LES FAUX PRINCIPES
soit jamais venu à l'esprit de personne, qu'il peut y avoir mérite, encore moins obligation, à rendre les autres hommes malheureux; cependant, il apparaîtrait, que si une certaine quantité de malheur était une chose si désirable, peu importerait qu'elle fût imposée par un homme à soimème, ou par un homme à un autre homme ^*^».
Autre principe opposé au principe de l'utilité : c'est celui que Bentham appelle le principe de sympathie et d'antipathie, celui qu'il appelle encore le principe capricieux ou principe arbitraire. Sous ce chef, Bentham groupe tous les principes, à l'exclusion du principe ascétique, que les philosophes ont successivement proposés pour fonder la morale. Or, ou bien ces principes divers se ramènent au principe de l'utilité : la raisouj par exemple, signifie l'obligation de viser au plus grand bonheur du plus grand nonibre, le droit, ce qui est conforme à l'utilité, les lois naturelles, les prescriptions ou « dictées » de l'utilité. Mais alors à quoi bon ces expressions détournées, ou métaphoriques*^*^? Ou bien le principe de sympathie et d'antipathie, sous toutes ses formes, est un principe nominal, et non réel : il constitue moins un principe positif qu'il ne signifie l'absence complète de princii>e. « Ce que Ton s'attend à trouver dans un principe, c'est la marque d'une considération extérieure, capable de contrôler et de diriger les sentiments internes d'approbation et de désapprobation : cette attente est mal remplie par une proposition qui se l)ornc, purement
et simplement, à présenter chacun de ces sentiments comme étant à soi-même son fondement et sa règle*^* j>. Si chaque individu essaie d'imposer aux autres ses préférences instinctives et irraisonnées, le principe arbitraire est un principe despotique ; mais il n'y a point de place, dans la science, pour l'autoritarisme, pour ce que'Bentham appelle, par allusion à rauTî);69a des Pythagoriciens, I' « ipsedixitisiiie ». Si les individus s'accommodent d'avoir chacun son critérium, sa manière déjuger et de sentir en morale, le principe arbitraire est un principe anarchique : mais il n'y a pas de place, dans la science, pour le subjectivisme, pour ce que Bentham appelle le « sentimentalisme » ^^^.
Bref, le principe de l'utilité seul, à l'exclusion du principe ascétique et du principe sentimental, peut servir de critérium en morale et en législation, fonder une science sociale. « L'arithmétique et la médecine sont les branches de l'art et de la science, où le législateur, dans la mesure où le maximum de bonheur est l'objet de ses tentatives, doit chercher ses moyens d'action, — les peines et les pertes de plaisir produites par un acte malfaisant correspondant aux symptômes que produit la maladie *^^ » ; et c'est effectivement de l'analogie de ces deux sciences que s'inspire Bentham. En posant les règles de son arithmétique morale*^*, il travaille à constituer, en quelque sorte, une morale mathématique analogue à la |)hysique mathématique. En cherchant le principe d'une classiflcation naturelle des motifs et des délits, il procède comme le médecin