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INFLUENCE DE CETTE ACTION SOCIALE

L’Ingénieur, à l’usine, a un rôle immense à accomplir. Il ne doit pas se décourager devant l’étendue de sa tâche car des hommes de bonne volonté nous ont indiqué de sérieuses raisons d’espérer.

L’Ingénieur s’attachera à faire du milieu du travail un centre vraiment éducatif qui formera petit à petit la conscience professionnelle.

Grâce à son action sociale tenace et profondément humaine, l'Ingénieur aura de larges contacts avec l’ouvrier dont il gagnera et gardera la confiance. L’ouvrier satisfait de son salaire, très sensible à la manière dont il est traité, heureux d’avoir l’estime de ses chefs, convaincu de l’importance de son rôle, conscient de ne plus être exploité, travaillera enfin d’un cœur joyeux au succès de l’entreprise. Grâce à de tels chefs le pays aura une classe ouvrière connaissant son métier et remplissant avec conscience et fierté son rôle d’artisan de la prospérité française. La classe ouvrière respectée, travaillant dans des ateliers clairs et propres, aura davantage de correction, de retenue et de respect mutuel.

Alors seulement nous pourrons parler de relèvement et d’émancipation de la classe ouvrière. L’ouvrier aura conscience de sa dignité et de sa valeur souveraine comme homme et comme travailleur.

2° Influence dans le milieu ouvrier

Certains penseront que nous caressons un rêve. On dira qu'il est vain de vouloir remonter un torrent, de lutter contre l’égoisme des hommes et l’aveuglement des masses. Certes lé peuple a ses défauts et notre bourgeoisie de pauvres traditions, mais nous savons aussi du peuple sa générosité incomparable, sa soif de justice, l’impérieux besoin qu’il éprouve de se sentir compris et aimé de ses chefs; et il est des Ingénieurs intelligents, patriotes et prévoyants qui ont su mener le combat sur le terrain social, mieux encore, qui ont réussi magnifiquement dans leur rôle d’éducateurs de la classe ouvrière.

L'esprit social en action pourrait causer une véritable révolution dans le milieu ouvrier. L’on verrait se géné-

raliser ce qu’on a déjà vu : des ouvriers éclairés se transformer en propagandistes et lutter vaillamment pour le salut de leurs compagnons de travail.

Le climat de l'usine transformé de fond en comble malaxerait à son image la mentalité ouvrière.

La paix sociale que l’on s’obstine à chercher uniquement dans les textes juridiques se trouverait assurée, au grand étonnement de ceux qui persistent à ignorer l’âme ouvrière et qui veulent résoudre les problèmes touchant la classe ouvrière au jour le jour sans avoir le courage d’en reconnaître l’étendue et de les pénétrer de fraternité ou de simple bon sens.

3° Influence sur l’économie du pays

L'action sociale telle que nous la concevons, menée par les Ingénieurs, aurait dans le pays d'immenses répercussions.

Une classe ouvrière disciplinée, travailleuse, consciente de sa dignité, de sa valeur sociale, de son rôle dans l’économie nationale, serait un facteur puissant de prospérité et de grandeur. Si la classe ouvrière n’est pas abandonnée à elle-même ou à des charlatans, mais encadrée et instruite par de véritables chefs qui savent et font leur métier, nous sommes convaincus que la classe ouvrière remplira avec fidélité et loyauté sa mission dans la communauté nationale.

Une conception plus sociale du travail doit remplacer la conception égoïste qui a fait la ruine du pays. En associant l’ouvrier à la marche de l’entreprise, en lui expliquant qu'il participe à l’exécution d’un travail d’ensemble, en lui donnant sa part sur les bénéfices, nous le tirerons de son isolement, de son abandon. Les avantages matériels qui lui seront distribués lui apprendront l'intérêt de l’étroite collaboration et petit à petit l’ensemble de ces faits lui donneront le fameux esprit d'équipe qui suppose ordre, discipline, solidarité.

Au cours de notre étude nous avons essayé de dégager l’importance capitale du rôle de l’Ingénieur dans l’économie moderne. Nous avons soutenu et montré que l’Ingénieur, tant par intérêt que par devoir, ne pouvait se désintéresser du progrès social.

Certes de merveilleuses réalisations dans ce domaine social sont l’orgueil de certaines entreprises. Des hommes lucides et généreux ont affirmé dans ce domaine leur esprit de compréhension et leur largeur de vue. Une Américaine disait un jour à Mme Edmond Gillet : « J’aime votre pays, partout on y sent la main de l’homme ». Cette main peut-elle continuer à créer si l'esprit et le cœur qui l’inspirent la guident ne sont point satisfaits ?

Le problème devant lequel se trouve placé l'Ingénieur est difficile et complexe. Pour le résoudre il faut être fort. Aussi avons-nous souligné la nécessité pour l'Ingénieur d’avoir une valeur professionnelle indiscutable tant au point de vue technique que de la conduite des hommes. Cette valeur exige du caractère, une santé morale et physique à toute épreuve, du cran, la volonté de réussir, un certain enthousiasme capable de galvaniser et d’entraîner même les hésitants, le souci de s'intéresser à l’homme en tant qu’homme. Il faudra admettre chez l’ouvrier une fierté, une dignité, une conscience qui s’accommodent mal d’un système économique qui l’assimile au matricule ou à la machine.

L'Homme est matière et âme, il doit y avoir un équilibre harmonieux entre la vie du corps et la vie de l’esprit. Si l’un prédomine il y a rupture d’équilibre et naissance de matérialisme ou d’idéologie vaine. Dans l’entreprise moderne d’aujourd’hui, doivent s’équilibrer la technique

qui a trait à la production industrielle et le social qui a trait à la vie morale, intellectuelle et matérielle de l’ouvrier. « Si le chef, dit M. Dautry, oublie son devoir social pour n'être qu’un technicien, nous aboutissons au travail inhumain où l’homme n’est plus qu’un outil et le moins précieux, car il est surabondant sur le marché. Si le chef néglige sa tâche technique pour n'être que social nous avons avec la ruine prochaine de toute l’entreprise, une philanthropie sans lendemain. »

Si la seule préoccupation des cadres est le fonctionnement et le rendement de leurs machines, il n’y a pas de fenêtres ouvertes sur l’homme, sur l’humain. Mais la machine ne tourne point seule et elle ne tardera pas à s’arrêter si on persiste à ignorer la psychologie et les besoins de l’ouvrier.

Peut-on espérer la paix sociale si l’on n’aide pas l’ouvrier à voir au delà de sa tâche quotidienne souvent rebutante ? Un Ingénieur est-il un chef s’il ignore la mentalité ouvrière, s’il ne peut, faute de compréhension ou d’affinités, établir le contact avec son personnel et garder sa confiance, s’il ne peut conseiller ses ouvriers sur l’établissement d’un budget, d’une coopérative, sur le choix d’une école, d’un apprentissage, d’un logement, s’il ne peut se faire respecter, obéir, s’il ne sait point reconnaître les mérites et redresser les défauts de chacun; s’il se conduit avec ses ouvriers comme on se conduisait il y a trente ans; s’il ne tient pas compte qu’un ouvrier est plus cultivé, plus sensible, plus ouvert à beaucoup de sujets ?

Le taux du salaire est évidemment important mais ambiance dans laquelle on travaille, la nature des rapports entre chefs et collaborateurs décident également du rendement en qualité et en quantité. « L'idéal sans assise matérielle et l’assise matérielle sans idéal sont, à notre époque, également pauvres d’action » (Ch. Gide).

— En contre-partie de l’action sociale des véritables chefs, la Nation, le gouvernement ne devraient-ils pas entourer ces derniers d’un respect et d’une considération qui provoqueraient l’émulation chez les jeunes ?

Malheureusement, il est arrivé que les Pouvoirs publics non seulement n’ont point fait leur devoir envers l'élite

industrielle, mais ont toléré ceux dont la profession est de présenter les grands entrepreneurs comme ennemis du peuple et on peut même ajouter qu’ils ont été jusqu’à leur accorder leur appui moral.

« Les peuples ne sont grands que par les héros et les héros ne sont sains que par leur communion avec les peuples ». C’est une double vérité que les démocraties ont souvent oubliée par haine ou peur de ce qui est grand.

Lorsque nous avons précisé dans quel sens devait s’exercer l’activité de l'Ingénieur d’usine, nous avons montré l’importance vitale de l’esprit social, du devoir social tant pour la réussite de l’entreprise et le bien-être de son personnel que pour la prospérité économique du pays; nous avons ailleurs demandé les honneurs pour ceux qui sont fidèles à leur mission de guides et de chefs, par contre ne serait-il pas logique, utile que ceux qui méconnaissent leur devoir social, qui contrecarrent ainsi les intérêts du pays soient passibles de sanctions ? Pourquoi n’y aurait-il pas des lois qui précisent et châtient les délits et crimes sociaux. Certes, il y a actuellement une législation du travail qui prévoit des sanctions; mais la mauvaise hygiène des locaux de travail, les mesures préventives insuffisantes contre les accidents, la négligence dans les installations occasionnent des blessures, des maladies graves, des infirmités, voire des accidents mortels. Or toutes ces fautes n’ont jamais entraîné pour les entreprises qu’une responsabilité civile, éludée et rendue inopérante par une assurance opportune.

Le contrat de travail a déjà subi plusieurs améliorations, il doit continuer son évolution prudente vers un partage équitable des profits de l’entreprise entre le travail et le capital. Le chef d’entreprise n’est pas un maître absolu des choses ni des hommes, il détient une autorité et une puissance de travail, de production, dont il est comptable envers le pays. Il est incontestable que les violations de la loi morale et de la justice sociale, qui si souvent restent impunies, poussent petit à petit le travailleur à la révolte; or nous voulons sauvegarder la paix sociale.

Nous pensons que la prééminence reconnue à une élite

économique par un gouvernement qui gouverne donnerait au pays sa plus grande puissance.

Le génie de notre pays est souple et ses facultés ïllimitées, mais place aux chefs qui sauront assurer la production et « peupler de sentiments nobles l’âme inhabitée du peuple ».

Le Président, L. BAUDIN.

Vu : M. le Doyen.

L’Assesseur, GILBERT GIDEL.

Vu et permis d'imprimer.

Le Recteur de l’Université de Paris,

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