Voir infra, p. 94 et suiv
Nous avons vu que les Farbenfabriken ont besoin d'une élite ouvrière formée à Taide d'un apprentissage soigné et s'attachant d une façon permanente à l'usine. En retour, comme nous le verrons, cette dernière exerce un patronage très étendu, encadre l'ouvrier dans la plupart des domaines.
Or, l'ouvrier allemand s'accommode très bien de cet idéal; après l'écroulement de la corporation, il a été heureux de trouver un grand patron se substituant à elle, et il y a là un motif de plus du succès de l'Allemagne dans certaines industries.
La survivance plus grande de l'esprit corporatif, outre-Rhin, ne nous semble donc pas un pur accident historique, tenant au retard de l'évolution par rapport à celle des pays plus occidentaux, mais elle est due aussi à une tendance plus accusée à s'appuyer sur les organismes corporatifs.
Quant au rôle joué par Vesprit d'économie^ je me permettrai, avant de l'exposer, de faire une petite parenthèse, qui montrera que l'on peut trouver des éléments de culture générale dans un cours aussi aride que celui de métallurgie appliquée.
Vous pouvez vous borner à décrire le fonctionnement technique des fourneaux, en indiquant les avantages et les inconvénients de chaque procédé, et ne pas voir au delà.
Mais vous pouvez aussi faire remarquer qu'il y a, pour la réduction des minerais de beaucoup de métaux (zinc, cuivre, plomb, etc.), deux procédés : le procédé anglais et le procédé continental, que le premier a toujours pour but d'économiser la main-d'œuvre, quitte à gâcher la matière, tandis que le second vise avant tout à épargner la matière, sauf à gaspiller la main-d'œuvre.
Vous pouvez aller plus loin et expliquer que le premier procédé est avantageux dans un pays où les salaires sont élevés et les matières premières bon marché, tant par suite du libre-échange que du fret réduit et de la proximité d'un vaste marché de distribution. Inversement, vous ferez observer que le second procédé est le meilleur dans les pays où les salaires sont moins élevés et où, au contraire, les matières premières sont chères, soit à cause de droits protecteurs, soit parce que l'on ne dispose que de marchés commerciaux de seconde main moins facilement approvisionnés.
Ces réminiscences lointaines de cours suivis jadis à l'École des mines de Mons me venaient à l'esprit en parcourant les vastes ateliers de Leverkusen. Ce qui dominait, c'était bien le souci d'économiser les matières, de ne rien laisser se perdre, de récupérer les sous-produits et de les utiliser.
Sans doute, on cherchait aussi à économiser la maind'œuvre, mais cela ne datait que d'une vingtaine d'années; c'était un phénomène récent, permis par l'usine immense et voulu par la hausse des salaires. Pendant la dure période d'enfantement^ ce qui avait fait le succès, c'était surtout l'économie de la matière.
Or, ici, je cherchais en vain l'existence d'un procédé qui fût la contre-partie et qui aurait permis l'économie de main-d'œuvre sur les opérations principales, l'ouvrier ne pouvant avoir aucune influence sur la rapidité des réactions chimiques. De par la nature des choses, il ne pouvait y avoir un procédé anglais. A la naissance de la grande industrie chimique, vers le milieu du xix^ siècle, les salaires étaient déjà trop hauts dans la Grande-Bretagne pour qu'il fût possible de gaspiller du travail en vue d'économiser de la matière. Il était au contraire avantageux, pour un patron, de se
placer dans un pays à salaires inférieurs; c'est une des raisons pour lesquelles l'industrie des colorants artificiels dont l'origine première remonte aux découvertes de l'Anglais Perkins en 1857, s'est développée sur le Continent et non en Angleterre.
Nous allons voir une autre raison, qui nous fera comprendre pourquoi, parmi les différents pays continentaux, l'Allemagne présentait le milieu le plus favorable au succès de ce genre de fabrication.
Les laboratoires de recherches. — Les usines de fabrications chimiques et électriques ont besoin d'ingénieurs, non seulement pour diriger le travail, mais aussi pour améliorer constamment les procédés de production ou pour étendre le champ des applications.
Nous ne décrirons pas, après tant d'autres, les écoles techniques et polytechniques allemandes. Au reste, la supériorité de ces écoles ne nous paraît pas suffisamment démontrée, et les connaissances que l'on y acquiert nous ont fait l'effet d'être sensiblement les mêmes que dans les écoles similaires de l'étranger.-
Cette opinion n'est pas seulement la mienne, mais aussi celle de tous les praticiens que j'ai connus.
Ce n'est pas dans l'exécution même du travail qu'il faut chercher le point de supériorité des ingénieurs allemands en ce qui concerne les deux métiers que nous venons d'indiquer, mais dans les recherches scientifiques. Ce qu'il faut voir, c'est le laboratoire.
Or, en Allemagne, toutes les usines chimiques et électriques possèdent des laboratoires; ce n'est pas toujours le cas ailleurs et lorsqu'il y en a un, j'ose dire qu'il fonctionne rarement aussi bien.
A Leverkusen, il y a 289 chimistes et 102 techniciens coloristes. Les uns s'occupent de la direction du travail.
les autres sont attachés au laboratoire de recherches et sont spécialisés d'une façon étroite ; surtout la division du travail est très accentuée. C'est la transposition, dans l'ordre intellectuel, des procédés employés dans les grandes usines modernes pour les travaux manuels. C'est là, je crois, le point important.
Dans l'état actuel de la science appliquée, en effet, ce qui importe surtout c'est la grande quantité des progrès de détail. Je ne nie pas les heureux effets des grandes inventions, mais elles se font à des époques plus ou moins espacées, tandis que les petites améliorations ont besoin d'être nombreuses, constantes.
Dans les industries chimiques, il se rencontre que ces petites inventions ne peuvent être réalisées que par des personnes ayant des connaissances scientifiques; on ne trouverait pas ici, comme dans les industries mécaniques, l'ouvrier inventeur perfectionnant une soupape ou imaginant un régulateur.
Mais, me direz-vous, les. ingénieurs français ont l'esprit plus inventif que les Allemands! Je souscris volontiers à ce jugement, mais pour ce qui concerne les industries chimiques, ils sont trop individualistes.
L'inventeur latin aime à continuer son œuvre jusqu'au bout, à suivre lui-même les filons qu'il découvre, à contempler enfin les résultats prévus par son imagination.
Or, ce qu'il faut aux Farbenfabriken, ce ne sont ni les investigations de science pure ni les grandes inventions qui révolutionnent toute une industrie; c'est la coordination des efforts de nombreux chercheurs méticuleux qui se partagent le travail.
Les industries chimiques ne s'appuyent pas sur une série d'inventions individuelles, mais sur une invention collective continue.
Voici, par exemple, un chimiste courbé sur sa table ; en opérant sur le corps X, ce qui est son affaire, il il trouve un corps Y, ce qui ne le regarde plus pour une raison quelconque. Par exemple, c'est un gaz, et il n'est expert qu'en liquides, ou c'est un colorant, et il n'est compétent qu'en produits photographiques. En poursuivant ses recherches sur Y, il serait maladroit; il passe sa découverte à celui de ses camarades qui continuera les investigations avec le plus de chances de succès. Essayez un peu de demander une telle abnégation à un investigateur français !
Or, dans l'industrie chimique, il faut inventer continuellement. Qu'on songe qu'aux usines Bayer, on fabrique environ 1 800 colorants et 120 produits pharmaceutiques et photographiques.
L'Allemand travaille avant tout pour le succès de l'usine, et c'est là une manifestation de plus de l'esprit corporatif dont nous avons parlé. Il est juste de dire que l'usine, à son tour, récompense le dévouement, mais c'est là une manifestation du même esprit, une claire vision des intérêts de tous, sans laquelle le système ne pourrait pas durer.
Pour les ingénieurs, ce n'est plus par l'avancement qu'on les tient; on récompense les chimistes qui ont contribué à faire une découverte, en leur donnant une part des bénéfices réahsés sur la vente du nouveau produit ou sur l'économie que donne un nouveau procédé.
Ainsi, pour reprendre notre exemple de tout à l'heure, le premier chimiste qui a découvert le corps Y aura une part, et le second chimiste qui a trouvé les applications dont il est susceptible aura une part également.
Il y a toutefois un écueil pour le maintien de la bonne entente parmi le personnel technique ; il pourrait
arriver que le premier chimiste trouve trop grande la part donnée au second et réciproquement. Pour éviter cet écueil, on fait prendre, à chacun, l'engagement de ne dévoiler à personne les sommes ainsi perçues, pas plus du reste que les honoraires que Ton touche. Enfreindre cette règle est un cas de résiliation immédiate.
Or, en général, le technicien est désarmé vis-à-vis de l'usine ; souvent il n'a même pas la ressource de faire exploiter ailleurs le nouveau procédé, dont il ne connaît les secrets qu'en partie; de toutes façons, la nouvelle usine qu'il établirait n'aurait pas le monopole de la fabrication, celle-ci étant déjà en œuvre dans l'établissement qu'il quitte.
Le technicien a, au contraire, tout intérêt à s'attacher au laboratoire dont il forme l'une des cellules, et à recevoir la récompense certaine de son labeur.
Dans un tel système, il y a une place facile pour le favoritisme, les employés n'ayant aucun moyen de contrôle à cet égard, mais, précisément à cause de cela, la jalousie ne peut pas se développer aisément. Je ne sais si le favoritisme existe à Leverkusen. Il n'est pas inconnu en Allemagne, mais il n'y a pas généralement les mêmes effets fâcheux qu'en France et atteint moins directement les susceptibilités individuelles.
Si l'on a trouvé facilement outre-Rhin les ingénieurs ayant la mentalité voulue pour s'adapter aux laboratoires du genre que nous venons de décrire, il faut en chercher la cause dans l'éducation familiale qui, dans la bourgeoisie, ne fait qu'amplifier les caractères que nous lui avons reconnus dans la famille ouvrière. On demande avant tout aux enfants de la discipline, de l'ordre, de la méticulosité. Je sais bien qu'un Français peut être capable de discipline dans les grandes occa-
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sions, lorsqu'il est mû par un sentiment qui le saisit et le domine tout entier, comme on l'a vu dans la guerre actuelle ; mais il est beaucoup moins apte à la discipline journalière et incessante, surtout si elle s'applique à des choses dont la clarté complète lui échappe.
De même, un chimiste britannique saura être extrêmement minutieux s'il est attiré par un but qui le passionne, mais il sera moins capable de la minutie consstante en tout.
Les industries chimiques ne sont pas les seules à être patronnées par les laboratoires. Citons encore la fabrication des accumulateurs électriques. Sans doute ici, on ne remarquera rien de spécial dans les ouvriers ; ce sont des plombiers qui font des soudures, des fondeurs qui coulent du plomb dans des moules, ou des manœuvres qui, à l'aide d'une espèce de truelle, étendent une pâte faite de litharge et de minium sur une plaque de plomb. Mais les progrès de l'industrie sont patronnés par des laboratoires de recherches. Citons à cet égard la fabrique de Hagen, en Westphalie, où une armée d'ingénieurs électriciens travaille constamment dans un laboratoire superbement outillé.
Dans cette industrie, les grandes inventions ont été faites en France, en Angleterre et en Amérique, mais beaucoup de perfectionnements de détails ont vu le jour en Allemagne.
Difficultés des enquêtes en Allemagne. — Le lecteur comprendra maintenant plus facilement les difficultés que l'enquêteur rencontre en Allemagne.
D'abord beaucoup d'industries reposent encore en partie sur des connaissances techniques ou des procédés que l'on veut cacher. Le fabricant allemand craint qu'on vienne surprendre le secret de sa force. Il accuse
volontiers les Américains de chercher à prospérer par le pillage des procédés germaniques et c'est là le motif de l'opposition manifestée généralement à la participation de l'Allemagne à l'Exposition de San- Francisco.
Cette méfiance se comprend d'autant plus que la sécurité de l'usine est liée à la détention de secrets de fabrication. Bien des personnes, peu au courant des faits réels, attribuent les succès remportés par l'industrie chimique en Allemagne à une bonne législation sur les brevets. Sans prétendre que ce facteur soit totalement négligeable, je puis dire qu'il est bien secondaire. Croit-on qu'un industriel soit assez malavisé pour décrire, dans les spécifications d'un brevet, les procédés qu'il emploie? En général, il ne revendique que des côtés accessoires, laissant le principal dans l'ombre; il se croit mieux protégé par le m}/stère que par le brevet*. Or, chacun des ingénieurs du laboratoire ne connaît qu'une partie des secrets.
A côté de cela, l'industriel craint, plus que tout autre, les indiscrétions des publicistes, pour des motifs d'ordre politique. Supposez un reporter qui n'ait pas trouvé tout parfait dans une usine allemande, il y aura un grand émoi en haut lieu, parce que l'on s'y croit responsable de tout ce qui se fait en Allemagne.
Aussi, pour un motif ou l'autre, il y a de nombreuses usines qui ferment leur porte aux visiteurs sans parler de toutes celles où le patron, d'un naturel peu affable, n'aime pas à se déranger pour un inconnu, surtout si cet inconnu n'a aucune recommandation officielle.
On ne sait que trop, maintenant, que beaucoup d'usines allemandes installées à l'étranger cachaient
1. Voir le brevet Aaer, pour ne parler que de l'un des plus connus. Dans l'industrie chimique les spécifications des brevets ne dévoilent pas l'essentiel.
des préparatifs mystérieux. On sait aussi que beaucoup d'Allemands émigrés touchaient une solde de leur gouvernement, ce qui explique les salaires modestes dont ils se contentaient par ailleurs. Voilà qui a facilité beaucoup l'expansion allemande, et voilà qui nous fait comprendre la méfiance de beaucoup d'industriels d'outre- Rhin envers les investigateurs étrangers: ne pense-t-on pas volontiers que les autres sont mus par les mobiles qui vous font agir vous-même ?
J'ai trouvé aussi nombre d'usines qui aiment à s'entourer d'un certain mystère sans que l'on sache pourquoi. Je cite au hasard l'usine Goldschmidt, à Essen. Demandez au passant ce que l'on y fait, il ne pourra vous renseigner. Si je cite cette firme plutôt qu'une autre, c'est qu'elle nous révèle un commerce bien curieux. On sait que les plus grands mangeurs de conserves sont les colons anglo-saxons du Far-West et de l'Australasie, parce qu'ils ne mangent pas les produits de leur domaine, et sont trop éloignés des grands marchés pour avoir de la viande fraîche. On pourrait supposer que chaque seulement^ dans ces contrées lointaines, doit contenir une tour bâtie avec les débris accumulés de vieilles boîtes à conserves? Erreur profonde ! Je ne sais s'il existe des chiffonniers dans la Prairie, mais ce que je sais, c'est que ces boîtes finissent par arriver à une station, où elles sont pressées et aplaties en feuilles minces, de façon à ne pas être trop encombrantes pour le transport. Ces feuilles, parties de tous les coins du monde, arrivent à Essen, et l'usine Goldschmidt, à l'aide d'un procédé électrolytique, se charge d'en extraire l'étain, lequel est vendu finalement aux fabriques de colorants. Il n'y a là rien de bien méchant; mais que devient le fer? Le nom d'Essen, le voisinage de l'usine Krupp, l'atmosphère guerrière que
nous respirons en ce moment permettent de faire les suppositions les plus fantaisistes.
Crainte d'espionnage industriel ou politique, crainte des critiques ou simple désir de ne pas se déranger pour l'inconnu, quel que soit le motif, le résultat est qu'il faut chercher beaucoup avant de trouver l'homme d'affaires qui vous fera bon accueil. Je n'en ai que plus de reconnaissance pour ceux qui ont bien voulu faire exception à la règle. Le lecteur, de son côté, comprendra comment mes recherches ont été influencées par un facteur dont il n'est fait nulle mention dans la théorie des investigations sociales, mais que ne doit pas oublier un guide pratique de l'enquête.