CHAPITRE XIII
L'ancienne armée prussienne. — Le recrutement. — Les châtiments corporels.
— Le Gassenlnufen. — Barbarie du régime. — Le corps d'officiers. — Son recrutement aristocratique. — La décadence de l'organisation frédéricienne.
Le personnel de la réforme militaire. — 11 est étranger à la Prusse. — Scharnhorst. — Formation de ses idées sur l'organisation des armées. — L'opposilion aristocratique. — York et Marwitz. — Leurs conceptions. — Les premières idées de réforme avant 1806. — Frédéric-fiuillaume III et la réforme militaire.
— La commission de réorganisation. — Résistances latentes du roi. — Le rôle de Stcin.
Liens étroits de la réforme sociale et de la réforme militaire. — Le rôle des forces morales. — Le recrutement des officiers. — L'ordonnance du G août 1808. — Le recrutement de l'armée. — Confusion des idées. — Les tendances humanitaires et les nécessités de la défense nationale. — Les projets de Scharnhorst. — Leur échec. — Les demi-mesures. — L'ordonnance du 3 août 180S.
La situation militaire de la Prusse. — La constitution de l'armée nationale s'impose dans les faits. — Les Krùmper. — L'épuration du corps d'officiers. — Les mesures d'organisation proprement dites. — L'administration centrale. — L'organisation administrative des compagnies.
Résultats de la réforme militaire. — Ses caractères. — Influence dominante de la Révolution française.
Les patriotes prussiens avaient entrepris, au lendemain d'Iéna, ce qu'eux-mêmes appelaient la reconslruclion de l'Ëtat prussien. Ce devait ôlre, et ce fut en effet, une de leurs préoccupations essentielles, de refondre (entièrement l'or^'anisalion militaire. C'élaii p;ir un désastn* militaire que s'était consommé»! la ruine de l'Ëtal. C'élaii dans la déroute de cette armée, à la formation, à l'entretien, au service de laquelle était voué(' toute l'ancienne ort^anisalion politique, que s'était résumé l'effondrement de l'ancien régime.
l'armée d'ancien régime. 373
Napoléon, peu idéologue de sa nature, résumait en un vice d'organisation matérielle les causes de la défaite de la Prusse. Le reproche le plus sensible qu'il jeta à Frédéric-Guillaume III, sur le radeau de Tilsit *, ce fut d'avoir conservé dans son armée cette disposition qui faisait des capitaines autant d'entrepreneurs chargés, à forfait, d'entretenir leur compagnie.
Les patriotes prussiens cherchèrent ailleurs, pour y remédier, les causes de la ruine. Us les trouvèrent dans la constitution sociale de l'armée prussienne *.
L'armée, dans l'ancienne monarchie des Hohenzollern, à la fin du règne de Frédéric-Guillaume II, ne comptait pas moins de 230 000 hommes. L'effectif présent sous les drapeaux en temps de paix était réduit, par les congés, d'un peu plus du tiers. C'était encore, par rapport à la population, une proportion supérieure à la proportion actuelle dans l'Empire allemand ^
Les sources du recrutement de cette armée étaient doubles : la première était le recrutement indigène, tel que l'avait établi Frédéric-Guillaume 1", lorsqu'il avait proclamé, pour la première fois, le devoir de tout citoyen de contribuer à la défense du pays et institué le service obligatoire. A l'origine , au temps de Frédéric-Guillaume I*% l'obligation du service avait été très étendue*, et la durée illimitée, et ce n'est pas là l'un des traits les moins curieux do cet État essentiellement militaire qui s'était constitué en Prusse dans les commencements du xviii^ siècle. Mais plus tard, avec le développement de l'industrie, le progrès des mipurs, le système s'était modifié très sensiblement, tout au moins dans son application. Les exemptions s'étaient étrangement multipliées * et, sous le nom du service obligatoire, elles étaient devenues la règle.
C'était, en première ligne, les exemptions attachées à certains
1. Ranke, Denkwûrdigkeiten des Staatskanzlers Fùrslen von Hardenberg, IV, p. 92; III, p. 480.
2. Voir surtout sur l'armée prussienne d'ancien régime les remarquables travaux d'ÂRTiiUR CiiuQLET, la Premiôrc Invasion prussienne, p. 90; l'Armée pruS' sienne. — Boknhak, Geschichle des preussischen Verwaltungsrechls, II, p. 281.
3. Phimppson, Geschichle des preus-sischen Slaatswesens, I, p. 412; H, p. 118.
4. Droysen, Geschichle der preussischen Polilik, III, ii, pp. 65, 140. — Lehmann, Scharnhorst, II, p. 68.
5. Surtout sous Frédéric II. Lehmann, Scharnhorst, II, p. 73. — Erinnerungen eus dem Leben des FeldmarschaU's von Boïën, I, pp. 200-205.
lieux, — Berlin d'abord, depuis le temps de Frédéric-Guillaume P', puis d'autres villes dont on voulait favoriser le développement : Brandebourg, Potsdam, tout le duché de Clèves, le territoire de Mors, toute la Frise orientale, en A'ertu d'un privilège constitutionnel; la plupart des villes et un grand nombre de communautés rurales du comté de Mark; certains cercles industriels tout entiers de la Silésie'.
C'étaient aussi les exemptions accordées aux personnes * : à la caste privilégiée, à la noblesse, aux fonctionnaires d'un certain ordre, dits eximirtcn, dont l'exemption comportait des privilèges sociaux et une sorte d'assimilation avec la noblesse. C'étaient les exemptions accordées à l'industrie : aux travailleurs de laine immigrés, aux bourgeois, manouvriers et artistes établis, aux ouvriers mineurs; enfin, dans la population rurale : aux paysans connus sous le nom de Bauern et de Kossàthen, c'est-à-dire à tous les tenanciers exploitant de 7 à 15 hectares, et, parmi les classes rurales inférieures — journaliers, petits travailleurs, — à tous ceux des serfs que la noblesse prélevait pour les affecter d'une façon permanente à son service propre.
Le recrutement se trouvait réduit, pour le surplus, au prolétariat urbain ^ et surtout au prolétariat agricole. C'était de là que provenait presque exclusivement la portion non mercenaire de l'armée prussienne; elle en formait, en temps normal, environ les deux tiers.
Le troisième tiers* se composait de ce qu'on appelait les étrangers : les Ausiànder^ — mot assez impropre, car ces mercenaires se recrutaient en partie à l'intérieur ^ Ils se recrutaient surtout en Allemagne. Et les historiens prussiens ne manquent pas d'insister sur ce phénomène naturel, sur cet afdux des mercenaires allemands, qui venaient servir la cause allemande sous les drapeaux de la Prusse et
\. Lehvan!*, Scharnhorsl, II, p. 73.