SCÈNE IX (i
GASTON, GERMAINE, M. d M"'" DU PRÉ M. DUPRÉ. entrani le chapfau sur la trie Bonjour, mon cher Gaston, et toi, chère petite!
M'"' DUPRÉ Nos tourtereaux, bonjour! . .
M. DUPRE, i'( Jean qui i'ciiipn'sse, ri lui rrinrilaut ioii rhaprau Merci, Jean... tout de suite!
Nous avons hâte, avant de nous débarrasser. De voir ces chers enfants et de les embrasser.
GHRMAINIZ, rmhrassniit M"" Diipré Chère mère!..
GASTON Soyez les bienvenus, beau-père, Et vous belle-maman : vous allez bien, j'espère? (2)
(1) M. et A/™' Dtiprr entrent siiiris de Jean portant de menus bagages et de Lisette portant une boite et les parapluies. Tons deux déposent tout en un coin pour aider M. et M"" Dupré à se débarrasser de leurs chapeaux et vêtements de voyaoe. — M. Dupré est jovial et très « en dehors » .
(2) Gaston et M. Dupré se serrent ajf'ectueusement la main. Germaine embrasse son père, pendant que Gaston prend la main droite de M"" Dupré et la porte à ses lèvres. Jean et Lisette parviennent alors à débarrasser M. Dupré de son pardessus et M'"' Dupré de son manteau et de son chapeau.
M'"" DUPRÉ
Fort bien!.. Mais je vous dois gronder en arrivant... Ne pourrais-tu, ma fille, écrire plus souvent? Vous nous laissez tous deux trop longtemps sans nouvelles. Germaine nous néglige...
.M. DUPRC
Oh! ces jeunes cervelles, Tu le sais bien, ma femme, ont des soucis plus doux. Germaine — c'est écrit — se doit à son époux, Mais son bonheur présent ne saurait, je parie, Nous faire oublier d'elle! Ai-je tort, ma chérie?..
GERMAINE
Excellent père! . . moi, vous oublier, oh non! ., {Elle paraît thitue. Af"'" Dupré l'observe.)
M. DUPRE voyant Gaston emplir les verres
Il en est, paraît-il, de même pour Gaston : Il n'a pas oublié le vin que je préfère Avant le déjeuner...
GERMAINE avançant une chaise à A/'"° Dtipié
Le verre de Madère
Traditionnel! ..
M"' DUPRE, l'observant de nouveau
Soit!..
M. DUPRÉ
Sommes-nous donc heureux Enfants, de vous revoir toujours plus amoureux!,. Q.uand vous serez beau-père à votre tour, mon gendre, Dans vingt ans, fasse Dieu que vous puissiez comprendre,
Combien en ce moment nous fûmes encliantés De le boire ce verre à vos chères santés!., (i)
M""= DUPRÉ, à part
Germaine est bien émue...
M. DUPRÉ
Ah! si le Ciel m'écoute, Ce que nous disait Jean tout le long de la route Restera toujours vrai!.. Car il aime à jaser, Votre Jean, et pour peu qu'il puisse deviser, 11 s'en donne à cœur joie... 11 semble, en sa faconde, Le robinet ouvert d'un fût qui se débonde! Et nous l'avons laissé bavarder à loisir, Tant ce qu'il nous disait nous causait de plaisir. Ainsi, vous êtes donc toujours en pleine idylle!.. Ah! jouissez longtemps de ce bonheur tranquille. Chers enfants, puissiez-vous, le cœur épanoui, Compter beaucoup de jours encor comme aujourd'hui! (2)
GASTON, voyant pleurer Germaine Repatatras! ..
M. DUPRE, n'en croyant pas ses yeux Oh, oh!., notre fille qui pleure!.
M"'= DUPRÉ, agitée
Je ne me trompais pas : son trouble tout à l'heure M'avait frappée, et j'eus, dès le premier moment, D'un incident fâcheux comme un pressentiment...
(i) // lève son verre et le vide.
(2) Germaine ne parvenant plus à se dominer fond en larmes, Stupéfaction de M. et de M"" Dupré.
Pendant que j'écoutais ton père, ma cliérie.
Faire de ton bonheur la peinture attendrie,
Vous voyant tous les deux le visage à l'envers,
Je songeais qu'il n'est point de tableau sans revers :
due s'est-il donc passé?. . Dis vite, ma Germaine . . .
.M. DUPRÉ, trc uffie
Rien de grave, à coup sûr. Quelque petite scène De ménage pour rire, un gros chagrin d'enfant Q.ue l'amour cause et dont il sort plus triomphant!.. N'est-ce pas, ma fillette? ..
GER.MAINE, redevenue inailiesse d'elle-même Oui, père.
M"- DUPRÉ
Mais encore?
M. DUPRÉ
Laisse donc! il suffit que son Gaston l'adore Et tantôt le lui dise à l'oreille... bien bas!.. Pour vous, belle-maman, ne vous en mêlez pas!..
M"= DUPRÉ Cependant...
GASTON
Non, beau-père : il vaut mieux pour Germaine Et pour moi dissiper en deux mots toute gêne; Et, puisque nous avons le bonheur de vous voir, Il faut que vous sachiez...
xM. DUPRÉ
Je ne veux rien savoir!
38 LA lOR.MULE
GERMAINE Père. . .
M. DUPRÉ
Encore une fois, je ne veux rien entendre!..
M"'^ DUPRÉ
Si, si, cela vaut mieux, Gaston!., parlez, mon gendre!. .(i)
G.\STON
Eh bien oui!., nous étions quand vous êtes entrés
Pour la première fois tristement séparés...
A quel propos?.. Mon Dieu, j'ose à peine le dire :
Plutôt que d'en pleurer c'est un sujet de rire . .
J'en rougis... mais j'entends parler à cœur ouvert.
Lisette ce matin avait mis le couvert
Avec Jean. Celui-ci, la besogne achevée,
v^uivant une coutume en maints lieux conservée
Voulut qu'elle redît : « Dieu soit loué, c'est fait! «
Ou « Grâce à Dieu, la table est servie à souhait! »
Lisette refusant, il crie, et la mâtine
A ne lui point céder comiquement s'obstine.
Une querelle éclate, et crac!., nos amoureux
Déclarent n'avoir plus rien de commun entre eux! . .
Très amusé, trouvant l'aventure jolie,
A Germaine je viens conter cette folie. . .
En quoi — je le vois bien — f^g'^^ étourdîment.
Je lui dis en effet tout naturellement
Qu'une telle sottise, un pareil badinage,
Ne sauraient à coup sûr troubler notre ménage,
(i) M. Diipié, cipri's un geste il'ciiiiui, ic verse un verre devin de Madère, et s'assied.
Et que si j'espcrais d'elle un semblable trait Ce n'est point elle qui me le refuserait! . . C'était trop présumer, je crois, de sa tendresse. Le diable s'en mêlant, prière ni caresse Ne purent m'en donner hélas, le démenti! De Lisette elle prit carrément le parti. J'insistai pour la voir contenter mon envie En disant à son tour que « la table est servie » : Rien n'y fit. Q.ui l'eût cru? Ma Germaine d'antan N'a pas été bien loin de m'appeler tyran!., (i)
M. DUPRÉ, éclatant de rire
Et c'est tout?., et voilà pourquoi l'on est en brouille? Jour de Dieu, c"est trop fort ! . . mon œil aussi se mouille. . Vrai! je pleure... mais c'est de rire et ça vaut mieux! Lui Gaston, un tvran!. Oh! le monstre odieux!.. En un plomb vil soudain l'or pur ainsi se change.. . Va, va, hfille! . . un jour si cet ogre te mange — Vois donc son air farouche et ses yeux embrasés!.. — Ce ne sera jamais, crois-moi, que de baisers!
GASTON, taidicmcnt Germaine. ..
GERM.\INE, icgavdaitt Gaston qui lui sourit
Aussi pourquoi m'appeler révoltée, Boudeuse.. .
W" DUPRÉ, sévère et pincée Oh ! i)h ! mon gendre!..
GERM.\INE
Il m'a bien attristée! ,
(i) // donne des signes de nervosité.
M'- DUPRÉ
Pauvre chérie! ..
M. DUPRÉ, à sa femme
Ah ça! pour ces deux ingénus Voilà, belle Maman, deux mots bien mal venus! Personne n'est à plaindre ici. .. La belle affaire! . . Ce que Gaston voulait Germaine eût du le faire... (i) — Comment non?., par exemple ! il en coûtait si peu! Songe à ne pas verser de l'huile dans le feu, S'il te plait, et surtout point de... pantalonnade!.. Voudrais-tu par amour de la fanfaronnade. Les aigrir?.. Est-ce là le rôle des parents..? Nous fûmes quelquefois d'avis tout différents, Et dame! en vingt-cinq ans cela ne peut surprendre; Mais je t'ai toujours vue à mon avis te rendre... (2) Nous en aimons-nous moins?.. Prouve donc à Germaine due de concessions la vie est une chaîne... Ajoute, si tu veux, que j'ai diablement faim. Et lui montrant comment ceci doit prendre fin. Dis-nous bien gentiment
{montrant la table) que « la table est servie » ! ( Un silence) Allons, vite, dis-le ! ..
M"'" DUPRÉ, se levant vivement et avec colère
Moi!., jamais de la vie!.. (5) Vous êtes, je le crois, tous deux devenus fous. C'en est trop à la fin : pour qui nous prenez-vous?
(i) Signe de dénégation de M""' Dupré.
(2) Af'"° Dupré h regarde d'un air narquois.
(3) Ahuriisemenl de Gaston et de Germaine. M""" Dupré, s'animant toujours de plus eu plus, trépigne et dit le dernier vers dans le visage de son mari.
« Du côté de la barbe est la toute-puissance, » N'est-ce pas?.. Et bien non : l'aveugle obéissance Est indigne de nous et n'est plus de saison ... C'est de la tyrannie, et Germaine a raison! Nous ne comprenons plus l'amour dans l'esclavage... Sommes-nous en Turquie? en un pays sauvage? .. Dieu merci! nous vivons en un pays chrétien. Monsieur Duprél.. {^Elle reprend place près de Gcniiaine à gauche et prend un air de défi.)
M. DUl'RH, abasourdi Dupré-pacha!
GASTON, plh-iix
Nous voilà bien!..
GERM.\IX1Z, ccnilcr':ce Mère, tu vas trop loin...
M. DUPRÉ, lamentable
Je te crois!.. En Turquie! ..
C'est-ce qu'on peut nommer du moins... une sortie! (à Gaston) En Turquie, à son âge!..
M-" DUPRÉ
Oui, oui, Messieurs, riez! ..
En Turquie, ou plus loin si vous nous en priez...
GERMAINE, regardant Gaston
Mère ! .. mère! ..
(A part.) J'eus tort de n'être point soumise... (Haut.) Notre fête déjà n'est que trop compromise : Je n'avais pas prévu te causer ce chagrin.
GASTON, à juirt Le moyen d'en sortir maintenant?.. Ah! l'écrin!..
M. DUPRÉ, se rascusissiiiit
Bah! dans un verre d'eau ce n'est qu'une tempête... Le plus clan- en ceci, c'est que la table est prête ; A ce grave débat je demande à surseoir... Voyons, ma femme, es-tu d'avis de nous asseoir?. . (i)
M'"= DUPRÉ cu-c-ptaiil son brus.
Oui, m.ns c'est bien pour eux...
GASTON, cciiiiliiiitint Gcniuiiiii' à dible
Ma petite Germaine, Allons-nous les laisser tous les deux dans la peine?.. Voyons, oublions tout et donnons-nous la main : Chère, j'ai l'ait déjà les trois quarts du chemin!
GER.MAINE
Comment?
GASTON
Je ne voulais qu'au dessert te le dire... Mais j'ai hâte de voir renaître ton sourire : A tous il nous le faut pour nous rasséréner,
M. DUPRÉ, les wontiaiil a s<i femme
Bon!., l'on jacasse... enfin nous allons déjeûner.
(i) Il lui offre h bras. Gaston se précipite vers Germaine et lui offre le sien. Jeu muet.