OBSCURITÉS ET CONTRADICTIONS DES IDÉES DE STEIN
à peu près exclusivement dominé par l'idée de la patrie allemande. C'est là et là seulement qu'est l'unité de sa vie et de son esprit. Faire de l'Allemagne un État politique indépendant, libéré des influences étrangères et des causes de dissolution intérieure, c'est là le but auquel il ramène tout. S'il s'attache pour un temps à la Prusse, c'est qu'il y voit l'agent de la libération. Et, jusque dans la réforme intérieure de l'État prussien, il apporte la préoccupation dominante de façonner et de manier l'instrument de la rénovation nationale.
C'est donc, nous semble-t-il, une erreur capitale de vouloir extraire, des vues qui ont guidé Stein dans la direction de la politique intérieure de la Prusse, un corps de doctrine politique. Lorsqu'ils l'ont tenté, les Allemands se sont heurtés aux contradictions les plus manifestes \
Stein est l'adversaire du régime oligarchique ; et cependant il ose à peine porter la main sur l'autorité de la caste privilégiée. Stein est un novateur très audacieux ; et cependant il a pour les éléments traditionnels un respect scrupuleux *. Stein, à considérer ses tendances personnelles, à en juger par l'àpreté de son caractère, sa répugnance à partager le pouvoir, sa violence dans ses rapports avec le roi, est un autoritaire. 11 a la conception très nette du rôle de l'État moderne; car, ce qui l'attache à la Prusse, c'est qu'elle a réalisé sur elle-même cet effort de concentration qu'il voudrait imposer à l'Allemagne ; c'est qu'elle incarne l'idée d'État ^ perdue dans la confusion de ces oligarchies germaniques, de ces formations intermédiaires, auxquelles il a voué une haine passionnée. Et cependant, Stein est un décentralisateur *; l'ordonnance municipale, sa grande œuvre administrative, est un monument de décentralisation. Il voudrait porter la décentralisation, même dans ces campagnes prussiennes où elle ne pourrait proliter qu'à l'aristocratie foncière.
1. Voir le jugement typique d'Alex, de Humboidt sur Stein. Aus den Papieren Schôn's, I, p. 169. — Voir cette contradiction dans une lettre de 1822 où il renie l'œuvre des réformes de 1808. Makwitz, II, p. 228. — Eknst Meier, p. 136.
2. BouNHAK, 111, p. 1. — Ernsï Meibk, p. 144. — Pebtz, II, p. 144. — Lemmann, Scharn/iorst, II, p. 30.
3. Eknsï Meieu, pp. 136, 143. — Trbitschke, I, p. 213. — Seelkv, Life and Times of Slein, II, p. 180.
4. Eknst Meier, p. 143. — On fait même de lui parfois le représentant du principe de la liberté individuelle. 11. V. Sybel, Kleine historische Schviften. Die Erhebung EuropcCs gegen Xapoleoii I, I, p. 294. — Treitschke, I, p. 274. — R. Gnkist, Die Denkscfiriften des Freiherrn vom Stein [Preuszische Jahrbùcher^ XXXVIII, d. 262). — Voir contra Er>st Meier, p. 136.
Ces contradictions impliquent quelques obscurités * ; elles devinrent plus apparentes encore, lorsque Stein, quelques années plus tard, renia la réforme dont on lui a attribué la paternité *. La netteté et l'homogénéité manquaient à ses conceptions administratives, et c'est ce qui les vouait à la stérilité.
Et cependant il est très facile de s'expliquer le penchant qui a porté l'Allemagne à dissimuler ces antinomies, et à dégager, malgré tout, de l'action législative de Stein, un système politique. C'est que, précisément dans ses contradictions intimes, Stein reproduisait l'un des traits du génie allemand ^. L'Allemagne, si passionnément attachée aux vestiges du particularisme et de la décentralisation traditionnelle, n'a cessé, depuis la fin du xviii" siècle, d'aspirer à l'unité nationale, c'est-à-dire à la centralisation. Elle a pu, en moins de cent années, donner le spectacle du grand mouvement d'idées individualiste de la fin du xviii"= siècle, du mouvement libéral qui a marqué la première moitié du xix" *, et trouver cependant le terme de son évolution dans la domination prussienne.
Cette môme contradiction se retrouve dans les jugements que les Allemands ont portés sur la France.
Les hommes qui se sont trouvés en Prusse, au début du xix° siècle, face à face avec la Révolution, contraints à défendre contre elle, leur indépendance, et leur individualité nationale, ont construit, dès lors, avec la puissance philosophique de l'esprit allemand, des théories contre ses théories ^ Schôn *, tout imbu des doctrines qui ont dominé la Révolution française, Hardenberg qui en avait reçu l'impression si pénétrante, se sont trouvés en face de Stein \ de Scharnhorst *, de Gneisenau ' que leur haine passionnée pour la
4. £"jn .SArisrirer. Ehnst MetER, p. 147.— ZuSchulz und Trulz am Grabr Sdiiin's, p. 270. — R. Gneist, Die Denkschriften des Freiherrn vom Slein {Preuszische Jahrbticher, XXXVI II, pp. 263, 268).