OBJECTIVITE DE LA DYNAMIQUE
critique, écarte résolument les discussions qui distraient de la solution prochaine. Mais le refus de discuter, tactique chère aux positivistes, ne supprime pas pour cela Tobjet en discussion, et il reparaît à l'esprit de ceux qui en ont gardé malgré cela le souci.
Savoir dans quelles conditions précises se reproduisent tous les phénomènes actuels est incontestablement de la plus haute importance ; savoir d'abord se borner à cela pour éviter des spéculations prématurées est d'une haute sagesse scientifique; mais prétendre qu'il en doive toujours être ainsi est une ambition parfaitement tyrannique, et chimérique au reste, car tracer des limites à l'investigation théorique ou technique n'est au pouvoir de personne.
Cl. Bernard, au surplus, ne l'a pas fait. Venant presque le premier à appliquer l'expérience d'une façon méthodique et continue, il était libre de restreindre «h son gré l'étendue de son enquête; il était maître, comme Cuvier l'avait été, des abstractions qui limitaient son champ d'études. Mais, venant après lui, nous sommes maîtres aussi de retrouver l'abstraction accomplie et de chercher à la réduire d'avantage.
Or voyons bien que, dans sa manière. Cl. Bernard considère comme une donnée la forme actuelle des animaux et les rapports actuels de leurs organes entre eux. Et, s'il ne prend a priori la Morphologie que comme une Statique, quoi d'étonnant après cela et d'illogique s'il lui refuse en tous cas le caractère dynamique et expérimental. Mais retenons qu'il n'est logique qu'avec son abstraction. Car si, pour préciser les idées, dans un Vertébré quelconque il voit bien que l'excitation du pneumogastrique est la condition qui règle, en le modérant, le rythme du cœur, il ne se demande pas quelles conditions ont pu présider à la formation du cœur, à la formation du pneumogastrique, à la liaison de ces deux organes. Et si ces conditions pouvaient apparaître dans une expérience ou être devinées à la suite de longues observations, ne faudrait-il pas rechercher encore les conditions des conditions ainsi révélées jusqu'à en trouver le dernier terme dans la structure même du protoplasme, dans sa composition chimique, dans les actions qu'il fait subir au milieu ambiant et dans les modifications qu'il en peut recevoir?
La cause alors d'un phénomène apparaît à nos yeux comme un enchaînement pour ainsi dire indéfini de conditions, dont les unes se reproduisent d'une façon permanente et dont les autres, après avoir duré quelque temps, ne se reproduisent plus, mais ont laissé un certain effet qui ne peut pas être nul si rien de contraire à lui n'est venu l'annuler.
Qu'on le remarque d'ailleurs, le programme tracé plus haut n'est point contradictoire avec la méthode de Cl. Bernard. Il prétend seulement lui ajouter quelque chose, il ne permet pas que l'on
s'endorme sur des abstractions une fois consenties. Il veut que l'imagination, tout au moins, cherche à se représenter la complexité de ce qui reste à faire jusqu'au jour où une abstraction moins compréhensive que la première permette d'appliquer une technique précise, mordant un peu dans les objets laissés d'abord à l'écart. Le rôle permanent de l'imagination, qui dresse l'inexploré et l'ignoré en face de l'abstrait, est un facteur essentiel du progrès, car il laisse toujours le chercheur mécontent et suscite son ingéniosité vers des problèmes nouveaux.
Ceci dit, il faut arriver à reconnaître que l'abstraction conduisant à substituer la condition à la causalité n'est pas, comme celles de la Statique, inhérente à la méthode même et ne forme pas une barrière définitive^ impossible à franchir sans changer de méthode. C'est une abstraction provisoire imposée seulement par les besoins de la technique pour permettre à celle-ci d'appréhender les phénomènes peu à peu et en les mesurant. Elle ne se présente pas comme une nécessité logique qui borne irrévocablement les études dynamiques, mais comme une incapacité temporaire destinée à disparaître progressivement.
Nous ne parlons pas ici des difficultés ordinaires relatives à la recherche de la causalité ou même seulement des conditions. Dans les expériences comme en toutes choses il peut y avoir erreur. Il n'est pas impossible que deux phénomènes regardés comme la condition l'un de l'autre soient simplement concomitants ou accidentellement successifs ; on arrive à résoudre les difficultés de cet ordre en multipliant les expériences, en variant leurs dispositifs, etc. Tout cela est de la critique technique à laquelle s'appliquent les règles usuelles de la logique.
Si nous pensons qu'on puisse trouver la cause d'un phénomène dans la série de toutes les conditions physico-chimiques qui l'ont précédé et l'ont déterminé, et si un pareil effort doit aboutir en technique et avec précision, dans un avenir d'ailleurs inconnu, la Dynamique ne pourrait-elle pas alors devenir la seule méthode par laquelle il conviendra d'étudier la matière vivante, les formes qu'elle revêt et les fonctions qui s'y accomplissent, la seule méthode qu'il sera utile d'appliquer pour connaître, pour expliquer et pour enseigner les phénomènes vitaux?
Y. Delage, entre autres, semble le croire, puisque c'est la Dynamique seule qu'il appelle Biologie générale, La Biologie générale est, dit-il *, « la recherche des conditions et des causes des grandes manifestations de la vie dans la cellule, dans l'individu et dans l'espèce. »