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CHAPITRE IV

Louis XVIII n'était pas l'imbécile, l'infirme d'esprit que finiraient par nous montrer ses panégyristes avec leur absurde explication d'une clémence bourbonnienne, s'épancbant en pardons à jet continu, comme une incontinence rebelle aux plus topiques astringents. Sa conduite même, bien observée, paraît clairement celle d'un homme qui subit, dans toute leur dureté, les conditions d'un pacte inéluctable, mais sait, pour tout le reste, se refuser même aux concessions faciles.

Pour ce qui peut servir à l'accroissement de la fortune, pour ce qui peut assurer la plus large indulgence et la plus complète impunité, il cède sur tous les points ; et comme il faut couvrir cela devcnt l'opinion, le roi bel esprit s'en lire par des épigrammes. A quelqu'un qui, croyant l'éclairer sur ce qui frappait tous les yeux, lui disait : « Sire, prenez garde à M. le duc d'Orléans ; il en veut à votre couronne », il répondait en riant : « A ma couronne, non : c'est à ma liste civile qu'il en veut. » Mais quand il s'agissait de grâces non comprises formellement dans le marché, il agissait et s'exprimait de façon à laisser percer sa con\iclion intime.

Louis-Philippe, ce pur républicain, qui gémissait jadis d'être né prince français, souffre maintenant de n'être qu'Altesse Sérénissimc et réclame, avec des instances pressantes, le titre d'Altesse Royale.

Le roi n'y veut rien entendre. « Le duc d'Orléans, — disait-il, — n'est delà que trop près du trône. » D'ailleurs, — disait-il encore, — « il n'est pas de ma lamille » (1). Cette dernière boutade était une petite vengeance de la contrainte imposée à sa volonté en matières plus graves, car son refus eût été suffisamment motivé par la tradition monarchique qui réservait le titre d'Altesse Royale aux enfants et frères du roi et aux enfants du dauphin.

Les faveurs royales, si exorbitantes qu'elles soient, restent donc en réalité réglées d'après des stipulations définies et n'ont en aucune façon le caractère de bienfaits gratuits. C'est bien manifestement ainsi, du reste, qu'elles sont reçues : le bénéficiaire laisse bien voir qu'il n'a pas à se considérer comme obligé; il ne se gêne nullement pour montrer plus que de l'indépendance de CŒur.

En sa qualité de prince du sang, le duc d'Orléans est membre de la Chambre des Pairs ; il s'empresse d'y prendre séance, et, dès le début de la session, il profite de la discussion de l'Adresse au roi pour se poser en censeur de la politique royale, en arbitre des partis et en candidat disponible à une révolution dynastique. Cela excédait un peu trop sans doute la mesure des licences consenties.

{V On a cru voir dans ce mot une allusion à la version soutenue, plus tard, par une femme nommée Maria-Stella, qui voulait se faire reconnaître pour fille de Philippe-Egalité, prétendant prouver que Louis-Philippe était le fils d'un fîeôlier de Modigliana. nommé Chiappini, qui lui aurait été sul)s!itué. Cette thèse, il faut l'avouer, s'appuie sui- un ensemble de témoignages, de documents, de vraisemblances assez graves pour qu'il en résulte une très grande probabilité, mais se heurte, d'autre part, à des objections qui ne perinctlPiit pas sans (pielque témérité, de retenii' le fait comme incontestablement établi. — Le mot de Louis XVIII peut, d'ailleurs, très hion viser plutôt l'illégitimilé antérieure de touû; la branche d'Orléans.

86 LA FORTUNE DES d'oRLÉAXS.

Louis XVIII se fâche et le duc d'Orléans est invité à aller faire une retraite à Tvvickenham (1). Il se résigne à cet exil, mais son absence n'arrête pas le cours des intrigues qu'il a mises en train.

La conjuration qui avait tenté, en 1815, le coup de main de La Fère, était restée organisée de toutes pièces. Le complot militaire ayant échoué, on en avait préparé un nouveau sur des bases plus larges, mais avec le même programme. Jugeant avec raison que le nom d'Orléans manquait totalement de prestige pour enlever les masses, c'était le nom de Napoléon que les meneurs mettaient en avant, et c'était sa restauration ou celle du roi de Rome, son fils, qu'ils annonçaient. Ils étaient parvenus ainsi à enrôler un assez bon nombre d'officiers en demi-solde et de vieux soldats encore tout étourdis de ce qui pour eux avait été comme l'éclipsé de l'astre répandant la lumière et la vie.

Ce fut donc au nom de l'Empereur, qu'un soulèvement éclata à Lyon, en janvier 1816 et qu'une tentative fut faite en mai pour s'emparer de Grenoble. Le chef, le promoteur de ces insurrections, Didier, avait été jusqu'à affirmer à ses adhérents que le prince Eugène et l'impératrice Marie-Louise se tenaient auprès de la frontière, prêts à se mettre à leur tête aussitôt qu'il y aurait eu commencement d'exécution. Il n'en était rien ; la vérité est que le coup était monté au profit de Louis-Philippe. Didier, fugitif après l'échec, fut obligé d'en faire l'aveu à ses complices furieux d'avoir été trompés. Et le fils de Didier, Simon Didier, a déclaré plus tard,

(1) Louis-Philippe a cru son honneur intéressé à soutenir qu'il n'avait pas obéi à un ordre d'exil, et que son éloignenient temporaire avait été volontaire. Cette dénégation ne tient pas devant l'cvidence des faits.

qu'avant de se lancer dans cette aventure, son père avait eu une longue conférence avec le duc d'Orléans.

Louis XVIII, évidemment, n'a pu connaître cette déclaration, mais il n'a rien ignoré des dessous de l'affaire. Avant même qu'elle se produisît, des avertissements multipliés avaient été adressés au gouvernement royal, de Lyon et de Grenoble. Decazes, le tout puissant ministre, qui n'était dans le cabinet de Louis XVIII que l'agent de Louis-Philippe, avait, il est vrai, affecté de négliger tous les avis préventifs, et après l'événement, a\ait exigé une répression impitoyable et sanglante, afin d'étouffer toutes les révélations. Mais il ne parvint même pas à tromper l'opinion publique. Ouant au roi, s'il n'avait pas suffi pour l'éclairer, de retrouver dans l'affaire de Grenoble les noms de Didier, de Drouet d'Erlon et autres, de la conspiration de La Fère, il ne put lui rester aucun doute après que le général Donnadieu, loyal serviteur de la Restauration, lui eut transmis les aveux suprêmes de Didier, repentant. Ces aveux arrachaient tous les masques : « Dites au roi de se défier des hommes qui l'entourent et qui ont deux serments à la bouche. » — Cela était pour Decazes et consorts ; d'autres aveux suivaient, désignant le chef de la conspiration : « Dites encore au roi que son plus grand ennemi est dans sa famille » ; et enfin un dernier aveu, donnant le nom de cet ennemi : « Louis-Philippe, duc d'Orléans. »

Est-il concevable qu'à la suite de pareilles révélations, la consigne d'exil n'ait pas été confirmée à titre perpétuel ? Est-il explicable, si l'on n'admet pas la mise en œuvre de moyens de coercition terribles, que le flagrant délit d'attentat contre la dynastie ait, au contraire, été suivi d'un ordre de rappel ?

Contraint encore une fois de capituler devant les sommations de son cousin conspirateur, Louis XVIII voulut seulement, ainsi qu'il avait fait dans toutes les circonstances semblables, sauver ce qu'il put de sa dignité royale et de sa réputation politique, en s'arrangeant pour paraître ne céder qu'aux instances d'une tierce intervention. Encore affecta-t-il de bien marquer qu'il ne s'aveuglait nullement sur les conséquences de sa capitulation. Lorsque, sur les sollicitations pressantes du comte d'Artois et de la duchesse d'Angoulême, il eût signé la lettre de rappel pour le duc d'Orléans (1), il remit la plume au comte d'Artois, en lui disant : « Mon frère, gardez bien cette plume ; elle vous servira pour signer votre abdication. »

Le duc d'Orléans rentra en France, en novembre

Il fît publier à ce moment, une proclamation qu'on ne saurait qualifier : c'est un acte sans exemple dans l'histoire :

Français !

On me force à rompre le silence que je m'étais imposé, et, puisqu'on ose mêler mon nom à des vœux coupables et à de perfides insinuations, mon honneur me dicte, à la face de l'Europe entière, une protestation solennelle que me prescrivent me? devoirs.

Français ! On vous trompe, on vous égare ; mais qu'ils se trompent surtout' ceux d'entre vous qui s'arrogent le droit de se choisir un maitre, et qui, dans leur pensée, outragent par de séditieuses espérances, un prince, le plus fidèle sujet du roi de France.

Le principe inexorable de la légitimité est aujourd'hui la

(1) La Cour se montrait fort opposée à ce rappel. On rappelait au roi les paroles qu'il avait prononcées en 1815 : « Tl faut, pour le bonheur de la France, que Bonaparte en sorte le plus tôt possible, et pour le repos de ma famille que le duc d'Orléans n'y rentre jamais. » (Billault de Gérainville. — Hist. de Louis- Philippe, t. II, p. 1.)

seule garantie de la paix en France et en Europe. Les révolutions n'en ont fait que mieux sentir la force et l'iraportonce. Consacré par \ine ligue guerrière et par un congrès pacifique de tous les souverains, ce principe deviendra la règle invariable des règnes et des successions.

Oui, Français, je serais fier de vous gouverner, mais seulement si j"étais a.ssez malheureux pour que l'extinction d'une branche illustre eût marqué ma place au trône. Ce serait alors seulement que je ferais connaître aussi des intentions peut-être bien éloignées de celles qu'on me suppose et que l'on voudrait me suggérer.

Français ! Je ne m'adresse qu'à quelques hommes égarés : revenez à vous-mêmes, et proclamez- vous fidèles sujets de Louis X\'III et de ses héritiers naturels, avec l'un de vos princes et de vos concitoyens.

Louis-Philippe d'Orléans.

Il est probable qu'à l'exemple de ce qui s'était passé lors de la première réconciliation officielle en 1800, on avait exigé de lui, comme condition de son rappel, un acte public, qui fût une protestation contre les projets séditieux et une profession de loyalisme. Le comte d'Artois, — on s'en souvient, — aurait voulu que la lettre de soumission de 1800 fût « plus forte de choses », mais pourtant avait été obligé de s'en déclarer « content ». La proclamation de 1816 dut paraître, au contraire, « trop forte de choses » ; on jugea néanmoins nécessaire de la laisser passer et de l'accepter comme satisfaisante.

Elle était pourtant d'une rare impudence. En face de « vœux coupables » et de « séditieuses espérances », auxquelles il s'agissait de couper court par une déclaration formelle et énergique, oser viser et proclamer les é\'entualités d' « extinction », qui pourraient les combler, en « marquant la place au trono » du prince qui en est l'objet, c'est, vis-à-vis de la branche aînée, un défi caractérisé dont l'audace se conçoit à peine et dont l'impunité, ou, — pour mieux dire, — la scandaleuse récompense ne se conçoivent pas.

Une de ces éventualités si insolemment prévues n'allait pas larder, d'ailleurs à se réaliser.

Le 13 février 1820, le duc de Berry mourait, frappé par le poignard de Louvel.

Cet assassinat fut un crime politique.

Malgré les efforts faits pour répandre l'opinion que le meurtrier a\ait \oulu tirer vengeance d'une injure personnelle, le sentiment public ne se laissa pas égarer : d'un bout de la France à l'autre, une clameur immense s'éleva, signalant le mobile du crime, en désignant le bénéficiaire, et en dénonçant l'organisateur.

Le mobile du crime était d'abattre le seul membre de la famille régnante dont le mariage s'annonçait comme ne devant pas être stérile, le seul par conséquent dont l'existence pût contrarier la réalisation des pronostics sur « l'extinction d'une race illustre », admis avec une si étonnante confiance par Mai ie- Amélie, dès 1810, et si impudemment annoncés par Louis-Philippe, en 1816.

Le bénéficiaire était cet héritier d'une branche collatérale, acharnée, depuis un siècle et demi, à la tache d'accaparer le trône.

L'organisateur était ce ministre qui, avec une cynique et tranquille audace, employait sa honteuse faveur auprès d'un roi monstrueusement égoïste, et la toute-puissance qu'il lui laissait, à préparer l'avènement du collatéral conspirateur.

Un courageux député, M. Clausel de Coussergues se fit l'organe de la conscience publique, et, en pleine Chambre, déposa un projet d'accusation contre le comte Decazes (1), comme complice de l'assas-

(1) Quand iM. Clausel de Coussergues descendit de la tribune, un de ses collègues lui dit : « \'ous vous êtes mal exprimé en accusant le ministre de complicité dans le crime ; il fallait l'accuser d'en être l'auteur. »

LA FORTUNE DES d'oRI.ÉANS. 91

sinal. Il apporta une foule de témoignages établissant que la police — à la tête de laquelle était le comte Decazes — avait reçu des avertissements nombreux et précis d'un complot contre la vie du duc de Berry et que, loin de prendre les mesures commandées par les circonstances, elle avait agi comme si elle avait voulu laisser toutes facilités à l'assassin et lui ménager les moyens de fuir. Il signala de plus des faits significatifs et produisit des documents authentiques prouvant qu'après le crime, tous les efforts de cette même police avaient été dirigés en vue d'empêcher toutes recherches et d'arrêter toutes révélations qui auraient pu mettre sur les traces de complices.

L'exposé de M. Clausel de Coussergues est accablant pour le ministre qu'il accuse ; ses conclusions ont été confirmées postérieurement de façon à ne laisser aucun doute possible sur l'existence d'un complot dont il était l'organisateur.

Un ancien officier, le baron de Saint-Clair (1), a publié les détails les plus circonstanciés sur les démarches par lui faites et les avis adressés pour prévenir les personnes qui entouraient le duc de Berry de la conjuration formée contre sa vie, leur transmettant les renseignements fournis par un malheureux qu'on y avait fait entrer de force, indiquant les lieux de rendez-vous, désignant, par leurs noms, les principaux conjurés, et parmi ceux-ci, avec M. Decazes, plusieurs des officiers attachés h la maison du prince ; et il se trouve précisément que ces complices désignés bénéficièrent des faveurs les

(1) Le baron de Snint-Clair a nommé plus tard ce révélateur, un ancien soldat, Buiema, Hollandais de naissance, et a publié les détails les plus intéressants à son sujet {Révélations sur Vassassinat du duc de Berry, Paris, 1830).

plus distinguées lorsque Louis-Philippe parvint au trône.

L'ancien archiviste de la police, Peuchet, a fait connaître les avis reçus par la police et raconté la triste aventure d'un ouvrier, nommé Clairnel, qui fut séquestré dans le cabinet même du préfet de police et probablement supprimé, pour avoir voulu renseigner le ministre sur les tentatives d'embauchage faites auprès de lui pour le coup dont Louvel finit par se charger.

Le comte d'Hérisson a tiré des papiers d'un autre préfet de police, le baron Mounier, des notes très précieuses, qu'il résume ainsi : « Le sieur Antinori. a pré\"enu le ministre de la police, quelques jours à l'avance, que l'assassinat du duc de Berry allait avoir lieu. La correspondance échangée entre lui et l'î département central de la police est fort instructive et indique qu'il avait connaissance de l'existence de Louis XVn... (1). »

Enfin Peuchet déclare que l'existence de complices était connue de la cour et que dans les bureaux de la police, « on s'efforçait de fermer les yeux sur les traces évidentes par où l'on pouvait arriver jusqu'à eux... » Il dit aussi : « Ln voile noir a couvert les préliminaires de ce crime ; les instigateurs ne sont pas connus... Eh bien ! je les connais et un jour je les ferai connaître » ; et plus loin il ajoute que M. le duc Decazes lui saura certainement gré d2 sa discrétion.

La cour connaissait en effet les coupables : il est impossible d'en douter.

« Monsieur déclara au roi que comme père, il ne pouvait plus revoir M. Decazes. Madame la duchesse

(1' Coinle d'Hérisson, Le Cabinet noir, p. 32.

d'Angoulême témoigna la même répugnance comme sœur et la voix de la France parla au roi plus haut encore.

« Il fallut céder à cette manifestation de l'esprit public : le favori, torturé de désespoir et de rage à défaut de remords, se retira comblé des faveurs de son maître. Duc et pair, on lui promit de plus l'ordre du Saint-Esprit à la première promotion et ensuite l'ambassade d'Ângletei're. Mais tout cela ne pouvait lo consoler de l'irrémissible perte de son omnipotence. J'oubliais, parmi les grâces royales, le titre de ministre d'État, et, en 1823, le don d'une somme de neuf cent mille francs qui fut accordée à M. Decazes, pour payer les dettes contractées, disait-il, pendant son ministère. On sait en outre que Louis XVIII prodigua ses grâces et ses dons à Mme Prinsteau (1), sœur du duc Decazes (2). »

Quel Euripide ou quel Shakespeare oserait concevoir situation plus tragique que celle-là, et tenter de rendre toute l'horreur de ce débat entre le père et la belle-sœur du prince assassiné, réclamant du roi le châtiment du coupable hautement désigné et le vieux monarque, insensible au désespoir des siens, indifférent au scandale de sa protection monstrueuse, refusant de frapper son favori, teint du sang de l'héritier de sa dynastie ? Oui entreprendrait de retracer cet autre débat entre le roi, contraint enfin à éloigner au moins de son palais le ministre condamné par la conscience publiciue et ce ministre, qui, fort d'une faveur fondée sur d'infâmes complaisances et de sinistres services, peut se croire en droit de récriminer contre l'ingratitude du maître

(1) Princeteau.

(2) Peuchet, Mémoires tirés des Archives de la Police, l.\l. p. 70.

assez timoré pour ne pas se solidariser entièrement avec lui ? Qui ne reculerait devant l'odieuse crudité du marchandage qui s'ensuit sur le pz'ix à fixer pour payer le sacrifice recoiuiu indispensable et marquer 1.^ maintien intégral d'une approbation sans réserves et d'une inaltérable confiance ?

Le rôle de l'historien est seulement de constater les faits et d'en rechercher les raisons et les conséquences.

Ici le problème est d'une profondeur troublante. En voici les termes :

Il est hors de doute que le crime fut l'œuvre d'une conjuration formée pour déblayer les degrés du trône au profit de la branche d'Orléans.

Il est hors de doute que le favori de Louis XVIII faisait partie de cette conjuration et que par lui furent assurées les facilités pour l'exécution du crime et l'impunité des coupables.

Il est hors de doute que Louis XVIII ne put être dans l'ignorance, ni dans la moindre hésitation sur l'un ou l'autre de ces deux points.

Comment expliquer donc cet inqualifiable refus de faire justice et cet atroce besoin de couvrir son ministre de nouveaux dons et de nou\ elles faveurs ?

C'est que — cela est horrible à dire — le ministre avait choisi pour porter le coup un moment où la suppression de l'héritier par qui la race pouvait être perpétuée, devenait aussi utile au possesseur actuel du trône qu'au conspirateur pressé d'en saisir la vacance.

Est-ce une supposition gratuite ? Il faut avouer qu'en l'absence même de tous renseignements, la logique seule des faits imposerait cette conclusion qu'un crime récompensé fut, sinon un crime commandé, du moins un crime accepté comme un ser- \ice rendu.

Mais les renseignements ne font pas défaut. Il est établi par les témoignages les plus graves et les plus concordants que, quelques jours avant l'assassinat, une scène des plus violentes avaient eu lieu entre Louis XVIII et son neveu le duc de Berry. Les éclats en avaient retenti jusque dans les antichambres, d'où un huissier du cabinet et un garde du corps de service (1) avaient pu entendre le duc de Berry affirmer à Louis XVIII l'existence de Louis XVII et réclamer pour lui la restitution de la couronne ; le roi nier d'abord le fait de cette survivance, puis, poussé par la ferme obstination de son neveu, lui lancer cette observation éminemment pratique, qu'il était après lui, l'héritier désigné du trône ; le duc de Berry s'écrier alors : « Mon oncle, soyons honnêtes avant tout », et enfin Louis XVIII exaspéré, lui crier à son tour : « Sortez, Monsieur ! »

Il résulte de témoignages non moins graves, que le duc de Berry, convaincu de l'existence de Louis XVII, avait effectivement préparé, de concert avec plusieurs colonels, un mouvement « pour faire reconnaître et proclamer le roi légitime » (2) et que

(1) Le témoignage de l'huissier du cabinet a été certifié par un de ses collègues, M. Marcoux, ancien huissier de la chapelle du roi ; celui du garde du corps l'a été par un de ses amis, M. Cahier, ancien orfèvre de la cour, dont un des liis avait oitert à Jules Favre d'en déposer devant la justice ; il l'a été encore par Mme de Bréban, veuve d'un ancien garde du corps, h qiii son cauiarade en avait fait confidence, — cette vénérable dame en a remis une déclaration écrite, qui a été transmise par M. Ernest de i'oulpiquet à la rewie La LégiiimUé, n" du 1" août 1895 ; — il l'est, de plus, par un ancien fonctionnaire, des plus honorables et des plus distingués, aujourd'hui octogénaire, M. D..., qui déclare l'avoir reçu directement de ce garde du corps, M. d'il... qu'il nomme sans réticence. (V. Lniiis XVII et le secret de la Révolution. Dujarric, éditeur, 1!)0:!.)

12) On a sur ces divei's points, les témoignages de Mn'.e Delmas, ancienne nourrice du duc de Berry, du comte de Repen-

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tel était le véritable but de ce qu'on a appelé la conspiration de la Teriasse du bord de leau, dont on a tant parlé en sens divers, mais sur laquelle on n'a jamais cherché à faire la lumière (1).

On conçoit donc que, pour un homme comme Louis XVIII, qui, depuis sa prime jeunesse, n'avait jamais cessé de con\oiter le pou\oir suprême, qui, au lendemain du 21 janvier 1793, s'était félicité de l'exécution de son frère Louis XVI et de la mort prochaine, sinislremenl pronostiquée, de Louis XVII, comme d'événements « utiles pour le bien de l'Ëtat » (2), les revendications formulées au nom de l'héritier légitime et les préparatifs faits pour les soutenir, fussent comme un attentat irrémissible contre sa couronne ; on conçoit qu'un ministre sans scrupules, en possession de ces terribles secrets, ait calculé que la mort d'un prince épris de folles idées de justice et d'honnêteté politique ne pouvait lui être imputée à crime, mais devrait lui être comptée comme un inappréciable service rendu « au bien de l'Ëtat ».

lies, ami intime du prince, et du colonel comte de Conffin du Valès. (V. l'ouvrage cite ci-dessus.)

(1) Un détail, passé sous silence dans la plupart des récits historiques, et qui pourtant a la plus grave signification, c'est que pendant cette nuit même où le' prince mourait à l'Opéra, Decazes faisait opérer une pei-quisition à l'Elysée- Bourbon et enlever des papiers dans le secrétaire du duc de Bcrrv. — Voir les Mémoires de la duchesse de Gontaul, p. 211. '

(2) Voici la lettre par laquelle, de Hamm (Westphalie), il faisait part au comte d'Artois de la mort de Louis XVI : « 28 janvier 1793. — C'en est fait, mon frère, le coup est porto... Je tiens dans mes mains la nouvelle officielle de la mort du malheureux Louis X\L et je n'ai que le temps de vous en instruire. L'on niapprend aussi que son (ils s'en va mourir. En donnant des larmes à nos proches, vous n'oublierez pas de quelle utilité pour l'État va devenir leur mort. Que cette idée vous console et pensez que le Grand- Prieur, votre fils e.st, après moi, l'espoir et rhéi'itier de la monarchie. »

Telle est évidemment la seule explication possible de la faveur maintenue par Louis XVIII à un ministre dont tous les agissements tendaient si ostensiblement à préparer l'avènement de la branche d'Orléans, que, parmi les royalistes, l'opinion était presque unanime à déplorer l'incroyable aveuglement du roi à l'égard de ce qui leur paraissait une trahison manifeste. Quelques-uns, mieux instruits de certains faits, ou simplement mieux édifiés sur le véritable caractère de Louis XVIII, se montraient plus clairvoyants et concluaient logiquement à cette supposition, que le favori ne trahissait pas, à proprement parler, les intérêts du maître, mais que l'un et l'autre agissaient d'après les conditions d'un pacte concédant à Louis-Philippe toutes licences de travailler à l'usurpation du trône, sous cette seule réserve que la jouissance viagère en fût assurée à Louis XVIII. On ne saurait méconnaître que la politique de ce règne est incompréhensible si telle n'en fut pas la raison secrète.

Aussi bien la conviction que l'assassinat était également utile à Louis XVIII et à Louis-Philippe s'impose-t-elle par ce qu'on sait de l'attitude de l'un et de l'autre auprès du lit sur lequel expirait le malheureux duc de Berry.

C'est à onze heures du soir que le prince avait été frappé ; la nouvelle en avait été, à l'instant même, portée au roi, qui axait affecté de croire que le fait était sans aucune gravité et qui, à la stupéfaction effarée de tous ceux qui l'entouraient, avait tranquillement donné des ordres pour son coucher. Un bulletin lui avait pourtant été envoyé, portant, — c'est le docteur Dupuytren qui l'atteste, — « que le duc de Berry était dans le plus grand danger et qu'on ne conservait presque aucun espoir de salut. D'autres bulletins rédigés dlieure en heure confirmaient le

fâcheux pronostic contenu dans le premier » (1). On n'avait pas manqué de l'informer aussi que le mourant réclamait sa présence. « Déjà, — rapporte le vicomte de La Rochefoucauld, — le prince avait vivement demandé bien des fois s'il n'aurait pas la consolation de voir le personnage le plus auguste de sa famille, le seul parmi ceux qui pouvaient assister à ses derniers moments qu'il n'eût pas vu encore. » Le noble vicomte traduit cela dans le plus irréprochable langage d'un homme de cour ; mais il ajoute une réflexion qui suggère de singulières pensées : « Peutêtre, — dit-il, — s'était-on mépris sur la nature de ce désir ardent qu'il témoignait de voir son père adoptif. le chef de l'Etat (2). » Enfin il constate l'inquiétude poignante du moribond. « Le roi ne viendra-t-il pas, s'écriait-il à chaque instant. »

Le roi recevait ces bulletins désespérants ; on lui transmettait ces appels pleins d'angoisse ; il n'en persistait pas moins à se tenir loin de son neveu agonisant. Il fallut les instances pressantes et réitérées du duc de la Châtre pour le décider à sortir de celte abstention si effrayante à constater ; encore ne fut-ce qu'à la pointe du jour, alors qu'on sut le mourant arrivé à l'épuisement de ses forces et prêt à rendre le dernier soupir.

Comment ne pas reconnaître là les symptômes de ce sentiment in\ incible bien connu des criminalistes, la terreur de la confrontation ?

(1) Déclaration faite à la Chambre des Pairs.

(2) Mém. du Vicomte Sosth. de La Rochefoucauld, t. VI, p. 271. — M. de La Rocliofoncauld veut que ce désir ardent de voir le roi ait été motivé uniquement parce que le duc de Berry voulait, avant de mourir, obtenir « la grâce de l'homme », qu'il ne cessait en effet de réclamer ; mais il paraît qu'autour de ce lit de mort, on faisait d'autres suppositions, puisqu'il croit utile d'exprimer l'opinion « qu'on se méprenait peut-être... ».

LA FORTUNE DES D ORLEANS. yy

Le duc d'Orléans, le comte Decazes aussi, avaient l'âme plus bronzée. Dès la première heure, ils s'étaient joints aux membres de la famille royale et aux grands officiers réunis pour cette \eillée funèbre (1).

Louis-Philippe montrait même une superbe aisance, — on peut dii-e une trop parfaite aisance, car elle allait jusqu'à l'oubli de garder le masque de douleur officielle commandée par les circonstances. « Son insensibilité, que sa femme et sa sœur partagèrent, fut si remarquée, — dit un historien (2), — que Dupuytren, témoin obligé des royales douleurs, et en faisant l'autopsie à la Chambre des Pairs, ne peut qu'à peine accorder l'amnistie de son silence à l'attitude de la famille d'Orléans. Le célèbre chi-

(1) Il est intéressant de signaler encore parmi les assistants un personnage dont la présence et l'intervention en ces circonstances méritent d'être tout particulièrement remar quées. Voici ce que rapporte Mme de Gontaut :

« Monseigneur (le duc de Rerry) ne cessait de demander un prêtre : l'abbé de Latil, évêque de Chartres, arriva. M. le duc de Berry éprouvait de longue date, un éloignement pour lui, qu'il ne pouvait même, disait-il, s'expliquer ; mais dès qu'il l'aperçut, il dit à M. de Clermont-Lodève, qui l'avait amené : c'est bien ; Dieu me donne une épreuve dont je lui rends grâce ; c'est à lui que je ferai de pénibles aveux, et de lui je recevrai espérance et consolation. » Ils eurent alors un long entretien. De ce moment, il fut calme et courageux. » {Mémoires de la duchesse de Gontaut., p. 204).

Le fait que le prêtre amené auprès du mourant est celui précisément pour lequel il éprouve une antipathie marquée, et cet autre fait qu'il est amené par un officier du prince, nécessairement au courant de cette antipathie, sont déjà bien extraordinaires. Si l'on tient compte de ce que fut plus tard le rôle de l'abbé de Latil dans la suppression du testament de Louis XVIII et dans les négociations pour la rpntrée en grâce de la misérable baronne de Feuchères ; si l'on se reporte d'autre part h ce que dit le baron de Saint-Clair sur le rôle de M. de Clermont-Lodève, on ne peut plus croire à des coïncidences fortuites, et tout cela prend une signification précise et effrayante.

(2) Crétineau-Joly. Hist. de Louis-Philippe d'Orléans et de l'Orléanisme, t. I, p. 367.

rurgien, qui constata tant de plaies morales et physiques, avouait n'en avoir jamais sondé une plus déplorablement éloquente. »

Ce ne fut pas seulement son impassibilité en face de cette cruelle agonie, qui fut remarquée ; ce fut aussi le contraste significatif d'une émotion violente, qu'il ne put maîtriser, ni dissimuler, quand il apprit tout à coup que la mort du prince immolé ne tranchait peut-être pas l'hérédité masculine de la branche régnante.

Voici ce qu'un auteur respectable a recueilli de la bouche du marquis de Villette, grand écuyer du duc de Bourbon, qui accompagnait ce prince pendant cette veillée funèbre :

« A ce moment. Monseigneur le duc de Berry adressa la parole à son Altesse Royale, Madame la duchesse de Berry, en proie au plus violent désespoir : « Mon amie, ne vous laissez point accabler par la douleur ; ménagez-vous pour l'enfant que vous portez dans votre sein », à ce moment, disons-nous, où ce peu de mots fit un effet surprenant dans l'assemblée, plongée dans l'affliction, Louis-Philippe, seul, pâlit de colère, ses mains se crispèrent violemment, un vif dépit se peignit sur toute sa figure contractée. Il sortit quelques instants pour se remettre d'une émotion qu'il ne pouvait plus contenir. Ce mouvement de colère n'échappa pas à M. le duc de Bourbon, qui observa Louis-Philippe, le suivit de l'œil, reporta ensuite ses regards sur M. le marquis de Villette pour lui faire comprendre qu'il avait deviné la cause du trouble mal déguisé du duc d'Orléans.

« A son retour au Palais-Bourbon, Son Altesse Rovale dit avec indignation à son grand écuyer : « Eh bien ! Villette, vous l'avez vu : déjà il convoitait le trône et il n'a pu dissimuler le chagrin qu'il

a éprouvé en apprenant la grossesse de Madame la duchesse de Berry (1). »

D'autres témoins ont retenu un cri qui lui échappa : « Nous ne serons donc jamais rien dans ce pays ! »

Rien, pour cet homme comblé d'honneurs et de biens, c'était de ne pas occuper la première place, de ne pas s'asseoir sur le trône.

Ce qui avait frappé si fortement le duc de Bourbon n'avait pu échapper à aucun des assistants. Le père de la victime, le comte d'Artois ; son frère et sa belle-sœur, le duc et la duchesse d'Angoulême ; sa femme, la duchesse de Berry, étaient là, entourés chacun de leurs officiers de service. Cette attitude d'un parent, qui, auprès du lit du prince assassiné, ne laisse voir que la rage de ne pas saisir sûrement l'héritage, eût, en toutes circonstances, éveillé les plus légitimes soupçons de complicité ; elle devait, tout au moins révolter tous les sentiments de ceux que la catastrophe mettait en deuil et exciter toutes leurs défiances. Il n'en résulta aucune altération dans les rapports de la famille royale avec son bon cousin d'Orléans.

Celui-ci se sentait si complètement couvert par un privilège d'inviolabilité absolue, que, loin de songer à atténuer l'effet de son indécente exclamation, il ne craignit pas d'en accentuer la signification.

Quand approcha le terme de la grossesse annoncée par les dernières paroles du duc de Berry, il ne chercha pas à dissimuler une agitation et une in-

(11 Villomur. Notice sur le due de Bourhon, Post-face, D. 335 et. sniv. — M. de Villomur déclare tenir toi)s ces riétnils directement du marquis de \'illette. T.anrent de l'Ardèche, qui reproduit ce ri''cit (f.a maison d'Orlâans, p. 291), raccompafïne de la note suivante : « Nous avons entendu raconter le même fait par une personne digne de foi et qui affirmait le tenir aussi de iM. de Villcttc lui-même. »

quiétude extraordinaires ; et quand enfin fut déclarée la naissance d'un prince, il ne retint pas la manifestation de sa colère, et se laissa aller à émettre les soupçons de fraude les plus follement outrageants. Il affecta de croire à un accouchement simulé et osa prendre lui-même ostensiblement le rôle d'enquêteur sur cette extravagante et impudente supposition. Il adressa au maréchal Suchet, duc d'Albuféra, cette incroyable question : « Monsieur le maréchal, votre loyauté m'est connue ; vous avez été témoin de l'accouchement de Madame la duchesse de Berry ; est-elle réellement mère d'un prince ? — Aussi réellement que Monseigneur est père de Monsieur le duc de Chartres », lui répondit le maréchal.

Cela fit scandale à la cour ; l'indignation fut extrême chez tous ceux qui étaient attachés à la famille régnante. Madame de Gontaut, qui était alors gouvernante des enfants de France, reçut la visite de Mme Adélaïde, qui lui dit : « Joséphine, vous êtes en colère contre mon frère ; mais il faut pardonner à un premier mouvement bien naturel. On ne perd pas sans regret une couronne pour ses enfants. Je vous assure qu'aujourd'hui il est très bien (1). »

C'étaient là propos de sœur troublée par le concert de réprobation que soulevait la conduite de son frère ; ou plutôt c'étaient des protestations hypocrites commandées par celui-ci, qui, en réalité, se tenait bien au-dessus de ces scrupules et de ces faiblesses. Il poursuivait avec une audace imperturbable son entreprise d'écarter tout ce qui l'aurait empêché de supplanter ses aînés et ne reculait pas devant la manifestation publique d'une résolution prête à tous les moyens pour y parvenir.

(r M. de Lourdoueix, La R('-volulion, c'est VOrléanisme, p. 56.

Le 30 septembre, le lendemain même de la naissance du duc de Bordeaux, un acte est dressé et publié dans un des journaux de Londres, le A/orning Chronicle, pour protester contre la légitimité de l'enfant qui vient de naître.

Cet acte est le défi le plus insolent qui se puisse imaginer à la mansuétude forcée de la dynastie régnante.

En voici quelques extraits :

... Son Altesse Sérénissime déclare par les présentes qu'il proteste formellement contre le procès-verbal daté du 29 septembre dernier, lequel acte prétend établir que l'enfant nommé Henri-Charles-Ferdinand-Dieudonné est fils légitime de Son Altesse Royale. Mme la duchesse de Berry.

Le duc d'Orléans produira en temps et lieu les témoins qui peuvent faire connaître l'origine de l'enfant et de sa mère ; il produira toutes les pièces nécessaires pour rendre manifeste que la duchesse de Berry n'a jamais été enceinte depuis la mort infortunée de son époux et il signalera les aufoiu's de la machination dont cette très faible princesse a été l'instrument.

En attendant qu'il arrive un moment favorable pour dévoiler toute cette intrigue, le duc d'Orléans ne peut s'empêcher d'appeler l'attention sûr la scène fantastique qui, d'après le susdit -procès-verhnl, a été jouée au pavillon Marsan...

Son Altesse Sérénissime le duc d'Orléans est convaincu que la nation française et tous les souverains de l'Europe sentiront toutes les conséquences dangereuses d'une fraude si audacieuse et si contraire aux principes de la monarchie héréditaire et légitime.

Déjà la France et l'Europe ont été victimes de l'usurpation de Bonaparte. Tertainement une nouvelle usurpation de la part d'un prétendu TTenri V ramènerait les mêmes malheurs 5ur la France et sur l'Europe.

Fait h Paris, le 30 septembre 1820.

Il faut remarquer la progression étonnante de la force cocrciti\c qui soutenait et réglait l'attitude de Louis-Philippe vis-à-vis de la Restauration et la correspondance exacte de cette progression h la gr.ivité croissante de la question qui constituait sa sauvegarde et son arme redoutable.

En 1800, alors qu'il ne s'agissait apparemment que d'une amnistie pour un passé plutôt héréditaire que personnel, il se résigne à la condition d'un acte de repentir et de soumission et ne se sert de sa force secrète que pour contraindre à accepter cet acte dans des termes vagues et peu précis. A ce moment, la question de la survivance de Louis XVII est en quelque sorte à l'état latent et ne peut être pour le prétendant Louis XVIII qu'une menace à effet différé et éventuel.

En 1816, il se trouve publiquement compromis par les agissements de ses partisans avérés ; il fait encore cette concession de proclamer son désaveu de manœu\'res séditieuses et sa profession de fidélité 2t de loyalisme ; mais, déjà plus fort, il ose y mêler des formules quasi-conditionnelles et des réserves :(ui sont presque ouvertement des sommations à terme. C'est qu'à cette époque, la question de la survivance, agitée devant le trône vacant, a failli en interdire l'accès à Louis XVIII et qu'elle reste suspendue au-dessus de ce trône comme une épée de Damoclès (1).

En 1820, ce n'est plus par l'action de tiers, toujours faciles à désavouer, que se manifeste l'entre-

'1) Ainsi qu'il a été dit plus haut, il est hors de doute qu'il fut question, au congrès de Vienne, de la survivance de Louis XVII. Il en avait déjà été question en 1814. lors de la première restauration. Labreli de Fontaine, bibliothécaire de la duchesse douairière d'Orléans, affirme qu'en avril 1814. ■( .Joséphine reçut au château de la Malmaison, la visite du roi de Prusse et de l'empereur Alexandre. Joséphine les implora en faveur de Louis XVII. Le roi de Prusse ne promit pas. L'empereur Alexandre promit de faire des efforts pour que îouf restât en France dans nn état provisoire jusqu'à ce qu'on eût découvert le fils de Louis XVI. à qui il ferait rendre justice. » La marquise de Broglio-.'^olari a rendu témoignage public de déclarations de la reine Hortense, qui concordent avec cette affirmation. Le comte d'Hérisson a cité dans

prise contre la dynastie régnante, c'est par un factum émanant sans doute possible du duc d'Orléans, publié sous son nom, plein de suppositions et d'imputations violemment outrageantes, gros de menaces formelles contre l'hérédité directe. Si jamais la nécessité d'un désaveu, — ou, pour mieux dire, d'une rétractation solennelle, — s'est imposée, c'est en cette circonstance ; et c'est précisément en cette circonstance que Louis-Pliilippe croit pouvoir arguer de sa dignité pour se refuser absolument à un désa- ^eu authentique, qui n'eût été, en somme, qu'une satisfaction de forme aux convenances politiques, car personne, à coup sûr, ne l'eût pris au sérieux (1). Et le gouvernement royal souffre tout, subit tout, et dévore, en silence, l'outrage et la menace. Mais la

le même sens, avec preuves à l'appui, des déclarations de l'impératrice Eugénie. — D'autre part, on lit, dans Vllistoire de France d'Anquetil, continuée par Gallois (Edition 1837, pièces justificatives') que, dans le premier article secret du traité de Paris de 1814, il est dit « que les puissances placent le comte de Provence à, la tête du pouvoir, publiquement sons le litre de roi, mais dans les transactions secrètes, comine simple régent pour les deux annôes suivantes. » — Au congrès de Vienne, malgré la discrétion singulière gardée h ce sujet par tous ceux qui en ont parlé, on trouve chez plusieurs d'entre eux des allusions indiquant que la question V fut mise sur le tapis (Voir les Mémoires d'Outre-tomhe de Chateaubriand, les Mémoires de Napoléon, etc., etc. — Enfin Rnhrbacher, dans son Histoire universelle, constate qu'cà cette époque, régnait h la cour et h la Grande Aumônerie, :< une étrange superstition de légitimité » et que Louis XVIII y était considéré comme un usurpateur des droits de son neveu Louis XVII. — (V. Louis XVII et le secret de la Révolution.]

(1) Et c'est à juste titre que l'opinion se fût refusée à prendre au sérieux un désaveu quelconque de Louis-Philippe quant à la responsabilité de ce factum ; on le vit bien dix ans phis tard. Quand l'homme de juillet eut besoin d'escamoter la, clause formelle des abdications de Charles X et du duc d'Angoulême, réservant les droits du duc de Bordeaux, le 2 ooi1t 1830, la protestation fut reproduite simultanément dans tous les journaux orléanistes. « De pièce apocryphe, —

fameuse question était devenue un épouvantail souverainement terrifiant pour le possesseur du trône, alors que fumait encore le sang dont son héritier désigné l'avait héroïquement consacré.

dit un historien, — elle passe document officiel, servant d'appoint à l'idée révolutionnaire et légitimant l'usurpation aux yeux de l'usurpateur. » — L'idée de chercher une légitimation morale par un tel procédé eut le succès qu'elle méritait : les plus zélés adhérents de Louis-Philippe ne purent en dissimuler leur dégoût ; lui seul était capable de ne le sentir ni de le comprendre.

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