‹ La Forêt bruissanteChapitre 1 sur 23 · LE DIRE DU BERGER NOIR · texte numérisé non relu

LE DIRE DU BERGER NOIR

Voici : le berger noir a fini sa journée, Ses boucs ensorcelés frissonneyit, ses brebis Pleurent les pampres morts et les roses fanées Au seuil mystérieux d'une nouvelle année Car Décembre morose embrume les pâtis.

■ L'horizon funéraire hésite et se recule, Le ciel où le soir triste égare ses rayons Disperse l'or mourant des derniers crépuscules Et les clochers ont tu leur suprême oraison Vers la forêt muette oie leur âme s'annule.

Le berger veille et citante en se chauffant les fnains Des rajneaux de hasard, le lierre des clicmins^ Le buis viaigre qui croit près des stèles verdies S'embrasent au foyer de sa mélancolie — Et le berger s'éperd en des songes lointains :

lO LA FORÊT BRUISSANTE

O fleurs dont le miel pur rayonna sur mes lèvres, Désormais vous parez de sinistres tombeaux ! L'hiver brutal me presse et ses mauvaises fièvres Déchaînent sur mon cœur un vol sourd de corbeaux, O fleurs dont l'âme étrange a parfumé ma fièvre !

J'ai laissé se flétrir la mauve et l'asphodèle, Les dahlias capricieux m'ont méconnu, L'érable et le troène, on les avait vendus Et les glaïeuls m'ont refusé leurs rubacelles....

J'ai retourné la terre : l'herbe rèche Ensanglanta mes doigts impatients,

J'ai dispersé mon âme par les champs — Le vent du Nord chasse les feuilles sèches.

Labeur stérile et stériles semailles, Sillons bourrus où la pioche s'ébréche : Du grain maudit les bétes font ripaille — Le vent du Nord chasse les feuilles sèches. . .

Les bêtes ! quel désir farouche les étreint ? C'est l'heure : le foyer tombe en braise et s'éteint. Chacals, renards subtils, loups sordides, putois. Des troupeaux affamés se lèvent à ma voix.

LA FORKT BRUISSANTE ^^

Troupeaux épars, Troupeaux hagards, Fauves flagellés par la haine :

L'hiver les mouille, Le sa-g les souille, L'ennui su- eux a mis sa rouille - Ils font le rêve qui te mène O race humaine.

Ils vont ardents : qui donc les hue

Dans les nuées ?...

- Offrez le thym et la sauge et la rue Pour le repos des âmes trépassées - L'herbe pâle luit sur la plaine,

Les loups me hantent

Et se lamentent — Ce sont tes plaintes que je traîne

O race humaine.

Hommes au front malicieux, Femmes qui portez dans vos yeux Le superbe péché de l'antique serpent, Eveillez-vous fauves rampants ;

Debout aussi, brebis et boucs tremblants : Esclaves tapis dans les villes, Pauvres des venelles serviles.

Il chante sur vos toits le coq des reniements

Vous, fantômes dont meurt la sombre humanité, Dieu stupide et toi Christ avec ta face blême, Effacez-vous parmi vos autels écroulés : Le coq rouge a chanté pour un nouveau baptême.

Dissipez-vous aux clameurs de la bise ; Quand viendront l'allégresse et la Pâque promises,

Joyeux d'être ressuscites, Nous irons célébrant la terre et sa beauté.

Mais l'hiver geint ?. . . qu'importe : mon feu brille,

L'ombre scintille, La brume au loin s'est envolée....

Noël ! Noël ! à moi sarments

Et houx piquants :

Monte fumée !

Je sens renaître dans mon âme

Des fleurs de flamme :

Des roses fières, des glycines, Des lilas chargés d'abeilles, Des violettes purpurines

Et des soleils !

Le berger dort et songe à V aurore prochaîne : La faim humaine^ La plainte humaine S'unissent pour son rêve

Et voici par 7ni la brume qui se lève

Au murmure hésitant d'un rythme d'harmonie,

La nuit d'avril, la lune pâle et les étoiles En Arcadie.

LA FORKT BRUISSANTE

La nuit palpite à la ruyneur des jeunes pousses, -Paisible, caressant les frondaisons nouvelles, La lune frôle Veau roucouleuse des sources, Et les étoiles s^émerveillent ,

'La plaine pour la fête humaine s'est parée

D'herbe légère et d'anémones^ Et des femmes rieuses, vers les fraises attardées,

Tressent des couronnes Tandis que devisant au senil heureux des cases Des adolescents aiguisent des socs d'or -Et s'égaient de la brise odorayite qui passe.

Noire et secrète à l'horizon, la Forêt dort.

Les éphèbes cJiantent la vie Et leur chanson s'envole au bleu de l'air. Le berger vient givré d'hiver Et les envie.

« Frères, dit-il, qui règne ici ?

J'ai faim, j'ai froid, je m'offre au maître ; Je sais les simples — ses brebis, Je les mènerai paître.

Comme des passereaux railleurs si la chottette

Risque au soleil du m.atin ses yeux jaunes^ Tous se prennent à rire ouïssant sa requête

Mais un s'étonne :

Etranger, ce n'est pas le lieu que tu souhaites : Voici ton pain, voici ton vin, voici ton feu,

Prends à ta faim, chauffe-toi si tu veux — Pour le surplus nous n'avons pas de maître,

LE BERGER

J'ai subi les étés brûlants et les automnes sans vendange^ J'ai servi des riches hérissés d'arrogance, J'ai connu des esclaves et des vagabonds vagissants Et des fantômes, Mais cette nuit m'enseigne :

Je sens un sang plus fier battre dans mes veines — Voici des hommes !

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