LE NEWTOMANISME DE HUME
sociale ne suppose-t-clle pas comme possible rétablissement d'une science sociale? Toutes les lois, fondées sur des récompenses et les peines, supposent que les mobiles de l'espérance et de la crainte exercent sur l'esprit une influence régulière et uniforme capable de produire les actions bonnes et de prévenir les actions mauvaises. « Si grande, nous dit Hume, est la force des lois et des formes particulières de gouvernement, elle dépend si peu des variations d'humeur et de caractère des individus, que, parfois, on peut en déduire des conséquences presque aussi générales et aussi certaines que toutes celles que peuvent nous donner les sciences mathématiques^''' ». Quel penseur manifesta jamais plus de confiance en la raison humaine? Quel savant crut jamais plus fermement à la possibilité de transformer la science théorique en science pratique ?
Mais, à côté de cette tendance systématique, on rencontre, chez Hume, une tendance qui la contredit. H existe assurément des lois, ou, si l'on veut des «principes^' », pour respecter la terminologie de Hume, qui unissent les images entre elles : le principe d'association par ressemblance, notamment, et le principe d'association par contiguïté. Mais leur action n'est ni infaillible ni exclusive. Ce sont des principes « généraux » qui mettent entre les idées des connexions « faibles » et laissent place à l'indétermination dans l'enchaînement des phénomènes psychologiques. 11 n'y a pas, entre les idées, de connexions inséparables ; et Hume ne se lasse pas d'insister « sur la liberté que possède l'imagination
de transposer et changer ses idées ^^ » . C'est seulement en apparence que la liaison des eflfets avec leurs causes, fondement du déterminisme universel, apparaît comme moins lâche que les associations d'images contiguês et semblables: Hume anal vse l'association de la cause avec l'efifet et n'y trouve rien qu'une complication des associations par ressemblance et par contiguïté : donc elle participe de leur indétermination. L'ordre de la nature est un produit de l'imagination; la raison, un instinct merveilleux et inintelligible, qui, sans l'eflPet de l'habitude, devrait être une source perpétuelle d'étonnement^**.
Mais alors le fruit de la réflexion philosophique ne serat-il pas de détruire les croyances naturelles, de paralyser l'instinct? Nullement, et la dernière démarche du raisonnement consiste bien plutôt à comprendre que le scepticisme peut être pensé, non vécu, que la raison est insignifiante, lorsqu'on la coippare à l'instinct qui fait vivre. Si donc le doute sceptique qui porte sur la raison et les sens est une maladie incurable, cependant, puisqu'il naît de la réflexion, on pourra le faire décroître en aflaiblissant l'effort de la réflexion : « l'incuriosité et l'inattention seules peuvent nous fournir un remède au scepticisme, et je me repose entièrement sur elles ^^ ». Chez Montaigne, on trouverait des expressions équivalentes. En fait, avec plus de dialectique et d'analyse, avec moins d'érudition. Hume est à bien des égards le Montaigne anglais ; il est à Kant ce que Montaigne fut à Pascal. L'associationisme est, chez lui, une philosophie contre les philosophes, une série de raisonnements