ORIGINES ET PRINCIPES
Jérémîe Bentham naît en 1748, et les moindres incidents de son enfance révèlent qu'il est né à une époque de transition et de crise. Son père a été jacobite, mais a fini par se rallier à la dynastie de Hanovre*. Les femmes de la famille sont dévotes et superstitieuses, on raconte autour de lui des histoires de spectres, son imaginalion enlantine a été tourmentée de visions diaboliques''^; mais le père de Bentham lui a donné un précepteur français, qui lui fait lire « Candide » à l'âge de dix ans^. Le relâchement des mœurs, le déclin de la foi, tout au moins dans les classes éclairées, sont choses universellement admises et déplorées*. Mais cette désagrégation des mœurs anciennes dissimule, en réalité, la naissance d'un monde nouveau. Un autre Age commence pour la société occidentale. En France, le I. 1
2 LE RADICALISME PUILOSOPIIIQUE .
« siècle de Louis XIV » expire, ouvert par le « Discours de la Méthode», clos par le livre de Voltaire qui le dénomme et le consacre, le siècle classique, le siècle de Tordre et de la loi ; le siècle de la Révolution s'annonce, avec r« Esprit des Lois», avec les premiers écrits de Rousseau, le siècle romantique, le siècle de rémancipation religieuse, intellectuelle et morale. En Angleterre, Hume publie son « Enquête sur l'Entendement Humain»; Hartley, ses «Observations sur l'Homme». C'est le siècle utilitaire qui commence, le siècle de la «Révolution industrielle», le siècle des économistes et des grands inventeurs. Voilà déjà cinquante ans que la crise se prépare; deux noms, contemporains.de la Révolution de 1088, symbolisent l'ère nouvelle : « Locke et Newton », c'est une association de noms devenue proverbiale, en Angleterre et sur le Continent.
Toute l'intelligibilité de la loi consiste dans sa généralité. DiiHi qu'une relation est nécessaire, c'est dire non qu'elle est intelligible, mais qu'elle est constante. Pour qu'il me soit possible d'agir utilement sur la nature extérieure, il n'est pas nécessaire que je comprenne les relations des phénomènes entre eux, à titre de relations intelligibles, il suffit que ces relations soient constantes, et que je sois sûr de provoquer, par la production d'un premier phénomène, l'apparition d'un second phénomène, objet de mon désir : nul n'a besoin que son savoir aille plus loin que son pouvoir. Telle est la conception que se font les Newtoniens des lois de la
« LOCKE ET NEWTOX ». 3
nature; elle s'accorde avec la conception nouvelle de la science, dcQnie comme étant non plus contemplative et théorique, mais active et pratique, comme ayant pour objet d'assurer, par la connaissance des lois naturelles, Dolre domination sur la nature extérieures
Il est possible, d'ailleurs, de procéder, lorsqu'on étudie la nature de l'homme individuel et social, comme procède, en d'autres matières, le physicien, et d'appliquer, ici encore, la méthode newtoniennc à la déterminalion d'un nombre aussi petit que possible de lois générales et simples, qui, une fois découvertes, permettront d'expliquer, par voie synthétique et déductive, tout le détail des phénomènes. 11 est possible, par suite, de fonder sur ces connaissances une science pratique, d'étendre notre pouvoir dans la même mesure où nous étendons notre faculté de prévoir. Le nom de Locke résume, pour l'opinion pubUque, cette préoccupation sociale, présente déjà à l'esprit de Hobbes lorsqu'il avait essayé de définir, par voie d'observation, la fin nécessaire de nos actions et l'ordre d'enchaînement de nos pensées, afin de constituer, sur ces bases, une politique rationnelle '^ Étant constituées une science de l'àme et une science de la société, qui présentent le caractère de sciences à la fois expérimentales et exactes, analogues à la physique ncwtooienne, pourquoi ne pas fonder, sur ces disciplines nouvelles, une morale et une législation scienlifi<[ues, achèvement de la science pratique universelle ? Tel est le problème que va se poser, i>endant tout le siècle de Bcntham, l'Angleterre pensante. Ce qu'on appellera
rutilitarisrae, le radicalisme philosophique, peut se définir tout entier un newtonianisme, ou, si l'on veut, un essai de newtonianisme appliqué aux choses de la politique et de la morale.
Dans ce newtonianisme moral, deux principes tiennent la place du principe de l'attraction universelle. Ce sont le principe de l'association des idées et le principe de l'utilité. Or, quoique Locke soit universellement reconnu comme le précurseur du nouvel esprit, on ne rencontre cependant chez lui ni développement méthodique d'une morale de l'utilité % ni application universelle du principe de l'association^; mais, en 1730, parait, en tête de la réédition d'un ouvrage de philosophie, une « dissertation sur les principes et le critérium de la vertu et l'origine des passions " » , dont l'auteur, Gay, qui se donne, d'ailleurs, pour un disciple de Locke, peut être considéré comme ayant véritablement fondé la nouvelle philosophie, la morale de l'utilité et la psychologie de l'association. Assurément, la pensée de Gay contient encore un élément théologique : Gay fait appel, en morale, à l'idée des récompenses et des peines éternelles. Mais, si on laisse de côté cet élément étranger à l'esprit de la doctrine et qui va en quelque sorte s'éliminer de lui-même, voici comment la philosophie de Gay peut se résumer. Tous les hommes cherchent le plaisir et fuient la peine ; la recherche du plaisir est la loi nécessaire et normale, tout à la fois, de toute action humaine ; les actes obligatoires sont ceux qui conduisent au bonheur*^. Or,