‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 4)Chapitre 47 sur 177 · GODWIN ET CONDORCET · texte numérisé non relu

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incalculables : des myriades de siècles peuvent s'écouler, avec une population toujours croissante, et la terre être trouvée encore suffisante à la subsistance de ses habitants. Mais surtout, par le progrès de l'intelligence, l'homme peut prolonger sa vie, acquérir même l'immortalité : la fonction de reproduction deviendrait dès lors inutile. « L'humanité sera un peuple d'hommes, et non d'enfants. Les générations ne succéderont plus aux générations, et la vérité n'aura plus jusqu'à un certain point à recommencer tous les trente ans sa carrière ^'' ». Ce n'est pas seulement du progrès de la médecine proprement dite que Godwin attend cette transformation des conditions d'existence du genre humain; mais, les réactions du corps humain passant, selon une loi constante, si Hartley a dit vrai, de l'automatique au conscient et au volontaire, on peut prévoir le jour où toutes les actions de l'homme deviendront conscientes et volontaires, où l'âme deviendra maîtresse du corps. Certains théologiens, en particulier Malebranche, avaient émis une hypothèse analogue, au sujet des rapports de l'âme et du corps avant la chute ; les philosophes de la perfectibilité, avec cette différence qu'ils placent le paradis terrestre au terme et non à l'origine de l'histoire, reviennent aux mômes conjectures.

Un an après la publication du livre de Godwin, Condorcet, dans son « Esquisse d'un Tableau des progrès de l'esprit humain'^'», développait des vues analogues, quoique moins utopiques peut-être dans leur optimisme. Il compte sur le progrès des sciences, et sur le progrès

des arts qui en est inséparable, pour faire en sorte qu'un espace de terrain de plus en plus resserré produise une masse de denrées d'une plus grande utilité ou d'une valeur plus haute, Mais ce progrès est-il indéfini? « Ne doit-il pas arriver un terme... où, l'augmentation du nombre des hommes surpassant celle de leurs moyens, il en résulterait nécessairement, sinon une diminution continue de bien-être et de population, une marche vraiment rétrograde, du moins une sorte d'oscillation entre le bien et le mal? Cette oscillation dans les sociétés, arrivée à ce terme ne serait-elle pas une cause toujours subsistante de misères en quelque sorte périodiques? Ne marquerait-elle pas la limite oij toute amélioration deviendrait impossible, et à la perfectibilité de l'espèce humaine le terme qu'elle atteindrait dans l'immensité des siècles, sans pouvoir jamais le passer? » Objection à laquelle Condorcel répond, comme Godwin, que le temps en question est très éloigné; et, (luoiqu'il conipte, comme Godwin, sur le progrès de la science pour indéfiniment prolonger la vie de l'individu , il ne tire pas de là les mêmes conséquences que Godwin : il compte avant tout, se séparant ici de Paley et de Godwin, sur un progrès de la morale humaine, pour faire cesser le préjugé en faveur d'un accroissement irraisonné de la population, « Les hommes sauront... que, s'ils ont des obligations à l'égard des êtres qui ne sont pas encore, elles ne consistent pas à leur donner l'existence, mais le bonheur. Elles ont pour objet le bien-être général de l'espèce

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humaine ou de la société dans laquelle ils vivent, de la famille à laquelle ils sont attachés, et non la puérile idée de charger la terre d'êtres inutiles et malheureux. Il pourrait donc y avoir une limite à la masse possible des subsistances, et par conséquent à la plus grande population possible, sans qu'il en résultât cette destruction prématurée, si contraire à la nature .et à la prospérité sociale, d'êtres qui ont reru la vie. » Condorcet abandonne donc la théorie dans laquelle Paley et Godwin voyaient une application directe du principe de l'utilité. Mais, en dépit des différences, Godwin et Condorcet se trouvent avoir au moins une idée en commun : l'idée de la })erfectibilité indéfinie de l'espèce humaine. « Tout ce en quoi l'esprit humain, écrit Godwin, diffère du principe intellectuel chez les animaux, c'est la croissance de la société. Tout ce qui est excellent chez l'homme est le fruit d'une amélioration progressive, du fait qu'un siècle tire avantage des découvertes d'un siècle précédent et part du i)oint auquel on était arrivé ^"^ ». Condorcet tient pour « les premiers et les plus illustres a})ôtres » de la doctrine nouvelle Turgot, Price et Priestley^"^. Mais Pries tley avait emprunté la doctrine à Hartley, c'est-à-dire à un de? précurseurs du futur utilitarisme association iste. Elle est fondamentale, aux yeux de lous les « jacobins » de 1702 ; nous verrons sous quelle forme et après quelles vicissitudes, elle s'agrégera au bloc du « imlicalisme philoso[»hique ».

Laissons de côté l'utopie de Godw in, — la génération

devenant un phénomène p%siologique inutile à partir du jour où l'homme aura dompté la mort, et où le genre humain, demeurant toujours égal en nombre à lui-même, n'aura plus besoin de se renouveler par la génération ; — et laissons également de côté, pour un instant, l'idée de Condorcet, — l'homme comprenant que le bonheur de l'humanité n'est pas en raison directe du nombre des hommes capables de bonheur, et apprenant à contrarier l'opération normale de l'instinct sexuel ; — ne retenons, chez l'un et chez l'autre, que l'idée fondamentale du progrès indéfini, de la domination constamment plus parfaite exercée par l'homme sur la nature. Cette idée n'est-elle pas confirmée par les progrès rapides que fait à la même époque le machinisme industriel? Adam Smith n'avait prêté à ce phénomène qu'une attention médiocre; le problème commercial attirait son attention tout entière ; il se proposait presque exclusivement de montrer dans la liberté des échanges, dans l'agrandissement du marché commercial, la condition nécessaire de la division du travail et de l'identification des égoïsmes. La révolution d'Amérique, qui détermine en Angleterre, une première fois, le succès des idées de liberté commerciale, est l'événement historique dont sa théorie constitue en quelque sorte la traduction abstraite. Mais voici que se développe une Angleterre industrielle, un nouveau monde économique^ qui pose à l'observateur des problèmes nouveaux. La révolution française accentue le mouvement. Pendant que les puissances continentales dépensent toute leur

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