CHAPITRE PREMIER
Grâce aux abus de pouvoir arrachés à Louis XVIII, au moment de sa rentrée, par un chantage de haute politique, le duc d'Orléans était parvenu à se faire attribuer la propriété de biens immenses, indûment enlevés au domaine de l'État. Le restaurateur de la monarchie, le frère de Louis XVI, avait violé toutes les lois pour constituer au digne fils du régicide Egalité, au chef désigné d'une conspiration permanente, une fortune personnelle qui dépassait de beaucoup la fortune royale et qui arrivait à comprendre la presque totalité de ce qui avait été détaché du domaine à diverses époques, pour composer les apanages des princes du sang et des bâtards de Louis XIV, dont le duc de Penthièvre était le dernier et unique héritier. Pour que tout se trouvât réuni dans ses mains, il ne manquait que la fortune des Condé.
Lorsqu'en 1814, Louis XVIII avait accordé au duc d'Orléans ce qu'on a appelé la restitution de ses biens, il avait été impossible de ne pas faire bénéficier le prince de Condé d'une mesure analogue, d'autant plus que pour lui, la restitution n'était pas entachée d'aussi flagrantes illégalités et ne se pré-
sentait pas au même degré comme un défi à la morale publique et à la saine prudence politique.
Cette grande maison de Condc, frappée dans son dernier rejeton, le duc d'Enghien, était, dès lors, 5ui\ant toutes les prévisions, destinée à s'éteindre. Il fallait s'attendre à voir les griffes acérées des d'Orléans accaparer ce dernier morceau de la fortune des Bourbons ; et il est certain que, dès le jour de la restitution, elles furent tendues, par une préoccupation constante, pour ce coup de rapine. Par quels moyens honteux, par quelles compromissions avilissantes il fut préparé, par quelle protection frisant la complicité, l'exécution du crime final fut assurée, c'est une histoire qui n'est point inconnue, c'est l'histoire de l'assassinat du dernier des Condé, qui a fortement ému l'opinion à l'époque où le fait s'est produit, mais dont le somenir s'est un peu effacé et dont le récit peut avoir pour une bonne partie de la génération actuelle presque la valeur de l'inédit.
A l'époque de la Restauration, le vieux prince de Condé, le chef de l'armée des émigrés, vivait encore; il avait près de 80 ans ; et ses biens ne devaient pas tarder à passer sur la tête de son fils, Louis-Henri- Joseph, duc de Bourbon.
Celui-ci, né en 1756, était déjà presque un vieillard.
Sa vie, qui devait être traversée par un deuil tragique et s'achever par une fm tragique, avait commencé par une idylle.
A peine âgé de quinze ans, il s'était follement épris de la fille de Louis-Philippe d'Orléans, Marie- Bathilde d'Orléans, sœur de Philippe-Ëgalité, de quatre ans plus âgée que lui. Sa passion se manifesta avec une telle violence, que les deux familles
consentirent au mariage, qui fut conclu en 1770. Mais, en raison de la jeunesse du mari, on exigea que la réunion des deux époux fut ajournée. La jeune femme dut attendre dans un courent, pendant que le duc de Bourbon fut confié à un gouverneur, chargé de le faire voyager pendant deux ans.
Son impatience amoureuse ne put se résigner à ce délai ; il échappa à ses surveillants et enleva sa femme du couvent (1).
Un tempérament aussi prompt aux entreprises galantes ne devait pas être longtemps retenu par le lien conjugal. Deux ans à peine après le mariage, presque au lendemain de la naissance du duc d'Enghien, le volage mari désespérait sa femme par des assiduités si peu discrètes auprès de madame de Canillac, une de ses dames d'honneur, que la duchesse de Bourbon se laissait emporter à faire un éclat public. A partir de ce moment, les rapports a\aient cessé entre les époux qui conservèrent cependant encore certaines apparences extérieures, car, en 1778, à la suite d'un incident de bal masqué, où le comte d'Artois, ayant au bras la même madame de Canillac, avait poussé à bout la duchesse de Bourbon, celle-ci, ayant arraché le masque du comte d'Artois et ce prince ayant riposté en lui écrasant le sien sur la figure et ayant ajouté à ce tort celui d'aller raconter l'aventure, le duc de Bourbon s'était fait le chevalier de sa femme et avait eu l'honneur de croiser le fer avec le frère du roi (2).
(1) On sait quel parti plusieurs auteurs dramatiques ont tiré de cette aventure. A l'époque même, Laujon en fit le thème d'une pièce « L'amoureux de quinze ans, com. on 3 actes et en prose, mêlée d'ariettes (Paris, Christ. Bollard, 1771) » ; et, de nos jours, Meilhac et llalévy en ont fait une opérette : « Le petit duc », qui a eu un grand succès.
(2) L'opinion publique, en cette circonstance, avait été dé-
llJO LA FORTUNE DES d'oRLÉANS.
Mais pour avoir obtenu qu'il soutînt sa querelle, la jalouse duchesse ne put se flatter d'avoir reconquis le cœur de son mari. Elle eut le déplaisir de connaître ses intrigues avec plusieurs femmes de la cour et de la ville ; elle subit la morlification, plus blessante peut-être, de le voir en confraternité habituelle de débauche élégante avec son offenseur non pardonné, le comte d'Artois.
Malgré tout, le ménage se maintint dans ces conditions de décorum factice jusqu'en 1780. A cette époque, le duc de Bourbon fit baptiser sous son nom une fille née de Mademoiselle Michelot, de l'Opéra. La duchesse ne put supporter cette dernière injure ; une séparation définitive eut lieu.
On pense bien que ce demi-veuvage n'avait pas fait renoncer le duc aux galanteries. Toutefois, pendant les années sui^•anfes, il ne paraît pas avoir formé de liaison qui ait fait scandale ou qui ait embarrassé sa vie.
La Révolution était survenue, puis l'émigration, la vie des camps, à l'armée du prince de Condé, son père.
Avant que celte armée fût licenciée, le duc s'était relire en Angleterre (1). Ce fut alors IVxil morne,
favorable au comte d'Artois ; elle fut plus sévère encore pour le duc d'Orléans, qui, loin de prendre fait et cause pour sa sœur, s'était montré en public avec le comte d'Artois à la chasse.
(11 On n'aperçoit pas très bien la véritable raison de ce départ. On voit bien que le duc de Bourbon fut destiné à un commandement dans la Vendée, mais il paraît certain que ce ne fut qu'un prétexte décent. Daprès une note qui existe aux Archives nationales F' 6480, doss. 8162, ce serait le prince de Condé qui aurait voulu l'éloignement de son fils, qui censurait ouvertement quelques-uns de ses actes ; mais il semble bien d'autre part que le prétendant le tenait en disgr<âce.
En 1798. le comte de Provence faisant part au prince de
le désœuvreiiienl pesant, funeste aux caractères peu trempés et aux facultés médiocres, tout cela assombri bientôt par le deuil. La mort du duc d'Enghien, entourée de circonstances si douloureuses, a\'ait anéanti le dernier espoir d'une vie manquée et désormais vouée à l'isolement moral le plus complet. Peu aimé de son père, qui l'avait toujours tenu à l'écart, séparé de sa femme, privé de son fils, condamné par la force des choses à une existence sans occupation et sans but, il devenait une proie facile pour la première femme ambitieuse et adroite qui voudrait s'en emparer.
Cette femme n'avait pas manqué.
Ce fut une nommée Sophie Dawes ou Daw, car on n'a jamais bien su son nom, fille d'un pêcheur de l'île de Wight, élevée par charité, qui était venue à Londres courir les aventures. Elle avait, dit-on, passé quelque temps comme figurante au théâtre de Covent-Garden, et était tombée à chercher sa vie dans les bas-fonds troubles de la grande ville. Le pauvre duc eut le malheur de s'y égarer et la mauvaise chance de l'y rencontrer.
Elle était jolie, insinuante, armée d'une rouerie précoce et savante ; elle eut bientôt fait de se rendre nécessaire à un homme oisif, attristé et déjà vieillissant, dont les ardeurs amoureuses, toujours exigeantes, mais moins fougueuses, étaient prêtes à s'accommoder du régime tranquille do tendresses casanières. Son empire fut assez promptement établi pour retenir à Londres le duc de Bourbon, quand les autres princes rentrèrent en France à la seconde Restauration. Il paraît cependant qu'il fit, peu après, un effort pour rompre cette liaison, dont la force
Condé du mariogo conclu de Mme Royale, exprimait le désir (le l'y voir avec son pctit-fils, sans nulle mention du duc do Bourbon.
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enveloppante commençait sans doute à effrayer sa faiblesse. Il partit subitement pour Paris ; l'intrigante y courut à sa poursuite : — elle ne pouvait, disait-elle, supporter son absence ; — elle ne l'y trouva point. Pour la fuir, probablement, il était allé faire un voyage à Burgos. Elle attendit dixhuit mois, agitée d'impatience, mais sûre de ressaisir et de soumettre tôt ou tard celui qui ne connaissait que la fuite pour échapper à son joug.
Son calcul ne fut pas trompé. L'amoureux sexagénaire reprit docilement, à son retour, le collier qu'elle avait su faire à la mesure de sa passivité.
Tant que vécut son père, le duc de Bourbon, retenu par la crainte qu'il lui avait toujours inspirée, put contraindre son ambitieuse maîtresse à rester dans une ombre discrète. Mais à peine le vieux prince de Condé fut-il mort qu'il céda à son impatience d'en sortir.
Pour expliquer son apparition et y donner un prétexte quasi-régulier, elle avait imaginé de se faire passer pour la fîUe de son protecteur. L'entreprise fut habilement conduite par un système de demi-mots, d'apparentes indiscrétions calculées avec art. L'audace en était garantie par la certitude que, si l'honneur du gentilhomme devait rester incoercible à toute pression pour la complaisance d'un aveu formellement confîrmatif, la faiblesse éprouvée de l'amant serait toujours incapable du simple effort nécessaire pour l'affront et le dommage d'un démenti.
Sous ce manteau décent, elle s'est fait épouser par un loyal officier, M. Adrien de Feuchères, pour lequel, à cette occasion, on a obtenu du roi le titre de baron et qui est entré dans la maison comme gentilhomme de la chambre, avec le grade de lieutenant-colonel.
Le mariage fut célébré à Londres, le 6 août 1818, moins de trois mois après la mort du prince de Condé, La cérémonie catholique eut lieu dans une chapelle espagnole, et la cérémonie protestante dans l'église Saint-Martin. Dans les actes, la jeune épousée prit les titres et qualités de fdle de Richard Clark, veuve Dawes, Une dot modeste, représentant 7.200 francs de rente, lui était constituée par le duc de Bourbon.
Tout cela était sagement mesuré pour entretenir la bonne foi du trop crédule mari, dont le bras était nécessaire pour entrer au Palais-Bourbon. La baronne de Feuchères s'y fait donner un appartement; elle y a ses gens, ses voitures. Et aussitôt, elle s'installe en dame souveraine du logis ; c'est elle qui fait la loi et gouverne tout. Les familiers et les serviteurs de la maison doivent se soumettre à son autorité ; ceux qui lui résistent ou lui déplaisent n'ont qu'à céder la place ; il lui faut un personnel qui soit entièrement à sa dévotion. Le secrétaire des commandements du prince, le baron de Saint- Jacques, doublement cher à son maître par le mérite d'un dévouement antique et par le souvenir quasisacré de son fidèle service auprès du duc d'Enghien. qu'il a suivi jusqu'à la mort, sera bientôt sacrifié à l'impérieuse volonté de la nouvelle venue, qui le fait remplacer par un homme de son choix, le général Lambot. Un autre vieux serviteur, M. de Ouesnay, attaché à la maison depuis trente-cinq ans, sera congédié à son tour, un peu plus tard. L'intendant, M. de Gatigny, sera aussi mis en disgrâce ; il allait recevoir son congé lorsqu'il mourut ; il fut remplacé par M. de Surval. Messieurs de Belzunce et de Choulot étaient également désignés pour une révocation
En atlcndrmt, l'adroite personne a soin d'introduire ses créatures : deux siens neveux, sir James
Dawes, qu'on fait baron de Flassans, nommé commandant des équipages du duc ; Sir Georges Dawes, nommé écuyer ; un certain abbé Briant, qui ne rougit pas d'accepter auprès d'elle des fonctions de secrétaire assez mal définies ; cette courtisane protestante trouve de bon goût d'avoir quelque chose comme un aumônier catholique.
Ces précautions sont politiquement sui\ies jusque dans le personnel de la domesticité subalterne.
Le train de vie dans les diverses résidences est réglé d'après ses fantaisies, qui, toutes, tendent à la consolidation mdestructible de sa domination. Aux distractions des chasses, qui sont restées un des plaisirs favoris du duc, elle ajoute celles de représentations théâtrales, où elle s'exhibe dans les rôles les plus variés et flatte la vanité de son vieil amant par les applaudissements que personne n'oserait lui refuser.
(.'e prologue un peu long était nécessaire pour bien faire connaître le caractère particulier et la situation réciproque des personnages qui vont se montrer au |)remier plan dans le drame de la captatiort et de l'assassinat et pour rendre compréhensible l'intei'uMition d'aulres personnages qui se montreront le moins possible en scène, mais dont le rôle essenliel, qui s'exerce de la coulisse, soutient et domine toute l'action.