèvres. Aujourd'hui cette même force du passé courbe ma tête,
scelle ma bouche. Didier, nul être humain ne peut dire : c Je marche dans la lumière. y> Nous allons tous à tâtons, tous exposés aux mêmes erreurs, aux mêmes chutes. Certes, je crois toujours à une révélation éternelle. Mais aucune révélation n'est absolue quand elle a passé par nos cœurs incertains. Nous devons la porter sans morgue. J'ai voulu vous apprendre à prier. Votre prière sans formule était plus chrétienne que la mienne... Car elle était à la fois plus généreuse et plus humble. Respectons toute croyance, et même le doute. Aucun dogme n'est au-dessus de la tolérance et de la bonté.
— L'Évangile l'a dit, » appuya Le Bray. (n C'est sa plus divine parole : « Paix sur la terre « aux hommes de bonne volonté. »
Il y eut un silence. Puis Christiane reprit d'une voix émue :
— « J'ai pourtant la bonne volonté de tout vous dire. Mais une puissance supérieure me retient. Que ferai-je? Ce m'est une intolérable souffrance d'avoir un secret pour vous. Et, si je parle, il me semble que je trahirai les miens. Didier, venez à mon aide. Notre bonheur en dépend. :»
Le jeune homme plongea doucement son regard dans les beaux yeux sombres qui en appelaient à lui avec plus d'ardeur encore que les lèvres candides.
hk.
LA FORCE DU PASSÉ pi
— « Christiane... Chère âme transparente et pure... Si je vous disais que je le connais, votre secret, ou, du moins, que je le devine... Cela vous soulagerait-il? »
Elle recula, un peu haletante, les paupières plus largement ouvertes, hésita une seconde, puis prononça d'un ton ferme :
— « Oui. î>
Il eut un sourire de joie grave. Elle s'écria :
— « Je l'ai craint, lorsque nous ne devions rien être l'un pour l'autre. Maintenant, au contraire, je le souhaite. Mais... ï> (une réflexion suspendit sa phrase. Ses traits s'assombrirent)... a: Comment sauriez-vous? Ce n'est pas Antoinette qui vous a fait cette révélation?
— Si... en une certaine mesure.
— Didier!... Ne m'avez-vous pas donné votre parole d'honneur?...
— Je pouvais vous donner ma parole. Votre sœur mourante ne m'avait rien dévoilé de précis. Et, ce qui s'était passé entre elle et moi... j'avais le droit strict, le droit sacré, de l'ensevelir au plus profond de moi-même, de l'anéantir, de l'oublier, si possible, du moihent, comme vous me l'aflînniez, que vous ne deviez pas être ma femme.
— Et maintenant? 3> demanda Christiane.
« Maintenant, » ajouta-t-elle avec une vivacité radieuse, « que je dois être votre femme?...
p2 LA FORCE DU PASSÉ
— Je n'ai plus rien à vous cacher, ma Yane chérie. Mais ne vous suffit-il pas?...
— Pariez.
— Vous savez ce qui nous importe le plus.
Votre sœur avait deviné notre sentiment réciproque. Elle mesurait la force qu'il avait en moi. Et combien je vous étais dévoué.
— Oui. Eh bien?
— Elle fit appel à ce dévouement. Elle crut qu'il pourrait un jour vous devenir nécessaire.
— Dans quelles circonstances? Comment?
Que vous dit-elle?
— Chrisriane... Épargnez-moi, épargnez-nous la délicatesse de cette explication. J'eus seulement le bonheur de lui exprimer...
— Répétez-moi tout, ï> ordonna M"® de Feuil- 1ères.
Le jeune homme ne put se dérober davantage. Il réveilla donc, en aussi peu de mots que possible, le souvenir de la tragique scène. Antoinette de Sebourg, se sentant mourir, et l'âme plus brisée que le corps par la trahison de son mari, s'était senrie saisie d'épouvante à l'idée que ce mari détenait un secret redoutable, dont il userait peut-être contre son père, contre sa sœur, quand elle ne serait plus. Sans doute, la malheureuse, dans le désastre de son bonheur conjugal, l'égarement de l'heure suprême, avait entrevu sous des couleurs nouvelles et terribles
le caractère de Gérard. Un remords l'avait prise d'avoir mis entre des mains qu'elle jugeait tout à coup violentes et sournoises des armes dont, pour comble d'horreur, il se servirait peut-être en son nom à elle, pour une œuvre que l'approche de la mort lui faisait estimer abominable. Alors, affolée, elle avait appelé Didier Le Bray. Elle lui avait dit : « Vous aimez Christiane. Elle se trouvera peut-être un jour dans une situation atroce, par la faute de Gérard. J'ai peur de cet homme. Protégez-la contre lui. S'il allait jusqu'à intenter un procès aux miens, en invoquant telle circonstance de famille que je ne puis vous révéler, dressez-vous pour affirmer que je le désavoue. 3> Même, afin qu'il subsistât une preuve de cette volonté dernière, M"'° de Sebourg avait voulu tracer et signer une déclaration dans ce sens. Tandis que la femme du garde, sur le lit duquel la pauvre Antoinette agonisait, cherchait en hâte un crayon, la mourante ajoutait à ses injonctions, à ses prières, une demande. Mais, à ce point du récit, Didier s'arrêta. Il lui fallut toute l'insistance de Christiane pour reprendre : — « Votre sœur soupira, d'une voix devenue si peu intelligible, que je dus me pencher pour l'entendre : € Ah! je partirais tranquille si je savais qu'aucune épreuve ne vous détachera d'elle! — Aucune, je vous le jure, m'écriai-je, si mademoiselle de Feuillères daigne agréer le don de
ma vie. — Elle vous aime... » prononça distinctement madame de Sebourg. i»
Les larmes jaillirent des yeux de Chris tiane, tandis que toute son âme se suspendair*aux paroles de Didier.
— € J'eus alors, » continua Celui-ci, « un tel mouvement d'enthousiasme, que madame de Sebourg en fut elle-même comme soulevée. Elle attacha sur moi un regard presque vif, et, d'une voix qui se ranima soudain : € Vous lui resterez dévoué, quoi qu'il arrive?... Même si elle perdait parents, nom, fortune? Même si elle n'était plus mademoiselle de Feuillères?... » Je trouvai sans doute, » murmura Le Bray (avec l'accent de confusion dont il eût avoué un excès d'audace), « des expressions capables de rassurer son pauvre cœur et de lui montrer ce qui brûlait dans le mien, car elle eut un calme et ineffable sourire, et elle m'appela : « mon frère. » Vous le voyez, Chrisriane, ï> ajouta le jeune homme d'un ton soumis, implorant, comme s'il s'excusait, « je me suis trouvé initié malgré moi à l'intimité la plus secrète de votre famille. J'ai pu y pressentir un mystère, et cependant vous donner ma parole d'honneur que je ne le connaissais pas, que vous en étiez seule maîtresse, comme vous étiez maîtresse de votre cœur. »
Il se tut, baissant la tête.
Christiane eut un cri, bas et profond :
LA FORCE DU PASSÉ 32f
— (c Didier! »
Le brun visage, finement viril, se tourna vers elle avec une timidité tendre, qui augmenta rémotion de la jeune fille :
— (( Ainsi, » dit-elle, «: à Feuillères, quand je mettais orgueilleusement entre nous des barrières morales... quand je parlais des traditions de ma caste, quand je prétendais, avec les miens, détenir la plus haute vérité...
— Vous exprimiez votre idéal, à vous, j> interrompit vivement Didier. « Il était beau, semblable à votre âme. Comment auriez-vous su que la faiblesse humaine le rend parfois impossible à réaliser? Ah! que je vous aimais d'être telle!
— Et dans cette maison même, quand ma fierté vous éloignait pour toujours, quand je refusais votre aide plutôt que de montrer ma détresse, de vous entraîner dans mes dangers...
— Si je les avais prévus, ces dangers, » s'écria Le Bray, « j'aurais trouvé la hardiesse de vous imposer ma protection. Mais Antoinette m'avait fait craindre pour vous la haine de Gérard, et vous me révéliez son amour. Elle avait prononcé les mots de lutte, de procès. Et je vous voyais d'accord. Vous déclariez agir de votre plein gré,
e de toute contrainte... Je n'avais qu'à me
-Oh! Didier... Taire ceci : que vous aviez
fait serment à ma sœur mourante de m'épouser, même meurtrie par la pire catastrophe, dénuée de tout, n'ayant plus droit au nom dont j'étais si fière. C'est pour me cacher une telle générosité que vous me donniez noblement votre parole d'honneur.
— Chris tiane... ma Christiane adorée!... vous ne savez donc pas combien je vous aime?
— Quel amour!... » murmura la jeune fille.
Elle laissa tomber son front sur l'épaule de
Didier. Et tous deux unirent leurs mains en silence, l'âme éblouie d'une tendresse merveilleuse.
Cap d'Ail, janvier 1^04. — Varenna, octobre 1^04.
oAchevé d'imprimer
le vingt et un avril mil neuf cent cinq