BECCARIA
Beccaria reprenait, pour rappliquer aux choses de l'âme, la métaphore newtonienne. t Telle est, écrivait-il, la malheureuse condition de l'esprit humain, qu'il connaît avec exactitude les révolutions des corps célestes, tout éloignés qu'ils sont de lui, tandis que les notions bien phis rapprochées et bien plus importantes de la morale restent ensevelies dans les ténèbres de l'incertitude, et que, flottantes au gré du tourbillon des passions, elles sont à la fois établies par l'ignorance et admises par Terreur ». Mais c'est que l'éloignement môme des corps célestes en simplifie les apparences : « les principes moraux perdent de leur clarté pour être trop à notre portée » ". Cependant, t semblable à la gravitation des corps, une force secrète nous fait toujours tendre vers notre bien-être, et ne s'affaiblit qu'en raison des obstacles qu'ion lui oppose. Toutes les actions des hommes sont des suites de cette tendance, et les châtiments, que je nommerai obstacles politiques^ empêchent les funestes effets de leur choc, mais sans en détruire la cause, inséparable de l'humanité. Tel qu'un architecte habile, le l^îslateur s'occupe en même temps de diminuer les Ibrces destructives de la pesanteur et de rassembler toutes celles qui peuvent contribuer à la solidité de l'édifice ». « Le plaisir et la douleur, écrit Beccaria, reprenant une formule d'Helvétius, sont les grands moteurs des êtres sensibles », et « parmi les moyens qui gouvernent les hommes, le divin Législateur a choisi les peines et les récompenses comme les plus puissants'*». C'est, en conséquence, sur les deux prin-
cipes de la nouvelle philosophie : le principe de Tulilité et le principe de l'association des idées, que Beccaria fonde sa théorie des peines. « Le but des peines n'est ni de tourmenter ou d'affliger un être sensible, ni d'empêcher qu'un crime déjà commis ne le soit efifectivement... le but des châtiments n'est autre que d'empêcher le coupable de nuire encore à la société, et de détourner ses concitoyens de tenter des criïhes semblables *' ». Or, la peine remplit cet office, en raison du principe de l'association des idées : « il est démontré que l'union des idées est le ciment qui lie tout Tédifice de l'entendement humain, et que, sans elle, le plaisir et la douleur seraient des sentiments isolés et de nul effet** ». Les lois se proposent d'unir, dans l'esprit des hommes, inséparablement, les deux idées de crime et de châtiment, en sorte qu'ils en viennent insensiblement à considérer la punition comme un effet certain du délit.
En quoi consiste donc l'originalité de Bentham, par rapport à Beccaria? Elle consiste dans cette faculté supérieure de l'arrangement logique, destinée un jour, après bien des vicissitudes, à Térigor en chef d'école. Beccaria pose un principe, ébauche un système; mais, ni dans la définition rigoureuse du principe, ni dans le développement syslémaliquo dos conséquences, Beccaria n'approche de Bentham.
Le fondement de la peine, selon Beccaria, c'est le principe de Tutilité. Copondant, il lui arrive, tantôt de faire intervenir dans son exposition le principe indéterminé, et dont on n'aperçoit pas en tous cas la relation
BEGCARIA. UUTCHESON. BLACKSTONE. 101
avec le principe de l'utilité, des rapports immuables des
choses^^, tantôt, et plus souvent de confondre, au moins
en apparence, le principe utilitaire avec le principe
contractuel. N'est-ce pas en se fondant à la fois sur le
prin^îipe du contrat social et sur le principe de l'utilité,
considérés dès lors comme deux principes distincts, et
cependant également légitimes, qu'il condamne la peine
de mort? L'infliction de la peine de mort constitue, nous
dit-il, une violation du contrat social : car, les lois
représentant la volonté générale et n'étant que la somme
totale des petites portions de liberté déposées par
chacun, comment supposer que, dans le sacriflce que
chacun a fait de la plus petite portion de liberté qu'il
a pu aliéner, il ait compris celui de la vie elle-même ?
et, d'autre part, l'infliction de la peine de mort n'est,
selon lui, ni nécessaire ni utile : car les peines efi*raient
moins par leur rigueur momentanée que par leur
durée ^^ Il en est de môme de Blackstone. S'inspire-
l'il de Beccaria, s'inspire-t-il de Hutcheson *% lorsqu'il
nous dit avec beaucoup de précision, que la fin des
peines, ce n'est pas d'expier le crime déjà commis, mais
de prévenir des délits futurs du même genre *^? Mais,
après avoir montré dans l'utilité la fin des peines, il
revient, dans sa définition du droit de punir, à la
théorie du contrat social : c'est en vertu de ce contrat
que le droit de punir tant les crimes contre la loi de
nature (mala in se) que les crimes contre les lois sociales
(mala prohibita) est délégué au pouvoir souverain '^. Or,
conçoit-on une philosophie cohérente qui repose sur
deux notions irréductibles l'une à l'autre ? ou bien, si, de ces deux principes, l'un doit être codçu comme dérivé par rapport à l'autre, le principe de l'utilité ne doit-il pas être tenu pour premier, le droit n'étant, selon l'expression de Beccaria, que la manifi^station de la force la plus utile au grand nombre? Il appartenait à Bentham, meilleur logicien, de faille la séparation des deux principes, de toujours ramener^ sans détour, sans fiction, la question de droit à la question de fin, ou d'utilité. 11 lui appartenait surtout, une fois le principe posé, d'en tirer non pas, comme Beccaria, la matière de quelques observations détachées, mais un essai de théorie scientifique et systématique du droit pénal. Nous avons vu que Bentham considère la science de la morale fondée sur le principe de l'utilité comme étant à la fois une science de classification et une science mathématique. Il applique sa méthode à la matière du droit pénal : il veut fonder une classification naturelle des délits et des peines, il veut définir, mathématiquement, la proportionnalité des peines aux délits.
Bentham considère l'œuvre de classification naturelle des délits comme restant tout entière à faire, car Beccaria, après avoir constaté que, s'il fallait examiner et distinguer les différentes espèces de crimes et la manière de les punir , * leur nature varie tellement, selon les temps et les lieux, que le détail en serait aussi immense que fatigant », se borne, indiquant ce qu'il appelle « les princi[>es généraux », à distinguer, hâtivement, entre les crimes qui tendent directement à