‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 3)Chapitre 77 sur 212 · LE LIBÉRALISME DE MALTHUS · texte numérisé non relu

LE LIBÉRALISME DE MALTHUS

Nous sommes à présent en mesure de définir l'attitude intellectuelle de Malthus. On peut bien, dans un certain sens, considérer l'cEssai» de 1798, réfutation de Godwin et de Condorcet, comme une manifestation de l'opinion réactionnaire, qui triomphe en Angleterre, aux environs de 1800 : l'objet de Malthus n'est-il pas de démontrer le caractère illusoire de la théorie de la perfectibilité indéfinie? La conception de la vie humaine qui résulte de sa doctrine est, nous dit-il, « mélancolique ». 11 ne veut pas cependant que l'on en tire une politique de l'obéissance passive, une morale de la résignation au mal, la vie étant considérée comme « un état d'épreuve, et une école de vertu, qui prépare à un état supérieur de bonheur » 4H . Dieu veut le bien de l'homme en ce monde; et les besoins du corps ont pour fin d'éveiller l'esprit, de le rendre capable de progrès. C'est pour fournir des stimulants de ce genre, pour contraindre l'homme à la mise en culture de la terre tout entière, qu'il a été ordonné que la population s'accrût plus vite que la nourriture: si elle s'accroissait selon la même loi, l'homme n'aurait jamais émergé de l'état sauvage. 50 Malthus tient donc pour l'idée humaine du progrès contre l'idée surnaturelle de la rédemption. En fait, Malthus est, et restera toujours, un libéral, un whig 51 . Il annonce, dès les premières pages de son livre, son désir de tenir la balance égale entre « l'avocat de l'ordre de choses établi », qui considère indistinctement les philosophes politiques comme des ambitieux ou des illuminés, et « l'avocat de la perfectibilité

de l'homme et de la société », qui considère le défenseur des institutions établies comme un esclave des préjugés, ou un homme qui vit des abus r>2 . Il ne reproche pas à Paine d'avoir affirmé les « droits de l'homme » : l'homme a des droits, qu'il lui est utile de connaître. Mais précisément rien ne contre-balancerait d'une façon aussi efficace les maux occasionnés par les « Droits de l'Homme » de Paine, qu'une connaissance générale des droits réels de l'homme. C'est en Amérique que Paine a formé son système; et l'Amérique diffère de l'Europe, en ce que les conditions physiques y permettent à la population de doubler tous les vingt-cinq ans' 3 . Avant toutes les lois sociales, dit l'abbé Raynal et, après lui, Godwin, l'homme avait le droit de subsister: autant dire qu'il avait le droit de vivre cent ans. Mais, dans l'un et l'autre cas, la question importante n'est pas la question de droit, c'est la question de pouvoir. Les lois sociales augmentent chez les individus le pouvoir, et, par suite, si l'on veut, le droit de subsister. Mais, ni avant ni après l'institution des lois sociales, un nombre d'individus illimité n'a joui de la faculté de vivre; donc, avant comme après, celui qui s'est vu privé de cette faculté, s'est aussi vu privé du droit de l'exercer. L'éducation, et aussi la liberté civile, contribueront seules à diminuer la misère en donnant à l'individu un sentiment accru de sa responsabilité, un pouvoir de réflexion plus développé, plus de prudence; d'où l'entrée en action de l'obstacle préventif. Un peuple ignorant et dépourvu de droits

Page 1