GODWIN ET CONDORCET
incalculables : des myriades de siècles peuvent s'écouler, avec une population toujours croissante, et la terre être trouvée encore suffisante à la subsistance de ses habitants. Mais surtout, par le progrès de l'intelligence, l'homme peut prolonger sa vie, acquérir même l'immortalité : la fonction de reproduction deviendrait dès lors inutile. « L'humanité sera un peuple d'hommes, et non d'enfants. Les générations ne succéderont plus aux générations, et la vérité n'aura plus jusqu'à un certain point à recommencer tous les trente ans sa carrière 34 ». Ce n'est pas seulement du progrès de la médecine proprement dite que Godwin attend cette transformation des conditions d'existence du genre humain; mais, les réactions du corps humain passant, selon une loi constante, si Hartley a dit vrai, de l'automatique au conscient et au volontaire, on peut prévoir le jour où toutes les actions de l'homme deviendront conscientes et volontaires, où l'âme deviendra maîtresse du corps. Certains théologiens, en particulier Malebranche, avaient émis une hypothèse analogue, au sujet des rapports de l'âme et du corps avant la chute ; les philosophes de la perfectibilité, avec cette différence qu'ils placent le paradis terrestre au terme et non à l'origine de l'histoire, reviennent aux mêmes conjectures.
Un an après la publication du livre de Godwin, Condorcet, dans son « Esquisse d'un Tableau des progrès de l'esprit humain 35 », développait des vues analogues, quoique moins utopiques peut-être dans leur optimisme. Il compte sur le progrès des sciences, et sur le progrès
des arts qui en est inséparable, pour faire en sorte qu'un espace de terrain de plus en plus resserré produise une masse de denrées d'une plus grande utilité ou d'une valeur plus haute, Mais ce progrès est-il indéfini? « Ne doit-il pas arriver un terme... où, l'augmentation du nombre des hommes surpassant celle de leurs moyens, il en résulterait nécessairement, sinon une diminution continue de bien-être et de population, une marche vraiment rétrograde, du moins une sorte d'oscillation entre le bien et le mal ? Cette oscillation dans les sociétés, arrivée à ce terme ne serait-elle pas une cause toujours subsistante de misères en quelque sorte périodiques? Ne marquerait-elle pas la limite où toute amélioration deviendrait impossible, et à la perfectibilité de l'espèce humaine le terme qu'elle atteindrait dans l'immensité des siècles, sans pouvoir jamais le passer? » Objection h laquelle Condorcet répond, comme Godwin, que le temps en question est très éloigné; et, quoiqu'il compte, comme Godwin, sur le progrès de la science pour indéfiniment prolonger la vie de l'individu , il ne tire pas de là les mêmes conséquences que Godwin : il compte avant tout, se séparant ici de Paley et de Godwin, sur un progrès de la morale humaine, pour faire cesser le préjugé en faveur d'un accroissement irraisonné de la population, « Les hommes sauront... que, s'ils ont des obligations à l'égard des êtres qui ne sont pas encore, elles ne consistent pas à leur donner l'existence, mais le bonheur. Elles ont pour objet le bien-être général de l'espèce