‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 3 sur 115 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Est autcm amicitia nibil aliud nisi omnium divinarum humanarumque rerum eu m bcncvolcntia et cantate somma consensio.

ClCÉRON.

Introduction

PIERRE GILBERT

La mort qui, par avance, ennoblit tous nos jours...

Juillet 1914! Qui donc laissera jamais perdre le souvenir de ces dernières journées ? Chacun se sentait parent du Français inconnu, de la même lignée menacée et fière. Nul ne craignait pour soi, même s'il désespérait d'arrêter le couteau levé sur sa mère. Tous les cœurs vivants battaient pour le mortel péril de la France.

Comment rendre compte aux âges à venir de cette poignante unanimité et de la pureté surtout de ce commun amour ? Jamais sentiment humain n'aura été moins mélangé et plus nu, — ni plus fort. L'écrivain qui, par lasuite, a triché là-dessus, dans un esprit partisan, et s'est représenté les Français d'août 19 14 soucieux d'aucune autre chose au monde que de l'unique salut de la France, comme je le plains ! Il laisse échapper le fond des choses et s'évanouir un bonheur inimaginable.

Pour renouveler ici mon témoignage, je me repince dans la société de mes amis de la Revue Critique des idées et des

III INTR0D1 I i ION

comme ils l'apprêtaient à rejoindre leurs corps tic troupe. Nos fenêtres donnaient où les deux Pari> se consignent, rive droite et rive gauche, devant Saint-Geimain-dcs Prés dont la haute tour s'élevait dans le ciel au-dessus des feuillages de l'été. La grande pièce décorée des Saisons de Poussin et d'une image de Minerve ouvrait à chaque instant sa porte blanche. Avant de répondre à l'appel des armes, trente jeunes écrivains français venaient tour à tour prendre congé de leur jeunesse. Comme ils se penchaient avidement sur la rue, si grande, souvenez-vous, si sobre de paroles, où l'on suivait les premiers soldats dans un silence religieux, les veux parlant, à défaut des lèvres, et disant la profonde amité de chacun pour tous !

Critiques, romanciers, historiens, poètes, politiques, attaché chacun selon ses lumières aux commandements d'un ordre humain, classique et français, ils avaient prévu cette heure périlleuse. Parcourez la collection de leurs écrits : vous trouverez partout les desseins de l'Allemagne reconnus et dénoncés '. Ce retour du lettré à la patrie française, conseillé par l'enseignement d'un Lemaître ou d'un Barres ou d'un Maurras, nous disions aussi d'un Anatole France, ce mariage dont Bourget a parlé, de l'intelligence et du patriotisme, était ici chose accomplie et parfaite. Passion mai-

i. Les idées politiques de Gilbert et de ses amis étaient fonctions du péril allemand. Il parle en mai 191 5, du tonnerre de la mobilisation gèneraie (p. 24) du t. II). Se ressouvenant d'une pièce de MM. Bertaut et Séché où l'invasion de la France opérait une révolution sentimentale dans l'esprit d'un déserteur pacifiste, Gilbert souhaitait à la même époque « qu'on la reprit dans tous les théâtres de Paris, en cas de péril imminent >•. En 1912, voyant l'uniforme ennemi surlascène, il avait pris soin d'observer que le public « plutôt que de se gausser de la rudesse teutonne, avait paru davantage se soucier d'une discipline si exactement observée (t. II, p. 121) ». Et il adjurait les Français de redouter l'organisation de l'Etal-Major allemand (p. 204, t. II). On trouvera d'autres textes dans ce recueil, je tiens à signaîer celui de la page 476, du tome I. A quelqu'un qui mettait en avant l'un de ces prétendus empêchements financiers dont l'expérience a fait voir le peu qu'ils valaient, il répondait : « Consultez donc une carte d'Europe ». Ce modèle de raisonnement prophétique est de 1908.

PIERRE GILBERT XIII

tresse de mes amis, le patriotisme ne les a pas empêchés, comme on l'a vu, dans ces domaines de la haute culture où ils avaient charge de se mouvoir. — Le seul mot de raison les faisait tressaillir l.

La déesse, qu'avant de ceindre les armes ils sont venus considérer une dernière fois, tend sa main ouverte dans un mouvement où nous avions toujours vu l'esprit de bon accueil de la maison et la vraie fin des querelles que nous faisions à nos contemporains. Hélas ! n'était-ce pas encore un autre présage ? Et par sa divine main, vide de lafière statuette qu'elle avait dû porter aux jours réels de sa gloire, ne voulait-elle pas signifier que les meilleurs des regards levés vers elle seraient refermés avant le temps de la victoire?

La Revue critique des idées porte aujourd'hui quatorze deuils, dix-sept couronnes. Quatorze de nos amis ont été frappés à mort, les armes à la main; trois ont disparu, suivis de notre invincible espérance. Les survivants voudront honorer leur œuvre et leur personne, disant en même temps que les mérites singuliers de chacun ce que lui doit l'œuvre commune. Il faut souhaiter que les monuments particuliers qui pourront être élevés portent gravée, sur le seuil, toute la liste héroïque, pour réunir dans les mémoires, et s'il se peut dans la renommée des plus heureux, ceux qui furent unis dans la vie et dans la mort. — Chronologiquement :

Page 1