SUR UN PRÉTENDU RÉALISME
La grande diversité des opinions, qui engendre la division des esprits, provient de ce qu'on ne se réfère pas pour fonder ces opinions aux règles de la logique, et que penser n'est plus un art de l'esprit, mais une simple opération verbale. C'est plus aux oreilles qu'à l'intellect que les mots s'adressent, et le sentiment décide le plus souvent en des matières qui semblaient soumises à la juridiction de inintelligence. Il arrive donc que les mots ne représentent plus les choses et que les rapports des choses n'étant plus observés, les mots n'ont entre eux non plus aucun rapport, mais prennent arbitrairement un sens ou plutôt une valeur, poétique ou musicale, absolue. Chaque mot de la langue devient, par un phénomène de dissociation intellectuelle, une entité, une sorte de petit dieu métaphysique, capricieux et insaisissable, et qui prétend se soustraire au principe de contradiction.
La philosophie du libéralisme, ou du radicalisme qui est une forme française du libéralisme européen, consiste uniquement dans la foi en certains mots promus fétiches, et la tactique du parti libéral, tant qu'il demeura dans
l'opposition, consista dans l'excitation des masses populaires au moyen de ces mots. L'idée de liberté et l'être imaginaire auquel s'applique cette qualité métaphysique, l'individu, voilà les deux grandes articulations de la rhétorique libérale.
Par malheur, le jeu des révolutions au xixe siècle, a permis aux visionnaires libéraux de s'installer un peu partout au pouvoir, et dans le peu de temps qu'ils ont pu s'y maintenir, ils ont dû essayer de faire figure de gouvernants. Comme leur fanatisme idéaliste n'avait jamais soupçonné les réalités politiques et que leur programme tenait tout entier dans un certain état de religiosité à l'égard de la liberté et de l'individu, ils ont vécu au jour le jour, tempérant l'anarchie foncière de leur doctrine par des demi-mesures ou des concessions à l'esprit d'ordre que leur arrachait la nécessité de vivre, ou tâchant de se fortifier par l'intrigue parlementaire.
Le caractère provisoire de toute leur politique leur a donné l'idée d'ériger en principe de gouvernement cette équivoque et cette ambiguïté. La timidité résultant de leur contradiction interne s'appela opportunisme ; les tâtonnements de leur ignorance s'appelèrent circonspection, et le déguisement provisoire de leur idéalisme se proclama réalisme. Ainsi les mots furent pervertis de leur sens pour correspondre à des situations politiques on ne peut plus louches.
Liberté, individualisme, voilà ce que démontrent les faits, voilà ce qui est inclus dans la réalité, au dire de ce radical? Nous demandons la preuve. Mais plutôt l'anarchie doucereuse, prudemment dosée, lentement infiltrée, successivement déposée à la racine de toutes nos institutions, corporations, associations, voilà ce qu'est, au plus juste, le réalisme du libéralisme.
4 s s DÉroanoi