AMANDA
Non , non , je crois assez à tes discours funestes ! Ilaralde est dans la tombe , et voici mon dessein : Tu pourras me plonger un poignard dans le sein;
Jamais ta volonté ne fléchira mon amc
Si lu veux qu'Amanda puisse approuver ta flamme ,
Respecte ma personne et cache ton amour
Tant que mon noble père ici verra le jour.
Mais quand par la douleur son ame poursuivie
Pour voler vers le ciel aura quitté la vie ;
Que mes yeux auront vu son corps inanimé.
Près du jeune Gaulois que nous avons aimé ;
Que mes pleurs un instant auront baigné leurs cendres ;
Je ne m'oppose plus à tes vœux les plus tendres.
ACUARD.
Alors, je ne suis plus que votre défenseur , Kl je vous aimerai comme on aime une soeur.
Mais la mort vint bientôt frapper au loît rustique ; Le vieillard expira; pareil au chêne antique Qui porte vers le ciel ses rameaux encar verts , Et que vient renverser le souffle des hivers. Par les soins d'Amanda , sous la roche escarpée , Près d'IIaralde et paré de sa vaillante éi)ée , Repose ce héros, séparé des humains Par CCS mots : Ici gît renncmi des Romains.
Trois fois le dieu du jour dissipa les ténèbres Sans que l'ange tles bois quittât ces lieux funèbres ;. Immobile, on l'eût prise , au fond de ce ravin. Pour un froid monument, pour un marbre divin.
Le Franc, que dévorait un sentiment profane, Vient enfin rt-clamer la beauté qui se fane ; Mais, déjà parvenu dans les palais mouvans , L'aimable et doux fantôme erre parmi les vents ; Son ombre est dans les bras d'un amant et d'un père. Achard, à cet aspect , long-temps se désespère , Il remplit les rochers de ses gémissemens ; Puis , ayant réuni ces malheureux amans ,
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Et baignant jour et nuit leur tombeau de ses larmes , Cette affreuse demeure eut pour lui quelques charmes. 11 espérait tranquille y aichcr ses vieux ans ; Dieu ne le peraiit pas : deux guerriers imposans Vinrent avec respect visiter la chaumière : « Ils sont là, dit le Franc, en leur montrant la pierre, » Et vous ne les verrez qu'en m'arrachant le jour! » Soudain il veut s'armer, mais dans le noir séjour Le fer des étrangers plonge enfin le barbare , Et du corps d'Amanda leur piété s'empfire. (9) Long-temps l'écho des bois gémit de ces malheurs , Et la roche funèbre en verse encor des pleurs !
C'est depuis cet instant, dit à son auditoire La chronique où ma muse a puisé cette histoire , Que du vieux nom de Franc, joint à celui d'Achard , Ce sauvage réduit fut appelé Fmnclinrd.
DU CHANT QUATRIEIVIE.
Pnge 107, vers 2.
(1) Et que r homme a 7iommcs : les Gorges d'Aprcs-Monfs.
Les sommets de ces Gorges ne seront jamais visités que par (les ]iictons jeunes et vigoureux ; ces lieux sauvages iliiVèrcnt des avitrcs rocliers de la foret, en ce qu'il n'v a sur les hauteurs aucune route pratic|uée qui en facilite l'exploration. Ensuite, point de verdure en automne j le genévrier même, ce saule des rochers, y est extrêmement rare. Les pentes et les hauteurs y sont hérissés de hlocs, sépaiés les
uns des autres, et qu'il faut escalader de pied ferme, au risque de rouler dans les intervalles qui sont remplis d'une herbe haute, fangeuse et cachant des marais infects.
Une autre particularité assez remarquable, c'est que toutes les cimes des rocheis sont cannelées horizontalement comme si , étant d'argile , elles eussent été entaillées par des, boulets dans la direction de l'Est au Couchant. Je ne crois pas qu'il existe en aucun lieu de la forêt un plus grand nombre de rocs plus bizarrement groupés; il y en a deux, surtout, qui sont séparés par une gorge de vingt pieds de profondeur du milieu de laquelle s'élève, fort k-propos , un bouleau, dont les branches vigoureuses servent à franchir l'intervalle qui n'est cependant que de quatre pieds; sur un de ces rochers , on trouve ces mots écrits avec un pinceau : Pont du Diable.
Page 100, vers 3.
(2) Un être fantastique est le roi de ces lieux.
Il est ici question du fameux Spectre qui dans l'automne de 1599, apparut à Henri IV et aux seigneurs de sa suite. Ce
DU CHANT QUATUIÈME. 143
fut le comte de Soissons que le Roi envoya contre cet inconnu mystérieux, mais il ne put jamais le joindre.
Cent ans après , jour pour jour , dit-on , Louis XIV étant à la chasse dans notre forêt , eut également une vision qui l'avertit d'un fait qui était particulier à ce monarque , et , bien qu'il tint cette vision fort secrète, néanmoins les mêmes faits lui furent répétés plus tard par un parent du fameux Nostradamus,
M. de Voltaire, dans ses mélanges de littérature ne dédaigne point de parler de ces particularités , mais avec le ton dérisoire qui lui était familier quand il parlait des choses surnaturelles.
Le nom de cet illustre éciivain me rappelle une anecdote relative à notre forêt, et qui je crois n'est pas très-connue.
En 1725, Louis XV étant à Fontainebleau, on lui présenta quatre sauvages enlevés aux forêts du Mississipi; M. de Aollaire , qui était alors fort bien en cour, interrogea long-temps ces enfans de la nature; l'histoire rapporte que lorsqu'on entra dans les vieilles futaies , l'aspect de ces bois leur rappellant leur lieu mtal, ils demandèrent à marcher, mais qu'ayant plusieurs fois tenté de s'échapper, on fut obligé de les remettre en voiture.
Pnge 115, vers 20.
(5) J'aperçois de Franchard les rochers monstrueux.
Franchard est une maison de garde qui fut autrefois un monastère : dès le douzième siècle, un abbé de Sainte- Geneviève , et évêque de Tournay, écrivait au frère Guillauuie qui habitait alors cette solitude :
Solitudinis horror ferarum non honiinum inculta domicilia , terra arida, nec herharwn ferax , nec hurnoris abundans , adeo ut aqua ipsa quœ deforis cellani tuam giittatirn profilât , nec soporeni aplum giistui , nec visui jucunduni colorctn.
A cette époque deux ermites y avaient déjà été égorgés successivement, comme le prouve cet autre passage de la même lettre :
Latronum lirnor , qui duos deccssorcs tiios interfeceriint.
Ainsi l'ermitage existait , selon toute apparence , avant le château de Fontainebleau ; et Ton doit , ce me semble , coiisidérer comme une preuve de son antiquité la manière invariable dont son nom fut toujours écrit. Dans une charte de Philippe-Auguste , on lit :
Fratribiis canonicis ecclesiœ de Franchart.
Ce simple ermitage devint une véritable communauté qui fut abandonnée , lors d'une invasion que les Anglais
DU CIIAKT QUATRIÈME. 145
îirent dans le pays, et la maison détruite en ^712, par ordre de Louis XIV, dans la crainte que ce lieu ne devint une retraite de volcui-s.
Quelque temps après , on trouva dans les caves plusieurs cofi'res pleins de linges et d'iiabits qui tombèrent en poudre dès qu'ils eurent pris Tair.
Aujourd'hui ce n'est plus qu'un site champêtre, où se réunissent la ville et les environs le mardi de la Pentecôte , pour y chanter, danser et boire , sur la pelouse, à l'ombre des chênes , et paver un tribut d'admiration à la Roche qui Pleure.
Page 118, vers 3 .
(4) Luti'ce était vaincue ! une ruse guerrière.
Cet épisode se rattachant à la prise de Paris par un des lieutenans de César, il est à propos , je pense, afm de donner (juel({u'autorité à mon récit, de mettre sous les veux du lecteur la source où j'ai puisé.
L armée Romaine, aprrs avoir franchi la Seine à l'iinproviste, se préseiUe devant Paiis :
i\G NOTES
Prima liice, et nos tri omnes cranl transportati ; cl hostiuni
acies ccrnahaluv Dat signum prœlii Ipsa dux
hostiuni Camidogenus suis aderat , atqiie eos cohortatur
Non eo quidem tempore quisquam loco ccssit, sed
circumventi omnes interfectique sunt : eadem Jorlunam tulit Camidogenus,
De Bello gallico. — Liber 7.
César fait tuer Camulogène dans cette bataille ; César peut s'être trompé ; j'ai lu dans une vieille histoire de Paris que le cliei Gaulois ne fut que blessé , et qu'il fut transporté dans une forêt voisine ; j'ai suivi cette version.
César* dit encore :
SiCf cuin suis fugienlibus perrnixti, quos non sih'ce montesque texeruntj ab equitatu sunt inlerjecti. Hoc negotio confccto y Labienus reverlitur Agendicum.
Je ne donne pas l'explication de ces phrases, parce que mes vers en sont la traduction fidèle.
Page 420, vers o.
(5) Changé leurs chants de gloire en des cris de terreur. César, et tous les historiens, s'accordent â représenter les
DU r.lIANT OI.ATUIIMF.. 447
Francs comme des guerriers féroces , toujours prêts à réj^andrc lo sang, et plaçant la vengeance au rang de leurs premiers devoirs.
Achard est Scandinave, et cependant il porte ici le nom de Franc ; cette légère contradiction existe dans la légende que j'ai suivie.
Page 121 , vers 20.
(G) Achard, vois ces deux moûts que lu rngue orageuse.
Il y a dans les vers qui suivent intention bien marquée de décrire le point de la Seine le plus voisin de Fontainebleau , c'est-à-dire : Yalvins. J'avoue qu'ici je suppose; car, où l'histoire est en défaut, peuvent se placer des conjectures; et d'ailleurs , le poète est dispensé d'une scrupuleuse exactitude dans les épisodes d'amour, pourvu que le fond soit vrai.
1 '( 8 Norrs
P:li;(' 1"0, vors n.
(7 ) El tous deux séparés par un mont dont la cime.
Le Mont-Aigu est ellectivement isolé de la chaîne de roclici s t|ui renviionue \ mais il n'avait point alors cette multitude de ])ins qui Tcnlacent d'un lien de veidure, et lui donnent l'asjiect le i)lus pittoresque.
Pnge 430, vers IG.
(8) V aspect d'un mont-cadavre au milieu de ses os.
Parmi la multitude de personnes qui vont à Francliard, le jour de la fête , il en est peu qui comiaissent les Gorges qui forment le caractère distinctif de cette partie de la Forêt : on horne ordinairement son pèlerinage à la Roche qui Pleure, visite qulest rigoureusement obligatoire. Ces Gorges cependant ne sont qu'à deux pas. Mais je conçois facilement l'indifférence d'une partie des pèlerines. Le moyen de s'engager avec des souliers de satin, dans des landes hérissées de bruyères ! et puis , tout le monde n'est pas appréciateur des rochers comme l'ermite Guillaume.
Le point le plus avantageux pour la perspective est
rextiéiullé occidentale de la chaîne du Sud , à l'endroit où se trouve un rocher dont la surface semble couverte d'écailles, et qui est si bizarrement taillé qu'il est appelé vulgairement le Dragon.
Les Anglais sont moins indifférens que nous à ces sortes de beautés, car plusieurs roches sont charbonnées de leurs vers.
Ceux qui ne voudraient pas «îsquer l'excursion romantique que je viens d'indiquer, peuvent au moins faire un petit voyage pittoresque dans la vallée du Chcne-BriUe'j ils y verront >, certainement des choses dont on se souvient long-tem|)s. La partie de ces monts qui regarde le Couchant, a du subir une secousse assez violente, pu!Sf(ue toutes les roches en sont brisées par suite du poitc-à-faux dans lequel elles se trouvent placées.
Page 139, vers 10.
(9) Et du corps d'Amanda leur pu té s'empare.
La connaissance de l'état politique des Gaulois avant César étant très-inq)arfalle, il en résulte qu'il règne beaucoup d'ob-