LES « S0PHI9MES ÀNÀRCHIQUES
nelle sur d'aussi mauvaises raisons ? C'est toujours la même scolastique des partis: «chez des hommes qui sont unanimes et ardents au sujet des mesures à prendre, rien de si faible qui ne puisse être accepté à titre de r eus on, et ce n'est pas le premier exemple dans le monde, d'un cas où la conclusion a fondé les prémisses, au lieu que les prémisses fondent la conclusion 74 . »
Mais voici que la France suit l'exemple de l'Amérique et Bentham le déplore. « Je regrette, écrit-il à Brissot, que vous ayez entrepris de publier une Déclaration des Droits. C'est une œuvre métaphysique — le nec plus ultra de la métaphysique. Cela peut avoir été un mal nécessaire, ce n'en est pas moins un mal. La science politique n'est pas assez avancée pour qu'une telle déclaration soit possible. Quels que soient les articles, je me porte garant qu'ils peuvent être classés sous trois chefs : 1° inintelligibles; 2° faux; 3° à la fois l'un et l'autre. Vous ne pourrez jamais faire une loi contre laquelle on ne puisse alléguer que, par elle, vous avez abrogé la Déclaration des Droits ; et l'allégation -sera irréfutable 75 ». Bentham résume, en 1795, ses observations critiques à ce sujet dans des manuscrits qu'il intitule « Sophismes anarchiques ; ou examen des déclarations des droits publiées pendant la Révolution française 76 » : Burke, cinq ans auparavant, n'appelait-il pas déjà la Déclaration des Droits le Digeste de l'anarchie? Toute déclaration des droits est inutile, car, quel en est l'objet? D'imposer des limites au pouvoir de la couronne ? Un code constitutionnel suffit à cet objet.
D'imposer des limites au pouvoir des divers corps constitués? Quand on les a placés sous la dépendance du corps électoral et de l'opinion publique, on a limité leur pouvoir de la seule manière qui soit efficace. Un peuple ne peut pas se lier soi-même. Le bon plaisir du peuple, voilà le seul contrôle (check) auquel nul autre contrôle ne peut ajouter rien, qu'aucun autre contrôle ne peut annuler. Après ces observations préliminaires, Bentbam fait porter sur deux points l'effort de sa critique.
En premier lieu, la langue de la Déclaration des Droits est fautive. On nous dit que les hommes sont égaux, que la loi ne peut pas aliéner la liberté des citoyens. C'est faux, et la preuve, c'est que les hommes font des révolutions pour rétablir l'égalité supprimée, pour défendre la liberté menacée. Ce que la Déclaration énonce à l'indicatif, il faut le mettre à l'impératif, et dire, si l'on veut, que les hommes doivent être égaux, que la loi ne doit pas violer la liberté. Voilà la différence entre le « censeur rationnel » des lois et l'anarchiste, entre le modéré et l'homme de violence. Le censeur rationnel admet l'existence de la loi qu'il désapprouve, et en demande l'abrogation ; l'anarchiste en nie l'existence, et érige sa volonté et son caprice en une loi devant laquelle l'humanité tout entière est invitée à se courber. Ce qui est, est, maxime d'onlologiste, sotte, creuse, mais tout au moins inolîensive. Ce qui est, nest pas, c'est la maxime dangereuse de l'anarchiste, toutes les fois qu'il se présente à lui quelque chose ayant la forme d'une loi qui lui déplaît. La