‹ La formation de la Prusse contemporaineChapitre 428 sur 570 · DÉCADENCE DE L'ORGANISATION MILITAIRE · texte numérisé non relu

DÉCADENCE DE L'ORGANISATION MILITAIRE

lement contre le bourgeois, mais contre les plus hauts fonctionnaires civils. Dans le comté de Mark, en 1795, Ruchel insultait publiquement le président de la chambre provinciale, et le général qui commandait à Polsdam môme, mécontent des dispositions prises lors d'un incendie, rouait de coups, de ses propres mains, le bourgmestre et le directeur de la police. La séparation entre l'armée et la nation, l'hostilité même, était devenue, d'année en année, plus aiguë *.

11 y avait eu, du moins, sous le règne de Frédéric II, des compensations à ces vices fondamentaux. L'armée prussienne, sous le grand roi, avait eu, malgré tout, l'incontestable supériorité que donne l'unité de direction. Et quelle direction! Le sort de chaque oflicier, qu'il s'agît de sa carrière, de son avancement, de sa vie privée, de son mariage, de l'éducation de ses enfants, était livré à l'arbitraire pur du roi. Frédéric II n'aimait pas voir ses officiers mariés; il refusait souvent, môme à ceux qui se proposaient de satisfaire à toutes les exigences de l'esprit de caste, l'autorisation nécessaire. Mais, en revanche, l'organisation était tenue tout entière entre les mains d'un chef qui la connaissait, la possédait et la dirigeait.

Depuis la mort de Frédéric II, ce dernier avantage avait disparu. Dans l'armée, comme dans la direction des affaires politiques, le régime personnel n'avait laissé que des ruines derrière lui. Et tandis que Frédéric laissait, en disparaissant, ce squelette que n'animaient plus son initiative hardie et sa volonté puissante, tout, au dehors, se modifiait. Les méthodes de guerre subirent, durant les grandes crises de la fin du siècle, une transformation radicale. Que l'on compare la guerre de Sept Ans aux campagnes de la Révolution : d'une part, ces armées sans contact avec la nation, ces longues et lentes manœuvres se poursuivant durant des années, ces négociations qui se prolongent à l'infini et où se discute le sort de quelque province; d'autre part, ces guerres actives et violentes qui tranchent le sort de la société moderne et de l'Europe, ces masses d'hommes puisées dans la nation et animées de son esprit, ces campagnes foudroyantes et décisives '.

1. Scharnhorst lui-même parle du Pôbel der Gelehrten. Pertz, II, p. 186. — Haeusser, Deutsche Geschichte, III, p. 157. — Lehmann, Scharnhorst, II, p. 62, 120. — Erinnerungen aus dem Leben des Feldmarschairs von Boyks, I, p. 143. — Philippson, II, p. 180.

2. Erinnerungeii aus dem Leben des FeldmarschaWs von Doyen, I, p. 263. — TuEiTSCHKE, I, p. 128. — Philippson, II, p. no.

En Prusse, les guerres du xvm^ siècle, où la diplomatie et ses lenteurs jouaient, au milieu des événements militaires, un rôle si capital, avaient laissé des traditions qui n'étaient pas près de s'éteindre ; et, si l'habileté consommée des négociations de Frédéric II avait, en regard des temporisations de Daun, servi plus d'une fois sa cause, les intrigues des chefs militaires qui n'étaient plus tenus par une main de fer, leur goût des manœuvres politiques, présentaient, en face de l'ardeur des armées révolutionnaires ou de la décision de la politique napoléonienne, un contraste trop frappant et des causes trop visibles d'infériorité. L'état-major de Môllendorf avait été, en 1793 et en 179/i, un foyer d'intrigues, au sein desquelles la coalition s'était dissoute '. Et, en 1806, l'état-major du duc de Brunswick, avec ses indécisions, avait présenté, par le contraste avec l'activité et la résolution du vainqueur, comme un tableau parlant, où étaient écrites les causes de la défaite.

Il faudrait ajouter à ce tableau les vices d'organisation matérielle, les sacrifices faits à la routine des parades, l'encombrement des impedimenta^ la vieillesse des officiers, leur peu de goût pour la guerre, l'organisation des compagnies, toutes ces causes de faiblesse qui avaient déjà frappé Frédéric II à la fin de sa carrière*. Mais le fond et la cause véritable de l'infériorité de l'armée prussienne étaient dans sa constitution sociale et dans son état moral. C'est là que les chefs du parti national n'hésitèrent point, au lendemain de Tilsit, à chercher les causes du désastre.

Pas plus que Stein et Hardenberg, pas plus que les réfoi'ninteurs politiques, les hommes de la réforme militaire n'appartenaient à la Prusse par leur naissance. Scharnhorst était le fils d'un fermier saxon ', et Gneisenau * celui d'un officier saxon. Gncisonau avait vu le jour et commencé son existence mouvementée, durant la guerre de

\. MAnwiTZ, I, p. 70. — Rankk, Ifani^nhi'rg, M, p. nCO; III, pp. 440, 453. — Phi- L|pp!io:(, 1, p. 418; II, pp. 93, 94, 171, 173. — ïukitschkk, I, pp. 132, 13.'], 249.

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