‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 5)Chapitre 14 sur 188 · LE NATURALISME DE IIUMG · texte numérisé non relu

LE NATURALISME DE IIUMG

tournés contre le raisonnement lui-même, un irrationalisme.

Il y a donc bien dualisme dans la méthode de Hume. Par un côté, sa méthode est rationaliste. Il cherche à déterminer des causes et des lois dans l'univers moral, analogues au principe physique de l'attraction universelle. Il est le fondateur ûqs sciences morales que toute une école va travailler à organiser, sous forme déduclive et systématique. C'est de lui (lue procède le dogmatisme associalioniste, c'est de lui que procède encore la doctrine économique d'Adam Smith, son compatriote, son ami et son disciple. Mais, d'un autre côté, il passe universellement pour un sceptique, qui cherche à bannir de l'univers la notion de nécessité, et, loin de travailler à créer des sciences nouvelles, vient détruire l'apparence scientifique et rationnelle des disciplines déjà constituées. D'ailleurs la critique de Hume ne tend en aucune manière à paralyser et suspendre l'aclion. C'est plutôt, en fin de compte, la réflexion que Hume condamne, précisément parce qu'elle paralyse les facultés d'action. La persistance de la vie, en dépit des contradictions de la raison, prouve, empiriquement, que l'optimisme n'est pas enchaîné au rationalisme, et qu'il est bon de se fier à l'instinct, de s'abandonner à la nature, s<ms être dupe d'aucune illusion logique, sans confondre la nature avec la providence, ni l'instinct avec la raison. La philosophie de Hume est moins un scepticisme qu'un naturalisme. D'où la défiance que son nom

inspirera toujours à une école de doctrinaires. Sans doute Bentham le. tient pour un de ses maîtres. Mais l'opinion arrêtée de Priestley, dans le traité qu'il consacre, en 1774, à réfuter la philosophie du sens commun, c'est que Hume, par son affectation de scepticisme, a compromis la saine doctrine de Locke et de llartley^*. Cinquante ans plus tard, James Mil!, disciple attitré de Bentham, en môme temps qu'il accordera à Hume l'honneur d'avoir fait « une grande découverte», déplorera qu'après quelques « développements brillants )> , il se soit égaré « à la recherche d'un petit nombre de résultats surprenants ou paradoxaux^^ ». Le conflit entre deux tendances, l'une rationaliste, l'autre naturaliste, n'en est pas moins réel, dans la logique même de l'associationisme : nous le verrons se reproduire sans cesse, dans le grand mouvement d'idées dont nous entreprenons l'étude.

Mais les philosophes qui appartiennent à ce mouvement sont, avant tout, des réformateurs pratiques : dans le principe de l'association des idées, ils cherchent un point d'appui pour la constitution d'une science sociale, à la fois théorique et susceptible d'être convertie en un art. Si Gay, dans sa dissertation, avait proposé d'étendre le principe de l'association à l'explication de tous les phénomènes psychologiques, c'est en vue de constituer une philosophie morale, fondée sur ce qu'il aurait déjà pu appeler le principe de l'utilité : mais la dénomination se rencontre, pour la pre-

LA MORALE DE HUME. i:)

inière fois, dans les écrits de Hume ; et c'est à Hume que Bentham fait honneur, dans son premier ouvrage, le « Fragment sur le Gouvernement », paru en 1776, de la découverte du principe ^^ Or, Hume peut, à juste litre, être tenu pour un précurseur de la morale utilitaire ; cependant, il ne saurait pas plus être tenu pour avoir été le fondateur de Tutilitarisme doctrinal, que de l'associalionisme doctrinal.

D'une part, en effet. Hume n'entend pas la science même de la morale au sens où l'enlendront les moralistes utilitaires. Sans doute, il procède en newtonien : il se propose expressément d'appliquer la « méthode expérimentale » à l'analyse de la notion de mérite personnel. S'il peut établir une relation de coexistence entre la distinction du bien et du mal et quelque autre distinction psychologique définie, relation telle que les deux distinctions varient ensemble, dans la même proportion et sous l'action des mêmes causes, il croit pouvoir conclure à l'identité de l'une et de l'autre. La loi générale permettra de rendre compte des phénomènes, même lorsqu'ils semblent divers, même lorsqu'ils semblent contradictoires^*. « Le Rhin coule vers le Nord, le Rliône coule vers le Sud; tous deux prennent cependant leur source dans la même montagne, et sont entraînés dans des directions opposées par le même principe de gravité ». L'analogue du principe de l'attraction universelle, c'est, en matière de philosophie morale, le principe de l'utilité : nous disons, en fait, d'une action qu'elle est moralement louable, dans la mesure

OÙ elle parait conforme à l'intérêt social. Mais, précisément parce qu'il prétend se conformer à une méthode purement expérimentale, Hume ne pense pas que la tâche du philosophe moral soit de donner des ordres. Il cherche ce qui est ; c'est par une étrange pétition de principe que la plupart des moralistes, après avoir procédé de même, se trouvent tout à coup occupés à définir ce qui doit êlre^'\ Or, s'il faut voir ici une pétition de principe, l'objection porte contre Bentham; car l'idée maltresse de Bentham, ce sera précisément d'avoir découvert, dans le principe de l'utilité, un commandement pratique en même temps qu'une loi scientifique, une proposition qui nous enseigne indivisiblement ce qui est et ce qui doit ôlre^". La raison, selon Hume, est essentiellement inactive. Faite uniquement pour comparer des idées, elle est impuissante à distinguer le bien et le mal dans l'action. Le jugement moral se fonde non sur une idée, mais sur une impression, un « sentiment » : analyser ce sentiment, dire quel est, en fait, le sentiment moral, telle est la tâche du moraliste ^^ C'est une chose caractéristique, quoique aussi bien Bentham n'emploie pas les mots de raison et de sentiment tout à fait au même sens où Hume les employait, que, dans son « Introduction aux Principes de Morale et de Législation », il se propose explicitement de soustraire la morale à la domination du sentiment, pour y faire régner la raison ^\ Mais, d'autre part, il est intéressant de remarquer que, dans les écrits de Hume, précisément parce que sa

l'union des intérêts. 15

pensée est complexe et se défie des solutions simples, on trouve à Tétat naissant les diverses interprétations qui peuvent être proposées, et vont effectivement être proposées, du principe de Tutilité. Que le plaisir soit la fin des actions humaines, cela est conforme à la thèse générale que soutient Hume. « Demandez à un homme pourquoi il prend de Texeroce, il répondra, parce quUl désire conserver sa santé; si vous demandez, alors, pour^ quoi il désire la saniéy il répondra sans hésiter, pai'ce que la maladie est pénible. Si vous poussez plus loin votre enquùle, et demandez à savoir pour quelle raison il hait la peinej il est impossible qu'il vous en donne jamais une. C'est là une fin dernière, et qui n est jamais rapportée à un autre objet ^" ». Mais ce qui est agréable pour moi n'est pas nécessairement agréable pour mon prochain; ni ce qui est pénible pour moi, pénible pour lui. Si l'objet naturel de mes désirs, c'est mon plaisir, si l'objet naturel de mes aversions, c'est ma douleur, comment concevoir que le sens moral, qui m'inspire de poursuivre l'utilité générale, et non mon intérêt privé, fasse partie de ma nature? Trois réponses sont possibles à cette question ; toutes se rencontrent chez Hume; elles constituent trois doctrines logiquement distinctes, et peut-être contradictoires entre elles; il n'en est pas une, cependant, qui, sous une forme plus ou moins explicite, ne soit présente dans toute doctrine de l'utilité.

On peut admettre, d'abord, que l'identification de l'intérêt privé et de l'intérêt général se fait spontané-

ment, à l'intérieur de chaque conscience individuelle, par le fait du sentiment de sympathie qui nous intéresse immédiatement au bonheur de notre prochain : et c'est ce qu'on peut appeler le principe de la fusion des intérêts. Le principe de la sympathie apparaissant ainsi comme une forme spéciale du principe de l'utilité, les moralistes du xviii® siècle qui font la théorie du « sens moral » peuvent être considérés souvent déjà comme des < utilitaires » ; et c'est ce que conûrme l'examen de leurs ouvrages. Tel est le sens des observations présentées par John Brown, dans l'essai, paru on 1751, où il discute le traité de lord Shaftesbury^^ : chez Shaftesbury, selon les judicieuses observations de Brown, un langage idéaliste continue à être employé, comme par un phénomène de survivance linguistique, pour exprimer des idées d'utilité que les Platoniciens n'avaient pas prévues. L'évolution est plus sensible avec Hutcheson, professeur de philosophie morale à Glasgow, précurseur de Hume, maître d'Adam Smith, et par l'intermédiaire de qui, selon une conjecture au moins plausible, Hume et Adam Smith auraient été mis en rapports directs^^ Avant Hume, il réclame l'introduction en morale de la méthode newtonienne*^ Avant Benlham, il définit « la rectitude et la bonté des actions » comme « consistant dans leur tendance au bonheur universel, ou comme découlant du désir de ce bonheur ^^». 11 emploie déjà la formule que Bentham rendra classique. « Le mal moral ou vice (d'une action donnée) est, nous dit-il, comme le degré de misère et

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