‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 3)Chapitre 39 sur 212 · INSPIRATION UTILITAIRE · texte numérisé non relu

INSPIRATION UTILITAIRE

déjà trouvé converti à une sorte de radicalisme utilitaire par la méditation du livre de Godwin ; c'est Godwin, si nous l'en croyons, qui lui apprit à douter « des droits abstraits » 55 . — On pourrait encore noter bien des traits de ressemblance entre la dactrine de Godwin et la future doctrine utilitaire. Mais ni la critique des affections domestiques et des sentiments irréfléchis, de toutes les tendances morales qui ne sont pas soumises à un calcul exact et impartial de toutes les conséquences possibles, ni le féminisme, dont la femme de Godwin, Mary Wollstonecraft, donne le premier exposé systématique dans sa « Défense des droits de la femme », ne peuvent être considérés comme ayant été plus tard empruntés à Godwin par les utilitaires : il convient de ne pas oublier que Godwin et Bentham ont subi indépendamment l'influence commune d'Helvétius. Le vrai rôle de Godwin, dans l'histoire de la formation du radicalisme philosophique, c'est d'avoir opéré la fusion de l'idée utilitaire avec l'idée démocratique.

D'un autre côté, bien des doctrines, propres à Godwin, sont incompatibles avec l'esprit de la philosophie de Bentham. Bentham réclame des lois écrites et codifiées, et compte que le principe de l'utilité va permettre de fonder une théorie scientifique des lois civiles et pénales. Godwin travaille à hâter la formation d'une société sans gouvernement, sans lois ni civiles ni pénales. Or, la différence des deux systèmes tient non pas à des interprétations différentes du principe de l'utilité qui serait commun à l'un et à l'autre; elle tient à ce

que Godwin n'est pas un pur utilitaire : car ce n'est pas sur le principe de l'utilité qu'il fonde sa critique des idées de loi et de peine. L'homme n'est pas essentiellement pour lui un être sensible, capable de plaisir et de peine; il est essentiellement un être « rationnel » ou « intelligent ». Les hommes qui vivent en société sont, à ses yeux, par définition, des êtres qui échangent non des produits, mais des idées. Godwin s'est-il aperçu que ce principe rationaliste constituait un principe; distinct du principe utilitaire? Peut-être pas. Il considère son libéralisme politique absolu comme une simple extension du libéralisme économique d'Adam Smith; mais, si Adam Smith préconise le libéralisme, c'est parce que, en raison même de Tégoïsme naturel aux individus humains, les intérêts sont naturellement identiques; tandis que si Godwin le préconise en matière politique, c'est parce que, en raison de la nature de l'intelligence, la vérité ne se laisse pas imposer par la contrainte, et ne peut se propager que librement. Par opposition au système politique de Burke, fondé sur l'imposture politique et le préjugé, Godwin oppose un système moral et politique fondé sur la sincérité absolue; et, sur sa liste des vertus, la sincérité prend la première place 50 . Par où se manifeste l'opposition du principe rationaliste et du principe utilitaire. Dans les cas où le mensonge est utile, pourquoi ne pas mentir, à moins de tenir la vérité pour sacrée? Mais, si l'on tient la vérité pour sacrée, la distance est-elle bien grande, de ce principe rationaliste qui fonde chez

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