‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 59 sur 141 · PROCÉDÉS DESCRIPTIFS DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

PROCÉDÉS DESCRIPTIFS DE CHATEAUBRIAND

tous les écrivains de notre temps, parce qu'il les . ontient tous. On ne trouve plus dans ses Mémoires d" Outre-Tombe la grisaille de style fénelonienne, qui rend les N aidiez si ennuyeux et fait des Martyrs un poème inégal et froid. Les Mémoires donnent la sensation de la réalité transfigurée par une imagination sublime. Ce livre a engendré toute notre littérature descriptive. Flaubert déclarait que cet ouvrage dépassait sa réputation. Alphonse Daudet n'en parlait qu'avec une émotion stupéfaite. Les frères de Goncourt en avaient fait leur livre de chevet.

Il n'y a pas seulement dans Chateaubriand la littérature de Flaubert d'où sont sortis nos romanciers contemporains. Il y a aussi le style de Théophilo Gautier, de Paul de Saint- Victor, de Barbey d'Aurevilly. Chateaubriand va aussi loin dans le neuf, le pittoresque, le néologisme et l'écriture artiste que les Goncourt et Loti.

Connaissez-vous quelque chose de plus contemporain, de plus nouvelle école que cette description de la fin du jour dans les forêts d'Amérique :

Le soleil tomba derrière le rideau des arbres ; un rayon glissant à travers le dôme d'une futaie scintillait comme une esoarboucle enchâssée dans le feuillage sombre ; la lumière, divergeant entre les troncs et les branches, projetait sur les gazons des colonnes croissantes et des arabesques mobiles. En bas, c'étaient des lilas, des aza- !éas, des lianes annelées aux gerbes gigantesques ; en haut, des nuages, les uns fixes, promontoires ou vieilles tours, les autres flottants, fumées de rose ou cardées de soir..

On voyait dans ces nues s'entr' ouvrir des gueules de four, s'amonceler des tas de braise, couleur des rivières de lave ; tout était éclatant, radieux, doré, opulent, saturé de lumière. A l'orient la lune reposait sur des collines lointaines ; à l'occident la voûte du ciel était fondue en une mer de diamants et de saphirs dans laquelle le soleil à demi plongé semblait se dissoudre. La terre, en adoration, semblait encenser le ciel, et l'ambre exhalé de son sein retombait sur elle en rosée comme la prière redescend sur celui qui prie... Je me reposai au bord d'un massif d'arbres : son obscurité, glacée de lumière, formait la pénombre où j'étais assis. Des mouches luisantes brillaient parmi les arbrisseaux encrêpés et s'éclipsaient lorsqu'elles passaient dans les irradiations de la lune. On entendait le bruit du flux et du reflux du lac, les sauts du poisson d'or, le cri rare de la cane plongeuse.

C'est par milliers qu'on pourrait citer des exemples de relief plastique aussi intense que les descriptions de Flaubert et que n'ont jamais dépassé les efforts de toute l'école réaliste contemporaine. S'il veut peindre l'aurore, Chateaubriand vous dira comme Flaubert ou Zola : « Une barre d'or, se forma à l'Orient ». Il comparera le soleil couchant « dépouillé de ses rayons, à une meule de fer rougie », ou il dira simplement : « Son disque élargi s'enfonçait dans les flots. » Il a vu « la lumière dorée des étoiles trembler dans la mer », les « nuages voler dans le ciel sur la face de la lune, qui semblait courir rapidement ». U vous montre l'orage d'un mot : « Les éclairs s'entortillent aux rochers ». 11 remarque, avant le lever de la lune, « son aube qui s'épanouit par degrés devant elle ». Il nous décrit à la fin du

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