ADAM SMITH
« libéralilé » de la nature. Dans le « Traité » il allait encore plus loin, affirmait non seulement que l'humanité ne peut pas vivre sans travailler, mais encore qu'il n'est pas dans la nature que son travail suffise à la faire vivre. Nous possédons, disait-il, trois espèces de biens : la satisfaction intérieure de nos esprits ; les avantages extérieurs du corps; la jouissance des biens que 7wus avons acquis par noire travail et notre bonne fortune. La jouissance des biens de la première espèce nous est toujours parfaitement assurée. Les biens de la seconde espèce peuvent nous être ravis, mais sans avantage pour celui qui nous en prive. « Les derniers seuls sont exposés à la violence des autres hommes, en même temps qu'ils peuvent être transférés sans subir de perte ou d'altération ; pendant que, d'autre part, il n'en existe pas une quanliti' suffisante pour subvenir aux désirs et aux besoins de tous. Donc, comme le développement de ces biens est le principal avantage de la société, Vinstabib'té de leur possession, jointe à leur rareté, est le principal obstacle » "'. D'où la nécessité de ces deux institutions, inséparables l'une de l'autre: la justice et la propriété. Elles reposent, l'une et l'autre, sur l'impossibilité de répartir les biens naturels entre les hommes, en quantités égales, et suffisantes pour les faire vivre.
Le langage d'Adam Smith est, en somme, plus équivoque encore. Il étudie les mouvements de la population dans leurs rapports avec les mouvements des salaires. Toute espèce d'animaux multiplie naturellement en proporlion des moyens de subsistance, et aucune espèce ne pi'ul
multiplier au delà ". Mais, chez une société civilisée, c'est seulement dans les rangs inférieurs du peuple que la rareté des subsistances peut imposer des limites à la multiplication de l'espèce humaine, par la mort prématurée d'un grand nombre d'enfants. Il est donc du devoir du législateur, en employant tous les mo3'ens propres à [irocurer au (ravail une rémunération libérale, de viser à la fois un accroissement de la population et une diminution de la misère; mais les moj'ens à employer ne sauraient être que des moyens indirects, consistant à augmenter la productivité du travail, c'està-dire à accroître la quantité des subsistances. De sorte qu'on tourne dans un cercle. « Ce qui encourage le progrès de la population et des améliorations agricoles encourage celui de la richesse et de la grandeur réelles'^ ». Or , encourager les améliorations industrielles d'un ordre quelconque, c'est, identiquement, encourager la richesse; on pourrait donc dire, aussi bien et peut-être mieux : « ce qui encourage la richesse encourage la population ''». Autre ambiguïté. La population, selon Adam Smith, est limitée par les moyens de subsistance. Faudra- t-il entendre qu'il y a une sorte d'harmonie préétablie et permanente entre les deux termes? Telle est l'interprétation que semble avoir adoptée Godwin, lorsqu'après avoir reproduit la formule d'Adam Smith et écrit « qu'il existe un principe dans la société humaine par lequel la population est perpétuellement maintenue au niveau des moyens de subsistance », il ajoute : « C'est ainsi que, parmi les tribus nomades d'Amérique
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et d'Asie, nous ne trouvons jamais, dans le cours des siècles, que la population ait augmenté au point de rendre nécessaire la culture de la terre'' ». C'est, au fond, l'équivoque du principe de l'offre et de la demande : ici la nature offre les subsistances, et l'humanité fait la demande. L'intérêt général est assuré, allègue-t-on, du fait que l'offre et la demande se font équilibre. Il serait plus exact de dire que l'équilibre de l'offre et de la demande n'existe jamais, qu'il tend seulement à se rétablir sans cesse, à la suite de ruptures d'équilibre qui sont, pour l'humanité, des crises douloureuses. Ajoutez qu'Adam Smith a subi profondément l'influence des physiocrates français, selon qui le tra-^ vail de la terre produit naturellement plus que la quantité nécessaire à la subsistance du travailleur. Ce qui explique encore en partie les incertitudes d'expression d'Adam Smith à ce sujet : il lui arrivera d'écrire que, dans les nations civilisées et travailleuses, quoique beaucoup d'hommes ne travaillent pas et consomment le produit de dix ou cent fois plus de travail que ceux qui travaillent, « cependant le produit du travail tolal de la société est si grand, que tous sont fréquemment fournis en abondance '" » .
On rencontre donc déjà, chez Hume et chez Adam Smith, certaines formules qui font pressentir Malthus " ; mais on voit sous quelle forme équivoque. Ni Hume ni Adam Smith ne font d'ailleurs l'application de leur théorie aux problèmes financiers et pni tiques que soulève la loi anglaise de l'assistance publique. En 1780,
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cependant, un économiste, Joseph Townshend, qui connut lord Shelburne et Benlham , consacre une « dissertation » à la question des Poor Laïcs, et se fonde déjà, pour critiquer ces lois, sur ce qu'on pourrait appeler le « principe de population '- ».
Townshend commence par poser en principe qu'il faut travailler pour vivre, et que toute disposition légale imposant l'obligation du travail est faible et inefficace, lorsqu'on la compare à cette sanction nalurelle, qui est la faim. Il faut qu'il y ait des pauvres, c'est-à-dire des hommes imprévoyants, prêts à accomplir les fonctions sociales « les plus serviles, les plus sordides et les plus ignobles » : par là se trouve en fin de compte accru « le capital du bonheur humain ». La faim, le désir d'obtenir du pain fait accepter, adoucit les plus durs labeurs. Au contraire, les Poor Laïcs c( procèdent de principes qui confinent à l'absurde, en tant qu'elles se donnent comme accomplissant ce qui, dans la nature et la constitution même du monde, est impraticable ». Car il est nécessaire que quelques-uns en viennent à souffrir du besoin « dans le progrès de la société » ; et c'est cette loi nécessaire que Townshend met en lumière, par l'histoire de l'île de Juan Fernandez '^ Un couple de chèvres y fut placé qui trouva moyen de multiplier sans difficullé ni misère, jusqu'au moment où l'île fut [ileine : il fallut alors que les plus faibles disparussent, pour que l'abondance fût rétablie. C'est ainsi que les chèvres « oscillèrent entre le bonheur et la misère, et tantôt