‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 4)Chapitre 49 sur 177 · MACHINES ET CIVILISATION · texte numérisé non relu

MACHINES ET CIVILISATION

pour abattre un arbre, creuser un canal, manœuvrer un vaisseau. Mais qu'on songe aux machines compliquées d'invention humaine, aux machines à tisser, aux machines à vapeur, et à l'économie de travail qu'elles entraînent. Où s'arrêtera ce progrès? « A présent ces inventions alarment la partie laborieuse de la société, et peuvent produire une détresse temporaire, quoiqu'elles servent, en fin de compte, les intérêts les plus importants de la multitude. Mais, dans un état de choses où le travail de chacun sera égal, leur utilité ne souffrira pas de conteste. Par suite, on peut prévoir le jour où les opérations les plus complexes seront à la portée d'un seul homme; où, pour employer un exemple familier, une charrue pourra être placée dans u:i champ et faire sa tâche sans qu'il y ait besoin de surveillance. C'est en ce sens que le célèbre Franklin conjecturait que V esprit deviendrait un jour omnipotent sur la jnaiière. » Le progrès finira donc presque par apporter un terme à la nécessité du travail manuel. Lycurgue l'interdisait aux citoyens Spartiates ; la même interdiction pourra être faite par le législateur de la cité future, mais il ne sera plus besoin de rejeter l'obligation du travail sur des esclaves. « La matière, ou, pour s'exprimer avec plus de précision, les lois certaines et inflexibles de l'univers, seront les Hilotes de la période que nous considérons. » Ainsi le loisir ^^ sera multiplié et mis à la portée de tous. — Bref, les conclusions de l'analyse de Godwin sont contraires à celles de l'analyse d'Adam Smith. Pour Adam Smith, le

progrès de la division du travail et celui du machinisme vont de pair. Pour Godwin, ils vont en sens inverse l'un de l'autre, ou, si l'on veut, la division du travail passe insensioiement de l'homme à la matière inerte. Dans la philosophie d'Adam Smith, la division du travail permettrait aux égoïsmes individuels de se satisfaire tous sans conllit. Pour Godwin, au contraire, une fois abolies les institutions artificielles, factices et rigides, qui le rendent égoïste, l'homme n'aura plus besoin de l'égoïsme pour vivre, les produits du travail se distribueront contormément à leur utilité, trouveront aisément leur niveau, et s'écouleront spontanément du lieu où ils abondent vers celui où ils font défaut. « L'éo;oïsme est l'habitude qui naît du monopole ».

Si nous avons tant insisté sur la doctrine économique de Godwin, c'est pour la même raison que nous avons insisté, plus haut, sur la doctrine politique de Burke. Godwin déduit sa théorie de la propriété du principe de l'utilité, comme Burke sa théorie du gouvernement : une histoire du principe de l'utilité ne serait donc pas complète qui ne tiendrait pas compte de ces deux théories. Nous rencontrons, avec Godwin, qui critique, au nom du principe de l'utilité, la notion de propriété privée, une bifurcation de la doctrine qui aboutit, par une série de déductions parfaitement logiques, au socialisme moderne. Godwin dérive d'Adam Smith, comme plus tard dériveront de Ricardo AVilliam Thomson et Hodgskin, les maîtres de Karl Marx; et, de la doctrine de Godwin au socialisme la filiation est pos-

Page 1