SUR LA PRESSE
Cette autre chose qui fait sa fortune pendant que chôme l'histoire, ce peut être la passion politique, ou le zèle religieux, ou la curiosité littéraire ; le libertinage ou tous plaisirs d'oisifs; un art d'annoncer de façon piquante ou bien avec emphase, sur des tréteaux pittoresques, que par le monde il ne s'est rien passé de grave pendant les dernières vingt-quatre heures ; l'habileté à faire mousser des riens; la badauderie ; mille autre choses dont on s'avisera à mesure qu'il sera besoin de nouveauté pour distraire le peuple; tout enfin, sauf des nouvelles d'importance.
La fonction de la Presse, après cela, paraît clairement : elle est de créer dans le public des habitudes, des besoins, factices à vrai dire, mais d'autant plus impérieux, qui assurent à la feuille une clientèle stable indépendamment de la matière d'information, dont il faut pouvoir se passer. Ce dont, par contre, il ne faut pas que le public se passe, c'est du journal quotidien, encore qu'il puisse n'avoir rien à dire ; mais de quoi se prive-t-on le moins volontiers, sinon de l'inutile ? Le journal qui invente un tapage agréable et nouveau met la main sur le public.
Cette raison d'être du journal, que nous pourrions définir sa fréquente inutilité sous le rapport de l'information, fait toute sa puissance. Prendre chaque matin un quart d'heure de temps à cent, à deux cents, à six cent mille, quelquefois à un million de lecteurs, contents de la tâche toute faite, heureux de retrouver certaines idées ou tendances, certains noms, certain tour d'esprit, certaines façons d'accommoder les choses, cela à propos de tout, mais plus souvent de rien, voilà une force, voilà qui donne un étonnant et tyrannique pouvoir, voilà une magistrature véritablement irresponsable et discrétionnaire, voilà l'abus criant, voilà la Presse.