LA « SOCIÉTÉ SANS GOUVERNEMENT
cipes fondamentaux de sa philosophie, est un moyen d'action toujours condamnable. La seule manière de convertir les hommes, c'est de les convaincre; la violence, employée au service de la vérité, va contre sa fin, tandis que la vérité, une fois exprimée, est indestructible. « C'est une tentative dangereuse, disait Paine en 1792, pour un gouvernement quelconque de dire à une nation : Tu ne liras pas. La pensée, par un moyen ou par un autre, est lâchée dans le monde, et ne peut subir de contrainte, quand bien même la lecture pourrait en subir une » 49 . De fait, si, en 1793, le démocrate Godwin préconise la doctrine de non-résistance, abandonnant l'ancienne thèse favorite du parti démocratique, la doctrine du droit de résistance, c'est ce qui s'explique tout naturellement par l'état des partis politiques en Angleterre. Les républicains ont besoin, dans l'intérêt de leur cause, de désavouer les excès de la Terreur révolutionnaire, afin de se défendre, en Angleterre, contre les excès de la Terreur contre-révolutionnaire. Dans le fameux plaidoyer qu'il prononça, en décembre 1792, comme avocat de Paine, Erskine racontait l'histoire, empruntée à Lucien, de Jupiter et du paysan. Tant que Jupiter raisonna avec le paysan, il fut écouté, mais, le paysan ayant émis un doute, Jupiter se détourna et le menaça de son tonnerre. « Je vois maintenant, Jupiter, dit le paysan, que vous avez tort; vous avez toujours tort quand vous recourez à votre tonnerre. » — « Tel est mon cas, concluait Erskine ; je puis raisonner avec le peuple anglais, je ne puis pas lutter contre le
tonnerre de l'autorité 50 . » Ce sont les expressions de l'agitateur et de l'avocat que Godwin semble reprendre, lorsqu'il proclame à tant de reprises Y « omnipotence de la vérité » : « on ne saurait empêcher dix pages qui contiendraient une démonstration absolue du véritable intérêt des hommes en société de changer la face du globe, autrement que par la destruction littérale du papier sur lequel elles étaient écrites ». — Mais, si l'on se borne à entendre, par une « société anarchique », ce que Godwin appelle une « société sans gouvernement », l'expression constitue une dénomination parfaitement justifiée de son système. La philosophie politique de Godwin, qui débute par la critique d'une des formules principales de Thomas Paine, de la formule, selon lui contradictoire, des « droits de l'homme », s'achève par une adhésion complète à l'autre formule de Paine, celle d'une « société sans gouvernement » ; le seul tort de Paine a été de ne pas voir toutes les conséquences qu'entraîne la séparation des deux concepts de « société » et de « gouvernement » 5I .
Le livre de Godwin fit scandale. Pitt avait argué du prix que coûtaient les deux gros volumes in-quarto pour refuser de poursuivre un livre accessible seulement à une élite; l'influence de Godwin n'en fut pas moins profonde, pendant deux ou trois ans, sur les milieux intellectuels et lettrés. Les poètes révolutionnaires, Wordsworth, Southey, Coleridge, après avoir été les disciples de Rousseau, deviennent les disciples de Godwin. Les étudiants, à Londres, à Cambridge, s'enthou-